‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 85 sur 145 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SÉJOUR A SÉGOU (sutte,)

Yaguelli est malade. — Soleillet regarde en arrière. — Description de son logement. — Sa nourriture. — Sa santé. — Le climat. — Insalubrité de la ville. — Cures médicales de Soleillet. — Dialogue avec les malades. — Albinos. — Nains. — Comment Soleillet passe le temps et se ménage les bonnes grdces des cordguis. — Le chrétien est livré aux bêtes. — Les préférences des bétes. — Le cheikh Mahmadi Bachir. — Les enfants de Ségou. — Les boules de bleu et les clous de girofle.

Jeudi ji octobre. — Yaguelli, qui se plaint depuis quelques jours, a un accès de fièvre et le délire. Soleillet lui pose deux rigolos trempés dans du vinaigre, lui administre une forte dose de quinine, lui met de l'eau fraîche sur la tête et dans le creux de l'estomac parce qu'il vomit. Sur le minuit, l'accès est passé, il s'endort et Soleillet rentre chez lui.

« Voilà », écrit-il, un mois de passé à Ségou-Sikoro ! Comment ai-je vécu ? Qu'ai-je fait pendant ce mois.

» Il ne m'a point paru long. Si ce n'était la pensée des miens, de ma femme, de mon enfant, de ma mère, dont je suis sans nouvelles depuis Kouniakary, je n'aurais pas eu un moment d'ennui ou de tristesse.

» Mon logement est ce qu'il était au temps de Mage, qui en a donné le plan. Ma chambre est grande et propre, mais un peu humide, car, selon l'usage bambara, elle est en contre-bas du sol. Elle est meublée d'un tara recouvert d'une natte, de mon tapis, d'une pagne, d'un coussin de peau. Tout cela me fait un

bon lit. Une cantine, laissée par Mage, me sert de table. Devant le lit est une peau de chèvre et, à côté, un tabouret du pays adossé à un pilier. Dans un coin, j'ai un grand vase en terre rouge plein d'eau. Mes effets sont pendus aux murs et aux piliers. Les portes de ma chambre sont fermées par des cadenas et de grands verrous faits de morceaux de canon de fusil.

» Cette chambre a deux portes : Tune s'ouvre sur une galerie couverte située dans la cour d'entrée de la maison de Samba ; l'autre ouvre sur une petite cour où sont les cabinets d'aisance et un magasin.

» Yaguelli et Souley couchent dans la galerie, le premier sur un tara que j'ai payé 900 cauris, le second sur une natte.

» Je suis bien nourri pour un voyageur. Le matin, à cinq heures et demie, une tasse de thé chaud et sucré. A huit heures, une calebasse de lait de vache que m'envoie l'émir. A onze heures, je déjeune avec du riz cuit à l'eau, d'un poisson, d'une volaille, d'un morceau de bœuf ou de mouton. A six heures, je mange les restes du déjeuner. Ma boisson est du thé froid sans sucre. Entre huit heures et demie .et neuf heures, l'émir m'envoie une nouvelle tasse de lait de vache.

» Ma santé serait très bonne si des plaies aux pieds ne me condamnaient, depuis le 10, à garder la chambre. Cependant je commence à aller mieux, et dès que je le pourrai je reprendrai mes promenades journalières.

» Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai eu d'assez fortes fièvres. J'aurais eu besoin de repos, mais il me fallait faire mon courrier. Cela m'a rappelé l'ingratitude qui a payé mon voyage d'Alger à In-Çalah. Je me demande comment on reconnaîtra mes travaux d'aujourd'hui. Ces soucis, joints à la fatigue qui produit toujours une réaction quand on passe des grandes courses à l'inaction, m'avaient tellement affaibli que j'étais obligé de m'étendre sur mon tara après chaque vingt lignes d'écriture.

» Je n'ai parlé de ces misères ni dans mes lettres personnelles, ni dans mes rapports, mais je n'ai pu me dispenser de les con-

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signer sur mon carnet, le seul confident de mes impressions, de mes joies et de mes douleurs.

» Aujourd'hui tout est passé. Cependant le climat est mauvais. Toute la nuit on voit dans la ville des feux Saint-Elme, car partout il y a des excavations. Pour une construction nouvelle ou pour la réparation d'une ancienne, on fait un trou. Pendant l'hiver, ce trou se remplit d'eau et l'on y jette toutes sortes de débris, des cadavres d'ânes, de chevaux, de chiens, de chats. La ville étant fermée, les fauves ne peuvent y entrer, et il y a trop de monde dans les rues pour que les vautours osent s'y aventurer. Une végétation marécageuse s'épanouit. A la fin de l'hiver, le tout se pourrit et remplit la ville de miasmes qui forment, matin et soir, un brouiU lard épais et fétide. Néanmoins, des Maures, des chérifFs mariés a des femmes de pure race blanche ont pu avoir des enfants qui viennent me voir et paraissent jouir d'une bonne santé.

» Les nuits commencent à fraîchir. Je suis obligé, le soir, de fermer les portes de ma chambre. Le thermomètre doit descendre à -}- 22°. A deux ou trois heures du matin, il accuse -f- 22** 3' et -j- 22° $\

» Il n'est pas tombé de pluie depuis le 9, mais le temps a été souvent menaçant.

» Tous les jours il me faut être debout à cinq heures du matin^ car je suis assiégé par les malades qui viennent me consulter. J'ai eu un grand succès en traitant le ténia par le cousou. Ce remède, bien administré, est infaillible. Le soufre et l'huile de code ont raison de beaucoup de maladies de peau. Le hasard m'a feit découvrir une propriété de ce dernier remède. Une femme est venue me consulter pour une forte ophtalmie purulente. Je dis à Yaguelh, qui me sert d'aide, de lui administrer un collyre. Il se trompa de bouteille et lui mit de l'huile de cade. La femme cria beaucoup. Je m'aperçus de l'erreur et j'en attendis les suites avec anxiété. Elles furent heureuses. Le lendemain la femme allait beaucoup mieux, et après quatre jours du même traitement elle fut guérie. Depuis, je me suis bien trouvé de ce remède.

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» Beaucoup de noirs, surtout des marabouts toucouleurs, sont fortement myopes. Des lunettes auraient un grand succès, mais je n'en ai pas.

» Il y a un grand nombre de phtisiques. Je leur ordonne du lait. Pour les embarras gastriques, je prescris une bonne purge et des infusions de cassia amara.

» Le frère et le premier captif de Témir et quantité d'autres viennent me consulter pour des maladies secrètes.

» J'ai eu à traiter quelques maladies extraordinaires. Une femme avait le sein gauche complètement dépouillé de peau et couvert de plaies. Elle avait en outre une convulsion tétanique qui l'empêchait de mouvoir la mâchoire. Je l'ai nourrie avec du lait et du bouillon injectés au moyen d'une seringue, et je l'ai fait dormir avec de l'opium administré de même. Je lui faisais laver le sein avec de l'eau fortement phéniquée ; je la pansais avec de la glycérine et du coton. Je l'ai ainsi guérie.

» Un homme avait une balle dans le mollet depuis deux ans, je l'ai extraite.

» La cantharide m'était très demandée, mais je n'en donnais pas au même individu plus de deux fois par mois : ni prières, ni cadeaux ne me pouvaient attendrir.

» De pauvres diables ont des hernies grosses comme deux têtes d'homme. Je n'y puis rien.

» J'ai traité avec succès les rhumatismes par le camphre dissous dans le karité ou beurre végétal, appliqué en frictions vigoureuses. Un jeune homme de dix-huit ans, qui me fut apporté à bras, vient maintenant seul, sans bâton, chaque jour, me remercier. Sa mère me renouvelle fréquemment ses remerciements et m'apporte des poules et des œufs.

» On m'a amené des vieillards boiteux, paralytiques, aveugles, etc., et l'on m'en veut beaucoup de leur refuser des remèdes. Que ne les mènent-ils à ceux qui prétendent faire des miracles !

» Les personnes d'un certain âge sont fréquemment atteintes de démangeaisons par tout le corps. La peau ne présente à l'œil

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aucune altération. J'ai essayé de tout ce que j'ai pu imaginer : vainement. Maintenant, avec tous ceux qui viennent pour cette affection, j'engage le dialogue suivant :

» — Louez Dieu avec moi.

» — Je le fais de tout cœur.

» — Parce qu'il vous a donné deux mains.

» — Dieu soit loué!

» — Qu'à chacune de ces mains il y a cinq doigts.

» — Dieu soit loué !

» — Qu'au bout de ces doigts il y a des ongles.

» — Dieu soit loué !

» — Et que vous pouvez vous gratter.

» Généralement ils prennent bien cette plaisanterie ; cependant Mustapha, l'ancien chef de Nioro, s'en est taché.

» Une affection très commune chez les noirs consiste en une dépigmentation partielle de la peau. Ils ont des plaques blanches sur tout le corps. Les uns sont mouchetés, les autres mi-panie noir et blanc, ce qui leur fait des physionomies comiques. Presque tous les vieillards ont de ces plaques, spécialement sur le dos des mains, aux poignets et au col.

» Cette particularité m'amène à parler des albinos, nommés en bambara et dans quelques langues des Noirs, Founés,

» Le roi de Ségou faisait prendre tous ceux qui lui étaient signalés et les gardait auprès de lui comme objets de luxe. Quand THadji Omar s'empara du Ségou, il y en avait une vingtaine, dont deux femmes. Les uns sont morts, d'autres sont retournés chez eux ; il n'en reste plus que trois ou quatre. L'un d'eux est dans les softas, deux sont chez eux. Une femme, qui est chez Mahmoud, a un bel enfant très noir. Cette affection ne passe pas pour héréditaire et se trouverait dans toutes les races, principalement chez les Mali-nké, les Soni-nké et les Bambaras. Ces albinos ont la peau, les cheveux, les yeux comme les albinos des races blanches. Dans certains pays, ils sont considérés comme des êtres extraordinaires ; ici, non.

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Ségou possède deux nains, espèce de crétins. Ds appartiendraient à une race de la vallée montagneuse du Foutah-Djallon. J'ai trouvé à Saint-Louis la photographie, faite à Sierra-Leone, d'un autre de ces nains. Je Tai remiseàM.deQuatrefages. Ce nain ressemble parfaitement à ceux de Ségou, et Ton m'a donné l'assurance qu'il appartenait à une race de la vallée du Foutah- Djallon. Il paraît que des crétins de ce genre vont aussi en Gambie et qu'on leur attribue la même Origine.

» Tous les jours, à neuf heures, mes fonctions médicales prennent fin etYaguelli va au marché. Je reste alors dans la galerie avec Samba, armé de mon carnet pour noter au passage les dits intéressants que je puis saisir et régaler de gourous mes visiteurs.

» Tous les jours l'émir m'envoie un cent de gourous, et sur le conseil de Samba, j'en donne quarante à la corcigui qui me les fait porter. Grâce à ma générosité, j'en ai toujours en abondance, car ces dames disent toujours à l'émir qu'il faut m'en envoyer.

» Samba a une conversation instructive; puis il nous vient toutes sortes de gens : des talibés, des griots, des captifs, des marchands. On cause, on enrichit de notes mon carnet.

» A onze heures je déjeune et, comme tout le monde, je fais la sieste de midi à deux heures.

» J'ai encore du tabac et de la bougie. J'en avais mis de côté dans un paquet que je n'ai ouvert qu'à Ségou. C'est bien heureux, car, pendant la nuit, le chrétien est livré aux bêtes : poux, punaises, nfoustiques de toute taille et de tout corsage, araignées énormes et minuscules, cafards, mille-pattes, chenilles, scorpions, toute espèce de bêtes grouillantes, gluantes, sifflantes, rampantes, volantes, puantes, sans compter les chauve-souris et les toutous dont j'ai grand'peur depuis l'aventure de Souley.

» J'ai remarqué que les mouches et les punaises préfèrent les blancs aux noirs, mais que les poux et les moustiques préfèrent les noirs aux blancs.

» J'ai un ami personnel, un vieux maure du Tichid, qui jouit

ici d'un grand renom, le cheikh Mahmadou Bachir. Il représente les Maures auprès de l'émir. Il est grand et maigre. Sa figure est énergique et intelligente ; il a les yeux doux, expressifs, le front haut, le nez busqué, la bouche fine, la barbe blanche, courte, soyeuse et firisée. Il est de pure race blanche. Il se coifl^e d'un bonnet rouge avec un turban noir et porte un burnous en drap noir sur ses boubous bleu et blanc. Il porte une longue canne à pomme de cuivre. D a dans toute sa personne une grande distinction et ressemble vaguement à mon très aimé et très regretté père. Cette particularité suffît pour m'émotionner. Je lui demande ce qu'il désire. Il me répond qu'il vient me prier de lui vendre du thé. Je n'en ai pas à vendre, lui dis-je, mais je suis heureux de vous en donner. Depuis, ce cheikh vient souvent, m'apporte des dattes, et je lui donne du thé. Il est parfois accompagné d'un chériff" du Tafilalet avec qui j'ai voyagé.

» Je dois aussi parler des enfants qui viennent jouer chez moi. Il y en a de fort gentils. J'aime beaucoup les enfants et j'ai grand plaisir à les voir jouer.

» Sur les deux heures, les femmes viennent acheter des boules de bleu et des clous de girofle. Ces deux articles sont très recherchés à Ségou et d'un transport facile. La boule de bleu se vend 80 cauris et le clou de girofle un cauri.

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