‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 86 sur 145 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SÉJOUR A SÉGOU (suitt.)

Un amoureux ou vingt et une têtes. — Départ d'Aguibou pour Dingraye. — Les canons d*Ahmadou. — Demba, courrier de Sokillet. — Soleillet malade. — Histoire du capitaine Z... — Encore Demba. — Samba N'diaye fiait une nouvelle tentative pour amener Soleillet au mahométisme. — Le tamsir donne raison à Soleillet — Samba promet de ne plus parler de religion. — Le marché extra muros de Ségou. — Le cordonnier de l'émir. — Les boutiques sont le lieu de rendez-vous du beau monde.

Vendredi i" et samedi 2 novembre. — Le i", au soir, un homme s'est introduit chez les mères, c'est-à-dire chez les veuves de THadji Omar. On l'a laissé échapper. L'émir est furieux. Ce matin il a sorti l'épée de sa canne et l'a brandie avec colère.

Il a compté sur ses doigts les têtes des captifs à faire tomber si, dans trois jours, l'homme n'est pas retrouvé : vingt et une, à commencer par celle de Mahmoud !

Ce matin, à onze heures, Aguibou est parti pour Dingraye avec une suite nopibreuse. L'émir est monté à cheval, avec les principaux personnages de l'empire, pour l'accompagner. U est loin de lui avoir pardonné, et l'on attribue à la rage que lui cause son dépan l'accès de colère de ce matin.

Dimanche ) et lundi 4 novembre. — On apprend à Ségou que la colonne et les canons envoyés au-devant de Samba-Tambo et du chériflF ont été attaqués par les Bambaras. Vingt cavaliers ont apporté cette nouvelle. Le reste de la colonne a pu rétrograder. Il y a eu cinq hommes tués et cinq blessés. L'émir partira demain pour Sikoro dans le but de former une nouvelle colonne destinée à reprendre les canons.

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Mardi j novembre. — Soleillet apprend que Demba, son courrier, est resté à Yamina, où il se trouve encore, le drôle !

Le soir, il a une forte fièvre.

Mercredi 6 novembre. — Nouvel accès de fièvre. E est dans un état si nerveux qu'il ne peut rester seul dans sa chambre ; il a peur, éprouve un immense désir de changer de place et se rappelle avoir lu que c'est l'un des prodromes de la mort. Pour chasser ces noires idées, il appelle Yaguelli et lui dit : « Mon ami, cause-moi, raconte-moi des histoires, ne me laisse pas seul, je t'en prie ».

— Que veux-tu. Monsieur, que je te conte ?

— Ce que tu voudras... Ton histoire de Bakel avec le capitaine Z...

— Le capitaine Z..., subitement atteint d'aliénation mentale, fit brûler un village parce que l'un des chefs ne l'avait pas salué. Il voulut tuer Sadio, le forgeron du poste, son ami, parce qu'il n'avait pas voulu boire du cognac. Le pauvre Sadio fut tellement effrayé, qu'il passa quinze jours sur la rive droite du fleuve.

Avant cela, le capitaine Z... avait de très bonnes idées. D voulait notamment assainir Bakel en jetant au Sénégal, au moyen de rigoles, toutes les eaux stagnantes.

Tout en racontant des histoires, le brave Yaguelli fait du thé, en donne au malade et lui tient compagnie jusqu'au matin.

Jeudi 7 novembre, — On vient dire à Soleillet que Demba, avant de quitter Ségou, a pris une pagne à crédit, et l'on en demande le payement. Soleillet répond qu'il ne veut pas paj^er et qu'il fera rendre la pagne.

Il a une fièvre violente et le délire.

Vendredi 8 novembre. — Il fait partir Souley pour Yamina avec ordre de reprendre à Samba la pagne qu'il n'a pas payée. En même temps il demande au gouverneur, sans pouvoir l'obtenir, une punition pour ce courrier si peu gêné.

Samedi p novembre. — Samba vient encore parler de religion, ce que Soleillet traduit par un mot très énergique. Calquant un raisonnement de Barth, il dit au bonhomme :

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« J'appartiens à l'Islam plus que vous qui feites du Prophète une sorte de Dieu. Le nom de croyant m'appartient plus qu'à vous et vous prouvez votre ignorance de votre propre religion en me confondant avec les kafir. Je suis chrétien, et tout marabout digne de ce nom vous dira que Sidna Âïssa ben Meriem est au moins l'égal de Mahomet et qu'en suivant sa loi on peut aller en Paradis ».

Samba paraît douter et promet de s'informer.

Voyageurs, mes amis, savez-vous comment se doivent appeler ces belles discussions théologiques ? — De la métaphysique, c'està-dire des discours que l'auditeur ne comprend pas et que l'orateur ne comprend pas non plus.

Dimanche 10 novembre. — Samba N'diaye a parlé à l'émir de sa discussion de la veille avec Soleillet. L'émir a consulté le Tamsir et le Tamsir a donné raison à Soleillet ; Samba, reconnaissant que celui-ci en sait trop, promet de ne plus lui parler de religion.

Toutes les querelles théologiques ne finissent pas aussi pacifiquement, sans doute parce que tous les querelleurs n'ont pas le bon sens du tamsir de Ségou.

Soleillet a moins de fièvre que les jours précédents ; ses pieds sont guéris, il sortira demain.

Lundi II novembre. — D est sorti aujourd'hui^ ce qu'il n'avait pas fait depuis un mois. Il est allé au marché extra muros. C'est le lundi que les habitants des villages voisins viennent au marché, aussi ce jour de marché est-il très animé, très important et assez pittoresque. On y trouve en abondance tout ce qui est nécessaire à la table des noirs : du mil, du maïs, de l'oseille, des oignons, du riz, des courges, du poisson sec et fi'ais, de la viande de bœuf, de mouton, de chèvre fraîche, rôtie et séchée au soleil, de la volaille, des galettes de mil, du piment, des barres de sel, du miel, des noix de gourou, de la graine de baobab fermentée, du tamarin en pain, une sorte de terre argileuse que l'on mange comme friandise bien qu'elle m'ait paru sans saveur, du bois, du fourrage sec et vert.

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Toutes ces denrées se vendent en plein air, moins la viande. Chacune a son quartier.

Ce sont surtout les femmes qui sont chargées de la vente, sauf en ce qui concerne la viande et le fourrage. Les marchandes de poisson sont aussi bruyantes que celles de l'Europe.

L'industrie locale est installée dans des échopes.

U y a une vingtaine de qualités de pagnes d'au moins trente dessins différents. Les unes ont la finesse de la gaze, les autres sont fortes, épaisses. Les couleurs en sont fort belles et comprennent toutes les nuances du bleu, du jaune, du rouge et de l'orange.

On trouve aussi sur ce marché des forgerons, des orfèvres, des marchands de vases et de fourneaux en terre, et une petite quantité de tissus et d'armes d'Europe.

Au temps des rois bambaras, ce marché était très bien approvisionné de tissus et d'objets européens qui venaient de Tunis et du Maroc par le Niger, Timbouktou et Sansanding. Timbouktou était approvisionné par les caravanes du grand désert, Sansanding par les comptoirs européens de la côte. Timbouktou fournissait davantage et moins cher que Sansanding. Alors on trouvait sur le marché du sucre, du thé, du café. Les objets européens proviennent aujourd'hui du Sénégal, de la Gambie et de Sierra-Leone.

On vend de la poudre européenne et indigène.

Sous un baobab, on fait le trafic des captife et des captives.

Les femmes raccommodent les calebasses cassées et cela avec une rapidité vertigineuse.

Un akati (agent ou commissaire de police) est chargé de la police du marché. U veille au mesurage des grains. Il arrête les voleurs, leur fait rendre les objets volés, et séance tenante, obligeamment aidé par les assistants, il leur administre une volée du fouet à cinq branches qui, avec une longue canne, compose ses insignes.

Le voleur, vigoureusement fustigé, va ensuite où il veut, mais il est rare qu'il reparaisse sur le marché.

En revenant du marché, Soleillet entre chez Malek, le cordonnier de l'émir. Il y avait là beaucoup de monde, notamment un fils de l'émir. Ici, il n'y a pas de cercle et c'est dans les boutiques que l'on va causer, chercher des nouvelles, porter et ramasser des cancans.

Soleillet rentre à six heures très satisfait de sa promenade. Il monte sur la terrasse et reconnaît la parfaite exactitude de la vue de Ségou que Mage a prise de ce point.

Le Niger baisse beaucoup.

Après le coucher du soleil, la ville s'enveloppe d'un nuage fétide.

Mardi 12 novembre. — Le soir Soleillet va se promener sur les bords du fleuve, dans un village situé en amont de la ville et habité par des talibés du Foutah. Les premières maisons de ce village touchent presque aux murs de la ville. Elles sont disséminées dans des cultures, entourées de haies épineuses, rondes, en terre, couvertes en chaume. Il y a quelques beaux palmiers-roniers. Tout est vert et gracieux.

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