CHAPITRE VII
SÉJOUR A SÈGOU (suitô,)
Retour de rémir à Ségou. — Offres faites à Yaguelli. — Soleillet vend k rémir dix pièces de roam. — La prise de Sabouciré par les Français. — Souvenir de Duranton. — Opinion de Samba sur le service militaire et la domesticité. — Impression produite à Ségou par la prise de Sabouciré. — Soleillet est mis en danger par ce fait d*armes. Il est sauvé par les marabouts. — Un cimetière de Ségou. — Soninkoura. — Lt police du marché de Ségou. — Le village des Somonos. — Soleillet fait rendre la pagne achetée à crédit par Demba. — Le traité conclu entre Mage et Ahmadou. — L'émir autoriserait rétablissement à' Ségou de négociants français. — Soleillet et les marabouts. — A propos de l'histoire des Tcdjedjena. — Soleillet îzix réclamer à rémir ses marchandises ou leur valeur en cauris.
Mercredi i) novembre. — Le soir, sur les six heures, on entend une musique. C'est Témir qui rentre à Sikoro. Il est précédé de quelques cavaliers ayant en croupe des corciguis. Devant lui marchent huit joueurs de clarinette; puis vient Moktar, le bourreau, à cheval. A côté de lui, des captifs portent une énorme tabala sur laquelle, de temps à autre, ils frappent un coup. Devant le cheval de l'émir, deux hommes ont à la main une clochette qu'ils font tinter. L'émir est vêtu comme d'habitude et porte un petit chapeau de paille de forme conique. Bien qu'à cheval, il s'appuie sur sa canne. Il paraît triste, ennuyé, fatigué. Mahmoud, le captif, qui caracole auprès de lui, est coiffé d'un énorme turban blanc. D salue Soleillet. Les talibés qui suivent l'émir sont, paraît-il, peu nombreux. Il lui a fallu demander par trois fois des hommes pour aller chercher les canons, et il ne les a eus qu'hier dans l'après-midi.
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Samba, revenant le soir de chez l'émir, engage Yaguelli, probablement par ordre, à rester à Ségou, et lui énumère tous les avantages de ce séjour. Yaguelli refuse. De sa chambre, Soleillet entend cette conversation, qui se tient en français, dans la galerie, car il a Touïe très subtil. En entrant dans la galerie, il dit que YagueUi a raison car il est appelé à devenir officier français. « S'il » devient officier français, il ne pourra pas aller en paradis », objecte Samba. Yaguelli réplique lentement : « Je croyais que » Dieu donnait le paradis à qui il voulait et qu'il suffisait, pour » le mériter, de prier et de faire l'aumône ». Samba et Yaguelli font de la métaphysique, mais Yaguelli pique Samba, qui est avare. C'est toujours ainsi que finissent ces profondes discussions.
Jeudi 14 novembre. — L'émir fait demander si parmi les marchandises que Soleillet fait vendre il y en a qui puissent lui convenir. Soleillet prie Samba d'examiner ses ballots et d'en rendre compte. Une heure après, Samba revient disant que l'émir désire dix pièces de roum. Portez-les lui, répond Soleillet. Vous savez qu'ici le prix est de 10 000 cauris la pièce ; c'est donc 100 000 cauris que me devra Sa Majesté. C'est entendu, répond Samba.
Depuis plusieurs jours le bruit court dans Ségou que les Français ont attaqué et tué Yamandi et détruit Sabouciré. La nouvelle en serait parvenue à l'émir pendant son séjour à Sikoro. Les fils de Yamandi seraient à Kouniakary et dans l'intention de venir se plaindre à l'émir. Ce matin Ahmadou a chargé Samba de parler de cette affaire à Soleillet et de lui rapporter ce qu'il dirait. Soleillet a recommandé à Yaguelli de dire à Samba qu'il ne s'occupe pas de cela, qu'il est étranger au gouvernement et à l'administration et ne sait rien du tout.
Le soir, Soleillet cause longtemps, avec Samba, de Daranton. Samba l'a beaucoup connu et ne tarit pas en éloges sur lui. U paraît que, physiquement, Duranton était très bien. Il avait une grande barbe qui lui tombait sur la poitrine, le regard énergique et doux. Il était très sobre. « Si tous les blancs étaient comme lui et vous », ajoute Samba, « les noirs ne voudraient que d'eux,
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» mais il y en a qui s'enivrent, traitent les noirs comme des » chiens, et n'ont dans la bouche que des mots grossiers.
— « Tout cela », répond Soleillet, « provient de l'esclavage. » Comment voulez-vous qu'on regarde comme les autres hommes » des hommes qui se vendent comme des bêtes ? »
— « Je sais bien », réplique Samba, « que chez vous on ne » vend pas les gens ; cependant vos soldats, qui sont punis par » leurs chefe sans l'intervention d'un juge, nous paraissent des » captifs. Les gens qui, chez vous, travaillent la terre, les dômes- » tiques, s'ils ne sont pas vendus par les autres, sont bien obligés » de se vendre eux-mêmes pour manger ».
Il continue à parler de Duranton, de son fils et de sa femme.
On ne saurait s'imaginer, ajoute Soleillet, combien de pareils hommes seraient utiles au Sénégal.
Vendredi ij novembre. — Dans la matinée, Soleillet parle à Samba de ce que Yaguelli lui a dit de la mort de Yamandi et de la destruction de Sabouciré. « Venu de France à Saint-Louis, où je n'ai fait que passer, continua-t-il, je ne m'y suis occupé d'aucune affaire politique, cela d'ailleurs ne me regarde pas. Je sais toutefois qu'en France et au Sénégal, l'émir est considéré comme un ami et qu'on ne fera rien contre lui. En marchant sur Sabouciré, sans le prévenir, on n'a pas cru commettre un acte d'hostilité envers lui.
— « C'est inadmissible, répond Samba, puisqu'après un échange de lettres entre Ségou et Saint-Louis, le Logo a été officiellement reconnu comme dépendance de l'empire de Ségou. L'émir a été informé que les Français interviendraient probablement entre Sambala et Yamandi, bien qu'ils n'aient pas à se plaindre de ce dernier, qui toujours a entretenu les meilleures relations avec les habitants de Saint-Louis, protégé lé commerce, empêché ses gens de rien faire perdre aux traitants (i) ; qui
(i) Tout le commerce de Saint-Louis pensait comme Samba et fit de nombreuses démarches auprès du gouverneur pour que le Logo ne fut pas détruit. L'un des fils de Yamandi a construit un petit village sur remplacement de
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s'est conduit constamment en homme de bien, tandis que Sambala, roi du Khasso, dont vous prenez la défense, est un pillard. Samba, continue Soleillet, me dit beaucoup de mal de notre allié. Il m'avoue ensuite que beaucoup de gens conseillaient à l'émir de s'assurer de moi, de me mettre aux fers et d'écrire au gouverneur qu'on me coupera le cou s'il n'accorde pas réparation. Mais les marabouts ont fait observer que je suis venu seul, que je suis inofFensif et que l'on doit me laisser tranquille. Sa Majesté, adoptant ce dernier avis, dit qu'il ne serait pas bien de m'inquiéter après la marque de confiance que j'ai donnée en venant sans armes, avec un seul domestique, de Saint-Louis à Ségou.
L'homme capable d'une telle chose doit avoir le cœur pur : il
faut le laisser tranquille.
« Je m'abstiens de toute réflexion, ajoute Soleillet. D était pourtant facile de me faire prévenir par un courrier. Les commerçants de Saint-Louis, je l'ai su depuis, ont bien dit qu'il fallait songer à moi, mais les autorités ont répondu que c'était inutile ».
Dans l'après-midi, Soleillet va se promener au sud, dans un cimetière. Les hyènes avaient déterré plusieurs cadavres. Il se rend ensuite à Soninkoura, Tun des nombreux villages qui entourent Ségou. Il y a dans ce village de très beaux arbres sous lesquels il se repose. Les gens du village, qui sont agriculteurs, viennent le saluer.
En rentrant, il passe par le marché. Il voit Jupiter au milieu de gens qui se disputent. Un agent de police toucouleur, très maigre, la face ornée d'une royale et de favoris, est présent avec sa canne et son fouet.
Soleillet apprend que Jupiter est venu acheter du mil pour sa mule, mais que les vendeurs voulaient mesurer dans une calebasse. L'agent exige qu'ils se servent du moule de l'émir qui est le
l'ancienne Sabouciré, mais ses frères et la plus grande partie des habitants se sont fixés dans le Guidimakha et le Nioro. Le Logo, qui était un pays riche et prospère, est complètement ruiné.
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même que celui de Bakel ; les marchands refusent ; l'agent crie et gesticule beaucoup et les expulse du marché en les bourrant un peu.
Samedi i6 novembre. — Soleillet va au village des Somonos, Somonodougou, qui a été très bien décrit par Mage. Il est très peuplé et paraît prospère. Tout le monde travaille. Les uns raccommodent des filets de pêche en coton teint, les autres cousent des pirogues.
Les pirogues sont faites dans les bois, d'un seul arbre et d'une seule pièce. Quand elles sont terminées, on les coupe en plusieurs morceaux, non pour les rendre d'un transport plus facile, mais pour leur donner plus d'élasticité et de solidité.
Tout autour du village il y a des cultures de chanvre, de tabac et d'indigo, de courges de calebasses et d'oseille.
Ils barrent les anses du fleuve et les transforment en viviers. Ils font sécher beaucoup de poisson et leur village « fleure plus fort, mais moins bon que la rose ».
De là, Soleillet va voir Marie Kan, la princesse du Toro, sa blanchisseuse.
En rentrant chez lui, il trouve Souley qui rapporte de Yamina la pagne achetée à crédit par Demba et la feit rendre au marchand. Le soir il cause avec Samba du traité passé entre Mage et Ahmadou. Samba raconte que Mage n'ayant personne qui sut lire et écrire l'arabe, et l'émir personne qui sut écrire en français, le traité fut écrit en arabe, sur un chiffon de papier qu' Ahmadou garde dans son Koran. Mage avait rédigé le traité en français et devait l'envoyer en arabe, revêtu de la signature du gouverneur. L'émir avait promis de le signer aussi. Rien de cela n'a été fait. Avant la prise de Sabouciré, un traité avec Ségou était facile. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Ahmadou ne déclarera jamais la guerre aux Français, mais il ne pourra se considérer comme un ami de la France tant que le gouverneur actuel ne sera pas remplacé.
Samba dit, touchant le traité, que l'émir exigera toujours sur
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les importations, les lo % que lui accorde le Koran, mais rien sur les exportations ; qu'il autoriserait volontiers des négociants à se construire des tatas sur le fleuve et verrait avec plaisir un Français, comme Soleillet, s'établir à Ségou et y faire du commerce ; qu'il serait facile de devenir l'agent commercial de l'émir qui possède en magasin, sans en rien faire, une quantité d'or considérable. Samba voit tous les ans deux fois, pour la faire réparer, la case où se trouvent ces richesses.
Dimanche // novembre. — Dans l'après-midi, il y a beaucoup de monde chez Samba. Soleillet a souvent dit à ses gens qu'il était lié avec les marabouts Tedjedjena et qu'il connaissait toute l'histoire de cette confrérie. Ils avaient toujours paru douter. Soleillet ayant justement son livre : V Afriqtu Occidentale^ leur dit : « Puisque vous ne me croyez pas, je vais lire votre prière en français, et Yaguelli vous la répétera en poular; je vous dirai ensuite toute votre histoire ». — « Pour l'histoire », dirent deux vieux marabouts, « c'est possible ; mais pour la prière, nous le croirons quand nous l'aurons entendue ». Soleillet lit alors à Yaguelli, qui la traduit mot pour mot, cette prière : O Dieu! la prière sur notre Seigneur Mohamed qui a ouvert ce qui était fermée qui a mis le sceau à ce qui a précédé, faisant triompher le droit par le droit. Il conduit dans une voie droite et élevée. Sa puissance et son pouvoir
magnifique sont basés sur le droit T)ieu est T)ieu, Mohatned est
r apôtre de T)ieu. Il fallait voir les auditeurs se mettre la main sur la bouche et dire : Bissemi Allah! Tout le monde fut convaincu et dès lors courut sur Soleillet une légende qui le faisait fils d'une femme arabe et lui accordait une tête de schériff.
Le soir, il monte sur sa mule Rosette, qui sortait pour la première fois depuis son arrivée à Ségou ; Yaguelli monte le cheval de Samba et ils vont se promener à l'ouest.
Lundi iS et mardi 19 novembre. — L'émir envoie l'un de ses secrétaires pour faire causer Soleillet sur l'histoire des Tedjedjena. Le secrétaire écrit tout ce que dit Soleillet traduit par Samba. Tout fut rapporté à l'émir, en présence du tamsir Zeidou Zelia, et
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Soleillet acquit ainsi dans la ville une très grande réputation. L'émir disait souvent, en parlant de lui : « Cet homme doit être un Tamsir (principal marabout d'un pays, un homme qui connaît toutes les choses des livres) dans son pays pour savoir cela; il faut aussi qu'il soit très bien, étant chrétien, pour avoir parlé à d'aussi grands marabouts que les descendants d'Ahmed Tedjani ». Malgré cela, il fait prier l'émir de lui envoyer loo ooo cauris ou de lui retourner les marchandises qu'il lui a fait acheter le 14. Il ne veut pas laisser établir de mauvais précédents.