‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 88 sur 145 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

SÉJOUR A SÉGOU (suitC.)

La maison de Zeidou Zelia. — Les prisons et les prisonniers de Ségou. — La principale corciguy de Zeidou Zelia. — Soleillct malade. — L'émir lui rend ses marchandises. — Soleillct dispose ses affaires pour le cas où il mourrait à Ségou. — Les quatorze sœurs d'Ahmadou. — Demande de renseignements. — Un nouveau colonel. — Zeidou Zelia. — Le chat de Mahomet. — L'arsenal de Ségou. — Samba se plaint de l'émir. — Avis de Zeidou Zelia sur la prise de Sabouciré. — Fêtes du Tabasky.

Mardi 20 novembre. — Après un tour au marché, il passe chez Zeidou Zelia à qui il doit une visite depuis ^longtemps. Zeidou habite naturellement une grande maison. Dans tous les pays de ce monde, si pauvres soient-ils, les tamsir sont toujours logés dans des palais.

Dans le vestibule, un jeune captif est rivé à un billot de bois au moyen d'une barre de fer arrondie autour de sa cheville droite. Il est là depuis un mois. Son crime est d'avoir acheté à crédit divers objets en disant qu'il était envoyé par son maître. Il y restera jusqu'au moment où Zeidou dira de l'ôter, mais alors on lui mettra les fers aux pieds pour un an peut-être.

Zeidou est absent. Soleillet recommande qu'on lui dise qu'il est venu.

En sortant, il passe sur une petite place où se trouvent les prisons. C'est une enceinte murée dans laquelle se trouvent des cases en terre. La plupart des prisonniers sont assis sur la place, les fers aux pieds. Ils ne sont enfermés que la nuit et gagnent leur

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vie à coudre des pagnes, faire des tolbés, etc. Chez les noirs, les travaux de couture sont réservés aux hommes.

Soleillet voit des gens du Bélédougou qui sont retenus comme otages depuis deux ou trois ans.

En rentrant chez lui, il trouve Deindaoura, la principale corcigui de Zeidou. C'est une grosse fille qui rit toujours. Elle lui apporte, avec les compliments de son maître, un cadeau de

10 000 cauris pour acheter des œufs. Il lui dit d'en garder pour elle deux mille.

Jeudi 21 novembre. — Il a un accès de fièvre tenible et passe la journée sans connaissance.

Vendredi 22 à dimanche 24 novembre. — Toujours une très forte fièvre. L'émir lui envoie en cadeau 40 000 cauris et une barre de sel.

Lundi 2/ novembre. — La fièvre diminue, mais il ne mange pas.

11 charge Samba de remercier l'émir de son cadeau. « Toutefois, ajoute-t-il, « je ne saurais l'accepter s'il ne me rend pas mes marchandises, ou s'il ne m'en donne pas le prix ». Le soir, Samba rapporte les pièces de roum en disant : « Vous perdez un cadeau de I 000 gros d'or ». — « Tant pis », répond Soleillet. « Je veux que l'émir sache bien qu'un Français ne se laisse pas prendre son bien. Je fais cela pour établir un précédent. Il me paraît impossible que Ton ne profite pas des relations que j'ai établies, ou mieux de la chaîne dont les précieux anneaux ont été forgés par le général Faidherbe, Mage et Quintin et à laquelle je viens d'ajouter une maille. »

Mardi 26 novembre. — Après ses indications barométriques et thermométriques, Soleillet écrit sur son carnet :

« Depuis hier je prends delà quinine et la fièvre diminue, mais j'ai été très malade. Il est possible qu'un accès m'emporte et je prends mes dispositions en conséquence.

« Je passe la journée à écrire mes dernières recommandations à mon fils, mes adieux à ma femme et à ma mère. Je classe mes papiers et donne mes instructions à Yaguelli. J'espère bien que

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cela sera inutile, mais je trouverais stupide d'être surpris ».

Mercredi 27 novembre. — Ahmadou a quatorze sœurs. Sept sont mariées. Il marie aujourd'hui les sept autres. Tous les nouveaux beaux-frères de Témir, sauf un, sont de Nioro. Ce sont Ahmad'hou Souliman Diom, Amédeki, Mahmadou Tierno, Mamadou Baba, Mamadou Boubahar, Samba Lilli, Amad'hou l'Amin, Bouiel.

L'émir espère, par ces mariages, les détacher de Moult Aga et les fixer auprès de lui. Ils sont d'ailleurs tenus d'avoir une maison à Sikoro, les sœurs de l'émir ne devant pas quitter la ville.

L'émir donne à ses sœurs, en les mariant, dix à douze captifs, de l'or et des pagnes.

Soleillet dit à Samba, qui lui raconte ces choses : « l'émir est donc plus généreux pour ses captifs que pour ses sœurs ?» — « Certainement », répond Samba. « Non seulement tout ici est pour les captifs, mais si un talibé a quelque chose, l'émir le lui prend. — Il n'ira pas en paradis. — C'est bien sûr ». Sa conversation est interrompue par Tierno Ibraïm, secrétaire de l'émir, qui vient demander à Soleillet la valeur en arabe des lettres françaises. Il doit y avoir au palais quelques lettres écrites en français, car deux fois on a demandé à Soleillet si quelqu'un sachant lire le français peut faire une transcription sans la comprendre.

Le soir, Soleillet va devant le palais où il y a des danses et des jeux. Le vieil Alibo, l'ancien captif de l'Hadji Omar, qui commandait un régiment de Softas, a demandé à l'émir son affranchissement, ce qui arrive très rarement. L'émir le lui a accordé et lui a fait don de 400 captifs. C'est Cella Makka qui a été promu à la place d' Alibo, et depuis plusieurs jours le nouveau colonel fait danser ses soldats devant le palais aux doux sons de la flûte bambara et des tamtams, avec accompagnement de force coup de fusil. Cette danse à la lumière des étoiles a beaucoup de couleur locale et une certaine poésie sauvage.

Jeudi 28 novembre. — A quatre heures, Soleillet va chez'^Zeidou

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Zelia. Il est reçu au premier étage, sur une terrasse fort propre garantie par une véranda. Soleillet et Zeidou sont assis en face l'un de l'autre, sur des nattes couvertes de peaux de mouton. Yaguellî est entre eux. Près de la porte de l'escalier se trouvent deux corciguis richement vêtues. Deux chats, puissants et doux, orgueil de la maison, sont là qui sommeillent. Ils viennent, en faisant le gros dos, près de Soleillet qui se donne le plaisir de caresset leur soyeuse fourrure remplie d'électricité. Il sont de poil rouge et blanc et viennent duFoutah-Djallon, où les grands marabouts ont l'habitude d'en avoir de familiers en souvenir du Prophète, qui avait une prédilection pour cette philosophique bête. Qui ne connaît l'histoire du chat endormi sur la manche du kafetan de Mahomet ? On appelle à la prière. Le Prophète qui était bon, « comme tous les gens qui ont exercé une influence sur l'humanité », ne veut point déranger la bête, et bien que son vêtement fut de prix, il n'hésita pas à en couper la manche.

Zeidou est de petite taille. Il a un grand nez, un long collier de barbe, des yeux intelligents, mais la bouche sans dents. Sa peau est d'un rouge-brun. Quand il est assis il parait grand. Il entretient Soleillet des Tedjedjena, de la France, de l'Algérie et lui demande des renseignements sur un voyage qu'il compte faire à la Mekke. Par ses questions il prouve beaucoup d'intelligence, de finesse, d'instruction et d'un esprit exempt de préjugés.

J\^dredi 2^ novembre. — Dans l'après-midi, Soleillet voit un forgeron maure, armurier de l'émir, occupé avec plusieurs ouvriers à remettre à pierre de vieux fusils de munition qui avaient été transformés à piston. Il raconte à Soleillet que l'émir a en magasin un grand nombre de fusils, une grande quantité de poudre, de b;illcs et de pierres. Sa Majesté pense qu'il faut, pour avoir des soldats bien armés, trois fusils par homme et une forte réserve.

SiVfieJi jo mn'embre, dimanche /*' et lundi 2 décembre. — Il y a au palais un grand palabre à propos des gens de Nioro. Soleillet n'est pas content de voir rémir devant tant de monde.

Mardi } et mercredi 4 décembre. — Samba se plaint beaucoup de

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l'émir. Si Ton va à la guerre et que Ton fasse du butin, il garde presque tout pour lui et ses captifs.

Cependant on ne va pas exposer sa peau pour rien, conclut le bonhomme.

— Et le Paradis ? objecte Soleillet.

— C'est bon si l'on meurt, répond Samba, mais on ne meurt pas toujours. Tiani (le cousin de l'émir qui est au Macina) fait tout le contraire. Il donne beaucoup aux talibés ; aussi, tous ceux qui le peuvent vont le rejoindre. Il vient encore de faire une très heureuse campagne et a pris beaucoup d'or et de captifs.

Soleillet passe chez Zeidou Zelia, qui le reçoit avec une grande affiibilité, lui montre ses livres et les harnais de ses chevaux. Il lui parle aussi de Sabouciré et de Yamandi. « Tout cela, dit-il, ne serait pas arrivé si l'on prenait conseil des gens qui connaissent les affaires »).

Jeudi s décembre. — C'est aujourd'hui l'une des principales fêtes de la religion musulmane, celle que les noirs nomment Tabaski. Il doit y avoir ce matin une grande cérémonie religieuse dans la plaine, à l'extrémité de la pointe des Somonos.

Soleillet fait seller sa mule et part, dès le matin, avec Yaguelli, Jupiter et Souley. Avant de franchir la porte, il rencontre l'émir qui se rend à ce salam avec son cortège officiel. U s'arrête pour le laisser passer.

Derrière le cortège se presse une foule de cavaliers et de piétons à laquelle il se mêle. Il arrive à huit heures sur le lieu de la cérémonie. Tout autour sont des chevaux gardés par des corciguis et des captifs.

La plaine est immense et n'a pour limite que Thorizon.

A mesure qu'ils arrivent, les spectateurs s'accroupissent en ligne, les uns derrière les autres. L'émir est au centre du premier rang, assis sur sa peau de chèvre.

A dix pas devant lui siège un vieux marabout, le seul personnage, après Sa Majesté, qui ait les honneurs de la peau de chèvre, tous les autres étant accroupis sur la plate terre. Il est très maigre.

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de figure ascétique ; sa Éice est ornée d'un long bouquet de barbe grise. Son boubou, d'un blanc sale, est en guenille ; son burnous en laine a été blanc ; son grand bonnet rouge est crasseux ; la pièce de mousseline roulée en corde autour de son bonnet est de couleur indécise.

Le saint marabout se lève, et la foule entière se lève comme un seul homme. Au moins 5,000 hommes prient ensemble. Il paraît que les années précédentes il y en avait beaucoup plus : la différence de cette année aurait pour cause les travaux agricoles.

Tous ces hommes suivent automatiquement les mouvements du marabout. Ds se prosternent avec lui, se relèvent avec lui, lèvent avec lui les mains au ciel. Ce marabout, sous ses guenilles, finit par être beau.

La prière terminée, tout le monde s'accroupit. Le marabout, seul debout, enveloppé dans son burnous, dont il ne sort que l'avant-bras, fait un sermon écouté avec un religieux silence. S'il était beau en faisant prier cette foule, il est superbe en la prêchant.

Dans l'après-midi, il y a des jeux de griots et des courses de chevaux.

Vendredi 6 décembre. — L'émir aurait dit hier, en rentrant, qu'après les fêtes il ferait sortir l'armée. Nioro fournirait probablement son contingent. D n'aurait cependant pas été affirmatif, parce qu'on ne lui a rien promis.

Les fêtes continuent dans l'après-midi, mais il y a peu de monde : la coupe du mil retient les cultivateurs dans les champs.

Samedi 7 décembre. — Samba parle encore à Soleillet de la mort de Yamandi. « Moi vivant, dit-il, je ne pense pas que nous ayions la guerre avec les Français, mais le gouverneur fait pour cela tout ce qu'il peut ».

Dimanche 8 décembre. — Fin des fêtes du Tabaski.

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