CHAPITRE IX
SÉJOUR A SÈGOU (suitc)
Les captives de Samba. — L'émir se prépare à partir pour Guigné. ^ Comment Témir traite les populations des villages conquis. — Ce qui reste de la forêt de Ségou. — Entretien de Zeidou Zelia et de Soleillet sur les relations entre la France et le Ségou et sur l'administration française. —Soleillet salue Témir en passant devant le palais. — L'émir inquiet de la santé de Soleillet. — Soleillet envoie à Témir ses rcmercîments et l'assurance qu'il ne manque de rien. — Cadeaux de Noël. — La veille de Noël, i minuit, Soleillet fait tirer une salve de 35 coups de fusil.
Lundi ^ décembre. — Les captives de Samba font métier de leur corps, et Samba, bien que galant homme, s'attribue une part de leur gain. C'est dans les usages du pays.
Mardi lo à jeudi 12 décembre. — On frappe la tabala de l'émir pour appeler les hommes de guerre.
Ahmadou va se rendre à Sikoro pour rassembler une armée. Il a été informé hier que ses canons étaient toujours à Guigné, que la colonne qu'il a envoyée le 13 novembre pour les reprendre était de retour à Yamina et que les Bambaras ont levé une véritable armée pour s'en emparer.
Vendredi i) décembre. — Samba raconte à Soleillet que l'émir, quand il prend un village de Kafir (idolâtres), fait immédiatement couper le cou à tous les garçons qui ont plus de douze ans. Pour connaître leur âge, on les mesure avec un fusil, et tous ceux qui dépassent ou atteignent la longueur de l'arme sont mis à mort. Les autres et les femmes sont réduits en captivité. Cet usage est général dans le Soudan depuis la suppression de la traite sur les marchés de la côte appartenant aux Européens.
Samedi 14 à jeudi i^ décembre, — Entre les murs de Sikoro, le
marché et les faubourgs, se trouve un grand espace planté d'arbres à feuillage sombre, d'aspect triste et tourmenté, de l'espèce nommée par les Ouolof Kade et par les Foulbé Tiachi, C'est ce qui reste dé l'ancienne forêt qui couvrait l'emplacement de la ville. Les Bambaras les ont conservés pour permettre aux fantassins de combattre plus facilement la cavalerie, et l'Hadji Omar a recommandé de ne pas les détruire.
Vendredi 20 décembre, — Soleillet va voir Zeidou Zelia dont il a toute la confiance, malgré la prise de Sabouciré et la mort de Yamandi. Ne pouvant parler avec Zeidou que par interprète, il a fallu que cet interprète, Yaguelli, obtint d'abord l'estime publique. C'est le plus bel éloge qu'il puisse faire de son compagnon.
Après les compliments d'usage, Zeidou parle de son voyage à la Mekke et dit ensuite : « Nous avons ici un parti qui cherche à nous mettre mal avec la France. Ségou est loin de Saint-Louis, et les choses qui se passent dans un pays sont mal connues dans l'autre. Pour moi, je pense que nous devons tout faire pour conserver la paix, sans laquelle le commerce est impossible. Mais comment s'entendre, puisque, malgré les lettres de l'émir et sans y répondre, le gouverneur a fait détruire le Logo et tuer Yamandi, qui ne vous avait rien fait et avait toujours protégé votre commerce, comme le font tous ceux qui reconnaissent l'autorité de notre sultan ?
— D y aurait un moyen d'éviter tout cela, répond Soleillet.
— Si nous le connaissions, nous l'emploierions avec plaisir.
— Il faudrait d'abord avoir un traité bien fait qui limitât les territoires des deux pays, puis assurer les conditions du commerce.
— Nous sommes prêts à le faire. Nous avons dit à Mage ce que nous voulions.
— L'intention du gouverneur est d'envoyer une ambassade à emir.
— Dieu le fasse ! Elle sera bien reçue. Mais en traitant avec vous, pourrons-nous ensuite traiter avec les Anglais ?
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— Rien ne s'y oppose. Nous sommes amis avec les Anglais : nos amis sont les leurs et les leurs sont les nôtres.
— Je dis cela, car s'il nous faut être bien avec le Sénégal, il nous est aussi nécessaire de n'être pas mal avec Sierra-Leone et la Gambie. Mieux vaudrait rester dans l'état actuel que de faire plus pour les uns que pour les autres.
— Je vous donne raison. D'ailleurs, soyez sans crainte : ce que vous désirez peut se faire. Mais, après le traité, il faudrait autre chose.
— auoi ?
— Il serait nécessaire que les Français eussent toujours un agent auprès de l'émir; qu'on leur cédât, auprès de Ségou,le long du fleuve, un terrain pour construire un tata (enceinte fortifiée), où logerait l'agent et ses gens.
— Tout cela peut se faire aisément, et si vous étiez chargé de cela, il ne faudrait pas une semaine pour tout régler.
— Je ne suis qu'un taleb, et au Sénégal on a l'habitude de ne donner ces missions qu'à des militaires.
— C'est un malheur, car les hommes de fusil ne sont pas aptes à parler de la paix : il faut qu'ils commandent partout en maîtres.
— Il faudrait encore que l'émir eût à Saint-Louis, en attendant de l'avoir en France, un homme de confiance avec des gens. On lui donnerait un terrain pour se construire une belle maison.
— Vous avez raison, voilà ce qu'il faut ; c'est ainsi que fait le sultan de Stamboul.
— Certainement.
— Oui, voilà ce qu'il faut : avoir ici des Français et des Anglais, et avoir de nos gens en France et en Angleterre. Nous serions ainsi toujours à côté les uns des autres.
— Vous croyez, dit Soleillet, que cela pourrait s'arranger ainsi ?
— Mais oui, répond Zeidou. Il serait bon cependant de traiter en môme temps avec les Français et avec les Anglais. Il faut que l'émir soit ami des uns et des autres. Il le faut !
— Pour moi, qui suis très reconnaissant de la réception que l'on me fait ici, je désirerais voir l'émir ami de tout le monde. Je ne connais rien de plus beau que la paix, rien de plus horrible que la guerre.
— Vous n'êtes jamais allé à la guerre ?
— Si, à la guerre de Prusse.
— Vous étiez chef ?
— Non, j'étais simple soldat à pied.
— Vous y avez été forcé ?
— Non. J'étais même, à cause de mon âge, dispensé de servir; mais quand j'ai su que des étrangers étaient en France, j'ai quitté Tunis, où j'étais, et je suis allé en France pour m' engager dans un régiment d'infanterie.
— Cela est d'un homme de cœur. Êtes-vous devenu chef? avez-vous gagné quelque chose ?
— Non. Je n'ai jamais été plus que Yaguelli, et nous ne pouvons rien gagner, nous autres, à la guerre.
— Pouviez-vous devenir chef?
— Oui, mais je ne le désirais pas.
— Si l'on vous avait fait chef, seriez-vous resté ?
— Assurément non ; ce ne sont point là mes idées.
— Ah ! Tierno Toubak (ah ! marabout européen), s'écrie Zeidou en prenant la main de Soleillet. Et, tout en lui tenant la main, il fait à Yaguelli son éloge et dit qu'avec des hommes comme le Tierno Toubak on s'entendrait facilement.
La conversation roule ensuite sur la France, la magistrature, les notaires, le commerce, l'industrie; Zeidou trouve tout cela très beau et manifeste par ses questions une intelligence supérieure.
Samedi 21 décembre. — Soleillet achète, pour le musée d'ethnographie de Paris, une coudée de toutes les pagnes que l'on vend au marché.
En rentrant, il trouve l'émir assis devant son palais, entouré de ses gardes et de nombreux courtisans. Soleillet perce la foule et, ainsi que le veut l'usage, il va droit à l'émir, lui serre la main et
le salue. Il a, paraît-il, triste mine, car l'émir envole immédiatement chercher Samba N'diaye.
En rentrant chez lui, Samba raconte à Soleillet son entretien avec l'émir.
Sa Majesté a été frappée de la maigreur de Soleillet. D n'est plus le même homme qu'en arrivant à Ségou. La maladie semble l'avoir marqué pour une mort prochaine. Elle craint que cela ne soit occasionné par quelques privations. Elle a d'ailleurs remarqué qu'il n'était pas comme Mage, qui demandait toujours. Aussi veut-Elle qu'il ne manque de rien et ordonne à Samba, qui connaît les Français, de tout faire pour savoir s'il ne manque de rien, car Elle ne peut supporter qu'un homme comme lui, dont tout le inonde est content, soit privé de quelque chose, et qu'EUe se fera un plaisir de lui envoyer tout ce qu'il demandera.
Soleillet dit à Samba de bien remercier pour lui l'émir, de lui dire qu'il est très sensible et très touché de cette marque d'intérêt, mais que, grâce à lui, il ne manque de rien ; qu'il a été maltraité par les fièvres et qu'il sent ses forces revenir de jour en jour. Encore une fois, il remercie bien l'émir et n'a besoin de rien.
Lundi 2} décembre, — A l'occasion des fêtes de Noël, l'émir envoie à Soleillet 20,000 cauris, 100 moules de mil et i beau mouton.
Mardi 24 décembre, veille de Noël, jour si gai en Provence et en Languedoc !
L'émir donne aux gens de Nioro 20 captifs pour s'acheter du mil.
A l'occasion de la fête, Soleillet donne un boubou à Samba, à Yaguelli, à Jupiter et à Souley. A minuit, il feit tirer une salve de 3 3 coups de fiisil, ce qui met la ville en émotion et produit un excellent effet.
Mercredi 2/ décembre, — « Des miens, qui fêtent Noël, écrit-il, je suis sans nouvelles depuis Kouniakari. Tristes pensées qui me poursuivent ».