‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 90 sur 145 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

SÉJOUR A SÉGOU (sutté)

Soleillet jette un coup d'œil rétrospectif sur son séjour à Ségou. -— Le i*' janvier à Ségou. — Zeidou Zelia veut envoyer à Soleillet un cheval et une jeune captive. — Les forgerons de Ségou. — Madame Pinda Mabo. — Ce qu'on apprend chez Malek, le cordonnier. — L'émir et ses femmes. — Encore les canons. ,— Rentrée en ville des forgerons après les travaux de la journée. — Le schériff Abd-el-Kader. — Mahmoud, chef d'escorte, est chansonné par les filles. — Ahmadou menace de faire fouetter les filles. — Ségou a le droit de chanter, et les filles chantent.

Du jeudi 26 au mardi }i décembre, — Soleillet écrit sur son carnet, à la date du 3 1 décembre :

« Je termine le troisième mois de mon séjour à Ségou-Sikoro. Si tout le monde ici ne me considérait comme un marabout incapable de servir d'espion, je serais dans une position très délicate depuis que Ton connaît la destruction du Logo et la mort de Yamandi. On m'a tenu grand compte aussi d'avoir connu les marabouts Tedjedjena, dont on suit le deker dans l'empire du Ségou.

» Bien que j'ai eu des accès de fièvre tous les quinze jours, ma santé est assez bonne. J'ai même réussi, en prenant de la quinine à haute dose, à prévenir l'accès de mardi dernier. Le léger malaise que j'ai éprouvé pouvait provenir de l'abus de la quinine.

» Je mange du poisson, de la volaille, du bœuf, du mouton, des œufs, du riz, des haricots, des oignons, de l'oseille, des patates douces, du mil, du maïs, des courges ; je bois du lait et du thé, et j'ai des citrons en abondance.

» Je passe mes matinées chez moi pour recevoir les malades.

qui viennnent toujours me voir. Dans raprès-midî, j'enfourche ma mule et je vais me promener seul dans la campagne. Souvent, avec Yaguelli, je vais voir Zeidou Zelia, j'entre dans la boutique du cordonnier Malek ou dans celle du forgeron, ou mieux bijoutier. Dans ces boutiques, qui sont les cercles et les cafés du pays, se réunissent les oisifs, et l'on y cause de tout. Je m'instruis ainsi de la vie des indigènes, qui me considèrent maintenant comme leur concitoyen et n'ont à mon égard aucun préjugé. Les enfants mêmes ne font plus attention à moi, et je puis circuler aussi tranquillement et peut-être plus sûrement dans les rues de Ségou que dans celles de Londres ».

Mercredi i^ janvier 1879. — Le premier jour de l'année est très couvert, mais la température est toujours agréable : -\- 16° i' à six heures du matin, H~ 29** 2' à dix heures, -f- 30 i' à deux heures, -f- 28° o' à six heures du soir.

Dès le matin, Soleillet envoie Yaguelli souhaiter à Zeidou Zelia la bonne année et lui porter en cadeau un chandelier de cuivre et trente cornalines taillées.

Zeidou dit à Yaguelli : « J'allais te faire appeler, parce que je désire savoir ce que l'émir doit donner à ton maître.

— De l'or et des boubous, répond Yaguelli.

— Un cheval et une jeune captive ne lui feraient-ils pas plaisir ? demande Zeidou.

— Certainement, répond Yaguelli.

Quand Yaguelli revient, tout heureux, rendre compte de son message, Soleillet lui dit : « Tu vas retourner chez Zeidou et tu lui répéteras mot pour mot ceci :

» M. Soleillet vous remercie. Il ne désire rien, et, quoi qu'on lui donne, il l'acceptera avec plaisir, non pour la valeur de l'objet, mais parce que cet objet viendra de l'émir ou de vous. La loi de son pays lui défend d'avoir des captifs. Il dit que tous les hommes sont frères et que nul n'a le droit d'en vendre ou d'en donner. U vous remercie, mais il ne saurait recevoir comme cadeau une captive ».

44^ ClUATRlèMÉ t^ARTIÈ. — CHAPITRE X

Jeudi 2 janvier. — L'émir Élit faire de nouveaux affûts pour ses canons. Tous les forgerons ont été réunis pour cela et travaillent avec pompe, hors la porte de la ville, entre les murs et le marché. Soleillet va les voir.

Les forgerons, comme il est déjà dit, forment une caste particulière. Tous sont de race bambara et d'un sang magnifique, généralement de haute stature et de formes athlétiques. Leurs femmes sont fort belles et, comme eux, d'une grande propreté. Ils ont beaucoup et de superbes enfants qui exerceront la profession paternelle. Ils ne se marient qu'entre eux et jouissent du privilège de ne pouvoir être réduits en captivité. Ils passent pour avoir un commerce assidu avec les esprits et ont, chez les musulmans, pour patron le roi David.

Encore qu'ils passent pour impurs, ce sont eux qui circoncisent les garçons et leurs femmes les filles.

Voici comment ils se sont installés pour leur travail. Ds ont adossé au mur de la ville un auvent formé de nattes. Sous cet auvent, trône, assis sur une peau de chèvre placée sur une natte, le chef des forgerons, très beau vieillard à barbe blanche, vêtu d'un boubou blanc et bleu, coiffé d'un bonnet bambara jaune et le médium de la main gauche orné d'une grosse bague en argent. Il fume une grosse pipe, a près de lui son cheval blanc tout sellé, et deux griots accroupis chantent le travail, la .puissance du forgeron, qui prend le fer et le feu, ce que l'homme connaît de plus fort, joue avec eux, amollit le fer comme la cire, en fait^ selon son plaisir, un couteau, une hache pour façonner le bois, une bêche pour remuer la terre, un sabre, une lance pour tuer et donner aux rois force et puissance ; les fusils sont en fer, les balles et les boulets sont en fer, ainsi que le mors du cheval qui porte le guerrier.

La forge est adossée au mur de la ville, à une cinquantaine de mètres du chef des forgerons. C'est un trou creusé en terre. Le feu est entretenu par quatre outres servant de soufflets sur lesquelles une dizaine de gamins appuient tour i tour de manière à

former un jet d'air continu. L'enclume est placée devant le chef. Elle consiste en un bloc de fer carré. Elle est portée sur des pinces par deux forgerons vêtus d'une simple pagne. La pièce à forger (un essieu d'affût) est apportée sur l'enclume par deux forgerons. Quatre joueurs de flûte accentuent la cadence et les griots décrivent dans leurs chants le travail à mesure de son avancement. C'est un spectacle des plus curieux de voir ces Hercules, parfaits de formes comme des rêves de sculpteurs de l'antiquité grecque, marteler le fer avec leurs courtes masses. Ils sont tout autour de la barre étincelante, qu'ils paraissent manier et pétrir à pleines mains, le tout au son expressif de la flûte de roseau des Bambaras. « J'ai souvent vu ces travaux, dit Soleillet, et toujours avec plaisir. C'était pour moi un bonheur de voir riches et libres ces soldats de l'armée du travail. Assis à côté de leurs che& et fumant dans leurs grosses pipes, je les ai vus, dans un beau rêve, forger les pièces des locomotives et des bateaux à vapeur qui bientôt, je l'espère, sillonneront l'Afrique occidentale et le superbe Niger ».

De l'atelier des forgerons, Soleillet va chez une dame qui jouit d'une grande considération. C'est Madame Pinda Mabo, corcigui de l'Hadji Omar. Elle soigne etnourrit une centaine de jeunes filles et de jeunes femmes. C'est dans ce gynécée que l'émir prend les femmes qu'il prête ou donne, selon le cas, aux étrangers de passage à Ségou. Elle fait aussi, avec du miel, du piment et autres ingrédients, une liqueur très forte dont l'émir boit habituellement. On en a donné à Soleillet dans une calebasse, et il lui a suffi d'y tremper les lèvres pour avoir la gorge et les entrailles en feu. Les amis de l'émir disent que ce n'est pas du sangara (eau-de-vie); ses ennemis disent le contraire et ajoutent que c'est, en eau-de-vie, tout ce qu'il y a de plus fort et de plus enivrant.

La maison de Madame Pinda Mabo est des plus confortables, vaste et bien aménagée. Cette dame, d'une cinquantaine d'années, est grande et maigre ; elle a la poitrine déparée par deux seins flétris et longs d'une longueur inégale. Elle porte une pagne autour des reins, un mouchoir sur la tête et beaucoup de bijoux

aux bras, aux oreilles, aux doigts, aux poignets; aux chevilles.

Soleillet se*rend de la demeure de Madame Pinda à la boutique de Malek, le cordonnier. Quand Mage et Quintin, lui dit-on, rencontraient dans la rue une jeune femme ou une jeune fille, ils la poursuivaient, lui prenaient la taille et les seins. Ces habitudes militaires ne furent pas du goût des habitants de Ségou, qui portèrent plainte. L'émir fit aux deux officiers une verte réprimande et leur donna deux esclaves avec ordre de s'en contenter.

Vendredi } janvier, — Zeidou Zelia envoie à Soleillet un mouton énorme.

Samba lui raconte que l'émir ne va pas à cour de rôle chez chacune de ses femmes, comme le prescrit la loi. Son caprice est sa loi. Tous les matins, il va dans le tata où elles sont plus de 400, ayant chacune sa case et ses captifs, et choisit celle ou celles qui doivent passer la nuit avec lui. Dans toutes ses villes, il a des gynécées plus ou moins nombreux.

Samba juge que sa façon d^agir est celle d'un Kefir.

Les canons doivent arriver demain. La colonne qui les escone a été attaquée. Les marchands, qui formaient une forte caravane, ont été pillés, plusieurs tués. Beaucoup de choses appartenant i l'émir ont été prises, notamment du sucre et du sirop qu'on lui envoyait de Médine ; mais on a sauvé les canons.

Satnedi 4 janvier. — Le matin, en revenant du marché, Yaguelli voit les canons. La colonne n'a perdu que quelques hommes, mais beaucoup d'animaux chargés, au moins 300 bœufs ou ânes.

Le soir, le chef des forgerons rentre. Il est sur son beau cheval blanc ; ses griots et des joueurs de flûte le précèdent ; ses compagnons le suivent. Tout cela forme un véritable cortège.

Dimanche j janvier. — La sœur du Lam Toro Samba-Oumané- Marieni-Ken prie Soleillet de lui écrire une lettre en firançais.

Dans l'après-midi, Soleillet va voir le schériff Abd-el-Kader. A Saint-Louis, où il a été plusieurs fois, il est connu sous le surnom de schériff" Kabous (pistolet), parce qu'il est très vif et parle tou-

jours de se battre. Il est petit et maigre, à barbe noire, vêtu d'un boubou blanc, coiffé d'une calotte rouge à gland de soie verte. Il parle un peu français, ayant habité l'Algérie et surtout Tlemcen. D est du Kenafea et descend du schériff Sidi Mohammed Bouzian, marabout de grand renom, saint vénéré dont on voit la Kouba près de Tlemcen.

Il est furieux contre l'émir. Il avait un très beau fusil. Sur la demande de celui-ci, qui désirait le voir, il l'a envoyé au palais. On ne veut pas le lui rendre. Pour en obtenir la restitution, il lui faudra se fâcher avec l'émir, et il le fera, car il ne veut pas se laisser mener comme un captif.

Lundi 6 à mercredi 8 janvier. — Il paraît que Mahmoud a été rien moins que vaillant lorsque les Bambaras ont tenté de prendre les canons. Les jeunes filles bambaras de la ville ont fait sur lui une chanson qui déjà court partout. En voici la traduction :

Mahmoud est un guerrier pour rire. Il commande des hommes amiés.

Voyez, il est beau et fier dans la broussaille, Tant qu*il est seul avec ses gens.

L'ennemi vient, les fusils partent, Mahmoud a peur et veut se cacher.

Qui prend soin d'un poltron ?

Une vieille met le beau guerrier

Sous sa sale pagne.

C'est la cachette de Mahmoud, De Mahmoud, un guerrier pour rire.

Mahmoud s'est plaint à l'émir, et l'émir a promis de faire fouetter celles qui continueraient à blasonner son captif, ce qui ne les gêne pas du tout. Il paraît d'ailleurs qu'Ahmadou n'oserait mettre à exécution sa menace, Ségou ayant toujours joui de la liberté de chanter.

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