‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 91 sur 145 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SÉJOUR A SÈGOU (suitc)

Femmes attaquées par des abeilles. — Cannibales. — Origine des Foulbé d'après Zeidou Zelia. — Qjielle langue parlait Abraham? — Les monuments algériens qui causent le plus d'étonnement à Zeidou. — Mahmadou Bachir. — Accueil que Soleillet fait à un courrier de Mage. — Cadeau de Soleillet à Témir. — Soleillet âxe le jour de son départ. — L'émir veut le voir et lui donner des lettres de recommandation. — Zeidou parle souvent de l'établissement de consulats. — Mahmadou Bachir promet à Soleillet des lettres pour le Tichid. — Soleillet reçoit de nombreuses visites d'adieu. — Visite d'adieu à l'émir. — Cadeau de Témir. — S'il avait eu de l'argent, il aurait tenté, avec des chances de succès, de gagner Timbouktou et Alger.

Jeudi ^ janvier, — Dans raprès-midi, Soleillet se promenait seul, au grand trot de sa mule, sur la route de Sikoro. Une vingtaine de femmes allaient devant lui, portant leurs emplettes dans des calebasses. Tout à coup, elles déposent leurs calebasses, se dépouillent de tous leurs vêtements, et se mettent à sauter et à crier. Quelle mouche les pique ? Sur cette réflexion, Soleillet s'avance au galop pour voir de quoi il s'agit. Il avait dit juste, sans s'en douter ; il s'agissait de mouches. Un homme qui portait une peau de bouc remplie de miel en rayons laissa tomber sa charge. L'outre se creva. Toutes les abeilles du voisinage accoururent à tirc-d'ailes et tombèrent sur les pauvres femmes. Pour ne pas partager leur sort, Soleillet tourne bride, se sauve au triple galop et va se promener ailleurs.

Vendredi lo janvier. — Quelqu'un parle à Soleillet de popula-

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tions irès sauvages et cannibales qui sont à cinq jours de Ségou, et qu'on appelle Menka.

Zeidou Zelia assure à Soleillet que les Foulbé remontent à Ismaël. H en sait toute la généalogie. Zeidou est Toucouleur, par conséquent métis de Foulbé ; de plus, il est musulman. Il est donc très intéressant pour lui que les Foulbés descendent d'Ismaël. Il demande à Soleillet s'il sait quelle langue parlait Abraham, et Soleillet répond que probablement l'excellent père d'Ismaël parlait hébreu. Zeidou affirme, au contraire, qu'Abraham parlait le soni-nkéy qui est la plus ancienne langue du monde.

Soleillet accepte son dire et le note, car il prouve l'antiquité que les noirs attribuent aux Soni-nké, race qui fut toute-puissante et qu'il considère comme devant descendre, ainsi que les Bambaras, des fameux Garamantes.

La conversation roule ensuite sur la France. Où Zeidou est le plus étonné, c'est quand le schériff lui dit qu'en Algérie il y a des colonnes creuses où l'eau coule toujours et où l'on va uriner.

Zeidou, revenant sur sa conversation du 20 décembre, parle des consuls européens à établir à Ségou et de l'établissement à Saint- Louis d'une mission de Ségou. Cette idée lui sourit beaucoup et il la développe.

Samedi 11 janvier. — Soleillet envoie un tapis au schériff, qui le fait beaucoup remercier.

Dans la journée, après une promenade à mule au marché, il va voir son vieil ami Mamadou Bachir. Comme il fait très chaud dans sa demeure, ils vont dans sa mosquée, qui est fort proprement tenue. Le sol en terre est couvert de nattes.

Bachir est le chef politique et religieux des Maures qui viennent à Ségou. On voit qu'il n'est pas fanatique, puisque, de son propre mouvement, il conduit Soleillet dans la mosquée. Us y restent près d'une heure.

Soleillet le quitte pour continuer sa promenade. Dans ce pays, où il est si Hbre, deux ans plus tard des Français seront retenus prisonniers.

Dimanche J2 à mardi 14 janvier. — Le matin, Mamadou Bachir vient voir Soleillet.

n est accompagné de plusieurs Maures. Il présente l'un d'eux comme ayant apporté un courrier à Mage et à Quintin. « Je vais lui dire son nom et son pays », s'écrie Soleillet. Prenant aussitôt la relation du voyage de Mage, il lui dit : « Vous êtes le cheikh Ould Abd Daim, de Akraïjit », ce qui le surprend agréablement. Il ajoute : « Les Français n'oublient jamais un service rendu ; un service rendu à un Français et à un chrétien oblige tous les autres. Je suis sur mon départ et je n'ai plus grand'chose, mais je ne veux pas vous laisser partir sans un cadeau ». Là-dessus il lui donne trois mouchoirs imprimés en coton, ce qui lui fait grand plaisir.

La conversation devient générale, et ces Maures paraissent bonnes gens.

Mercredi ij janvier, — Chez Zeidou, la conversation revient sur les consulats.

Soleillet écrit en arabe le nom de son pays, ce qui étonne beaucoup les assistants.

Jeudi 16 janvier. — Dès le matin, Soleillet envoie en cadeau à l'émir ses balances et quelques remèdes. L'émir lui fait dire, par Samba, qu'il peut se considérer à Ségou comme chez lui, et qu'il en partira quand il voudra. Soleillet lui fait répondre qu'il désire partir dimanche matin. « Cela va bien, répond l'émir, mais je tiens à le recevoir en audience de congé, .le charger d'une lettre pour le gouverneur, et lui donner un sauf-conduit avec mon cachet pour qu'il ait dans mes États tout ce qu'il voudra et soit traité comme un membre de ma famille, car, ici, tout le monde est très satisfait de lui ».

Vendredi ij janvier. — Soleillet va faire, avec le schériff, sa visite d'adieu à Zeidou.

Il est encore question des consulats. Cette idée est mûre, et l'influence sera à la première nation, France ou Angleterre, qui enverra un consul. Nous aurons toujours l'avantage detre

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en bonnes relations avec l'émir, qui est, par son père, originaire du Sénégal.

Samedi 1 8 janvier. — Soleillet reçoit la visite de Mahmadou Bachir et lui demande des lettres pour le Tichid, son pays. Mahmadou promet d'apporter ces lettres dans raprès-midi, ce qu'il fait.

Soleillet reçoit de nombreuses visites et quelques cadeaux. Un forgeron noir qui lui a fait, en cuivre argenté et doré (i), les divers bijoux du pays, lui apporte une pipe en fer avec tuyau en bois incrusté de cuivre.

Dimanche i^ janvier. — Sur la demande du roi, Soleillet se rend au palais avec Samba, Yaguelli et Souley.

L'émir est très froid à l'égard du gouverneur du Sénégal. Cependant, il remet à Soleillet une lettre pour lui. II ajoute qu'il saurait bien, s'il le voulait, se défaire des Kafir qui entourent son pays, mais qu'il préfère les conserver ; que, d'ailleurs, ceux qui viennent à Ségou ne peuvent en partir sans sa permission. Il ajoute très gracieusement que tout le monde est très content de Soleillet, que dans tous ses États il sera bien reçu, qu'on a reconnu en lui un vrai Tierno Toubak et que des hommes comme lui sont toujours les bienvenus. Il donne ensuite à Samba un peu d'or, très peu pour Soleillet, à cause des pièces de roum qu'il n'a pas voulu lui laisser, et délivre à celui-ci un sauf-conduit.

Le schériff et Zeidou ^elia ne sont pas contents du peu d'importance du cadeau de l'émir et offrent au Tierno Toubak des pagnes et des boubous.

Soleillet compte partir le lendemain. « Si j'avais eu de l'argent, dit-il, j'aurais acheté une pirogue et des captifs, et tenté, même malgré l'émir, de descendre le Niger. Je pouvais, en un jour, sonir de ses États. Mais je n'avais en tout que 2 000 francs de la Société des Études maritimes et coloniales, 10 000 francs du ministère de l'Instruction publique, que je n'ai pas encore touchés, et

{i) Ils ont été remis au Ministère de l'Instruction publique pour le Musée d'ethnographie.

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5)000 francs du Sénégal. C'est donc avec 7 000 francs que j'ai fait ce voyage. Je n'en tenterai plus avec d'aussi faibles ressources. D faut de 15 000 à 20 000 francs. Davantage serait un embarras à cause de la difficulté des transports.

Si j'avais reçu à Ségou les 10 000 francs du ministère de l'Instruction publique, j'aurais certainement tenté, avec des chances de succès, de gagner Timbouktou et Alger.

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