‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 92 sur 145 · CHAPITRE pr · texte numérisé non relu

CHAPITRE pr

DE SÈGOU A YAMINA

Impressions de Soleillet sur son séjour ù Ségou. — Nouveaux cadeaux qu'il reçoit. — Visites. — Cérémonies accomplies par un marabout pour que Soleillet fasse un bon voyage. — Départ. — Une ruse de Npir. — Soleillet est reçu à Ségou-Koro par le chef des Softas. — Les ruines du palais de Bitou, premier roi bambara du Ségou. — Masalla, ancienne ville royale. — On y fête l'ablation de plusieurs filles. — Les Bambaras ne veulent pas être musulmans. — Pourquoi ils se font circoncire. — Le premier Soni-nké qui 6t le pèlerinage de la Mekke. — L'île de Ségou. — Giravanes de marchands de gourous. — Albinos. — Soleillet rencontre la femme que l'émir avait donnée à Mage. — A Dindian on fête de nouveaux circoncis. — Les gens de Bogue donnent à Soleillet des gourous. — Le village de Malle. ^ Passage du Niger.

Lundi 20 janvier . — « C'est aujourd'hui, dit Soleillet, que je dois quitter Ségou-Sikoro. Après être resté 112 jours dans cette ville, aussi loin de l'Europe par les mœurs et les coutumes que par la distance, j'éprouve un sentiment pénible. J'ai toujours eu avec les habitants de très bons rapports, et une certaine délicatesse de cœur ne me permet pas de traiter légèrement les moindres rapports de la vie ».

De grand matin, les captifs lui apportent de la part du sultan de magnifiques noix de gourou. Par la quantité et la qualité des fruits, ce présent est réellement princier. Ahmadou rachète ainsi ce qu'avait de blessant le peu d'importance de son cadeau de poudre d'or.

Zeidou Zelia lui envoie, avec des pagnes et des boubous, des lettres pour qu'on lui fasse des cadeaux à Guigné, Nioro et Kouniakari.

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Son ami le cheikh Abd-el-Kader lui fait aussi un cadeau et lui donne une lettre pour Nioro, où il a une maison qu'il habite une grande partie de l'année. Par cette lettre, Abd-el-Kader donne Tordre de remettre à Soleillet douze plumes d'autruche à choisir et deux défenses d'éléphant.

Samba N'Diaye donne à Samba Timbé une magnifique pagne.

En Afrique, les cadeaux ont une très grande importance : ils sont une preuve de considération et d'amitié.

Aux cadeaux succèdent les visites. D'abord celle de Hiero Dio, le vieux berger : puis celle de Maudi Sidi, le vieux marabout, qui veut écrire 'une prière dans la main de Soleillet. Soleillet se prête de bonne grâce à l'affaire. Le digne marabout psalmodie à voix basse une prière en faisant le simulacre de l'écrire, avec l'index droit, dans la main droite du patient, puis il lui crache dans la main et dit : « Je vous laisse partir sans crainte, car maintenant rien de fâcheux ne peut vous arriver ; je suis sûr que vous arriverez sain et sauf dans votre pays, où vous trouverez en bonne santé toute votre famille ».

Vient ensuite le cheikh Mahmadou Bachir, qui apporte une lettre pour sa famille au Tichid. En reconnaissance de ce bon procédé, Soleillet promet de lui donner sa mule, qu'il avait voulu acheter ou échanger contre une grande jument rouge. Soleillet avait toujours refusé ce marché ; aussi le cheikh est-il heureux d'apprendre qu'en arrivant à Médine le Français mettra la mule à sa disposition.

Après Mahmadou viennent Moktar, le bourreau, les femmes, les enfants. Jupiter est furieux qu'on ne veuille pas le laisser partir. Il est libre, dit-il, et c'est une indignité de le retenir. C'est très vrai ; mais s'il n'y avait pas d'arbitraire dans un empire noir, où donc faudrait- il en chercher ?

Soleillet ne peut intervenir en sa faveur et lui conseille la résignation.

A midi, le mince bagage de Soleillet est chargé sur les trois ânes valides qui lui restent. Samba N'Diaye est à cheval. Il est

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suîvi d'un neveu de vingt-cinq à trente ans, d'un jeune captif et d'un captif d'un certain âge, Piatrou, qui doit aller jusqu'à Saint-

Louis. Le pauvre homme est à peine vêtu, mais il a pensé, et son maître aussi, que Soleillet l'habillerait. Celui-ci les prévient qu'il ne pourra rien faire avant Médine, et Samba répond que cela he fait rien.

Yaguelli et le vieux Souley sont prêts, et Soleillet fait ses adieux aux femmes, aux enfants, aux captifs de la maison de Samba, et part comblé de souhaits. En ville, beaucoup de personnes l'arrêtent pour lui souhaiter bon voyage.

En sortant de la ville, il prend un sentier qui est parallèle au fleuve et ombragé de beaux arbres. Les champs sont bien cultivés ; on voit sur les rives du Djoliba de magnifiques plantations de tabac.

A une heure, Soleillet traverse la place de Ségou-Kora, où nombre de personnes font la sieste sous de beaux arbres.

A une heure et demie il arrive à Ségou-Koro. Le sultan y possède un tata en terre avec une porte très élevée et sculptée. Soleillet y est reçu par le chef des Softas, beau bambara d'une quarantaine d'années. Ce chef a pour marque de dignité un sabre et un fouet à cinq branches, en cuir et à nœuds.

Le tata est occupé par vingt femmes d'Ahmadou, leurs captifs et leurs captives. Tout ce monde est gardé par une centaine de Softas.

Mardi 21 janvier. — En sortant de Ségou-Koro, vers huit heures, Soleillet voit des ruines en terre, d'un aspect imposant, avec des portes et des piliers d'un caractère vraiment architectural. Ces ruines sont celles du palais de Bitou, premier roi bambara du Ségou.

Toujours suivant les rives du fleuve, Soleillet traverse Dioukouna, puis le petit village de Gara dont les habitants battent du mil avec des fléaux.

Soleillet et Samba N'diaye voyagent côte à côte et causent. Soleillet promet à Samba de lui envoyer de Saint-Louis une

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canne à épée, sîx bonnets de coton blanc et un burnous en drap rouge.

A onze heures trente minutes ils arrivent à Masalla. Sous les Bambaras, c'était une ville royale. Elle a été habitée par Mari, le dernier roi de cette racé.

La ville était en fête à l'occasion de l'ablation de plusieurs filles. Les femnaes sont parées de leurs plus beaux atours. Leur coifiure est particulièrement curieuse. Elle consiste en une grosse touffe de cheveux de chaque côté de la tête et en un bandeau orné de pendeloques d'ambre et de corail.

On danse et Ton chante dans divers quartiers de la ville, et les jeunes circoncises qui ne peuvent danser, vont de maison en maison, une calebasse à la main, demander des cauris et des

gourous.

Jusqu'à présent, les Bambaras ont accepté de la religion musulmane une seule chose : la circoncision que plusieurs pratiquaient avant l'introduction de l'Islam.

Ils ont toujours refusé d'avoir des marabouts, de laisser construire des mosquées, de prier et de jeûner. Quelques-uns, en signe de protestation, laissent croître leurs moustaches alors que les marabouts, exagérant les préceptes du koran qui veut qu'elles soient coupées au ras des lèvres, les font raser complètement. Dans le même esprit, ils portent dans toute leur longueur les poils des aisselles et du pubis. Souvent des Bambaras, même des vieillards respectables, pour prouver à Soleillet qu'ils n'étaient pas musulmans, lui ont fait voir que ces parties de leur corps n'étaient pas rasées. Ils boivent ostensiblement de l'eau-de-vie de mil. Mais tous sont circoncis parce que l'Hadji Omar faisait couper la tête à ceux qui ne voulaient pas se soumettre à cette cérémonie.

Quant à la circoncision des filles, qui ne fiit connue ni des Juife ni des Arabes, elle paraît d'invention afiricaine et antérieure à rislam.

Samba dit que les Soni-nké furent les premiers Musulmans du

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Soudan, et que le premier Soni-nké qui fit le pèlerinage de la Mekke est un nommé Cissei, du village de Yakaba, de la frontière du Macina. Ce pèlerinage eut lieu bien avant l'arrivée des Arabes dans ce pays. Le fils de Cissei a fondé, près de Koudian, sur la frontière du Bafoulabé, la ville de Yara, et plus tard, dans le Bondou, une autre ville du même nom. Ces deux villes seraient les plus anciens centres musulmans de cette partie du Soudan.

Mercredi 22 janvier, — Soleillet quitte Masalla à huit heures dix mimutes du matin pour pénétrer dans l'île de Ségou. Le thermomètre est descendu à -f- 2i**5' et le temps est couvert.

Le terrain est bas, sablonneux, herbu, planté de grands arbres.

Il croise plusieurs caravanes de quinze à vingt personnes qui vont à Ségou portant sur la tête de longs paniers de gourous. Elles viennent, par le Foutah Djallon, de la Gambie et des bords des autres rivières de la côte occidentale qui produisent le gourou.

A neuf heures quinze minutes il arrive au village de Nango, situé au milieu de belles cultures et en pleine forêt. Parmi les gens qui se pressent autour de lui, il remarque un jeune Founi (nègre albinos) de onze à douze ans qui porte un petit noir de trois à quatre ans, son frère germain. Il y a plus de faunes hommes que femmes, A Ségou on cite une seule femme pour plus de dix hommes.

On amène à Soleillet une négresse mal habillée : celle que Mage eut à Ségou.

Samba dit que Mage et Qiiintin, à leur départ de Ségou, lui donnèrent les femmes qu'ils avaient reçues d'Ahmadou et qu'ils avaient épousées. Elles étaient enceintes. Mage aurait recommandé à Samba de lui envoyer son enfant si c'était un garçon et de ne lui parler de rien si c'était une fille. Quintin n'aurait fait aucune recommandation. L'un des enfants vint mort, l'autre n'a vécu que quelques mois.

Samba ne voulant pas épouser ces femmes et ne voulant pas commander comme captives des femmes qu'il avait considérées

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comme les épouses légitimes de che& blaocs, ses amis, les rendit à l'émir Âhmadou qui les fit épouser à deux de ses captifs, et c'est comme veuve de l'un d'eux que vit actuellement Fatma. Elle est dans une situation assez misérable. Elle parut très émue en voyant Soleillet et se contenta de lui serrer la main, à l'européenne. Cette rencontre produisit sur le voyageur une impression d'autant plus triste qu'il était lui-même trop pauvre pour feire à cette femme un cadeau. Il ne put que lui offrir quelques noix de gourou. D'ailleurs, d'après les usages du pays, par ce présent il la traitait en grande dame.

Il se remet en marche à onze heures vingt-cinq minutes ; peu après il traverse le village bambara de Soyd, où se tient un marché ; à deux heures dix minutes il s'arrête, pour passer la nuit, au village soni-nké de Dindian. Tandis que les cases des Bambaras sont quadrangulaires, avec toits en terrasse et quelquefois à un étage, celles des Soni-nké sont circulaires avec un toit conique en chaume.

Jetidi 2} janvier. — Les gens du village passent la nuit à fêter les nouveaux circoncis. Le tamtam résonne jusqu'au matin. Parmi leurs instruments plus ou moins barbares, s'en trouve un très harmonieux ; c'est un grand harmonica formé de calebasses et de pierres sur lequel on frappe avec des tampons.

Soleillet part à sept heures dix minutes et traverse, presque aussitôt, un village foulbé appelé Dindiaouré. Sans quitter les terrains cultivés, il atteint un second village foulbé du nom de Detunbougo. A huit heures trente minutes il traverse un troisième village foulbé, et à neuf heures quinze minutes il arrive à Bogue. De Dindian à Bogue il a marché au milieu de cultures de mil, d'indigo, de coton, de tabac, etc. Le sol est sablonneux et ombragé de grands arbres.

Bogue est bien bâti, en terre, et paraît peuplé. C'est un centre commercial important. Tous les mardis il s'y tient un grand marché. Les habitants font à Soleillet très bon accueil et lui envoient au nom de tous 100 beaux gourous.

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Soleillet part à trois heures. Le temps est couvert et le thermomètre marque + 27°!'. Après avoir traversé une forêt d'arbres épineux, il arrive à cinq heures vingt minutes au village soni-nké de Malle, construit depuis 1876 par un ami de Samba N'diaye.

Vendredi 24 janvier, — Le village de Malle est situé à la limite des inondations du Niger. Aussi, dès qu'on en sort, on trouve des terrains couverts de plantes marécageuses et coupés de petits marigots qui rendent la marche difficile. Parti à sept heures, Soleillet arrive à neuf heures au fleuve, en face de Yamina.

Samba N'diaye et d'autres voyageurs partent dans une pirogue ; Soleillet reste avec Yaguelli pour embarquer la mule, ce qui se fait assez facilement.

Bien que les eaux soient basses, le fleuve a au moins 800 mètres de largeur. Le courant est rapide et un fort vent soufile du nordest. La pirogue danse. Cette embarcation n'est d'ailleurs jamais stable. A peine à 100 mètres du rivage, la mule a peur, se cabre et fait avec l'homme qui la tient des mouvements désordonnés ; à tout instant l'embarcation menace de sombrer, ce qui est d'autant moins agréable que le courant est très rapide et que les caïmans sont très nombreux. Aussi, c'est avec plaisir que Soleillet reprend terre.

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