‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 93 sur 145 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Solcillet est bien accueilli à Yamina. — Des Duilas demandent à voyager avec lui. -> Organisation de la caravane pour la traversée des forêts dangereuses. Elle comprend des captifs et des petits enfants captifs. — On expulse les Duilas. — Solcillet se sépare de Samba N'diaye. — Il est malade. — Q)mment il est reçu à Touha. — A Banamba. ~- La caravane craint une attaque des Bambaras. ^ A travers la forêt. — Affolement. — Cruauté. — Vite I vile 1 — On ne voit pas rennemi. — Repos dans un village bambara. — Solcillet reste seul avec Yaguelli. — Kemabougou. — Les gens de Nioro et de Samba-Tambo font leurs adieux à Soleillet. — Comment Solcillet est reçu à Diégué. — A Wora. — Un maure qui traite Soleillet de kufir. — A Guigné. — Prix d'un morceau d'ivoire. — Le sort de Guigné.

La population de Yamina et son énorme chef le reçoivent comme un vieil ami. Des Duilas, qui sont ici avec leurs gourous, voudraient partir avec lui et viennent lui en demander l'autorisation.

Ici, on n'ose rien demander les mains vides et ces gens entament la conversation par un cadeau de quelques beaux gourous. Soleillet ne peut rien leur promettre, car il doit traverser, avec des gens de Nioro, les forêts dangereuses.

Samedi 2/ janvier, — La nuit a été couverte. Soleillet, qui se sent fatigué, redoute un accès de fièvre. Cependant, à six heures et demie il est en selle et quitte la ville. Samba N'diaye et Sidy, le chef de Yamina, raccompagnent. Ils arrivent ensemble sur une place hors de la ville où Yaguelli, Souley et le captif de Samba les ont devancés avec les ânes. On organise la caravane. Les hommes

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qui doivent l'escorter sont réunis en armes. Il y a un grand nombre de captife, notamment plusieurs files d'esclaves qui sont attachés par le cou avec des cordes, un grand nombre d'enfants de quatre à cinq ans, des Duilas chargés de paniers de gourous et leurs pauvres femmes qui plient sous des calebasses pleines de pagnes et d'autres marchandises.

La caravane est caravane royale et, comme telle, dispensée de payer aux chefs des villages des droits quelquefois très élevés. Pour cette cause, on en expulse les Duilas qui sont forcés de rentrer à Yamina.

Elle comprend encore des gens de toutes sortes, des ânes, des bœufs porteurs, des chevaux. Tout cela crie, pleure, chante, gesticule, braie, mugit, hennit, rue. C'est très pittoresque, mais le pittoresque est souvent très désagréable.

A sept heures vingt-cinq minutes, cette foule s'ébranle sans ordre et Soleillet fait ses adieux à Samba N'diaye, qu'il embrasse de bon cœur, et à Sidy, dont il serre la main.

La tête lui tourne, il vomit plusieurs fois et est en proie à une très forte fièvre. Aussi, en arrivant devant le village de Morebougou, il se laisse glisser de sa mule et se couche au pied d'un arbre. Au moment du départ, on est obligé de le remettre en selle et il reste sans connaissance pendant la traversée de la forêt. A l'arrivée à Caverla il est très mal. On le couche dehors, et grâce aux soins de son brave Yaguelli il finit par s'endormir. Le lendemain matin il se sent beaucoup mieux.

Dimanche 26 janvier. — Départ, à sept heures et demie. Arrivée à Touba vers onze heures. Tous les gens du pays qui connaissent Soleillet viennent au-devant de lui et lui font beaucoup d'amitiés. Il va d'abord chez le vieil almamy qui s'entête à ne pas lui désigner de maison sous prétexte qu'il doit repartir. Il le laisse enfin aller dans la maison qu'il avait occupée précédemment et où ne tardent pas à venir le vieux Moussa et ses autres connaissances qui désirent avidement des nouvelles de son séjour à Ségou.

Dès l'arrivée des ânes, laissés en arrière avec Souley, Soleillet

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se met en route pour Banamba où il arrive à quatre heures du soir.

Banamba est le lieu de rendez-vous des gens de Nioro. Ils Tont envahi^ et malgré Samba Tambo et Baldey, Soleillet ne trouve qu'à grand'peine un logement. D a encore la fièvre, Yaguelli ne peut trouver de lait, il n'a ni thé, ni sucre, ni café ; pour tout remède, il a de mauvaise eau.

Lundi 2y janvier, — Départ à six heures vingt-cinq minutes. La caravane est rangée en ordre en dehors de la ville. L'escorte est nombreuse. Tout le monde est armé, même un schériff. Des cavaliers ont jusqu'à trois fusils. Soleillet seul est sans armes. La caravane est très riche et l'on s'attend à plus d'une attaque. Il paraît d'ailleurs que les Bambaras tiendraient beaucoup à s'emparer de Soleillet pour mettre mal l'émir Ahmadou avec les Français. En faisant ces contes au voyageur, on l'engage à se hâter le plus possible. Celui-ci a la fièvre, vomit et se sent au plus mal. Il donne néanmoins le signal du départ.

Les captifs, surtout les enfants, que l'on pousse comme des bêtes ; les hommes, les femmes et les bêtes de somme, aussi chargés les uns que les autres, prennent la file indienne. Soleillet occupe à peu près le centre du convoi ; les cavaliers marchent à droite et à gauche en flanqueurs et, aidés de quelques piétons, fouillent la forêt dans tous les sens.

Elle a un aspect lugubre, cette masse de gens apeurés, qui s'avancent, silencieusement et en hâte, à travers ces grands arbres d'où s'échappent les bruits étranges des forêts tropicales : chutes d'arbres, bruissement de reptiles dans les broussailles, cris de fauves et d'oiseaux moqueurs.

L'un des ânes de Soleillet tombe et ne peut être rechargé. Ses deux ballots sont placés sur la mule du voyageur et celui-ci est assis sur un nœud de corde qui le blesse. C'est une nouvelle douleur ajoutée à toutes celles qu'il endure déjà. Il fait de grands efforts pour vomir et depuis longtemps il n'a plus rien dans l'estomac.

Il n'est pas au bout de ses peines. Des douleurs d'autre nature le forcent de mettre pied à terre. On entend au loin le bruit des tabula qui appellent aux armes les Bambaras des villages de la forêt. Il faut, coûte que coûte, sortir du bois avant qu'ils aient pu se réunir et commencer l'attaque. Les hommes de la caravane sont sans pitié, soutiennent Soleillet, qui ne tient plus sur sa selle, et l'empêchent de descendre. La douleur l'emporte sur tout. Il se laisse glisser à terre et court au pied d'un arbre. Aussitôt, vingt cavaliers, le fusil au poing, l'entourent, crient en cœur : évi! évi ! vite ! vite ! Soleillet résiste, utilisant le temps le mieux possible et sans qu'il en ait fait la demande, vingt bras l'enlèvent, le replacent en selle, le reconduisent grand train au milieu du convoi.

On entend toujours les tabala, on presse les captifs, on les frappe pour les faire avancer. Les femmes et les enfants pleurent. On ne leur permet pas même de s'arrêter pour s'arracher les épines des pieds. Tout le monde est affolé de peur. Enfin, à deux heures et demie, on sort du bois, sans avoir vu ce terrible ennemi. On est dans des champs cultivés, près d'un village. Soleillet se couche sous un arbre et s'y endort. A la nuit la caravane va s'installer dans le village, un tout petit village Bambara. Soleillet y est bien logé. On lui donne une poule et du lait, il dort et se trouve assez bien le lendemain. Souley est parti en avant avec les bagages ; Yaguelli est resté seul avec son maître.

Mardi 28 janvier. — A cinq heures, Soleillet dit adieu aux bons Bambaras et, comme le froid est très vif (-f- 14** 9), il part à pied.

A huit heures, il arrive devant Tiemabougou, grand village bambara. Les murs construits à droite et à gauche de la tour d'entrée sont ornés de grossières sculptures qui représentent un crocodile, une hache et deux hommes. Soleillet n'entre pas dans ce village, mais il obtient, pour quatre pierres à fusil, de faire porter à Boro la charge de l'âne. A dix heures, en arrivant à Boro, il trouve Souley, les ânes et le captif de Samba. Dans l'après-midi, les gens de Nioro et de Samba-Tambo viennent lui faire leurs

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adieux, car il est trop malade pour continuer avec eux le voyage.

Mercredi 2^ janvier. — II part à six heures vingt-cinq minutes et arrive à sept heures quinze minutes aux ruines du village de Diungué.

Depuis le matin, les arbres n'ont plus de feuilles, ce qui donne au paysage un air de deuil. A peine voit-on, dans les bas-fonds qui conser\'ent un peu d'humidité, quelques herbes soufireteuses.

A dix heures il arrive à Diégué, village soni-nké, où il est assez mal reçu malgré la lettre de l'émir. On ne veut rien lui vendre ni rien lui donner. Il en repart à jeun à midi. Il ne tarde pas à subir un accès de fièvre ; mais à cinq heures, au village de Ouora, il est bien reçu et bien logé.

Jeudi }0 janvier. — Il casse son dernier thermomètre.

Le matin il va se chauffer auprès du feu qui brûle devant sa case. Un noir vient se placer entre lui et le feu. Il lui dit de se retirer. Un maure noir étranger, qui se chauffe au même feu, ajoute, s' adressant au noir : « Laisse ce kefir ».

Soleillet prétend que, comme chrétien, il ne doit, pas plus que les Juifs, être traité d'infidèle. Aussi dit-il au maure : « Que distu ? » — Celui-ci répète sa phrase en mettant dans le mot kefir l'intonation la plus blessante. Soleillet se lève et menaçant le maure, il lui crie : (( Chien, fils de chien, pire de chiens ;>. Le maure s'enfuit, oubliant son bâton que Soleillet brûle par vengeance.

A six heures quinze minutes, il quitte Ouora et arrive à Guigné à sept heures un quart. Il va loger dans la maison où il a déjà reçu l'hospitalité. Les hôtes en sont toujours très nombreux, nouveaux pour la plupart. Ses amis les marchands de gourous y sont toujours. Ils viennent lui dire adieu. La fièvre le cloue sur son tara pour toute la journée.

Vendredi ji janvier et samedi r*' février. — La première journée est mauvaise. La seconde vaut un peu mieux. En se promenant sur le marché il achète, pour six boîtes d'allumettes et un morceau de cotonnade, un morceau d'ivoire de trois kilogrammes.

Dimanche 2 et lundi } février, — Soleillet a toujours la fièvre. II

se décide néanmoins à partir et fait demander des guides au chef du village qui n'est pas plus gracieux que la première fois. A trois heures trente minutes, il quitte Guigné, « me doutant peu, dit-il, » que j'étais le dernier Européen qui devait voir cette ville ». Quelques mois plus tard, les Bambaras, sortis de leurs forêts. Font complètement détruite, sans y laisser debout une seule case, en ont tué ou emmené en captivité tous ceux des habitants qui n'ont pu prendre la fuite.

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