‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 94 sur 145 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE GUIGNÉ A KAMATINGUl

Visite désagréable. — A Ouo-Sébougou. — L'Européen est un homme comme les Maures I — A Digna. — Soleillct va mieux. — Prétentions des Maures du village.

— Leur commerce. — Ahmadou Boghar se rend en pèlerinage à la Mekke. — Camp maure. — A Maribougou. — A Ouaourou. — A Lekro. — A Mattalla. — Piatrou. le captif de Samba N'diaye, se décide à se vêtir. — La caravane s'augmente. — Un parti maure qui vient d*étre battu. — Une caravane de captifs de un i trois ans. —

— Ruines de Kourouté. — Ce que Ton fait des petits captifs qui ne peuvent plus marcher. — Kamatingui.

En sortant de Guigné, on entre dans la forêt. Soleillet s'y arrête, vers onze heures du soir, pour se reposer. Jusqu'alors, tout s'était bien passé, mais pendant la nuit, cinq ou six lions, alléchés par les ânes, viennent rôder autour du bivouac. Il suffit d'un feu pour les tenir éloignés et ils rugissent à 50 ou 60 mètres de distance, sans oser approcher davantage.

Mardi 4 février. — Soleillet se met en route à deux heures un quart du matin. A onze heures, après une marche assez pénible, d'abord dans un bois de petits arbres, puis dans une plaine saharique, il arrive à Ouosébougou, village dont les maisons sont en terre et de forme cubique et le mur d'enceinte également en terre. Comme tous les villages bambaras, il a tout à fait l'aspect des queçour du Sahara septentrional.

Soleillet est bien accueilli par le chef de Ouosébougou. Lorsqu'il lui présente la lettre de l'émir Ahmadou, ce chef en examine le cachet et la place sur sa tête en signe de respect; sans même vouloir qu'on la lui lise, il met tout à la disposition de son hôte,

DE GUIGNÉ A KAMATINGUI 473

et, le soir, il fait danser en son honneur. Celui-ci, qui a toujours la fièvre, aurait beaucoup mieux aimé rester en repos.

Mercredi j février, — A six heures un quart, il se met en marche à travers une plaine cultivée en mil et en maïs. A neuf heures, il passe devant le village bambara de Duamougou; peu après, il . croise une tribu maure en déplacement, puis une troupe d'enfants conduite par une jeune fille de i6 à 17 ans. A la légèreté de son allure, sa beauté maigre, la pureté de ses formes et la grâce de son visage, cette jeune fille eût été prise, par les Grecs, pour Diane chasseresse. Soleillet, qui marche à une centaine de mètres en avant de ses gens, est ravi, car il y a longtemps qu'il n'a vu une femme blanche. Dès qu'il est à portée de la voix, elle lui crie :

— Es-tu l'Européen ?

— Oui.

— Est-ce bien toi ?

— Oui, certainement.

Alors étonnée et surprise, la belle mauresque crie aux autres : Toubàk radjel quif beidane ! (l'Européen est un homme comme les Maures). Elle répète cette phrase plusieurs fois, car dans les tribus maures on fait sur nous les contes les plus absurdes. Elle s'approche ensuite et dit : « O ! mon frère, donne-moi quelque chose » .

Les enfants s'approchent aussi, puis des hommes et des femmes, et c'est au milieu d'une foule bruyante qu'il arrive aux portes du village de Digna.

Digna et les précédents villages appartiennent au Bakouna, pays exclusivement bambara. Il y a dix ans, quand il revint victorieux de Nioro, Ahmadou réduisit complètement les Bambaras qui s'étaient révoltés, prit tous leurs fusils, mit dans les villages des talibés pour commander en son nom et, à la tête de la province, un talibé qui réside habituellement à Digna. Le chef actuel de la province est Omar Mahmadou.

Omar Mahmadou, actuellement dans un autre village, est remplacé par son lieutenant, un autre talibé, Samba Guélagio, qui

474 CINaUlEME PARTIE. — CHAPITRE III

fait à Soleillet très bon accueil. Il le loge chez Omar, lui envoie de Teau en abondance pour faire sa toilette et prendre une douche, puis du lait et du riz.

Après avoir fait des ablutions sérieuses, une bonne sieste et mis des vêtements propres, Soleillet se trouve tout à fait bien.

Les chefs maures viennent le voir, lui font beaucoup d'amitiés, insistent pour qu'il se dise de même race qu'eux.

Les Maures sont ici assez maltraités. Voyant que Soleillet, à cause de la lettre de l'émir, est un personnage, ils veulent établir qu'ils sont de même race que lui, ce qui, du reste, est conforme à leurs idées.

Ils sont très ignorants en ethnographie et en histoire, et tiennent pour hors de doute :

1° Que d'Adam à Noé il n'y eut qu'une race d'hommes et qu'après Noé il y en eut trois ;

2° Que les descendants de Scm ont la peau blanche, la barbe et les cheveux noirs; qu'ils composent la race blanche; que les Maures sont des blancs, beidanes, enfants de Sem ;

3° Que les enfants de Japhet ont la peau blanche et le poil blond ou rouge, et de là leur nom de rouges (Vameur) ;

4° Que les enfants de Cham ont la peau et le poil noirs, et sont appelés noirs (kah'l).

Malgré cela, les noirs disent à Soleillet qu'il n'a pas l'air d'un Maure, mais d'un schérifF. Ces rivalités seraient fort amusantes si elles n'étaient l'indice de stupides haines de race à race.

Ces fermes croyants viennent ici échanger des plaques de sel contre du mil, qui est très abondant dans le pays. Pendant la saison sèche, ils font paître leurs troupeaux dans la région ; quand vient l'hiver, ils se retirent dans le Oualata. Ils donnent au roi Ahmadou un nombre déterminé de moutons pour ce droit de pacage; mais ils ne payent rien pour la vente du sel et l'achat du mil.

Soleillet est fort surpris de voir arrivé Ahmadou Boghar, l'un des disciples du cheikh Mahmadou qui partirent de Saint-Louis en

DE GUIGNÉ A KAMATINGUI 475

même temps que lui. Boghar a pris l'habit de pèlerin à Saint- Louis, il y a quelques mois, de la main du tierno Abd-er-Rahman, marabout vénéré, et se rend à la Mekke en passant par Timbouktou. Il demande à Soleillet une recommandation pour le consul de France à Djedah. Soleillet la lui donne.

Le village est grand, propre, bien bâti et paraît très peuplé. Il a deux ou trois places plantées d'arbres, un tata et un mur en terre bien entretenu.

Jeudi 6 février. — Départ à sept heures. Dans de vastes cultures les Maures ont établi leurs camps composés de tentes plus ou moins grandes mais toutes basses, noires, en étoffes de laine de mouton généralement mélangée de poils de chèvre et de chameau.

Après des cultures de mil, de maïs, d'un peu de coton, de calebasses, de haricots et d'oseille viennent des broussailles. A dix heures trois quarts, sur un plateau de terre grise où croissent quelques arbustes épineux, Soleillet rencontre une caravane d'ânes et de bœufs chargés. A onze heures, il passe devant Dubala, très petit village bambara. Le pays change alors d'aspect. Les ondulations du sol s'accentuent de plus en plus; le terrain est sablonneux, planté de quelques arbres et de broussailles.

A onze heures trois quarts, il s'arrête sous un arbre, devant Maribougou, autre petit village bambara. Les habitants l'entourent. Il leur fait lire la lettre d'Ahmadou : ils en sont terrifiés. Un noir ou un Maure qui aurait une pareille lettre les mettrait au pillage.

. Après s'être reposé jusqu'à trois heures un quart, il part et une demi-heure après il passe devant les ruines d'un village qui se serait appelé Sarabilé.

Depuis son départ de Guigné, il a souvent vu un arbre dont la feuille est double et le fruit semblable à celui du caroubier. Il est appelé en ouolof g uiguis et en poular barkevi.

A cinq heures un quart, il arrive au petit village de Ouaourou.

A la suite de vexations nombreuses, les habitants ont trans-

47^ CINaUlÈME PARTIE. — CHAPITRE III

porté leurs pénates ailleurs. Cela n'a pas été du goût de S. M. Ahmadou et elle les a fait réintégrer de force dans leur village où il n'y a pas une case debout. Soleillet n'y trouve que deux femmes : tous les autres habitants sont aux provisions. Il n'en est pas moins bien reçu.

Vendredi 7 février. — Départ à six heures trois quarts. A midi trois quarts Soleillet arrive à Lekro, petit village dont les cases sont en partie dans l'intérieur du tata. Les puits sont à sec. Le chef ne veut rien entendre et refuse des guides, malgré la lettre d'Ahmadou. A neuf heures un quart du soir, Soleillet arrive à Mattalla, petit village diavara où il est parfaitement reçu.

Samedi 8 février. — Il part à six heures trois quarts et arrive à midi et demi à Dioromé, village soni-nké situé au milieu de cultures de mil, dans une plaine qui s'étend jusqu'à l'horizon, sans que l'œil trouve pour se reposer un arbre ou une broussaille. Les habitants emploient pour combustible la bouze de bœuf desséchée.

On voit dans le lointain, au nord du village, la silhouette d'une chaîne de montagnes.

Dimanche ^ février. — On raconte à Soleillet que la région qu'il va traverser est infestée de voleurs, déserte et sans eau. Pour la franchir, il faut une marche forcée d'environ quarante heures.

Souley, qui a répondu avec trop d'empressement à la plantureuse hospitalité d'hier, est malade d'indigestion.

En quittant Soleillet, Samba hTdiaye lui laissa, pour l'accompagner jusqu'à Saint-Louis, un captif de confiance nommé Piatrou. Piatrou souffrant du froid et humilié de se voir sans vêtements, certain d'ailleurs que Soleillet ne l'habillera pas avant Médine, engage, pour deux pièces de guinée, un fusil double à pierre de fabrication européenne.

La caravane s'augmente de deux guides et de quatre voyageurs qui ont deux bœufs porteurs.

En sortant du village, elle croise un parti Maure qui vient d'être battu et se sauve en chassant devant lui le reste de ses troupeaux. Cette foule haletante de femmes et d'enfants efiarés, d'hommes

DE GUIGNÉ A KAMATINGUI 477

qui veillent, est des plus pittoresque et se montre sympathique. Soleillet rejoint ensuite deux foulbé qui portent à la main une lance et sur l'épaule une peau de bouc remplie d'eau. Ils poussent devant eux un bœuf chargé d'eau et de provisions, et une trentaine de captifs, d'enfants de trois ans, deux ans, même un an. Tous ces pauvres petits paraissent se bien porter et trottent gaiement. Ils doivent être réunis à la caravane de Soleillet et faire une marche forcée de quarante heures.

A onze heures et demie, la caravane arrive aux ruines de Kourouté, village voisin de puits qui donnent une excellente eau.

Tout le jour et toute la nuit la caravane marche à travers bois, sans faire le moindre arrêt.

Lundi 10 février. — A une heure du matin, tout le monde est très fatigué. A une heure quinze minutes, on décide une pause de trois quarts d'heure. Quand on se remet en marche, Soleillet part à pied pour lutter contre le froid.

Au jour, les enfants n'en peuvent plus, bien que leurs maîtres leur donnent de l'eau à chaque instant. Les uns tirent la langue comme des chiens, d'autres ne pouvant plus plier les articulations n'avancent qu'en sautant, d'autres enfin tombent exténués. Le maître les fait boire, leur jette de l'eau au visage et quand il voit qu'ils n'en peuvent réellement plus, sans colère, comme sans pitié, il prend la pauvre victime et la place, comme une volaille, dans un filet que porte le bœuf. « Sur cette voie douloureuse, dit Soleillet, j'ai vu plus de vingt enfants, vaincus par la fatigue, ainsi empaquetés, s'endormir dans toutes les positions.

« J'ai toujours aimé avec passion les enfants, les femmes, les oiseaux, les fleurs, tout ce qui représente la vie gracieuse et faible. Je suis père. En voyant ces petits captifs, je pense à mon fils Michel et une larme mouille ma paupière. Assister impuissant à de tels spectacles, c'est la plus grande souffrance du voyageur européen en Afrique ».

Vers huit heures, la caravane s'arrête pour faire boire les ânes dans un creux entouré de tamarins et nommé Guisséné ; elle en

part à huit heures et demie pour entrer dans un bois d'épines dont le sol doit être couvert d'eau pendant l'hiver.

De deux heures et demie à trois heures trois quarts elle se repose dans le lit à sec d'une petite rivière. En creusant à quelques centimètres de profondeur, on y trouve une eau fraîche et agréable.

A cinq heures et demie, après une marche pénible, la caravane arrive à Kamatingui, dans le Nioro.

Les gens qui accompagnaient Soleillet continuent leur chemin. Les maîtres des petits captifs ne se sont pas arrêtés à la rivière, de crainte des voleurs ; leurs filets étaient pleins ; tous les enfants y furent mis, l'un après l'autre, et le bœuf est chargé outre mesure.

Soleillet entre donc seul dans le village qui est grand, bien bâti et paraît très peuplé. La population est un mélange de Soni-nké et de Kagoro. Le chef est un véritable géant noir. Sa main est énorme. Il reçoit bien le voyageur et lui fait cadeau d'un beau mouton.

Page 1