CHAPITRE IV
DE KAMATINGUI A MADINA
A Goulambé. — A Boulou. — A Nioro. — Moult Aga. — Ahmadou lUa. — Soleillet reçoit à Nioro une volumineuse correspondance. — La subvention du ministère. — Le marché de Nioro. — Moult Aga. — Ahmadou lUa. — Le tata. — A Nioro- Tougouné. — A Hamaké. — Fourmilières. — Koriga. — Un essaim d'abeilles. — Traces de lions. — A Ouinkané. — A Kerané. — Soleillet fraternise avec les Maures. — Comment on utilise les feuilles de baobab. — A Madina. — Moult Aga. — Une ancienne connaissance. — Nouvelles du capitaine Bancal. — Bassirou. — Alin, ministre de Moult Aga. — Une dame maure. — Moult Aga envoie des cadeaux à Soleillet.
Mardi ii février. — Après avoir obtenu des guides et tout ce qu'il peut désirer, Soleillet quitte cet hospitalier village à huit heures un quart, traverse une plaine sablonneuse et arrive à neuf heures devant Goulambé, vilfage foulbé. Il s'y arrête pour acheter du lait. Le piment sert ici de monnaie pour les menus achats. Dans l'espace de deux heures, Soleillet passe devant deux autres villages foulbé : Guidibiné et Makana. A trois heures un quart, il atteint Boulou, village appartenant à des Toucouleurs en résidence à Nioro qui n'y viennent qu'au moment des récoltes. Des captifs-cultivateurs y sont à demeure : ils reçoivent très bien le voyageur.
Mercredi 12 février. — Départ à six heures trois quarts et arrivée à Nioro à dix heures et demie.
Nioro est une grande ville^ mais sa muraille extérieure en terre est en mauvais état. La plupart des habitations consistent en cases circulaires en terre. Soleillet se rend de suite au tata, pour voir le
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roi, Moult Aga, frère et vassal de rémir Ahmadou. Après avoir attendu une grande heure au soleil, il est enfin reçu. Sa noire Majesté est assise sur un tara, le koran sur ses genoux. Elle est entourée de gens de tout âge qui, un livre à la main, suivent ses commentaires. Elle a la physionomie d'un fanatique. Elle reçoit assez mal Soleillet ; cependant elle lui fait donner un logement à l'extrémité de la ville, dans une maison carrée construite en terre. Plus tard, Elle lui envoie un pain de dattes et du lait.
Après son modeste déjeuner, Soleillet va chez le maure pour qui Zeidou Zelia et le schérifF Abd-el-Kader lui ont donné des lettres et qui doit lui remettre, en leur nom, certaines choses. Ce maure a nom Ahmadou lUa et habite une très grande maison- Il n'est pas chez lui. Soleillet est reçu par sa mère, une vieille mauresque. Elle ne veut pas croire que Soleillet est chrétien ; comme on insiste, elle finit par se fâcher et dit que ce n'est pas bien de se moquer des vieillards.
En rentrant chez lui, Soleillet trouve un volumineux paquet de lettres. Il a le bonheur d'avoir des nouvelles de tous les siens et de tous SCS amis. Mais aucune réponse aux demandes qu'il a adressées, de Ségou, au Ministère de l'Instruction publique et à Saint-Louis. C'est seulement en France qu'il apprendra que, sur la proposition du Comité des missions, le Ministre lui a alloué une subvention de 10 000 francs. Bien qu'il n'ait jamais touché cette somme, il n'en est pas moins reconnaissant. Comme nous l'avons déjà dit, si cette somme lui était parvenue à Ségou, il aurait pu faire une tentative sur Timbouktou et Alger. Il se trouvait alors au milieu de gens sympathiques et en situation de tout oser.
Quoi qu'il en soit, il passe une bonne soirée à lire et à relire ses chères lettres efle jour le trouve à cette occupation.
Jeudi 1} février, ^ Yaguelli demande à Soleillet la permission d'aller passer la journée dans un village voisin où il a de la famille. Cette permission lui est accordée et Soleillet reste seul. Il relit ses lettres et va se promener au marché avec le vieux. Souley.
Le marché se tient sur une grande place et paraît peu approvi-
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sionné. D n'y a pas d'échopes comme à Guigné. Beaucoup de Ouolof, dont plusieurs parlent plus ou moins français, proposent à Soleillet de lui vendre des plumes, de Tivoire et de Tor. On lui demande des remèdes. « Habituellement, dit-il, j'en donne pour reconnaître l'hospitalité que l'on m'accorde ; mais le roi de Nioro m'a trop mal reçu pour que je veuille lui en donner. Cependant, je suis disposé à en vendre, mais très cher ». Personne ne se présente pour en acheter.
Yaguelli revient la nuit. Moult Aga n'envoie rien au voyageur qui lui en fait témoigner son mécontentement.
Vendredi 14 février, — Moult Aga a été sensible à cts observations et envoie un nouveau pain de dattes et un mouton. En même temps il lui fait faire des protestations de dévoûment et de fidélité envers Ahmadou son frère.
Soleillet fait chercher Ahmadou Illa qui reste invisible. Il tient à
le voir non seulement pour les cadeaux qu'il doit lui faire au nom
de Zeidou Zelia et du cheikh Abd-el-Kader, mais aussi parce qu'il
doit lui donner, pour aller jusqu'à Médine, un homme pour
prendre la mule promise au marabout Mahmadou Bachir.
Samedi i^ février. — Soleillet va de grand matin»chez Ahmadou lUa et le trouve. Ahmadou lui dit qu'il lui donnera, s'il Vfeut attendre, ce qui est porté dans les lettres de Zeidou Zelia et du schérifF Abd-el-Kader. « Je ne puis attendre, répond Soleillet, mais vous vous ne pouvez profiter de cela. Je saurai bien en prévenir Zeidou et le schériflf. Néanmoins, il refuse un homme pour aller à Médine prendre la mule destinée à Bachir.
Allant ensuite chez Moult Aga, Soleillet mesure l'une des faces du tata et trouve qu'elle a io8 pas. Les murs de ce rata sont très hauts, revêtus en pierre et flanqués de huit tours ; une à chaque angle et une au milieu de dhaque face.
Moult Aga explique encore le koran. D fait à Soleillet meilleur accueil et lui accorde des guides sans difficulté.
Soleillet part à cinq heures trois quarts du soir et arrive à neuf heures un quart à Nioro-Tougouni ; il est très bien reçu et logé
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dans la mosquée où les habitants lui apportent du lait et du couscous.
Samedi 16 février. — Le village est grand, les cases rondes, en terre recouvertes en chaume. Malgré cette architecture soni-nkaise, la population est toucouleur. A quelques centaines de mètres au sud se trouve un village de Diavandos qui ont en garde tous les troupeaux du village.
Soleillet loue pour guide jusqu'à Médine, moyennant deux pièces de guinée payables à l'arrivée, un nommé Modi.
Le départ a lieu à sept heures trois quarts et l'on marche droit à l'ouest avec plusieurs hommes du village.
Soleillet voit des traces toutes fraîches d'éléphants. Après avoir traversé un bois épineux et des cultures, il arrive à quatre heures un quart à Hamaké, village soni-nké, le premier du Kaniarémé en quittant le Nioro. Il est bien reçu.
Lundi ly février. — Il en part à sepi heures un quart. Il remarque dans une plaine sablonneuse des fourmilières qui ont plus de trois mètres de hauteur. Toutes les herbes sont A)rûlées, ce qui donne au paysage un aspect des plus tristes.
II voit, dans un bas-fond, des gommiers et deux ou trois baobabs et passe à onze heures et demie devant Koriga, village qui possède un grand tata entouré d'un mur en terre rouge. Depuis le matin il a marché au nord, il tourne alors brusquement à l'ouest et s'arrête à midi, sous un bouquet d'ébéniers, pour laisser manger ses bêtes.
Soleillet a une outre pleine d'eau. Au moment où on la charge, elle est assaillie par un essaim d'abeilles. Soleillet la fait vider promptement. L'essaim îSte avec l'eau et il peut continuer sa route sans que ni hommes ni bêtes aient été piqués.
Un peu plus loin il voit les tracef de deux lions adultes de grande taille et d'un lionceau, ennemis bien plus dangereux que les abeilles.
A trois heures un quart, il passe devant un grand baobab qui porte le nom de Moutcha Amadi. A cinq heures un quart, il
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reconnaît encore des traces de lions. La forêt est touffue, mais les arbres ont perdu leurs feuilles.
A six heures il s'assied sur une roche, près du marigot de Dini, pour attendre son monde. Ce marigot se dirige de l'est à l'ouest et doit charrier, en hiver, une grande masse d'eau.
A six heures et demie il se remet en selle, à neuf heures il passe devant le piton rocheux de Dindomayé et à dix heures et demie il arrive à Ouainkané, village soni-nké, où il est impossible de trouver du lait frais. Il s'installe sur la place et allume des feux de bivouac. Les gens du village sont d'une curiosité insupportable. Hommes, femmes et enfants se pressent autour de la caravane et l'ennuient beaucoup.
Il paraît que les environs sont infestés de bandes de malfaiteurs. Après le coucher du soleil, les habitants n'osent plus même aller à leurs puits.
Mardi 18 février. — L& chef du village est un vieillard tout décrépit, courbé en deux, qui se traîne péniblement.
Départ à sept heures trois quarts. La caravane est accompagnée, pendant un quart d'heure, par les femmes, les garçons et les filles qui crient et gesticulent.
A dix heures elle passe devant un petit village et entre, à midi un quart, dans Kerané, grand village entouré d'un mur de terre rouge en très bon état. Sur la place, qui est très grande et située au centre du village, il y a deux superbes figuiers-caoutchouc. La population est soni-nkaise et hospitalière ; elle envoie à Soleillet un mouton et cinq poules.
Il y a beaucoup de Maures venus pour vendre du sel et acheter des moutons. Parmi eux il y a de très beaux hommes, notamment un garçon de dix-huit à vingt ans qui rappelle les plus pures productions de l'art grec. *
Soleillet fraternise avec ces Maures et passe une journée agréable et une fort bonne nuit.
Mercredi i^ février, — Départ à sept heures' un quart. Route plein nord. En sortant du village il passe près des puits où se trou-
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vent des Maures qui se préparent à partir. La plaine est sablonneuse et couverte de broussailles en partie brûlées.
D Élit très froid. Soleillet remarque qu'après avoir supporté la chaleur aussi bien, sinon mieux que les noirs, il souffre beaucoup plus qu'eux du froid.
Parmi les plantes qui l'entourent, il en signale une dont la gousse est remplie de soie végétale. Cette plante est commune au Sénégal et les Ouolof la nomment paften.
A huit heures il traverse un marigot, à neuf heures une plaine où s'élève un baobab dans lequel les indigènes ont planté des chevilles pour y monter plus facilement. Il a été complètement dépouillé de ses feuilles par les noirs. Ces feuilles, réduites en poudre, donnent le lao qui, mélangé à la couscous, la fait fermenter. Les infusions de feuilles de baobab sont employées pour diverses maladies par nos médecins. A dix heures un quart, la route, qui a toujours été nord, incline à l'ouest au moment où Soleillet passe devant Madina, petit village construit tout en paille et entouré d'un mur en terre rouge. Les habitants sont obligés de s'approvisionner d'eau à Krémis, ville adossée à des plateaux, peuplée de Ouolof et de Soni-nké, surtout de Soni-nké. Ahmadou vient d'y installer son frère Moult Aga. Soleillet trouve ce prince au milieu de la place, sous de fort beaux figuiers. Sa physionomie est des plus agréables. Il est de belle couleur noire, ses yeux sont beaux et très doux. Il porte un petit collier de barbe coupée en brosse. Son vêtement est tout de calicot blanc. Le cadeau d'usage que lui fait Soleillet se compose de quelques cornalines taillées. Il remercie beaucoup Soleillet et lui dit : « Un Blanc qui vient de voir mon frère, l'émir Ahmadou^ n'a pas à me faire de cadeaux; ce serait plutôt à moi, Moult Aga, de lui en faire ».
Le fils de la maison où Soleillet a logé à Yanguerdi est ici et vient saluer l'ancien hôte de sa famille. Celui-ci lui demande des nouvelles de tous les siens, et il apprend avec plaisir que tous ces braves gens se portent bien ainsi que la reine qui l'a si bien accueilli au mois d'août dernier (1878).
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« Un Ouolof, dit Soleillet, m'apprend que le capitaine Bancal est actuellement commandant du cercle de Bakel. Il me dit que cet ofEcier, mon ami, lui a beaucoup parlé de moi, et il me fait voir une pipe en bruyère sculptée que M. Bancal lui a donnée.
» On me dit aussi que Bassirou vient de partir pour Ségou. Il y a plus de six ans qu'Ahmadou lui fait dire de venir à Ségou, et chaque année il fait un simulacre de départ, mais rien de plus. Il en est de même cette fois. Bassirou, qui désire se rendre indépendant, ne se soucie pas d'aller à Ségou, dans la crainte d'être retenu prisonnier par son frère ».
Le premier ministre de Moult Aga, son homme de confiance, est un Ouolof de Saint-Louis nommé Alin. Il parle un peu notre langue et paraît très dévoué aux Français.
On donne à Soleillet un logement près de la place, et il ne tarde pas à recevoir plusieurs visites, notamment celle d'une mauresque entre deux âges. Elle est née sur les bords du Sénégal et a été mariée à Nioro. Elle fait beaucoup d'amitiés à Soleillet, le traite de frère et lui dit qu'elle veut retourner dans son pays.
Dans l'après-midi, Soleillet va voir Moult Aga qui lui demande des remèdes contre les maux de tête. Il lui donne un peu d'ammoniac.
Le soir. Moult Aga lui envoie trois moutons, une chèvre et une grande calebasse de lait frais; il lui fait dire en même temps d'excuser la modicité de cet envoi, mais qu'il est à peine installé ici. Comme compensation, il lui enverra le lendemain deux cavaliers pour l'accompagner.