‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 96 sur 145 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE MADINA A KOUNIAKARY

A âaridiougoula. — Contestations. — A Yaguiné. — Cérémonies de la circoncision. — A Gouri. — Nourou. ^ Histoire d'une belle mauresque. — Le chef des Maures. — Le Dioï. — A Diffi. — Incendie. — Ruines de Messara. — Le ver de Guinée. — Koloma. — Un boubou-grigris. —• Arrivée à Kouniakary.

Jeudi 20 février. — La température s'est bien adoucie. Le départ a lieu à sept heures. La route se dirige au nord, entre deux collines rocheuses où se trouve, à gauche, un piton du nom de Foutha, La plaine est entièrement couverte d^ paften. Après avoir traversé des terrains qui paraissent devoir être inondés pendant l'hiver, la caravane arrive à midi à Baridiougoula, village construit au sommet d'une ondulation et entouré de cultures. Il est grand. A une distance d'environ 500 mètres se trouvent quelques baobabs et un marigot avec des puits. Sa population est soni-nkaise.

Des difficultés s'élèvent entre les hommes de Moult Aga et les habitants du village à propos des guides que ceux-ci doivent fournir à la caravane. Tout le monde veut s'en mêler, c'est un tohubohu général et personne ne peut plus s'entendre. On tombe enfin d'accord. Soleillet est bien logé et le soir on lui donne un mouton et du lait.

Pendant la nuit, on bat du tamtam en l'honneur des nouveaux circoncis du village.

Vendredi 21 février, — La caravane part à sept heures et demie dans la direction du sud-sud-ouest, à travers une plaine cultivée, bordée par une ligne de collines rocheuses orientées ouest-est. A

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midi et demi elle a sur sa droite un mamelon nommé Guémou. Le terrain est toujours le même, tantôt pierreux ou sablonneux, tantôt couvert d'arbres et d'épines ou inondable en hiver.

A une heure elle entre dans un joli bois, touffu, un peu sec cependant à cause des herbes brûlées.

A deux heures un quart elle arrive à Yaguiné, grand village Soni-nké, le premier du Diafounou dans cette direction.

Le Diafounou est commandé par Nourou, frère d'Ahmadou.

Un ruisseau est au bas du village, on y a creusé des puits et en ce moment on y abreuve des moutons et des chèvres.

Quand la caravane veut repartir, après un arrrèt d'une heure, les habitants veulent lui faire faire un détour pour l'empêcher de passer devant la case où les nouveaux circoncis sont en retraite. Soleillet ne l'entend pas ainsi.

Cette case est vaste et bâtie sous des arbres, en dehors du village. L'endroit est singulièrement choisi car on reconnaît, à l'œil et à l'odorat, qu'il sert de lieux publics.

Soleillet a recueilli des renseignements sur la circoncision des garçons et des filles et voici comment il décrit cette cérémonie.

« On choisit un temps sec, comme plus favorable à la guérison.

» Un mois au moins avant la date fixée pour l'opération, les familles des sujets se préparent, les parents et les amis viennent visiter le patient, les griots font retentir à ses oreilles des chants de gloire; on s'efforce de l'entraîner moralement autant que possible.

» Pour peu que la famille soit dans l'aisance, la mère fait tisser des pagnes avec du coton qu'elle a filé elle-même ; ce sont ces pagnes que le patient portera le jour de la cérémonie.

» Le grand jour arrivé, les familles intéressées et les curieux se réunissent à la mosquée. Le marabout fait une prière puis un discours en langue vulgaire sur l'importance de l'acte qui va être accompli. Chacun ensuite se retire chez soi.

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» Comme nous l'avons déjà dit, les forgerons, bien qu'ils passent pour infidèles et pour avoir commerce avec le diable, opèrent les garçons et leurs femmes opèrent les filles. Les incisions voulues sont faites avec un couteau ; la plaie est ensuite lavée avec de Turine de brebis et saupoudrée d'excréments de chèvre calcinés et pulvérisés.

» Les enfants ont de douze à quinze ans.

» Après l'opération, tous les circoncis sont réunis dans une case construites à frais communs, en dehors du village. Us sont placés sous la direction d'un marabout qui prend le titre de bootal. Ils élisent parmi eux un chef qui prend le titre de lam bdou : c'est un enfant riche ou le fils d'un chef. Enfin le plus jeune s'appelle tok et doit, le premier, goûter de tous les mets.

» Pendant toute la durée de leur réclusion, les circoncis jouissent de nombreux privilèges : ils peuvent dépouiller de ses vêtements toute femme ou fille qui passe' près d'eux et la forcer de les racheter par un cadeau ; ils peuvent s'emparer de tous les animaux domestiques qu'ils rencontrent, etc.

» Le premier vendredi qui suit leur guérison, qui dure de huit à dix jours, ils mettent, la nuit, le feu à leur case et se retirent dans celle du bootal^ où ils se font raser la lète et font des ablutions complètes, car ils ne peuvent pas se laver pendant toute la durée de leur réclusion. Leurs habits appartiennent de droit au bootaU qui peut les leur revendre. Ds mettent des habits neufe dont le plus curieux est une espèce de casque en étoffe couvert de bijoux et de verroteries. Ainsi accoutrés, ils parcourent le village, une lance à la main, et aussitôt commencent des réjouissances qui durent au mois huit jours. Ces réjouissances consistent en danses et en chants dans lesquels on raconte les détails de la cérémonie, où l'on vante le courage des patients pendant l'opération. Les circoncis montrent souvent, devant les femmes et les filles, les traces du couteau ».

En s' éloignant de la case des circoncis, Soleillet voit au loin, à gauche et à droite, des lignes de montagnes bleues. A cinq heures

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en sortant d'un marigot, il se trouve devant Gouri, résidence de Nourou. Les murs de ce village sont en terre rouge et flanqués de tours. Dans l'intérieur il y a des palmiers.

Nourou est un beau jeune homme noir qui reçoit très bien le voyageur et lui fait donner une case dans son propre tata.

Assis sur une natte, Soleillet broyait dans ses doigts un fragment de feuille de tabac pour charger l'os qui lui sert de pipe (i), quand il se sentit saisir le genou droit.

Il voit alors une belle mauresque, parfaitement blanche, de dixsept à dix-huit ans, les cheveux épars, les vêtements en désordre, les seins palpitants, qui lui dit en sanglottant :

« O ! mon frère, c'est Dieu qui t'envoie. Tu vas me retirer des » mains des noirs. NonI je ne veux plus rester avec les noirs. » Dieu t'envoie. Emmène-moi, je serai ta captive, tu feras de moi » ce que tu voudras, mais au nom de Dieu, mon frère, ne me » laisse pas avec les noirs ».

Il console la pauvre enfant de son mieux et la fait cacher dans un coin de sa case.

Il demande son histoire et voici ce qu'il apprend :

Quelques familles Maures étaient établies dans un village voisin. Bassirou ayant eu des difiicultés avec elles, pour la perception de l'impôt, a pillé le village. La belle fille a fait partie du butin. Bassirou l'a donnée à Nourou et Nourou l'a donnée à un vieux nègre, personnage fort important qui veut en faire sa femme. Bien que le mariage ne soit pas consommé, il est, paraît-il, impossible d'obtenir la cession de cette jeune fille.

Soleillet triste et humilié de se trouver impuissant à protéger une femme qui est venue réclamer son appui, va faire une pro-

(i) Un os de gigot de mouton est une pipe très répandue dans toute l'Afrique. Depuis longtemps je ne brûle que du tabac en feuille indigène. Il est très fort. Voyant le tabac cultivé (il se trouve aussi à Tétat sauvage) et tous les noirs en user, je me suis souvent demandé s'il est bien d'importation américaine. (Note de P. Soleillet).

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menade dans le village. A son retour, il ne trouve plus la pauvre jeune fille.

Samedi 22 février. — Départ à neuf heures un quart. Route sud-ouest. Tenips sombre. Sol couvert de buissons. Montagnes à l'horizon.

Un Maure apporte à Soleillet un mouton offert par Nourou.

Le chef des Maures, monté sur un beau cheval blanc en mauvais état, vient le saluer avec de grandes démonstrations de sentiments fraternels.

A dix heures il passe devant KomonvoUou, village Soni-nké, à onze heures devant celui de Tambacara.

Tambacara est la limite des commandements des rois Bassirou, Moult Aga et Nourou.

Soleillet s'arrête, pour faire boire ses animaux, au puits situé à l'ouest du village. Il y a un grand nombre de gens et de bêtes qui attendent ; Soleillet fait comme eux.

Il est salué par le Ouolof qui lui a vendu, à Yamina, lorsqu'il allait à Ségou, le chapeau qu'il porte encore en ce moment (i).

Il part à midi un quart et entre dans la forêt. L'arbre que les Toucouleurs nomment diat devient de plus en plus fréquent. Il a l'aspect régulier d'un candélabre, porte de grosses épines et a pour fruit une gousse dure contenant de la soie végétale à brin assez long et d'une blancheur éblouissante. Au Bondou cet arbre est très commun et l'on fait avec sa soie des pagnes d'un tissu très fin.

A cinq heures un quart, la caravane s'arrête à Guiffi, village abandonné, pour tuer les moutons, qui ne peuveiit plus marcher.

La nuit est belle, étoilée. Tout autour, la campagne est en feu. L'incendie est assez voisin de la caravane pour qu'elle en ressente la chaleur et entende le crépitement des herbes. Le spectacle est saisissant.

Dimanche 2} février, — Départ à quatre heures trois quarts. La

fi) Soleillet a donné ce chapeau à l'un de ses amis, M. Chevillard, capitaine de hussards.

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caravane se dirige droit au sud, à travers la forêt, sur des cendres encore chaudes et des tisons encore en feu. Les hommes qui l'accompagnent perdent une heure à chercher de Teau.

A neuf heures un quart elle passe sur l'emplacement d'un village appelé Messara. Les puits en sont encore en bon état. Elle entre alors dans la montagne et se dirige au sud-sud-ouest. Le mont Filigara, qui se trouve à gauche de la route, ressemble à un Vésuve surmonté d'un fort carré.

A neuf heures et demie, arrêt dans un vallon pour faire manger les bêtes.

Une outre d'eau est suspendue à un arbre. Soleillet se fait verser de l'eau dans sa satalla (petite marmite en fer battu) et avec l'eau tombe un petit ver qui suggère à Soleillet ces réflexions : « Je le recueille sur l'extrémité de l'index. Il a des mouvements en vrille. J'ai idée que ce pourrait bien être une filière de Médine. Je l'écrase entre mes doigts et il me paraît en avoir l'odeur caractéristique. Il est certain que si ce ver était tombé sur un point où ma peau aurait eu une solution de continuité, il se serait facilement introduit entre cuir et chair et aurait pu se développer. Je suppose que le ver de Guinée se trouve : à l'état de germe invisible, dans l'eau que l'on boit, et alors on peut en avoir plusieurs à la fois, pendant plusieurs années ; à l'état d'insecte parfait, dans les marigots et dans les mares où il s'attache au baigneur pour toute une année.

» Dans les deux cas, je ne conseillerai jamais de se laisser saisir le ver pour l'enrouler. Ce procédé est trop dangereux. Si le ver se casse, il se forme de nouveaux abcès, ce qui peut occasionner la mort.

» Cette terrible maladie vient de faire son apparition à Saint- Louis (1880). Pour la première fois on a vu des Blancs et des Noirs, qui n'avaient pas quitté la ville, être atteints du ver de Guinée.

» On sait que cette affection devient de plus en plus commune au Brésil où elle était inconnue il y a 50 ans ».

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Départ à dix heures. Direction sud-sud-ouest. A trois heures I2 caravane arrive sur l'emplacement de Koloma, village de la jeune mauresque dont il est parlé un peu plus haut.

A 500 mètres au sud des ruines de Kolomase trouvent quelques cases occupées par des Toucouleurs qui gardent le mil que possédaient les Maures. A quatre heures un quart, la caravane est sur un plateau d'où elle aperçoit la Tapa, montagne de Kouniakary.

L'un des compagnons de Soleillet porte un petit boubou jaune couvert de caractères arabes. D'après les noirs, ces boubous sont de puissants grigris. On les paye au moins une pièce de guinèe et un bon captif. Ceux qui les portent en sont très fiers.

A six heures un quart la caravane entre dans le défilé de la Taba ; à huit heures elle passe devant la Tapa ; à neuf heures et demie elle entre dans Kouniakary.

Soleillet se rend droit chez Hiero Lidi. Hiero est parti avec Bassirou, mais ses femmes reçoivent très bien le voyageur et lui préparent une belle case.

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