‹ Voyage à SurinamChapitre 10 sur 15 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Les Nègres. — Leurs Mœurs. — Leurs Usages.

D’éloquents pliilan tropes ont plaidé la cause des nègres et de l’humanité, et se sont élevés avec force contre l’esclavage. Tout en rendant justice aux sentiments généreux qui animaient ces hommes, on ne peut s’empêcher, en parcourant les plantations, de faire cette réflexion, qu’il serait impossible de se procurer des objets qui sont devenus un besoin pour l’Europe, et de tirer quelque parti des colonies , si l’on n’avait pas pour les cultiver des hommes robustes et habitués à ces climats brûlants. Les terres de l’Amérique du sud peuvent difficilement se cultiver comme les nôtres. La population n’y est pas assez considérable, et par conséquent les ouvriers sont trop rares. Les animaux de travail le sont aussi, et n’ont pas la force des nôtres. Un siècle peut à peine suffire pour changer les habitudes à cet égard, pour donner une nouvelle direction aux travaux, et pour fournir enfin le moyen de se passer des bras des Africains , en continuant à se procurer le café, le sucre, et plusieurs autres objets dont le luxe et les besoins factices de la vie ne peuvent plus se passer désormais.

Tout ce qu’on peut dire aux propriétaires d’esclaves, c’est que, dans leur propre intérêt, plus encore que dans celui de l’humanité, ils ne doivent pas oublier que ces malheureux, qu’ils traitent quelquefois comme des bêtes de somme , ne sont pas moins des hommes; et que c’est à ces hommes et à leur travail opiniâtre qu’ils doivent la fortune qu’ils amassent et le bien-être dont ils jouissent.

Les nègres esclaves conservent, au milieu de la servitude, leurs coutumes et leurs usages religieux. Ils font un profond mystère de leurs rites idolâtres , lorsqu’ils n'ont point embrassé le christianisme. Ils sont généralement forts, robustes et peu sujets aux infirmités. Ils résistent admirablement à la fatigue et

à la chaleur, et parviennent même à un âge très-avancé, malgré les excès auxquels ils se livrent assez fréquemment. Us sont jaloux de leurs femmes et de leurs maîtresses, mais cette jalousie toutefois ne se manifeste qu’à l’égard des nègres et des créoles ; car ils ont la plus grande confiance dans les blancs, et ceux-ci ne leur portent aucun ombrage.

Les cérémonies usitées à l’occasion des mariages des nègres ont beaucoup de rapport avec celles pratiquées par les Indiens. Si un nègre et une négresse sont convenus de s’unir, le premier se transporte chez la maîtresse de sa prétendue, en promettant d’avoir soin d’elle. La négresse, qui est présente, lui donne la main , et le contrat est conclu aussitôt. Ensuite ils partent ensemble pour célébrer les noces le même jour où la demande de mariage est faite.

Si le nègre a un peu d’importance , il se tient un festin et un dou, auxquels sont invités les parents elles amis. Le lendemain, les deux époux vont, chacun de leur coté, a la plantation ou à leur ouvrage, et ils ne se voient plus que les soirs ou les dimanches. Les enfants qui proviennent de cette union appartiennent de droit au propriétaire de la mère, lequel a ainsi le plus grand intérêt à favoriser le mariage des femmes qu’il compte parmi ses esclaves.

Chaque nègre a sa petite maison ou case, de 9 à 10 pieds de haut, et de 10 à 12 pieds de diamètre, avec une porte et une petite fenêtre ou lucarne. Le mobilier consiste en un ou deux lits, élevés à un demi pied de terre. C’est un assemblage de bambous sur lesquels il y a une natte sans traversin. Les nègres s’enveloppent ordinairement dans une couverture de laine; et, comme ils sont très-sensibles à l’humidité qui se fait sentir pendant la nuit, ils font du feu au milieu de leur case, qui est her-

métiquement fermée : aussi, il y règne une fumée capable d’étouffer le plus robuste européen, mais qui ne les incommode en aucune manière ; elle sert d’ailleurs à éloigner les cousins , les moustiques et les autres insectes qui abondent nécessairement

dans ces climats.

Leurs ustensiles de ménage ne se composent que de pots ou de cruches indiennes, de petites cuvettes à lessives, de calebasses et de pagaies, pour renfermer leurs habillements de cérémonie

et de fête.

Leur nourriture consiste en bananes, en maïs , en patates, en toutes sortes de légumes, d’herbages et de fruits. Us aiment surtout à sucer la canne à sucre. Us préfèrent le bakkeljauw au poisson frais ou même à la viande. Leur boisson ordinaire est l’eau ; mais le dram ou rhum est pour eux un délice souverain. Enfin, hommes et femmes, ils sont grands amateurs de tabac en poudre et à fumer.

Lorsqu’une négresse est enceinte, son ventre prend une grosseur et un volume si énormes, qu’on s’attendrait presque à la voir mettre au monde deux ou trois enfants. Cependant, elle nen produit ordinairement qu’un, dont elle se débarrasse avec une étonnante facilité. Cependant on a établi à Paramaribo des maisons tenues par des sages-femmes et où les négresses esclaves qui sont enceintes, vont faire leurs couches aux frais de leurs maîtres.

La négresse enceinte continue de vaquer à ses travaux , souvent jusqu’au jour même de l’accouchement, pour lequel elle n’a besoin que d’une voisine ou sage-femme qui reçoit le nouveau-né; ensuite l’accouchée lave elle-même son enfant, et le met à terre dans un pantyez ou morceau de toile de coton. Puis elle se lave dans une cuve d’eau tiède. Après s’être reposée pendant quelques heures , enveloppée dans une couverture , elle donne le sein à son enfant. Jamais vous ne verrez une négresse ou une indienne coucher son enfant sur le dos, même quand elle le prend sur ses genoux. Lorsqu'elle veut lui administrer quelques médicaments, elle le couche toujours sur le côté ou bien elle le pose assis et la tête levée.

Quatre ou cinq jours après l’accouchement, elle se rend avec son enfant, si c’est un garçon, chez le maître, si c’est une fille, chez la maîtresse , pour savoir quel nom on donnera au nouveauné. Celles qui sont chrétiennes le font baptiser à l’église, et elles font des gâteaux qui se distribuent, sur de très-beaux plats, aux parents et aux amis. Cette cérémonie finie, elle s’en retourne dans sa petite case. Le moment étant venu de reprendre ses occupations journalières, ce qui a lieu ordinairement sept ou huit jours après l’accouchement, elle enveloppe son enfant dans un peu de toile sur son dos , lui laissant tous ses membres libres et elle s’en va se livrer au travail.

Les négresses esclaves sont en général d’excellentes mères. Aussitôt quelles ont commencé à allaiter leur enfant, ce qu’elles font toutes, elles s’abstiennent, pendant quelque temps, de toute communication avec leurs maris.

Le temps que dure l’allaitement est pour elles une admirable

occasion de faire à leur aise le takie-takie. Et Dieu sait si, dans ces moments , le prochain est épargné et si les affaires de ménage des connaissances et même des amis restent à l’abri de toute atteinte et ne sont pas sacrifiées à l’impitoyable indiscrétion dont elles font toujours preuve en ces circonstances (Fig. 88).

A la mort d’un nègre ou d’une négresse, tous les assistants poussent des cris effroyables , se jetant sur le corps du mort , et lui adressant plusieurs questions auxquelles nécessairement le mort ne répond pas. Quand ils se sont bien assurés par son silence qu’il a réellement cessé de vivre, ils disent :

— U est mort.

Alors ils le lavent et le mettent dans un cercueil. Le même jour, on le dépose en terre. On voit souvent assister à ces funérailles deux à trois cents personnes. Les hommes marchent les premiers ; ensuite viennent les femmes et les enfants. Cette ceremonie est toujours suivie cl’une collation composée de punch et de gâteaux. Les parents portent le deuil, qui se divise en grand et en petit deuil , pendant un certain temps. 11 y a même de vieilles négresses qui ne le quittent jamais, en mémoire de leurs maîtres ou de leurs maris, quand elles ont eu le malheur de les perdie.

Les nègres qui ne sont pas chrétiens tiennent beaucoup à leur culte, qui consiste en une danse, laquelle a lieu le samedi à minuit, au clair de la lune. Cette cérémonie se tient sous l’arbre appelé kuttentrie, le plus fort et le plus haut de toute la colonie; il ressemble, comme nous l avons dit, au grand noyer cl Europe, et ils l’adorent comme une divinité. La danse religieuse, qu’on appelle vulgairement Marna, est connue aussi sous les noms divers de Wentie, de Watermama , de Mapokora et d ’Ajainie.

Dans les premières danses , le sacrificateur ou quasi est habillé comme un chef africain , tenant d une main un couteau recourbe, et de l’autre, une branche qu’ils appellent sang-rafoe, et avec laquelle le quasi frappe tous les assistants , placés autour de lui et de l’arbre.

Ceux-ci répondent :

— Tata , tata, helpie wie (Dieu aide-moi).

Foutes ces cérémonies sont accompagnées de battements de mains , de cris et de contorsions tellement fortes et si violentes , qu’on croirait tous ces hommes près de tomber en défaillance.

Quand ils célèbrent la fête Ajainie Wentie, ou le sacrifice au tigre, on doit avoir quarante à cinquante oiseaux. A un signe donné par le sacrificateur, dont les habillements sont blancs et tachetés comme une peau de tigre, ces pauvres oiseaux sont déchirés par les assistants, au milieu de hurlements convulsifs et de cris effroyables. Us sont ensuite apprêtés et servis parles mains du sacrificateur, ainsi que les boissons et les autres spiritueux qui ont été déposés préalablement au pied de 1 arbre par les plus dévots et les plus fanatiques d’entre eux.

J’ai assisté, une nuit, à une de ces cérémonies , avec un créole qui me servait de guide et de protecteur , dans un bois voisin de la ville et appelé Picorno-bosch. Et j’ai pu voir ainsi de mes yeux tout ce spectacle aussi pittoresque que singulier.

Dans leurs réunions religieuses, les nègres se montrent plus cruels que les bêtes féroces elles-mêmes. C’est là aussi que se renouvelle et que s’attise la haine qu’ils portent aux blancs ou à d’autres habitants. La crainte qu’on a des effets de cette haine engage fréquemment de riches planteurs à faire porter sous ces arbres des rafraîchissements, et même souvent à témoigner un grand respect à l’arbre.'

Il est très-prudent de ne jamais rien enlever de ce qu’on peut trouver au pied de ces arbres. J’ai souvent, dans mes courses, vu des objets de prix déposés sous les kuttentrees , tels que des ouvrages d’orfèvrerie , des coraux , des pièces de toile , des ustensiles, des fruits, et d’autres choses offertes ainsi en sacrifice aux divinités.

Un jour, vers onze heures du soir, nous suivions dans une embarcation le bord de la rivière de Comawyne, lorsque tout à coup notre chaloupe heurta contre un objet en bois que nous reconnûmes être une petite curiale ou barque de dix à douze pieds de long , et que nos nègres nous dirent être l’offrande d’un boschnègre. Je la fis retirer de l’eau et transporter chez moi. Elle contenait un cruchon de dram et un autre rempli de genièvre , une bouteille de vin de Bordeaux, un peigne, un miroir, une paire de ciseaux, des couteaux, des aiguilles, des épingles, du fil, differents échantillons de coton imprimé et de toile, une calebasse sculptée renfermant toutes sortes de semences et de fruits, des coraux et des perles fausses , enfin des choux , des pommes de terre et des oignons. C’était certainement la collection d’ex-voto la plus curieuse que j’eusse vue de ma vie.

Le lendemain je fis part à mes amis de la singulière trouvaille que j’avais faite la veille; mais ils me conseillèrent fortement de ne pas garder ces objets chez moi, car, d’après la nature du présent , ils jugèrent qu’il provenait de quelque chef des boschnègres qui, malade dans la ville ou dans les environs, envoyait cette offrande à la Mama-Snekie afin d’obtenir, par son entremise ou par celle de Jainie Wentie, sa prompte guérison et le terme de sa maladie.

De retour chez moi, je donnai les liqueurs et le vin à nos nègres, les bijoux aux femmes , et me réservai le reste, que je fis transporter chez un de mes amis. Étant blanc et etranger, j aurais sans doute couru le plus grand danger, et ma vie et ma sûreté eussent été compromises, si on avait su que j’avais chez moi cette offrande religieuse faite par un chef des bosch-nègres ; car on court un péril extrême en blessant leurs préjugés et en heurtant leurs principes religieux , et c’est là peut-être une des sources les plus fécondes des vengeances et des assassinats dont la colonie elle-même n’offre guère de fréquents exemples.

Un jour, un planteur se moquant de celte vénération des nègres pour leur Dieu et ne craignant pas de heurter leurs préjuges, résolut de faire abattre un de ces arbres , vénérable Nestor , qui se trouvait au milieu d’un de ses champs. Il en donna l’ordre a son baslien; mais ce nègre prudent fit observera son maître, quen coupant l’arbre, il pourrait irriter les esclaves, et courir risque de compromettre sa vie. Le maître persista dans sa résolution.

Foi •ce fut donc au bastien d obéir à l’ordre qui lui était donné, et l’arbre fut abattu.

Huit à dix jours après , le maître fut saisi d’un tremblement dans tous ses membres. Il se fit conduire à la ville, où il perdit entièrement l’usage de ses jambes. 11 vécut encore pendant quelques années dans un état complet de paralysie, et repassa en Europe, où il ne tarda pas à succomber. C’était l’effet de la vengeance des nègres.

L’anecdote suivante fera bien apprécier l’ignorance et la superstition des nègres. Un d’eux entendait lire sa sentence qui portait qu’il serait pendu jusqu à ce que mort s’en suivît et qu’ensuite sa tête serait coupée et placée sur un poteau, pour servir d’exemple à ceux qui seraient tentés d’imiter le crime dont il s’était rendu coupable.

— Masra, dit-il aux juges, ce n’est rien d’être pendu; mais avoir la tête coupée, voilà ce qui me fait, en vérité, une peine extrême.

— Pourquoi? lui demanda l’un des juges, étonné de cette singulière observation.

— Masra, répondit le nègre avec le plus grand calme, comment voulez-vous que je puisse répondre à mama-snekie, quand je n’aurai plus de tête?

Ceux qui se sont convertis au christianisme se croient souvent tourmentés par l’apparition du diable et des revenants. Jamais un nègre, même un créole, ne consentirait à habiter une maison, dans laquelle serait mort un blanc, et qui serait restée pendant quelque temps sans être occupée, parce qu’ils sont persuadés que le mort reviendrait pendant la nuit pour les tourmenter. Les jongleurs ou devins ne manquent pas d’entretenir parmi les nègres cette superstition et cette crainte du malin esprit, parce que leur pouvoir est attaché à cette ignorante crédulité et qu’ils ont ainsi le plus grand intérêt à l’exploiter à leur bénéfice.

Quoique la traite des nègres soit abolie, on voit presque journellement des spectacles de ventes d’esclaves créoles par suite du décès des propriétaires ou par suite du mécontentement de ces maîtres qui veulent se défaire de quelque esclave.

J’ai vu un jour une jeune et très-belle créole chez un de mes amis qui , en ayant eu deux enfants, se proposait de l’affranchir, mais qui mourut le jour même où il se disposait à se rendre à la ville pour procéder à l’acte d’affranchissement. Par ce malheur inattendu, cette infortunée, qui était déjà considérée comme la maîtresse de la maison et qui était près de devenir la femme de son maître, se trouva tout à coup, par la mort de celui-ci, retombée avec ses enfants dans la condition d’esclave. Ils furent tous trois vendus comme tels. Cette vente fut un spectacle vraiment triste et déchirant à voir. Ce fut une scène de désolation difficile à décrire. Aussi, la pauvre mère lirait des larmes des yeux de tous ceux qui l’avaient connue et qui déjà la regardaient comme une femme légitime et libre (Fig. 81)).

Lorsqu’on visite les nègres, soit dans les plantations, soit dans la ville, on est frappé d’étonnement en voyant la force et la bonne constitution de tous ces hommes robustes, carrés, dévc-

Ioppés avec une incroyable puissance de taille et de poitrine.

Leurs enfants sont élevés comme ceux des Indiens. On les laisse jouir d’une entière liberté et surtout de l’usage de leurs membres, ce qui les développe d’une manière aussi énergique et les rend aussi robustes. Aussi, vous ne rencontrerez pas parmi eux un seul bossu ni un seul boiteux, à moins qu’ils ne le soient devenus par suite d’un accident. Les enfants acquièrent, dès le plus bas âge, de la force, de l’adresse, de l’agilité, et on est tout surpris de les voir prendre part aux travaux ou aux occupations de leurs parents à un âge où, en Europe, l’enfant, lié et emmaillotte de

tous les côtés , peut à peine remuer les bras et se tenir ferme sur ses jambes.

Ainsi commence , pour ainsi dire , des le berceau cet exercice qui les assouplit si prodigieusement et les dresse aux durs et rudes travaux qu’ils sont destinés à accomplir plus tard pendant toute la durée de leur existence. Ils acquièrent, en même temps que la vigueur du corps qui les préparé aux fatigues de tout genre, une santé robuste qui résiste facilement aux privations auxquelles ils sont parfois soumis et à la nourriture généralement mauvaise et peu succulente qu’on leur donne.

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