CHAPITRE VI
Meurtre d’un Planteur. — Singulier exemple de l’instinct des Indiens.
Nous venons de dire à quel degré étonnant la puissance de l’instinct est développée dans les Indiens. Une anecdote assez curieuse que nous allons rapporter ici et dont nous pouvons garantir de tout point l’authenticité , servira à en fournir la preuve. Elle montrera, en même temps, que ce don de seconde vue et de pressentiment qu’on attribue aux montagnards de 1 Écosse et dont les écrivains mystiques et les romanciers de nos jours ont tiré un si grand parti , se rencontre aussi au delà des mers et se trouve dans les solitudes du Nouveau Monde comme on le trouve aux bords des lacs et sur les rochers du pays de Waller Scott.
Donc cette histoire la voici.
Dans une des parties les plus écartées et les plus solitaires de la colonie , vivait dans la retraite un ancien planteur qui , fatigue du soin et des soucis des affaires , s’était établi en cet endroit pour y finir ses jours dans le repos et jouir en paix de ce qu il avait amasse dans le cours d’une vie active et laborieuse. Le combe quil occupait était un des plus charmants qu’on pût voir , et pas un chasseur ne passait par là qui n’eut desire den être le proprietaiie. Il était assis au bord d’une crique et se découpait gaîment avec son toit rouge sur la verdure sombre d’une forêt, d’où lui arrivaient toujours les brises les plus fraîches et dont les solitudes offraient une vaste carrière à la chasse que le maître y pratiquait avec une ardeur infatigable. La galerie qui s’étendait le long de la façade garantissait son rez-de-chaussée des rayons trop ardents du soleil. L’enclos qui se développait derrière pourvoyait abondamment aux besoins de la consommation , tandis que l’étable , garnie de quelques bestiaux, fournissait le lait et le beurre nécessaires pour le ménage.
Ce ménage n’était guère nombreux d’ailleurs. Il se composait du maître de la maison , de la missie qui exerçait admirablement
les fonctions d’économe, et de deux nègres chargés des travaux plus rudes qu’exigeait la culture du jardin et du petit domaine.
Le planteur vivait ainsi, et, sans rien rêver au delà de ce qu’il possédait, ne s’inquiétait ni du présent ni de l’avenir. Le bruit de la colonie n’arrivait pas jusqu’à lui , et le tent-boot le plus riche n’eût pas excité en lui la moindre envie , car il avait réalisé dans la pratique cette philosophie de la vie matérielle que d’autres cherchent vainement dans celle de la l’intelligence.
Il était heureux.
Mais, un jour, tout ce bonheur fut singulièrement brisé par une catastrophe aussi inattendue que mystérieuse.
Depuis le matin, le planteur avait mis son fusil en bandoulière, non cette fois pour se livrer au plaisir de la chasse , mais pour aller choisir dans la forêt quelques arbres propres à une construction nouvelle qu’il se proposait d’élever. Ses deux nègres l’accompagnaient. Il était parti apres avoir annonce a sa missie qu’il serait de retour au combé avant le coucher du soleil.
— Masra , au nom du ciel, ne partez pas aujourd’hui, lui avait dit la ménagère quand le moment du départ fut venu.
— Et pourquoi pas?
— Masra, je ne saurais vous dire quel étrange pressentiment m’agite.
Tu es folle, je pense. Que pourrait-il m’advenir
— My no sabi, masra, je l’ignore ; mais je tremble comme si un grand malheur devait vous arriver aujouid hui.
Et le maître avait haussé les épaules.
— Croyez-moi, masra, laissez cela aujourd’hui; car une voix intérieure me dit que vous ne reviendrez pas.
Comme si nous ne connaissions pas tous les détours de la
forêt dans les parties que nous allons visiter. . .
Restez à la maison, masra, avait interrompu la femme.
— Comme si nous n’étions pas armés de manière à faire face a
tout péril.
Si vous m’en croyez, vous renoncerez à braver ce péril.
Restez, je vous en conjure.
La voix de la ménagère avait pris un ton si suppliant et si plein de conviction, que le planteur avait été un moment sur le point de se rendre au mystérieux avertissement qui venait de lui etre ainsi donné. Mais, soit que la raison eût pris le dessus dans sa pensée, soit pour ne témoigner aucune crainte en présence de ses nègres , ce qu’un maître doit toujours éviter, il avait persiste dans sa résolution et était sorti du combé , après avoir dit en souriant .
— Au revoir.
Puis il s’était dirigé vers la forêt, suivi d’un de ses nègres et précédé de l’autre, tous deux armés d’un fusil et d’une cognée.
La missie l’avait suivi d’un regard inquiet, et des larmes abondantes avaient roulé sur ses joues en le voyant s’éloigner. A mesure qu’il avançait vers la forêt, elle sentit croître son anxiété.
Et chaque fois qu’il reparaissait dans une clairière, après avoir été caché un moment à la vue du combé par quelque fourré , elle sentait battre son cœur avec une précipitation extrême.
Enfin il avait disparu au milieu des arbres et des lianes, et elle le suivait encore de la pensée et des oreilles.
Alors elle se laissa tomber à genoux et se mit à prier avec effusion. Mais les prières ne purent calmer l’agitation singulière quelle éprouvait ni dissiper les terreurs étranges et inexplicables qui s’étaient emparées de son esprit.
La journée tout entière s’écoula ainsi pleine de transes indicibles et auxquelles rien n’était capable d’apporter un moment de trêve. Une force mystérieuse poussait sans cesse la missie vers la fenêtre et vers la porte pour regarder et pour écouter si le maître revenait. Et le maître ne revenait pas. A mesure que les heures s’écoulaient, l’anxiété croissait aussi dans la maison. A chaque bruit qui se faisait entendre dans l’éloignement, à chaque mouvement qui s’opérait dans les branches à la lisière de la forêt, la pauvre femme s’écriait avec joie :
— Dieu soit béni ! voilà le masra qui revient sain et sauf!
Et, un moment après, elle acquérait la conviction que ce bruit n’avait été que le son d’une corne de nègre marron et que ce mouvement imprimé aux branches n’avait été produit que par le vol d’un perroquet qui était venu boire aux eaux de la crique.
Déjà le soleil commençait à baisser , et la missie attendait toujours dans une angoisse toujours plus grande et ne quittait pas des yeux la lisière de la forêt.
Enfin elle aperçut tout à coup les deux nègres qui débouchaient par le chemin qu’ils avaient pris le matin en partant avec leur maître. Un éclair de joie illumina son visage au moment où elle avisa les deux figures noires entre les arbres. Mais, un moment après, ayant vu qu’ils étaient seuls, elle sentit s’augmenter les transes cruelles auxquelles elle avait été en proie pendant la journée tout entière. Car le maître ne les suivait pas. Eux cependant approchaient toujours.
Ah! ce que j’ai prévu est arrivé peut-être! exclama-t-elle.
Mon pressentiment a donc été réalisé !
Les nègres venaient d’entrer au combe.
Il n’y en avait plus qu’un seul qui eût sa cognée sur l’épaule.
Et le masra? demanda la femme, en s’avançant au-devant
d’eux avec une inquiétude impossible a traduire par le langage.
— Le masra? dit l’un des noirs. Mais il y a longtemps qu’il doit être de retour ici.
— Il nous a quittés depuis plus de trois heures , ajouta l’autre.
Et il n’est pas de retour à la maison?
Que le ciel me soit en aide ! interrompit la missie en se
laissant tomber à genoux et les yeux si brûlants qu il n en sortait pas une larme, bien que son cœur en fut gonfle.
— Mais cela est incroyable, reprit l’un des nègres.
Il ne peut pas s’être égaré dans la forêt pourtant , continua
son compagnon. Car il en connaît mieux que nous les détours.
Tous deux jouèrent si bien l’étonnement et parurent si bien prendre part à la douleur que la ménagère exprimait , quelle ne conçut pas le moindre soupçon sur eux. Us parlaient meme de rentrer dans la forêt pour se mettre a la recherche de 1 absent , bien que le soleil fût déjà sur le point de disparaître entièrement derrière l’horizon.
— Il nous faut aller voir ce qu’il est devenu, disait l’un.
— Allons fouiller tous les coins de la forêt, répétait l’autre.
— Nous retrouverons le masra, reprenait le premier.
A moins qu’il ne soit dévoré par un boa, balbutia le second.
A ces derniers mots, la missie retrouva ses cris et ses larmes. Elle se tordait les bras, elle s’arrachait les cheveux, elle faisait retentir tous les environs du combé de ses cris de désespoir, quelle interrompait par moment en murmurant :
— Maintenant je n’ai plus qu’à mourir.
Le hasard ou plutôt le ciel fit qu’en ce moment l’habitant d’un combé voisin passait près de là avec trois nègres et un Indien. Tous étaient armés. Ils s’approchèrent de la maison et s’informèrent du motif du désespoir de la missie.
— Pourquoi vous lamentez-vous ainsi ? demanda le planteur à
la femme.
— Le masra est mort ! le masra est mort ! exclama-t-elle d’une voix entrecoupée de sanglots et de larmes.
— Où donc est-il?
— Dans la forêt. Il y est allé ce matin, malgré la prière que je lui ai faite de rester à la maison; car je pressentais un malheur. Il ne m’a pas écoutée , et ce malheur est arrivé sans doute. Oh ! quelle fatalité ! quel désastre !
— Et il est allé seul dans la forêt?
— Il était accompagné de ces deux noirs que voilà, répondit la missie. Mais ils disent qu’il les a quittés depuis plus de trois heures.
— Oui , masra nous a laissés ébrancher les arbres qu’il avait choisis , interrompit un des nègres.
— Et il nous a quittés après nous avoir indiqué notre tâche, ajouta l’autre.
Ces réponses parurent singulièrement équivoques au planteur qui reprit aussitôt , avec cet instinct d’accusateur public qui se développe à un si haut degré dans les maîtres habitués à ne voir que des ennemis dans leurs esclaves :
— Montrez-moi vos cognées.
L’un des noirs montra la sienne et le planteur la soumit à l’examen le plus scrupuleux, cherchant à y découvrir la trace de quelque crime. Mais rien ne parvint à confirmer les soupçons qui s’étaient élevés en lui .
— Et la tienne, où est-elle? demanda-t-il à l’autre noir.
— La mienne, masra? fit le nègre avec une assurance imperturbable. Je l’ai cassée en frappant sur une branche de bois de fer.
Ces paroles furent un coup de lumière pour le planteur, malgré l’inflexible sangfroid avec lequel elles avaient été prononcées.
— Eh bien ! reprit-il, nous allons en rechercher les morceaux. Tu nous montreras l’endroit où tu les as laissés.
Puis, se tournant vers ses compagnons :
— Assurez-vous de ces deux hommes-là, ordonna-t-il.
On désarma au même instant celui des nègres qui avait rapporté sa cognée , et , après les avoir liés l’un à l’autre par le bras , de peur qu’ils ne prissent la fuite , on se dirigea vers la forêt à un signal du planteur. Quand toute la troupe en eut atteint la lisière :
— Montrez-nous par où vous êtes allés , demanda tour à tour le planteur à chacun des deux prisonniers qu’il avait fait détacher un instant et éloigner l’un de l’autre.
— Par ici , masra , répondit le premier en montrant un chemin à droite.
— Par là , masra , dit le second en montrant un chemin à gauche.
— Vous mentez , exclama le planteur , en les faisant lier de nouveau. Car vous avez tué votre maître !
Les deux noirs tressaillirent un moment; car, étourdis par le crime qu’ils avaient commis, ils avaient oublie de se conceitei sur les moyens à mettre en œuvre pour échapper aux investigations auxquelles la disparition de leur maître devait nécessairement donner lieu et surtout pour se mettre à 1 abri de tout soupçon d’assassinat.
— Toi, reprit le planteur en s’adressant au premier nègre , tu dis que c’est par ici que vous êtes allés, et ton compagnon dit que c’est par là. Vous voyez qu’il y a une Providence et que les crimes ne s’enterrent pas comme les corps de ceux qu on a tues. Tous deux étaient comme foudroyés.
On assura plus fortement la corde qui les attachait ensemble et on lia à chacun d’eux les mains sur le dos. Puis on entra dans la forêt.
L’Indien marchait à la tête de la troupe. Il avait dit à ses compagnons :
— Laissez-moi faire , et suivez mes pas.
Ils connaissaient l’instinct prodigieux de ces hommes et
s’étaient mis à suivre avec confiance les traces de leur guide.
Lui , s’orienta d’abord un moment et chercha à trouver son point de départ , interrogeant une herbe fraîchement foulée , une liane rompue, une branche froissée au passage, comme un chien de chasse qui flaire la piste du gibier. Quand il eut trouvé la base qu’il cherchait, il dit :
— Quelqu’un a passé récemment par ici ; marchons maintenant.
Et il s’était mis en route.
Ce fut réellement une chose à confondre la pensée et la raison.
II marchait droit devant lui, lentement, il est vrai, mais d’un pied sûr et les yeux fixés sur les moindres objets qui pussent, lui offrir l’indice du passage récent d’un pas humain. Il se faisait jour à travers les fourrés les plus épais , à travers les halliers les plus fournis. Par moment il s’arrêtait tout court en murmurant à voix basse :
— Attendons un instant.
Mais tout à coup il s’écriait :
— Ah! c’est par ici.
Et il se remettait à marcher comme si son œil eût retrouvé tout à coup le fil perdu un moment, qu’il suivait dans ce vaste et profond dédale. Tantôt il tournait à droite, tantôt il tournait à gauche, décrivant de longs circuits, mais allant toujours comme si une invisible boussole le dirigeait.
Cependant le soleil baissait de plus en plus, et les ténèbres du soir étaient déjà près d’envelopper la forêt, dont tous ces bruits étranges que le commencement de la nuit y fait naître augmentaient encore l’horrible mystère. On entendait le sifflement des singes étonnés de se voir troubler si tard dans leur solitude , les cris aigres des perroquets déjà presque endormis et que réveillait brusquement le passage de ces hommes sous les arbres, le grouillement des serpents qui tortillaient, leurs nœuds autour des buissons que la petite troupe froissait dans sa marche, le murmure des criques dont le bruissement monotone se prolonge comme une plainte éternelle et comme l’expression d’une douleur que rien ne peut consoler. Mais on avançait toujours a la suite de l’Indien, dont l’œil implacable ne déviait pas d’un pouce de la route que les deux meurtriers avaient tenue après avoir accompli leur œuvre de sang. Vous eussiez dit que cet homme avait été suscité par la Providence pour découvrir un crime qui , sans lui peut-être , fût resté enveloppé d’un impénétrable secret.
Les deux nègres avaient perdu toute assurance et tout sangfroid, à mesure que le terrible Indien conduisait la troupe dans le labyrinthe de la forêt. Plus d’une fois ils avaient été tentés de s’avouer coupables , voyant qu’ils étaient perdus et qu’il leur serait impossible d’échapper à l’inévitable châtiment qui les attendait. Plus d’une fois ils avaient conçu le dessein de se briser la tète contre un tronc d’arbre, pour se donner une mort plus douce que celle du bûcher, réservée en punition à leur crime. Mais par intervalles un éclair d’espoir leur revenait et ils reprenaient confiance. Puis, d’ailleurs, on les observait si bien, on les tenait si bien en respect, que leur second projet eût été difficile, sinon impossible à exécuter.
Quand on eut marché longtemps, l’Indien s’arrêta tout à coup en disant d’une voix rauque à ceux qui le suivaient :
Halte ! c’est près d’ici que le masra a été tue.
Les deux prisonniers se mirent à trembler de tout leur corps quand la troupe eut fait halte au commandement de son guide.
L’Indien était resté entièrement immobile. Mais il roulait ses yeux autour de lui avec un mouvement étrange. Il était resté pendant quelques secondes dans cette pose pétrifiée, quand soudain une singulière trépidation le secoua des pieds à la tête. Ses prunelles s’allumèrent, comme si une apparition visible à lui seul se fût révélée à ses regards. Les sourcils froncés et les oreilles tendues, il semblait écouter aussi une voix qu’aucun des assistants n’entendait. Après une minute de recueillement solennel et terrible, il s’ébranla aussitôt, regarda les deux nègres .et se dirigea droit vers un tas de feuillages amoncelés , en disant .
— C’est là que vous avez caché le masra.
Les deux noirs se laissèrent tomber à genoux. Ils étaient confondus et terrifiés de ce qu’ils venaient de voir et d’entendre.
D’après l’ordre de l’Indien , on se mit à fouiller les feuillages et on y trouva en effet le corps du planteur , la tete fendue en deux par une arme tranchante. L’ouverture de la blessure indiquait que c’était au moyen de la cognée disparue de l’un des nègres que le coup devait avoir été porté. Cet indice fut confirmé par des aveux que firent les deux prisonniers en confessant tous les détails
de leur crime.
Le corps ainsi retrouvé et l’assassinat avoué par ceux qui l’avaient commis, tous deux furent livrés à la justice. L instruction de cette affaire apprit que, l’un des coupables ayant été menacé du bâton par son maître quinze jours auparavant, tous deux s’étaient vengés de cette menace en tuant celui qui l’avait faite.
Les assassins, convaincus selon les formes judiciaires , furent livrés au bûcher et subirent leur peine avec une fermeté qui eût été de l’héroïsme si elle n’avait eu sa source dans ce profond mépris de la vie que professent la plupart de ces hommes, dont l’existence sur la terre n’est que travail , misere et douleui .