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CHAPITRE VIII

Les Bosch-Nègres ou Nègres-Marrons. — Leurs Mœurs. — Leurs Habitudes. — Leurs Croyances.

Pour savoir quelle est l’origine de cette espèce de nègres libres qu’on appelle Bosch-Nègres , ou nègres-marrons , il faut remonter à l’époque de la conquête de ce pays par les Européens qui vinrent s’y fixer , en amenant avec eux leurs esclaves ou leurs noirs, originaires des côtes de la Guinée ou d’Angola en Afrique. Ils conservent toujours les coutumes religieuses et civiles de leur pays natal , ainsi que leur couleur , lorsqu’ils ne s’allient qu entre eux. Leur taille est forte; ils ont les membres gros et forts, la poitrine large et bien développée, le visage et le nez plats, les lèvres épaisses, les dents belles et très-blanches. Leurs cheveux et leur barbe consistent en une laine cotonneuse, forte, courte et crépue. Dans un âge avancé, ils deviennent gris comme les Européens (Fig. 91. c).

Ces bosch-nègres tiennent donc leur origine de quelques esclaves noirs, que l’on appelle aussi Marrons , et qui, après s être soustraits à la domination de leurs maîtres , profitèrent des troubles intérieurs qui régnaient dans la colonie et qui étaient causés par les invasions des ennemis , pour échapper à l’esclavage. Ils se fixèrent le long des rivières , dans des forêts et au milieu de marais presque inabordables, dans lesquels il était impossible de pénétrer, et où, sous le commandement de quelques chefs, ils s’étaient retranchés pour se mettre à 1 abri des attaques qu on aurait pu diriger contre eux pour les reconquérir.

Ainsi leur nombre allait s’accroissant , tous les ans , des escla^ es fugitifs qui parvenaient à se soustraire à leurs maîtres, et se sentaient entraînés vers cette vie de liberté que menaient les tribus de leurs compagnons sur les terrains demeurés vagues à certains

points de la lisière de la colonie.

Vers 1650 à 1660, ces marrons commencèrent à inquiéter les colons anglais par des incursions violentes qu’ils firent dans les plantations.

En 1690, ils s’étaient déjà tellement accrus, qu’on estimait leur nombre à environ cinq ou six mille. Aujourd hui ils peuvent s é-

lever à 25 ou 50 mille individus.

Les attaques que ces marrons dirigèrent contre la colonie, devinrent si fréquentes, et elles étaient toujours accompagnées de tant d’atrocités, que les issues des plantations étaient devenues en quelque sorte le théâtre d’une guerre continuelle. Dans les années 1750 et suivantes, leur exemple eut pour résultat d’encourager les esclaves des habitations a se révolter à leur tour, et les colons ne pouvaient plus y rester en surele, presses entie le double danger qui les menaçait au dedans et au dehors. On se détermina donc à organiser des patrouilles; on envoya contre les marrons de forts détachements bien armés et bien décidés ; mais toutes ces mesures restèrent sans succès, quoique Ion paivînt quelquefois à les disperser, à ruiner leurs habitations, leurs villages et leurs retranchements, à détruire leurs provisions et à faire des prisonniers. Mais, si rude que fût la guerre qu on ne cessait de leur faire , et si grande que fût l’ardeur qu on mettait à les poursuivre, les alarmes qu’ils répandaient nen continuaient pas moins, et eux-mêmes grossissaient chaque jour en nombre

et croissaient chaque jour en audace.

Dans le premier chapitre de cet ouvrage nous avons dit quelles luttes les habitants de la colonie eurent à soutenir, à 1 origine, non-seulement contre les Indiens mêmes du pays et contre les flibustiers, les Anglais et autres ennemis de ces établissements, mais aussi contre les nègres-marrons , qui , refoulés au fond des savanes après s’être échappés des plantations, avaient à la lois à se venger de leurs maîtres et à chercher de quoi subvenir à leurs besoins. Ce fut par des attaques réitérées contre les colons qu’ils satisfirent à ce premier besoin, et ce fut par des rapines constantes dans les établissements qu’ils satisfirent au second. Ces

attaques furent souvent conduites et ces rapines exercees avec un acharnement et un débordement de fureur dont 1 histoire des peuples sauvages offre seule l’exemple. Nous avons indiqué les guerres terribles que les marrons établis sur les bords de la rivière de Sarameca firent aux colons dans le cours des années 1726, 1728 et 1750. Ces guerres, bien qu’interrompues souvent par des traités , ne se terminèrent pas entièrement par celui de 1750, qui obligeait la colonie à la prestation d’un tribut déguisé sous la forme de présents. La population des marrons répandus dans la solitude des savanes et des forêts et s’y développant dans leur société, presque aussi farouche que celle des animaux qui partageaient avec eux et leur disputaient souvent les retraites solitaires où ils vivaient, devait se tenir en quelque sorte dans un état permanent d’hostilité, soit contre les tribus ennemies, soit contre les colons, avec lesquels une paix ne pouvait nécessairement avoir ce caractère de franchise et de stabilité que donnent un intérêt commun et des égards réciproques. Ces égards n’existaient pas , cet intérêt non plus. C était de la part des colons la crainte continuelle des irruptions de ces barbares et la nécessité de se tenir constamment en garde contre les hordes errantes qui , poussées par des rancunes héréditaires , essayaient fréquemment d’arrêter la marche d’une industrie ardente à régler par les lumières de l’homme l’exubérant travail de production du sol de ces contrées. De la part des marrons c’était ce brutal instinct de la destruction que réveillait parfois en eux leur propre nature , mais plus souvent cet esprit de révolte dont les animait quelque chef énergique et brûlant de mesurer sa force sauvage, avec la force calculée de la civilisation.

Nous avons vu les hostilités se continuer pendant près d’un demi-siècle, c’est-à-dire , jusqu’en 1762, avec les marrons de Sarameca et avec ceux d’Ouca sur la rivière de Surinam.

Chacune de ces invasions était précédée d’un mouvement extraordinaire dans les forêts. Des bruits sinistres circulaient dans les savanes. Les flûtes de fer y sifflaient nuit et jour et convoquaient les gens de guerre dans les retraites les plus cachées de ces solitudes. Des conciliabules se tenaient au milieu des marais déserts.

Parfois , au sein d’une nuit ténébreuse , le voyageur égaré dans sa route y eût vu subitement briller des lumières inaccoutumées, et étinceler çà et là des brasiers autour desquels se démenaient, en se découpant sur les flammes, des groupes noirs et tumultueux qui gesticulaient avec force et s’entretenaient avec une incroyable énergie de paroles. Des cris se faisaient entendre sous chaque arbre; des voix partaient de chaque buisson. Parmoments il s’y mêlait des aboiements de gros chiens, par moments des sons prolongés de flûtes ou des explosions d’armes à feu , qui de bien loin avertissaient de la venue de quelque bande amie ou alliée. Vous eussiez dit de quelque enfer mystérieux, à entendre ces bruits sans noms et à voir ces formes étranges qui s’agitaient et se confondaient dans un incompréhensible pêle-mêle. Car c’étaient , à la vérité , les nègres-marrons qui se concertaient

sur les entreprises guerrièr es qu’il s’agissait d’exécuter. On s’excitait , on se stimulait de toutes les façons. Chacun apportait le grief qu’il avait à faire valoir contre les hommes blancs.

L’un parlait de la patrie d’ou on 1 avait enleve tout petit et qu’il n’avait pu oublier; l’autre rappelait le souvenir de quelque peine grave à laquelle lui ou 1 un des siens avait ete soumrs. Qui remémorait la dureté de ses martres et le rude travail auquel on l’avait soumis ; qui montrait ses membres où se trouvait encore l’empreinte des fers dont il avait ete charge ou du bâton sous lequel il avait plus d’une fois gémi. Tous avaient un motif de haine à dire, et, par conséquent, une vengeance a exercer. Toutes ces haines et ces vengeances se stimulaient encore par des libations effrénées de dram.

Cela durait plusieurs jours et plusieurs nuits , mais bien loin de toute habitation , afin que le secret de 1 invasion à operer ne fût pas exposé à être trahi. Puis, le plan d attaque bien concerte, et tous les ordres rigoureusement distribués, on apprêtait ses armes et l’on marchait vers le point désigné de la colonie , où il avait été résolu que l’on transporterait la guerre.

Quelques jours après, il y avait des plantations entièrement détruites, des maisons dévastées par l’incendie, des magasins pillés , du sang et des morts, des ruines et des débris.

C’est que , par une nuit obscure , une nuée de nègres-marrons y étaient tombés , la flamme et le fer à la main.

C’est qu’ils y avaient exercé toutes les vengeances sauvages de la barbarie. Les femmes, les enfants , tout avait été égorgé. Tout le sol avait été bouleversé comme si une trombe de feu y eût passé.

Ces dévastations et ces massacres partiels avaient , depuis longtemps, désolé la colonie. Il était impossible d’avoir, sans cesse et partout , des yeux pour observer et des bras pour tenir en échec la population vagabonde des marrons, qui, se multipliant de tous côtés par des marches rapides , tombaient ainsi toujours sur les points où on les attendait le moins. Alors , voyant qu’il n’y avait pas moyen de les subjuguer ni de les tenir en respect par la force des armes , le conseil de police de la colonie commença à rechercher les moyens de conclure la paix avec eux. Les négociations furent nécessairement d’une extrême difficulté d’abord. Cependant on parvint à atteindre un commencement de succès , et des préliminaires de paix furent conclus et signés, non sans qu’ils eussent eu à surmonter les plus grands obstacles , que les rebelles ne cessaient de susciter de toutes les manières. Ce fut en l’an 1759 que l’accord eut lieu dans les cantonnements des marrons entre leurs chefs et deux députés de la colonie. Cet accord ne fut qu’une trêve ou suspension d’armes. Il portait que les hostilités cesseraient immédiatement entre les deux partis pour le terme d’une année; et, pour assurer cette stipulation préparatoire, il fut admis que, de part et d’autre, on fournirait des otages dont la tête répondit de l’observation de cet armistice. Il fut arrêté, en outre, que, dans le cours de cette trêve, la colonie fournirait aux marrons des présents en signe de la continuation de la paix , et que ces présents leur seraient remis près du fort Armena ? comme on s’engageait à le faire dans la suite ,

de quatre en quatre années , si la paix parvenait à s’établir solidement au delà de la trêve conclue.

Conformément à ce dernier article des préliminaires, le major Meyer fut envoyé avec un fort détachement de soldats , et porta aux marrons les présents convenus.

L’année suivante, au mois de mai , la paix définitive fut conclue par cet officier avec les nègres-marrons de Juca.

Deux années après la signature de ce traité , la paix intervint également avec les nègres-marrons établis sur le bord de la rivière de Sarameca.

L’existence de ces peuplades affranchies de tout bien , et jouissant de la vie libre des forêts, est du plus funeste exemple pour les nègres des plantations. Ceux-ci, livrés à un travail pénible, comparent sans cesse leur vie de labeur et leur position d’esclave, à celle des marrons, qui n’ont ni maître à servir, ni d’autre travail à accomplir que celui nécessité par leurs propres besoins , auxquels , du reste , la riche nature du sol et 1 abondance de la chasse pourvoient si amplement et avec si peu de peine. Cette comparaison si naturelle entretient parmi les nègres des plantations un goût d’indépendance qui les porte nécessairement à recourir au moyen de la révolte , quand ils en trouvent 1 occasion; ou, au moins, à se sauver de leurs maîtres pour se retirer au fond des forêts , où ils s’associent en peuplades nouvelles , quand ils peuvent s’y réunir en assez grand nombre.

Il n’est pas rare que l’on trouve, dans les solitudes les plus reculées, quelque nègre isolé qui y a passe des années tout entières, séquestré de toute communication avec les hommes.

Il m’est arrivé un jour , en remontant le cours d’une crique qui serpentait dans une forêt presque impraticable, de rencontrer un de ces nègres fugitifs qui se trouvait en cet endroit depuis trois années. Il n’avait ni femme, ni enfant, ni ami, ni compagnon , et vivait de crabes , de singes , de serpents , de bananes , de tout ce que la nature lui offrait. Il ne s était aventure que deux fois dans la ville de Paramaribo , pour y troquer du cacao et du bois contre du plomb, de la poudre et du genièvre. Cet homme vivait là, heureux et libre, comme les oiseaux des arbres et comme les hôtes de la forêt , ne désirant rien de plus que ce que la chasse et les produits du sol lui fournissaient (Fig. 90).

Il arrive assez fréquemment que ces nègres fugitifs tombent entre les mains des marrons ou des Indiens, qui les ramènent impitoyablement à leurs maîtres ou aux forts de la colonie , pour toucher la prime fixée comme récompense, par les capitulations conclues avec eux.

En général, les traités établis entre les autorités de la colonie et les nègres-marrons , sont exécutés par ceux-ci avec assez de bonne foi.

Il serait difficile de croire que , parmi les chefs des bosch-nègres , dont quelques-uns sortent à peine de l’esclavage et dont la plupart n’ont pas de quoi se couvrir, il existe autant d’esprit de rivalité et d’ambition que chez les fonctionnaires européens. Toutes ces petites passions, toutes ces discussions et ces froissements d’amour-propre, qui semblent être le partage exclusif des peuples civilisés, se retrouvent aussi chez ces hommes de la nature. Leur société sauvage, et en quelque sorte primitive , offre ainsi tout ce spectacle intérieur de luttes et de débats dont nous sommes témoins dans la nôtre. Ils éclatent surtout lorsqu’il s’agit de quelque cérémonie ou de quelque députation. Chacun des chefs veut y avoir le pas et la place d’honneur, et les raisons d’étiquette y deviennent souvent des causes de graves dissensions et de sérieuses inimitiés, qui dégénèrent assez fréquemment en de sanglantes querelles.

Je citerai ici un exemple assez curieux d’une de ces disputes de préséance.

Un jour il était question de partir pour aller recevoir les présents à l’un des forts ou postes de la colonie. Une discussion s’éleva entre le sous-granman et le major fiscal , pour savoir lequel des deux se tiendrait à la droite du granman.

Chacun prétendait à la place d’honneur, et refusait de la céder à l’autre. Les choses en vinrent au point qu’on craignit un combat entre les deux rivaux , et que toutes les représentations du gouvernement eurent la plus grande difficulté à l’empêcher.

Il fut enfin décidé qu’on se rendrait à la ville et qu’on se soumettrait à la décision d’un conseil de bourgeois. Celui-ci prit gravement connaissance de l’affaire, et, après avoir entendu les deux parties, et mûrement pesé les réclamations de l’une et de l’autre, décida que, lorsque la députation viendrait au fort ou dans toute autre cérémonie, le sous-granman marcherait à la droite du granman, et le fiscal à la gauche. Rarement, sans doute, les questions de préséance dans nos cours européennes furent l’objet d’une discussion plus grave et plus difficile.

Je parlerai maintenant de la manière dont ces récompenses ou présents sont remis aux marrons en vertu des capitulations.

Dès huit heures du matin, deux conseillers et députés commissionnaires, un clerc juré et un teneur de livres et caissier, avec une escorte militaire, se réunissent sous une loge de tamarin.

On ne tarde pas à apercevoir les bosch-nègres ayant à leur tête leur granman. A sa gauche marche le major fiscal; à sa droite, le capitaine sous-granman. Il est suivi de tous les capitaines de villages ou combés (Fig. 92).

Les chefs sont :

Le Groot opperhoofd ,

Le Majoor en Fiskaal ,

Le Klein opperhoofd kapitein idem.

Frobie,

Guari ,

Agosfoe ,

Bosfoe, créole condre.

van het dorp Anderblaauw.

idem.

idem.

idem.

Le Klein opperhoofd kapitein , idem, idem, idem, idem, idem, idem, idem, idem, idem, idem, idem, idem, idem.

Quasi Apontie,

Byman ,

Onder.

Apice,

Crique.

Kwakoe ,

Combe.

Koffy van bly ,

Onder.

Cojo Mansi,

idem.

Andries van Velsen ,

idem.

Koffy Abouta ,

idem.

André ,

idem.

Kwakoe van Amson,

idem.

Combie,

idem.

Aero,

idem.

Naco ,

idem.

Pietje Affangoë ,

idem.

van het dorp Clement.

Iroa.

Tabbesge.

La Paix.

Iroa.

Mansi.

Remont-Court.

Patro

Castilla.

Amson.

Godo Horri.

idem.

L’Espérance.

Ostogier.

Aussitôt la députation se place au-devant de la loge pour attendre l’arrivée des boseh-nègres , et, après les formalités usitées dans ces sortes de cérémonies, pendant lesquelles les nègres montrent beaucoup de hauteur et semblent même vouloir faire regarder comme une faveur leur consentement à conclure un nouveau traité , on les introduit sous la tente , où sont étalés les

présents suivants :

Un habit de capitaine galonné.

Un chapeau rond idem.

Trois fusils de chasse.

Trois petits barrils de poudre de 25 livres.

Cinquante livres de dragées.

Soixante pierres à fusil.

Treize houes.

Treize haches.

Huit couperets.

Vingt sabres.

Une pierre à aiguiser.

Cinquante couteaux de matelots.

Neuf rasoirs.

Huit paires de ciseaux.

Vingt boîtes à fusils et briquets.

Une hache de menuisier.

Une hache de charpentier.

Quarante-huit gallons de dram.

Deux pièces de fayence , dite Platille Royale.

Vingt miroirs.

Cinq livres de colifichets.

Vingt-trois livres de coraux.

Une robe de chambre Une pièce de coton blanc.

Une pierre salaporis.

Trois pièces de vrieshe bont.

Une demi pièce de toile d’Osnabruck.

Une demi-livre de fil.

Cinq pièces de mouchoirs.

Un petit rouleau de toile de Flandre pour trois hamacs.

Cent aiguilles.

Cinquante hameçons.

Huit pots de fer.

Trois pelles.

Un tonneau de sel.

Une seringue.

Dix pièces de savon.

Une lancette.

Un lavabo.

Après que plusieurs d’entre eux ont scrupuleusement examiné ces présents, pièce par pièce, ils en viennent faire le rapport à leur granman. Alors ils forment entre eux une espèce de conseil. Quelquefois la délibération est très-animée; quelquefois même on les a vus , dans leur mécontentement , s’éloigner et traverser la rivière, comme s’ils voulaient s’en retourner. Mais on les adoucit ordinairement en leur promettant que , la prochaine fois, les présents qu’ils mentionneront dans le nouveau traite seront plus beaux. Ils finissent enfin par accepter : mais ce n’est pas sans peine, et sans avoir fait des observations désagréables ou même des menaces , que la députation est obligée de souffrir, à cause de sa faiblesse et des dangers qu’elle a à craindre de pareils

voisins.

Quand tous ces préliminaires, qui, au fond , ne prennent leur source que dans l’intention de faire acte d’autorité, sont termines, le granman et ses deux officiers prennent place devant une table , et alors une nouvelle discussion s’engage sur les présents, sur les endroits où les nègres-marrons peuvent commercer, débarquer ou séjourner en liberté, lorsqu’ils viennent à la ville, de leurs villages ou combés, lesquels se composent de misérables huttes éparses dans les bois, au bord des criques sur lesquelles ils jettent des ponts ordinairement gardés par un de leurs hommes (Fig. 93), et le plus souvent au milieu des marais (Fig. 94 et 95); et enfin sur le renouvellement des otages ; car ils ont toujours dans leur camp un blanc qui est garant de la paix conclue. Ils s’engagent aussi à livrer aux autorités de Surinam tous les nouveaux

marrons qu’ils pourraient découvrir, ou qui , échappés des plantations, viendraient chercher à s’établir parmi eux et partager une destinée qui , quoique peu heureuse selon nos idées reçues , leur paraît cependant préférable au sort des esclaves soumis au rude labeur des plantations.

Dans une des dernières cérémonies de cette nature, qui eurent lieu pendant mon séjour à Surinam , un des conseillers proposa aux bosch-nègres de venir recevoir leurs présents dans la ville même de Paramaribo, en leur disant que ce serait en même temps l’occasion d’une fête que la colonie s’empresserait de leur donner. Le granmam, soupçonnant dans cette invitation quelque piège où on voulait attirer les envoyés des bosch-nègres, se leva en secouant la tête , et répondit que ni lui ni ses honorables frères ne viendraient jamais recevoir des présents dans un pareil filet. Aussi, comme on le pense bien, il ne fut plus question de revenir à cette proposition , et l’on procéda immédiatement au serment , afin de ne pas exciter davantage la défiance de ces hommes avec lesquels on a tant de motifs de vivre en paix.

On apporta un vase contenant du vin ; chacun des députés se pratiqua une petite incision au bout du doigt, et laissa le sang qui en sortit s’imbiber dans un peu de coton, qui fut ensuite pressé dans le vin. Alors tous ceux qui sont chargés de donner au traité sa forme authentique, boivent de ce vin ou même simplement le touchent de leurs lèvres. Par cette cérémonie l’acte reçoit sa sanction suprême , et la paix est de nouveau conclue pour le terme de quatre années. En général, les bosch-nègres sont assez fidèles à ce serment , et il s’est rarement vu qu’ils aient faussé une parole une fois donnée dans la forme que nous venons de décrire.

Chacun de ces chefs prend , dans les présents donnés par la colonie, la part qui lui revient, et la distribue dans son village ou combé. La part de chacun n’est guère importante, comme on l’a vu par la liste des objets qui composent le tribut.

Soit dans leurs camps, soit dans les villages, il n’y a aucun signe de distinction particulier entre les chefs et les autres nègres. Ils vont tous nus, même les femmes et les filles. Us se bornent simplement à cacher leur sexe. Les chefs seuls portent un bâton comme une marque de leur autorité , quand ils se rendent dans un village voisin ou dans une tribu amie.

Voici quelques détails sur la manière de commercer des boschnègres , dans les endroits qui leurs sont désignés par le traité de paix.

Un de leurs canots ou curiales, qui sont ordinairement de la longueur de trente pieds, vint abordera la plantation Raka-Rake où je me trouvais alors (Fig. 90). Us apportaient du riz, des bois rares , des singes , des perroquets , du miel , et prenaient en échange, suivant leur usage, du dram ou genièvre, du vin de France et de Rhin, du porter, des clous, du plomb, du beurre, du fromage, etc. J’ai moi-même échangé avec eux des perles fausses et des coraux contre des armures et des instruments indiens. Avant leur départ, et tous leurs marchés conclus, ils versent du dram dans une callebasse, en levant la main vers le ciel, ensuite

ils boivent et crachent alternativement trois fois de suite. Après cela, ils se mettent à jouer d’une espèce de flûte pour éloigner le malin esprit, s’embarquent et repartent. On voit que tout cela ne laisse pas que d’être fort bizarre. Aussi, l’arrivée des trafiquants des bosch-nègres est un singulier objet de curiosité pour les étrangers qui visitent la colonie. C’est un spectacle toujours animé , toujours nouveau , toujours pittoresque.

On voit très-rarement paraître des femmes parmi les députations; et, en général , toutes celles des bosch-nègres ont peu de rapports avec la colonie , même pour les relations de commerce. Cela provient de ce que , lors de la formation des peuplades de nègres-marrons , ceux-ci se trouvèrent forcés de faire des incursions sur les plantations et d’y enlever des femmes. Par les motifs dont nous avons parlé plus haut, ces enlèvements ne purent pas être punis , et il devint impossible aux colons de rentrer en possession des négresses qu’ils avaient perdues, parce que les boschnègres mirent la plus grande attention à cacher ces femmes au fond de leurs forêts inabordables et à les mettre à l’abri des recherches et des poursuites de leurs maîtres. C’est donc en quelque sorte par mesure de précaution qu’ils ne permettent jamais aux femmes de les accompagner dans la colonie ; car ils craignent qu’on ne revendique aujourd’hui les descendantes des esclaves enlevées il y a plus d’un siècle. Précaution fort inutile, du reste, parce qu’on ne désire rien autant que de rester en paix avec cette population si dangereuse pour le repos de la colonie.

D’un autre côté , plusieurs de ces négresses avaient des attachements dans les plantations, et ne souffraient qu’avec peine la nouvelle position que les enlèvements leur avaient donnée. Aussi, profilant quelquefois de la liberté qu’on leur laissait à l'origine , elles s’échappaient , par la suite , des établissements des boschnègres et revenaient dans les plantations. Ce fut là un nouveau motif pour engager les marrons à les éloigner de la colonie , et à leur ôter les moyens de s’échapper. Pour diminuer autant que possible la facilité des évasions, ils recoururent à un procédé assez bizarre et attachèrent au cou de ces femmes des sonnettes ou des grelots, pour être avertis du moindre mouvement qu’elles feraient, soit pour prendre la fuite, soit lorsqu’elles seraient enlevées par d’autres nègres. J’en ai vu moi-même une dans une plantation, qui avait au cou et au corps des grelots et une sonnette. J’en demandai la raison au capitaine bosch-nègres, qui me raconta tout ce que je viens de dire. Il ajouta que cette femme setait déjà évadée, et s’était retirée chez d’autres bosch-nègres qui l’avaient restituée au propriétaire. Les grelots et la sonnette devaient, pensait-il, s’opposer efficacement à une évasion nouvelle (Fig. 91 . a ).

Depuis cette époque, les femmes se sont multipliées chez les bosch-nègres, mais l’habitude s’est perpétuée, et leurs femmes ne viennent que fort rarement à la colonie ou à la ville. Elles sont ordinairement nues chez elles, et elles ne mettent leurs habillements de luxe que pour recevoir les étrangers ou pour aller dans

les tribus voisines, où elles mettent une certaine coquetterie,

assez naturelle, du reste, à se montrer aussi belles et aussi splendidement parées que possible (Fig. 97 ).

La défiance que montrent, en général, les bosch-negres , se fait apercevoir seulement quand ils sortent de chez eux, mais elle n’existe plus quand ils reçoivent un étranger, surtout un blanc. Us étalent alors un luxe vraiment européen, mais sans ordre ni goût. Une belle nappe de Silésie recouvre une table commune. Une callebasse fait face à un vase d’or ou de cristal. Sur une foule de plats ou d’assiettes de toutes les formes et de toutes les dimensions sont servis le bakkeljaaw et le chevreuil, la banane rôtie et bouillie, et enfin, pour service du milieu, l’indispensable ouilpot. C’est une confusion complète, un pêle-mêle qui forme les oppositions les plus saisissantes. C’est la misère et la richesse côte à côte , et le luxe y est aussi grand que la pauvreté.

Cette même confusion règne dans tout l’intérieur. A côté dun fauteuil doré et couvert en étoffe cramoisie , on voit une chaise de bois blanc. Un fusil est suspendu près d’un tronc d arbre. De petites figures en terre cuite sont attachées à la muraille près des copies gravées de Vernet et de Teniers. Les pagaies, les panieis , un lit, un hamac et une foule d’autres objets se trouvent placés confusément clans toutes les pièces de la maison. Les poulets, les canards et même jusqu’aux porcs ont la libre entree de la maison. On conçoit ce que tout cela présente de pittoresque , mais en même temps de dégoûtant. Aussi , il est difficile de se défendre, au premier moment, d’un certain mouvement de répugnance.

Il n’y a chez les bosch-nègres , comme je l’ai dit plus haut, aucun signe de distinction, et les etrangers, meme lorsqu ils entrent chez un chef ou fonctionnaire supérieur, peuvent à peine s’en apercevoir. Me trouvant un jour, de bon matin, au bord de l’eau, à Paramaribo, je vis une curiale ou canot qui abordait. Sur l’avant était un jeune nègre , au milieu un vieillard couvert de cheveux gris , et à l’arrière un nègre musculeux comme un hercule, et qui était chargé de la direction du bateau. Ces trois personnages étaient presque entièrement nus ; leur sexe seul était caché. Le vieillard avait aux bras et aux jambes des ornements en fer et en corail , ainsi qu un coutelas nu au côte. Deux ou trois nègres placés près de moi s ecrierent en le voyant avec un certain mouvement de respect:

— Wan, grand wan bigi bosch-nègre (un grand, un nègre de distinction).

Ce vieillard ayant mis pied à terre , un des nègres apporta une pagaie , dont il retira un chapeau de livrée qu’il donna au jeune nègre , qui le plaça sur sa tête en riant et en se dressant d’un air plein d’orgueil et de fierté. Le vieillard s’enveloppa d’une grande robe de chambre qu’il releva de la main gauche, et de la droite , il prit un bâton pareil à celui d’un tambour major, et qui était surmonté d’un pommeau en or ou doré. Alors il prit un air grave et imposant; et, la tête levée et allongeant le pas , il partit suivi de son petit nègre qui croisa les bras sur sa poitrine , et régla ses mouvements et ses pas sur ceux de son maître. La vue de ces deux hommes me frappa tellement que je les suivis pendant

quelques moments, avec une vive curiosité, pour avoir le temps de prendre l’esquisse que je reproduis ici (Fig. 98).

L’autre nègre resta près de la curiale où je le retrouvai le soir, mangeant sa banane. Le vieillard revenait dans le même moment. Aussitôt que le nègre le vit , il le salua de la main , en portant son pied en arrière, comtoe font nos paysans d Europe. Le vieillard déposa son bâton; la robe de chambre et le chapeau furent renfermés dans la pagaie qu’on plaça dans le canot; et la maree qui commençait à monter précisément en ce moment, poita en quelques heures dans le haut du pays le chef bosch-nègre et ses deux compagnons.

Lorsqu’un chef voyage dans l’intérieur, il est suivi par un ou deux jeunes nègres , et il porte à la main le signe de sa dignité, qui est un long bambou entrelacé de larges feuilles , et surmonte d’un gros pommeau ou plutôt d’une boule à peu près comme les cannes dont se servent nos tambours majors ( fig. 99 ).

Les bosch-nègres sont fort défiants envers les Européens. Aussi , pour savoir tout ce qui se passe dans la colonie , ils ont établi un moyen de correspondance non moins prompt que le télégraphe. Qu’un événement qui est de nature à les intéresser, arrive dans la ville, ou y soit connu , tel qu’un armement, la mort d’un grand personnage ou l’arrivée d’un navire , un de ces boschnègres , qui fait le métier d’espion et entretient des intelligences avec plusieurs nègres de la ville , qui ne manquent pas de lui dire ce qui se passe, se rend aussitôt dans la campagne et, se servant d’un petit instrument de plomb, fait comme une flûte, mais carré , et n’ayant qu’un trou au milieu , il souffle dedans avec force (Fig. 91 . b). Le son , entendu à plus d’une lieue de distance, est répété par d’autres nègres appostés à cet effet ; et , au bout de quelques minutes , les villages des bosch-nègres apprennent qu’il est arrivé quelque chose de nouveau. Alors toute la foret, toute la savane se met en mouvement. On s’agite de toutes parts , on s’empresse d’accourir en armes, on s’interroge, on prend mille précautions, on apposte des sentinelles. L alarme est generale, et chacun est préparé aux événements qu’on s’explique toujours au pis. Chaque village prend l’aspect d’un camp. Les flèches s’aiguisent, les fusils se mettent en état. On dresse des plans de guerre , on se ménage des retraites en cas de défaite , et on va souvent jusqu’à se partager par la pensée le butin sur lequel on compte en cas de victoire. Souvent cependant toutes ces mesures sont prises inutilement , et l’alarme n’est qu’une fausse alerte que l’événement vient expliquer d’une autre manière, c’est-à-dire, par le fait le plus simple du monde. Toutefois on conçoit combien , avec de pareilles précautions , il est difficile de surprendre les nègres-marrons dans les solitudes qu’ils habitent.

M’étant un jour rendu à un combé chez M. Mortier, il me donna un nègre qui devait me conduire par l’intérieur des bois. A peine avions-nous fait une lieue de chemin , qu’un son lugubre et prolongé se fit entendre dans la solitude de la foret. Aussitôt mon guide s’arrêta tout court, avec une sorte d’effroi qu’il ne se donnait pas la peine de cacher, prêtant attentivement l’oreille à ce bruit étrange et me disant :

Gô

— Masra , Masra , bosch-negers !

Un second et un troisième son se firent encore entendre , et furent répétés au bout de quelques minutes par tous les échos de la forêt.

Mon nègre , de plus en plus effrayé , me dit qu’il y avait quelque chose de nouveau , mais qu’il ignorait complètement ce que ce pouvait être.

Enfin , arrivé chez mon ami , nous avions à peine pris place à table, qu’un coup de canon se fit entendre. Nous ne sûmes d’abord quel en pouvait être le motif. Mais , en l’entendant répéter , nous jugeâmes qu’un navire venait d’entrer dans la rivière de Surinam ; ce qui se trouva vrai , c’était un bateau à vapeur venant d’Europe. La vue de ce navire marchant avec une incroyable rapidité sans le secours d’aucune voile , avait été un spectacle si nouveau et si inexplicable pour les espions des bosch-nègres , qu’ils n’avaient pas cru pouvoir se dispenser d’en donner connaissance à leurs compagnons. . ■■■-

Les pratiques et les croyances religieuses des bosch-nègres sont les mêmes que celles des nègres des plantations. Issus de la race de ceux-ci , ils en ont conservé les rites et les superstitions qu’ils ont transportés au fond de leurs solitudes. C’est pourquoi nous renvoyons pour ce sujet le lecteur à ce que nous avons dit des usages religieux des autres nègres , c’est-à-dire de ceux des plantations.

Nous avons parlé , dans l’article consacré aux nègres , des sacrifices que les bosch-nègres ont l’habitude de faire, en cas de maladie , à leurs divinités pour implorer d’elles quelque faveur , surtout le rétablissement des malades.

C’est ordinairement à la nouvelle lune que se font ces offrandes. Le bosch-nègre place dans une petite curiale une foule d’objets du genre de ceux dont j’ai parlé; et à la marée montante , il l’abandonne au courant de la rivière , pour qu’elle puisse arriver jusque dans le haut du pays. La Mama-Snekie, croit-on, reçoit l’ofïrande et fait dans la curiale le choix de tout ce qui lui convient. Et cependant ce sont les flots seuls qui en font leur proie, presque toujours; car les nègres eux-mêmes y mettent rarement la main par respect pour ces pieux présents.

Comme il se trouve aussi parmi ces bosch-nègres des Quasi ou Devins, un de ces derniers, instruit de l’offrande, et qui veut aussi profiter de l’occasion pour avoir quelque chose, ne manque guère de venir trouver le malade, et de lui dire que Jenie ou Tata-Tata a fait aussi choix de quelques cotonnades et de quelques liqueurs. Il règle sa demande d’après les moyens du malade; mais il a bien soin de ne commencer ni prières , ni cérémonies , ni cantiques , avant d’avoir reçu ce qu’il a demandé. On conçoit que le malade n’en est pas quitte à bon marché , surtout s’il est riche. Les Quasi tirent ainsi de grands bénéfices de la superstition de ceux qui invoquent leur secours.

Au surplus, je ferai remarquer ici que la plus grande partie de ces bateaux est submergée avant d’arriver à sa destination et perdue , ainsi que les offrandes qu’on a eu soin d’y placer. Ce qui n’empêche pas les hosch-nègres de croire que leur dieu a accepté

leurs présents et qu’il sera favorable à la demande ou à la prière qu’ils lui ont faite.

La vie et l’histoire des bosch-nègres réclameraient l’espace d’un volume tout entier, s’il nous fallait entrer dans tous les mille détails qu’elles présentent. Mais , notre intention étant de nous astreindre à en esquisser les parties principales , au lieu d’en faire un tableau complet et achevé , nous nous sommes bornés à en indiquer simplement les points les plus saillants et ceux qui nous ont paru devoir offrir le plus d’intérêt à nos lecteurs. De ce que nous n’avons donné ici que dans les étroites limites d’un chapitre , un autre fera un livre, et ce livre, à coup sûr, sera un des plus curieux qui puisse être offert à l’attention de ceux qui s’intéressent à l’étude de ces sociétés presque sauvages , dont les romanciers de nos jours nous ont appris en partie l’existence dans les solitudes de l’Orient et de l’Occident. Car on y trouvera les scènes les plus étranges , les drames les plus palpitants, les péripéties les plus inattendues, les guerres les plus sanglantes, les passions les plus vives et les plus fougueuses , le drame , le poëme et l’histoire tout à la fois. Aucun élément ne manquera à ce travail , ni les acteurs, ni le théâtre, ni les physionomies, ni les caractères, ni les costumes extraordinaires. Les vastes et interminables forêts , les savanes où hurlent les chats-parts et où se traînent les serpents, les marais où grouillent les caïmans, seront le lieu de la scène. Les acteurs seront les descendants de ces hommes d’Afrique , transportés au-delà des flots de l’Océan et perpétués dans les solitudes de l’Amérique sans rien avoir perdu du sang africain, ni des passions africaines, ni de la farouche civilisation du sol auquel appartient leur race.

Qui nous écrira ce livre? Et quand donc se fera-t-il?

Je termine ici ce que j’avais à dire sur la colonie de Surinam. On concevra sans peine qu’il m’aurait été facile de donner à ma relation plus d’étendue; mais l’intérêt quelle peut avoir n’en aurait point été augmenté, et j’en ai dit assez pour faire connaître une colonie dont l’importance n’est pas assez généralement sentie même dans la mère-patrie, et pour montrer que la main bienfaisante d’un gouvernement sage et paternel s’étend également sur ses possessions des deux hémisphères.

Une chose est incontestable, c’est que peu de peuples ont connu , aussi bien que les Hollandais , l’art de coloniser. C’est là un fait qui frappe tous ceux qui ont visité les terres transatlantiques. Aussi, que d’efforts il a fallu, que d’activité il a fallu, que de travaux et d’intelligence ont dû être mis en œuvre pour parvenir à faire ce que la Hollande a fait sous ce rapport, tant dans ses possessions d’Orient que dans ses possessions américaines! Quand on parcourt l’histoire de ses colonies , on est vraiment saisi d’étonnement à la vue des résultats prodigieux qui y ont été obtenus. Ce sont des terres cultivées avec un soin et avec une économie incroyables; ce sont des plantations, où tout travaille, où tout produit; c’est une administration qui se fait respecter par sa justice, et craindre moins par sa sévérité que par la conscience qu’elle a su inspirer à tous les esprits que la loi est pour tous la même, forte, puissante et impartiale.

Mais ce qui étonne plus encore, c’est que, à travers des destinées si orageuses et à travers tant de périls , ces colonies aient pu se maintenir. Ennemis du dedans, ennemis du dehors, il a fallu tout combattre. Les voisins jaloux, il a fallu les paralyser. Les révoltes des esclaves, il a fallu les comprimer. Tout cela n’a pu se faire qu’au prix des plus grands sacrifices et que pai des siècles de courage et de persévérance. On conçoit que ces luttes ont dû entraver plus d’une fois dans sa marche le développement de ces établissements, et que, chacune d’elles terminée , il y avait des désastres à réparer et des plaies à guérir. Mais, en dépit de tous ces obstacles et de ces difficultés, ils ont survécu et ont justifié cette vieille devise de la Hollande : Luctor et emergo.

On sait à quel degré de splendeur la colonie de Java est parvenue. Celle de Surinam est loin encore, il faut le dire, d’avoir atteint la même prospérité. Aussi celle-ci a été soumise à plus d’épreuves que celle-là.

Surinam cependant est appelé à des destinées meilleures. Sous l’administration sage et habile sous laquelle cet etablissement est placé, il n’y a pas de doute qu’il ne soit bientôt en position de fournir , comme celui des Indes orientales , une source abondante de richesse à la mère-patrie, et de compenser par son produit les sacrifices énormes et continuels qu’elle n’a cessé de faire pour la maintenir et l’améliorer pendant une période si longue et sous le poids de circonstances si mauvaises.

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