VOYAGE
fleuve. De chaque coté de cette montagne s’étend une vallée ou, sur un lit de sable et de cailloux , serpentent les eaux de deux sources, rivales de fraîcheur et de limpidité. Des bois épais forment un rideau de verdure qui se déroule de la manière la plus pittoresque au fond de ce gracieux paysage. Tel est le lieu que les juifs ont choisi pour fonder une petite ville ou plutôt un village, qui pût leur fournir une habitation à l’écart, dans un temps où le fanatisme et l’intolérance les séparaient encore du reste des hommes. C’est là qu’ils vinrent se réfugier pour se soustraire aux persécutions et aux outrages qui menaçaient chaque jour leur existence. La savanne des Juifs (Jooden-Savannah), n’est pas sans importance commerciale; c’est le point intermédiaire entre le haut et le bas pays. Le travail et l’industrieuse activité de ses habitants ont rapidement accru sa prospérité. Ils y ont établi une synagogue et une école supérieure.
Paramaribo , la savanne des Juifs et jNikery, ce charmant village nouvellement bâti sur les bords du Corentin, servent de séjour à la cinquième partie environ des individus qui composent la colonie. Le reste habite les plantations, ou quelques hameaux, jetés pour ainsi dire à lecart et à des distances éloignées. Les nègres révoltés ont établi dans l’intérieur de la colonie trois petites républiques, ce sont celles des Anka, des Cottica , des Sarameca, dont l’indépendance, protégée par des forêts et des fleuves , a été reconnue par les Hollandais . Considérées en général , les différentes rivières de la colonie de Surinam offrent une grande largeur , mais peu de profondeur. Leurs eaux, qui s’étendent dans une largeur d’environ de deux à quatre milles, sont extrêmement basses et parsemées de sables, de petites îles et de rochers qui forment souvent des cascades assez élevées et assez nombreuses. Dans toutes ces rivières sans exception, l’eau baisse et monte avec la marée à plus de soixante milles de l’embouchure. Cependant on rencontre généralement des courants d’eau douce, à la distance de vingt-quatre ou trente milles de la mer. L’eau de la rivière de Surinam est regardée comme la meilleure, et des matelots en vont chercher jusqu’à la savanne des Juifs, qui est à plus de quarante milles de Paramaribo.
L’aspect général de la colonie de Surinam offre quelque chose d’extraordinaire, d’unique même pour ceux qui ont vu la Hollande. Une vaste plaine, absolument horizontale, couverte de plantations florissantes, revêtue d’un vert tendre, aboutit d’un côté à un rideau noirâtre de forêts impénétrables, et est baignée de l’autre côté par les flots azurés de l’Océan. Ce jardin, conquis sur la mer et sur le désert , est divisé en un grand nombre de carrés environnés de digues , séparés par de larges routes et par des canaux navigables. Chaque habitation semble un petit village à part, elle tout ensemble réunit, dans un étroit espace, les charmes de la culture la plus soignée aux attraits de la nature la plus sauvage.
La colonie de Surinam ne possède, à vrai dire, qu’une seule ville, et cette ville est Paramaribo.
La ville primitive que représente aujourd’hui Paramaribo, était située huit à dix lieues plus haut quelle ne se trouve maintenant
et s’appelait Parembourg , ou , suivant d’anciens registres , Surinamsburg , nom qui, lorsqu’elle fut prise par les Zélandais en l’année 1667, fut changé en celui de Nieuw-Middelburg. Les difficultés et les obstacles qu’éprouvaient les vaisseaux venant d’Europe pour y aborder , les attaques et les guerres continuelles auxquelles elle se trouvait exposée , les dévastations qui en étaient les résultats , déterminèrent les habitants à l’abandonner et à venir se placer sous la protection du fort Zelandia , dans ce meme bourg où se trouve à présent la ville ou capitale, et qui pouvait compter tout au plus une centaine de maisons. Le fond sur lequel est construite la ville de Paramaribo, est un sable mêlé de coquillages de plusieurs epèces. A la profondeur de 6 ou 8 pieds , on trouve des fossiles marins , ce qui ferait croire que le terrain sur lequel est placée la ville, ainsi que les terres basses, étaient anciennement couverts par les eaux de la mer. On voit en effet chaque année de nouveaux terrains se former apres chaque inondation. La mer abandonne continuellement un dépôt de vase ou de sable qui, en formant des dunes en plusieurs endroits, crée lentement la barrière qui un jour doit arrêter ses envahissements. L’on rencontre aussi sur ce terrain quelques teitres isoles qui paraissent avoir été anciennement des îles; les alluvions successives les ont enveloppées et reunies au continent. Plusieurs opinions s’élèvent sur l’origine du nom de la ville de Paramanbo. Les uns soutiennent qu’il fait allusion à celui de Lord Willoughby, qui ajoutait à son nom le titre de of Parhamj d’autres qu’il vient de la rivière de Paræ , une des premières dont les bords ont été habités. D’autres prétendent qu’il y avait en cet endroit une bourgade Judram, nommée Panaribo, dont les Européens auraient pris possession, parce qu’elle se trouvait dans une position plus élevée et plus commode, et sur laquelle on aurait construit une redoute qui fait partie maintenant de la forteresse Zelandia.
Le nom de Panaribo , qui veut dire en indien ou galibis, Boury des Amis , serait devenu par corruption celui de Paramaribo. Quoiqu’il soit presque certain que les Portugais ont été les premiers habitants de cette ville, on a vu déjà que les Anglais, qui en furent possesseurs après les Portugais, y firent de notables agrandissements. Après eux vinrent les Zélandais sous le gouvernement de Yan Sommelsdyk qui , à son arrivée, n’y trouva que cent cinquante maisons. Mais elle doit surtout son importance et ses embellissements au gouverneur, M. Nepreu, par diverses concessions qu i! fit aux blancs , aux créoles et aux nègres affranchis. Elle pourrait être alors regardée, à raison de l’étendue et de la commodité de son port, comme la ville la plus belle et la plus avantageusement située de toutes les possessions de l’Amérique méridionale. Elle pouvait avoir de 8 à 900 maisons avant l’incendie du 21 janvier 1821. Elle se relevait à peine de ses ruines, lorsqu’on 1824 un incendie plus violent encore vint la ravager; plus de 1500 maisons ont été la proie des flammes. On en voit encore les ruines , mais chaque jour efface les vestiges de ce malheureux événement , et on peut dire que la ville n’aura bientôt plus à le regretter. Les nouvelles constructions font disparaître peu à peu les derniers restes de ce sinistre , et
îa ville reprend son aspect aussi élégant, que riche. Les rues sont larges, parfaitement droites et sablées de gravier ou de coquillages à la manière hollandaise ; à l’exception de cinq ou six , elles sont tirées au cordeau. Elles sont bordées de chaque côté d’allées de citronniers , d’orangers et de tamariniers , toujours chargés de fleurs ou de fruits, et s’élevant à une hauteur de 25 à 50 pieds. Lorsque tous ces arbres fleurissent , ce qui arrive deux fois par an, on est embaumé le matin et le soir de leur parfum et de celui des fleurs dont les jardins sont garnis. Si ce moment, où l’air est imprégné de cette odeur délicieuse , a quelque chose de ravissant qui ne saurait s’analyser, ce moment est aussi bien court. L’aurore ne dure que peu de temps. Le soleil s’élève perpendiculairement à la voûte des cieux , et bientôt sa chaleur brûlante fait disparaître , avec l’humidité de la nuit , cet air si pur et si agréable qu’on venait de respirer.
Les places publiques, également ombragées par de beaux arbres, sont vastes et régulières. Chaque jour des esclaves commandés par un bastien du gouvernement, enlèvent les boues et les immondices; enfin on retrouve dans cette ville toute la propreté hollandaise.
Les maisons sont généralement construites en bois plus ou moins précieux, quelques-unes le sont en briques, et deux seulement en pierres. Les fenêtres, au lieu de vitres, sont garnies de rideaux de gaze, et de volets parfaitement disposés pour préserver de la chaleur. Les habitations sont en général élégamment ornées de peintures , de glaces , de dorure , de lustres de cristal et de vases de porcelaine. Les murs des chambres ne sont jamais enduits de plâtre ni tapissés de papiers , mais ils sont lambrissés de bois précieux.
On trouve ordinairement à chaque maison un jardin assez spacieux qui renferme des parterres de fleurs , des touffes d’arbustes et un potager.
Le port est garni d’embarcadères d’un abord facile ( Fig. 6,7).
La ville de Paramaribo renferme un assez grand nombre d’édifices publics. Les principaux sont le palais du gouverneur, qui a été primitivement bâti en briques , et ne fut achevé qu’en 1710 sous le gouvernement de M. Jean de Goyer. Chaque gouverneur a eu soin d’y ajouter quelque embellissement; mais , comme la première construction a été défectueuse , on aura bien de la peine à lui donner l’air d’un palais. C’est sous Son Excellence le gouverneur Fréderici, qu’a été exécutée la façade qui se voit maintenant. Cependant, comme ce palais se trouve au milieu du Plein ou place d’armes, et qu’il est bordé de chaque côté par une belle allée de tamarins, il offre un coup d’œil assez majestueux, surtout quand on le regarde du côté de la rivière (Fig. 8 et 9).
Ce fut sous une des allées qui l’entourent, que le 17 juillet 1688 eut lieu l’assassinat du gouverneur Yan Sommelsdyck et de M. Yerboom , dont nous avons déjà raconté les détails.
Ces allées servent de promenade publique. Yous y rencontrez, à certaines heures du jour, l’homme d’Europe, l’Indien et le nègre qui se croisent, la missie, qui étale à la brise ses épaules brunes ou noires , l’Européenne , qui aspire avec délices la fraîcheur de 1 air, monde bariolé qui présente le coup d’œil le plus divers (Fig. 10).
Sur la même place et à une centaine de pas de la maison du gouverneur, se trouve, sur le bord de la rivière, la forteresse Zélandia, dont nous avons déjà donné la description. On y arrive du côté de la place par un pont-levis. Elle renferme les prisons civile et militaire. Un bataillon de chasseurs et de canonniers en forme ordinairement la garnison (Fig. 28). Il y a encore un bataillon ou corps de deux cents nègres affranchis, qui a été formé en 1772 . et qui est d’une grande utilité pour la colonie, lorsque celui qui le commande est habile et brave. Ce corps de nègres est exercé au maniement des armes, supporte plus facilement que 1 Européen, le climat et la chaleur, et se contente d’une faible paie. Ce corps a été quelquefois employé contre les nouveaux nègres marrons qui se sont établis dans les forêts voisines des plantations, et surtout derrière les rivières de Para, Cottica et Sarameca. Ces expéditions ont presque toujours été couronnées de succès. Us sont ordinairement accompagnés d’un agent de police et de bastiens. Ces derniers sont des nègres esclaves chargés de surveiller les autres et de les châtier lorsqu’ils en ont reçu l’ordre (Fig. 29).
Sur la même place , du côté opposé, se voit le palais de justice qui fut bâti en 1774 (Fig. 27). II est construit en briques, et devant la façade on remarque la pierre qu’y posa le célèbre navigateur La Condamine, lors de son voyage autour du monde. Cette pierre indique les quatre points cardinaux. C’est dans ce palais que s’assemble quatre fois par année la cour de justice; mais le premier tribunal de police ou criminel est obligé de siéger toutes les fois qu il y a des cas urgents. Le second tribunal est celui qui s’occupe des affaires civiles. La troisième cour est chargée des affaires de peu d’importance ; c’est là que se terminent toutes les discussions d’intérêt. Maintenant il n’y a plus que deux cours. Dans la belle rue dite Grave-Straat se trouve, en venant de la Place d’Armes à droite, l’église catholique bâtie en bois (Fig. 11). C’était primitivement la salle de spectacle, qu’on a supprimée. C’est en 1785 que les catholiques obtinrent l’agrément des États-Généraux pour avoir une église publique, et c’est le 1er août 1787, qu’une grand’messe en musique à laquelle assistèrent toutes les autorités civiles et militaires, fut célébrée dans cette salle, ainsi transformée en église.
En suivant la rue de Grave-Straat, et du même côté est placé l’hôpital civil et militaire, bâti par le gouverneur Crommelin en 1758 ou 1760 (Fig. 15). Cet édifice , qui est en bois, est large et spacieux. Il contient des salles fort belles et fort commodes pour les malades. Il est garni d’une bonne pharmacie et dirigé par d’habiles médecins et chirurgiens. Les malades qui sont conduits à l’hôpital , soit civils , soit militaires , sont portés par des nègres dans des espèces de boîtes fermées par des toiles.
La chambre des orphelins ou vvees-kamer se trouve à quelques rues de la ; cest un beau batiment constiuit en bois.
L église des protestants réformés, qui dominaient autrefois dans le pays, a été consumée par l’incendie, ainsi que la maisonde-ville. Ces deux bâtiments étaient situés sur la place ou marché aux légumes, fruits et volailles. Cette place, qui forme un carré long, servait autrefois de cimetière (Fig. 15); mais, depuis un grand nombre d’années . le gouvernement , craignant la conta-
gion , a désigné pour cet objet un autre endroit à l’un des bouts de la ville (Fig. 17).
Le poids de la ville est un bâtiment cari é bâti en briques ; il se trouve sur Feau; c’est là que se rassemblent les commissionnaires et les voituriers, parce que le débarquement y a lieu. La banque est aussi placée dans le même local (Fig. 14).
Les luthériens ont au bord de l’eau leur église, bâtie en briques et voûtée. Son extérieur n’a rien de remarquable. On voit dans l’intérieur une tres-belle chaire sculptée.
Les juifs portugais et allemands ont aussi deux synagogues bâties en bois. La première est belle, la seconde l’est beaucoup moins.
Les anglicans et les frères moraves y ont aussi des chapelles. Ces derniers n’y sont établis que depuis 1779.
Malgré toutes ces différentes croyances, et peut-être à cause de cela, la tolérance religieuse est bien observée à Surinam; ehacun y prie Dieu à sa manière , sans être dérangé , ni même à peine remarqué. Il n’est pas rare de rencontrer dans une même maison ou plantation un composé de catholiques romains, de calvinistes, de juifs portugais ou allemands, d’idolâtres, etc., vivant tous ensemble en bonne intelligence, sous la protection des lois et sous celle du gouvernement de la colonie (Fig. 20).