CHAPITRE III
Population. — Commerce. — Mœurs. — Coutumes. — Variété des espèces d’hommes. — Maladies particulières à chaque espèce. — Civilisation. — Arts. — Religion. — Superstition. — La Sorcière.
La population de la ville de Paramaribo peut être de neuf à dix mille individus, qui se composent de blancs, d’indiens ou caraïbes, de mulâtres, de nègres, de métis, castiches et cabougles, dont le mélange forme encore des subdivisions à l’infini, ce qui fait que, sur cinquante personnes qu’on examine, il s’en trouve à peine deux dont le visage soit de la même couleur.
Ces neuf à dix mille individus peuvent être divisés approximativement comme suit : 1000 à 1100 blancs, sans compter la garnison; 900 à 1000 juifs allemands et portugais, 600 à 700 créoles, nègres, mulâtres, etc., et 7000 à 8000 esclaves de toutes couleurs, qui sont employés journellement, tant pour le service domestique que dans les arts et les métiers industriels; ils sont charpentiers, serruriers, cordonniers, perruquiers , tailleurs , garçons du port ou foetoe-booy, revendeuses (Fig. 18), laitières, verdurières, marchandes de poisson dit kabbeljaauw ou morue sèche (Fig. 22). La plupart de ces ouvriers ou artisans sont obligés de rapporter tout ce qu’ils gagnent à leurs maîtres , qui les louent même souvent à des chefs d’ateliers capables de les mieux exploiter. Ne serait-il pas juste et même utile qu’on laissât à ces malheureux une partie de ce qu’ils gagnent à la sueur de leur front? Car presque tous sont naturellement très-enclins au vol ; et l’on verrait sans doute , en se montrant plus juste à leur égard, diminuer et peut-être cesser tout à fait ces petits vols domestiques qui ont lieu si fréquemment dans la ville. Ce qui contribue beaucoup à entretenir et à développer en eux ce mauvais penchant , c’est le besoin qu’ils éprouvent de satisfaire au goût impérieux qui les domine pour la toilette et pour les plaisirs. Les créoles et les esclaves sacrifient tout à cela et principalement à la danse et à ces réunions appelées Dou, mot qui signifie beau ,
brillant, et où ils viennent étaler à l’envi leurs parures si bizarres.
On a cherché inutilement à abolir chez les esclaves ce goût du luxe, avantageux d’ailleurs au commerce de la métropole, et qui est un des mobiles les plus puissants pour stimuler cette population et la rendre active et industrieuse, par le besoin de satisfaire à son goût pour les parures et le plaisir, pour tout dire en un mot , à son Dou .
Au milieu d’une population d’esclaves aussi nombreuse que celle qui se trouve dans la ville, la vue n’est pas affligée par cette foule de mendiants déguenillés qu’on rencontre partout en Europe. Je puis même dire, â la louange des habitants, que leurs réglements sur la mendicité devraient servir de modèles à la plupart des états européens.
On compte, dans toute la colonie, huit cent six plantations de café, de sucre, de coton, de bois de teinture, en y comprenant les plantations abandonnées et auxquelles on revient quelquefois. Elles sont toutes très-avantageusement situées le long de la mer, des rivières et des criques. Le plus grand nombre des propriétaires de ces habitations résident aux Pays-Bas, et font administrer leurs biens par des agents ou directeurs, qu'on nomme groot-meesters , et dont beaucoup finissent, au bout de plusieurs années, par devenir propriétaires des plantations qu’ils dirigent. On voit cependant quelques propriétaires soigner eux-mêmes la direction de leurs biens.
Sur huit cent six plantations, il peut yen avoir cinq cent cinquante qui sont habitées et sur lesquelles il se trouve de un à quatre blancs, ce qui donne deux ou trois par plantation. Leur nombre total serait de onze cents, ce qui, joint à ceux de la Aille, ferait à peu près deux mille cent cinquante blancs. En y ajoutant
enfin toutes les personnes libres, juifs, créoles, mulâtres et nègies, la population de la colonie peut s’élever à quatre mille individus libres, contre quarante-cinq à cinquante mille esclaves, ou plutôt contre soixante-quinze à quatre-vingt mille, en y comprenant les noirs ou bosch-nègres, qui habitent le haut du pays. Je ne compte pas encore dans ce nombre les marrons esclaves et les Indiens qui entourent la colonie. Ce calcul fait faire des réflexions effrayantes.
En jetant maintenant les yeux sur le caractère et les mœurs des habitants de Surinam, qui se composent généralement de créoles et de nègres créoles, les premiers, nés de parents euiopéens, les seconds de parents africains, je remarquerai d abord que presque tous montrent de la vivacité , de l’intelligence et des dispositions pour les sciences. Mais ils sont adonnés à la mollesse et à l’oisiveté, et ils ont peur de se livrer au moindre travail manuel qui les fatigue. Je pourrais citer pour exemple ce garçon perruquier, esclave lui-même et qui, au lieu de profiter de l’excédant du salaire qu’il doit rapporter à son maître , aime mieux louer un petit esclave dont il se fait suivre, et qui porte les peignes, la boîte à poudre et le fer à papillotes (Fig. 19). Il n’y a pas le plus petit artisan ou esclave libre qui n’ait cette même vanité et ce même goût de domination ; et c’est là ce qui rend la maind’œuvre si excessivement chère. J’ai même remarque que ceux qui ont été le plus habitués au travail en Europe, deviennent bientôt aussi mous et aussi indolents que les créoles eux-mêmes. La cause de cette disposition est dans la température élevée du climat, dans l’excessive chaleur, et surtout dans la facilité qu’ont les habitants de se procurer avec abondance tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie.
En fait de commerce, ils sont aussi rusés et aussi habiles que les Européens ; mais ceux-ci , étant plus laborieux , s’enrichissent plus rapidement. Quoique les blancs et les créoles soient régis par les mêmes lois et soient sujets d’un même monarque, on remarque cependant une grande antipathie entre eux. Je crois que la principale cause de cette désunion tient à ce que les derniers voient avec déplaisir les premiers occuper les emplois les les plus importants de la colonie (Fig. 28), aussitôt qu’ils arrivent d’Europe, et parvenir par leur activité à se trouver bientôt en possession de la plus grande partie du commerce.
Les créoles et les nègres libres sont peu friands ; mais ils mangent souvent et avec avidité , et assez ordinairement en commun , dans le même plat. D’autres fois, ils mangent séparément, couchés ou assis par terre, ayant devant eux une calebasse qui leur sert de plat. Le tonton et l’ouilpot sont leurs mets favoris, ainsi que le poisson salé ou morue.
Les viandes qu’on mange à Surinam sont tellement assaisonnées de piment, qu’il est presque impossible à un Européen de s’en nourrir aux premiers temps de son arrivée dans la colonie. On finit cependant par s’y habituer et par s’apercevoir que les épices elles-mêmes deviennent, dans un climat si chaud, un moyen de conserver la santé. A mon retour en Europe j’en ai fait moimême l’expérience, et j’ai senti que toute habitude finit par devenir un besoin. Je ferai observer en outre, que, chez un peuple,
l’usage d’un aliment, qui paraît quelquefois ridicule à un étranger , est un résultat de son climat, de ses besoins, et des productions que la nature lui fournit.
Il ne faxit pas croire que les Surinamois ignorent les délicatesses de la table et les jouissances les plus choisies des gourmets. Les Européens et les créoles de la bonne société étalent un grand luxe et beaucoup d’appareil dans leurs repas , qui commencent ordinairement vers cinq à six heures du soir, et durent jusqu’à minuit et quelquefois même se prolongent jusqu’au matin, au moyen du jeu, de la danse et de la musique. On y trouve tout ce que l’Europe et l’Amérique peuvent produire de plus délicat et de plus recherche, en viandes, en légumes, en gibier, en volaille, en poissons, en vins et liqueurs, en pâtisseries, et enfin en mille petites friandises de dessert, dans la confection desquelles ils excellent surtout.
C’est ordinairement dans ces sortes de reunions qu on se plaît à étaler les modes nouvellement reçues d’Europe. Lorsqu’on est recommandé à un planteur, on est parfaitement bien reçu dans sa maison et surtout avec une franche cordialité tout à fait ennemie de l’étiquette des grandes villes. Pour vous servir à table, vous avez derrière vous une troupe de négresses qui , au moindre signal de leur maître, vous présentent tout ce que vous desirez.
Les magasins, dont je parlerai plus bas, fournissent avec abondance à tout ce que demandent le luxe de la toilette , 1 ameublement des habitations, et même les besoins de la table. Les marchés fournissent le reste. On en trouve deux qui sont abondamment pourvus de tous les fruits qu offre la saison , tels qu ananas , pompelmoes, oranges, acajou, goyava, sapadilla, marcousa, papayes, marmeladedoos , melons d’eau, cantaloups et beaucoup d’autres espèces de fruits. On y voit aussi beaucoup de volaille dont ce pays fourmille, dindons, canards, poulets, etc.; et ensuite des légumes, tels que bananes, choux verts, carottes, persil, pimprenelle, endives, oignons, pommes de terre, salades de différentes espèces , piment, champignons, cassave soit en pains soit en racines , et un grand nombre d’autres légumes qui seraient trop longs à décrire. La vente, qui se fait ordinairement par des esclaves nègres et créoles des plantations et des combees, commence vers six heures du matin, et finit vers trois ou quatre heures de faprès-midi.
Au bord de l’eau est un autre marché, où se vendent principalement le bois à brûler, et le poisson dont les rivières abondent, mais qui est ordinairement cher et ne se garde pas : car, à peine sorti de l’eau, la chaleur lui donne de l’odeur et le gâte (Fig. 12).
On voit que celui qui voudrait se contenter des produits du pays, dont les prix sont d’une grande modicité, sans rechercher les objets de luxe que fournit le commerce d Europe , pourrait très-bien vivre à Surinam avec un modique revenu. Là, toutes les choses nécessaires à la vie se trouvent en abondance , excepte le vin, les spiritueux et la bierre. Bien souvent il mest arrive, en parcourant le matin ces marchés ou l’on voit à peine un blanc, d’être saisi d’étonnement et d’admiration a la vue de ces trésors si nombreux et si variés , de ces fruits si divers de goût et de forme , de ces fleurs si diverses de couleurs et de parfums.
Quoique les habitants de Surinam paraissent d’un tempérament indolent, ils n en sont pas moins dissolus, ils consacrent à leurs plaisirs la plus grande partie de leur fortune. Grand nombre d entre eux , surtout les blancs , foulant aux pieds le lien qui les attache à une seule femme, ou ne voulant pas épouser une créole, prennent une ménagère qu’ils entretiennent. Ces arrangements sont très-fréquents. Ces ménagères portent le nom de missies.
Quoique ces missies, et, en général les femmes, ne soient pas aussi gênées à Surinam que le sont les femmes d’Europe, elles sortent rarement le jour, et vont ordinairement faire leurs visites le matin et le soir. Elles appartiennent principalement à la classe des esclaves affranchies, et même à celle des esclaves, ce qui ne les empêche pas de se faire suivre par d’autres esclaves. Il y a dans leur marche beaucoup de nonchalance et d’affectation. Tantôt elles jettent leur schall ou mouchoir sur l’une et l’autre épaule, tantôt elles relèvent leur robe ou pagne avec prétention. Elles ont presque toutes sur la tête un mouchoir quelles savent disposer de mille manières et sous mille formes. Elles ont le teint basané , les yeux vifs et noirs , ainsi que les cheveux, qu’elles ornent de fleurs et qu’elles portent tantôt crêpés, tantôt déroulés de toute leur longueur. Elles ont des dents très-blanches ; et , en général , les formes du corps bien prises. Leurs épaules et leur poitrine sont à moitié nues; l’usage ne le défend pas, et aux yeux des indigènes elles ne blessent point la bienséance en se montrant ainsi dans les rues et à la promenade. Plusieurs même portent des jupes ou des jaquettes ouvertes par devant; mais alors elles ont dessous une pièce d’étoffe ou de toile mélangée de couleurs vives, qu’elles nomment paigsen ou pagne. Ces paigsen font le tour des reins et descendent jusqu’à la moitié des jambes qui sont ornées de bracelets de corail , ainsi que les bras, le cou et les pieds.
Les pieds sont nus, car il n’y a que les affranchis qui aient le droit de porter des chaussures (Fig. lu). Dans les jours de réunion, elles se couvrent de bijoux et d’ornements. Chez elles, les missies sont ordinairement assises sur un canapé et très-légèrement vêtues, mâchant une branche d’orange amère. Souvent aussi, elles sont devant une croisée ou par terre, assises sur une natte. En d’autres moments, elles se réunissent deux ou trois dans un jardin donnant sur la rue, et là, dans un langage composé d’anglais, de hollandais et d’africain , elles font une conversation quelles appellent Takie-Takie (Fig. 55), ce qui est l’équivalent du commérage et des caquets de la société européenne. Ce caquetage est un besoin pour la classe du bas peuple, et même pour les nègres. Si une négresse ne peut pas rencontrer sa Wanmatie, ou amie, ou sa IV an soema, personne à laquelle elle puisse conter ses peines, elle se met à parler à sa cruche, quelle pose à terre , ou à un arbre, ou enfin à tout autre objet quelle trouve dans la rue. Un jour j'en ai vu une qui se lamentait, assise devant un dindon, au milieu d’une savane; l’entretien dura une longue heure. Les missies passent ainsi des heures entières sans changer de position . pas même pour manger leur tonton, quelles se font servir à part . par leurs esclaves.
Elles ont presque toutes devant elles des paniers à ouvrage, dont elles font peu d’usage à la vérité, car elles ne sont pas dans 1 habitude de raccommoder leurs habillements , ni même d'en porter qui aient été raccommodés. Un blanc, un créole ou un nègre qui porterait sur lui une pièce d habillement qui aurait été rapportée, serait montré au doigt et on l’appellerait Poor mon aben aine no pikien monte to haaxj njoeti kloosio , ce qui veut dire, pauvre homme qui n’a pas d’argent pour acheter un vêtement neuf. Aussi , I on n’est pas étonné de rencontrer un naturel du pays avec la moitié d’un habit, une partie de culotte, ou même dépouillé de tout vêtement, ayant sur la tête un chapeau de femme ou un chapeau de livrée galonné (Fig.,19).
Les Surinamois sont généralement d’une grande propreté sur leur personne. Ils prennent fréquemment des bains, et leurs habillements, quoique parfois déguenillés , sont lavés presque tous les jours. Leurs enfants mêmes, dès le moment de leur naissance, le sont deux ou trois fois par jour, dans une cuve ou à la rivière.
Les femmes du peuple ont des mœurs déréglées et poussent la liberté de leurs propos jusqu’au libertinage. Des entretiens et un langage qui révolteraient toute honnête femme en Europe n’excitent en aucune manière leur indignation. Leur impudeur est poussée si loin qu’elles paraissent flattées de ce qu’on regarde justement chez nous comme un odieux outrage; elles voient dans une proposition infâme une sorte de préférence dont elles se trouvent honorées. Aussi quand même elles sont éloignées de toute pensée d’accueillir celui qui les insulte, on remarque dans leur physionomie une satisfaction qu’on ne peut attribuer qu’à une vanité inconcevable.
Malheureusement, lorsque les dernières barrières de la bienséance sont franchies, et qu’un homme a donné imprudemment dans le piège que lui ont tendu ces créatures , c’en est fait de sa fortune et même de sa santé; car elles sont insatiables de toilette et d’ornements; et, quoique la façon de leurs habillements soit assez simple et assez peu soumise à l’influence de la mode, elles aiment à être mises magnifiquement, et surtout à se procurer, à quelque prix que ce soit, les nouveautés ou mooi sanies.
C’est principalement le long du port (Fig. 50) et dans la rue dite Sarameca-Straat , endroit le plus fréquenté et le plus commerçant de la ville, que l’on trouve le plus grand nombre de magasins et les mieux fournis de tout ce qui peut servir aux aisances et aux besoins de la vie. Tout s’y voit en abondance, depuis les objets de luxe jusqu’aux choses les plus communes, depuis les bijoux les plus riches jusqu’aux marchandises du plus bas prix.
Cette rue de Sarameca (Fig. 51) est à peu près à Surinam ce
qu’est le Kalver-Straat à Amsterdam. C’est le rendez-vous général ,
non-seulement des étrangers, mais encore de toutes les classes
d’habitants. Le matin et le soir, elle offre un coup d’œil brillant
et animé, qui a l’aspect d'une rue de grande capitale.
Les magasins les plus remarquables de cette rue sont ceux qui portent le nom de Velte-Warier. Ils sont ordinairement tenus par des juifs qui possèdent, comme ceux d’Europe, l’art d’attirer les acheteurs et de faire des affaires avec toutes les classes de la population, soit en vendant, soit en troquant toutes sortes d’objets. Les marchandises qui ont entre elles le moins de rapport s’y trouvent, et l’on voit sur la meme planche un fromage de Hollande et une pièce de mousseline , un jambon de Bayonne et un pot de pommade, une perruque et des jouets d enfants. Parmi ces magasins il y en a qui sont fort riches et bien assoitis, et on y trouve tout à la fois de quoi manger, s’habiller et se meubler (Fig. 32).
Les ateliers de tailleurs sont quelquefois tenus par des esclaves ayant sous eux d’autres esclaves. Je vis un jour un nègre dépourvu de tout vêtement se faire prendre , dans un de ces atelieis, mesure d’un habit, en se tenant sur le seuil de la porte, afin que les passants pussent voir qu’il allait avoir un habit, objet d’orgueil et de luxe pour les nègres (Fig. 32). Ordinairement les habitants de la ville sont habillés de blanc; mais, dans les cérémonies et aux dîners d’étiquette, les hommes sont habillés de drap noir, vêtement que la chaleur rend fort incommode , mais dont heureusement il est permis de se débarrasser à la fin du repas.
Les tailleurs sont fort chers , parce qu’ils sont obligés de faire venir d’Europe une partie des draps et des étoffes dont ils se servent. Mais , en général , ils ne travaillent pas bien , et les habitants riches donnent la préférence aux habillements confectionnés en Europe, quoiqu’ils soient fort coûteux.
Les cordonniers sont également nombreux , et on remarque en eux les mœurs et les habitudes de leurs confrères d’Europe. Assis et travaillant devant leur porte, ils chantent ou fument, ayant d’un côté une cruche remplie d’eau , de l’autre une calebasse avec des bananes. On rencontre assez ordinairement chez eux un singe ou un perroquet, au lieu du merle ou du sansonnet, compagnon habituel des cordonniers européens (Fig. 33).
De même que les draps , les cuirs se tirent de la métropole , et ils sont assez généralement de médiocre qualité ; cela n’empêche pas que les chaussures ne soient fort chères.
Les bouchers vendent toute espèce de viande , deux fois par semaine; mais le veau est rare et cher; le porc y est excellent et le goût en est différent de celui des cochons d’Europe. Il existe pour la vente du pain des réglements pareils à ceux qui ont été faits dans nos villes européennes. Le prix en est réglé d’après la quantité de farine qui est apportée au marché. Le pain, d’ailleurs, n’est pas mauvais, et on en trouve de toutes les espèces chez les boulangers.
On conçoit sans peine que, dans une ville où il y a un grand .luxe de toilette, et où les femmes ont une coquetterie qui ne le cède en rien à celle de nos élégantes, les marchandes de modes, qui sont ordinairement des négresses, doivent être très-nombreuses. Aussi trouve-t-on un grand nombré de magasins de ce genre dans la rue de Sarameca. Plusieurs de ces marchandes font venir leurs modes de Paris et de Londres; mais je suis tenté de
croire que les petites-maîtresses de ces deux villes jetteraient peutêtre un coup d’œil de dédain sur des chapeaux ou des bonnets que le transport, la poussière et la chaleur ont un peu fanés, d’autant plus que , selon toute apparence , on ne reçoit point à Surinam ce que les deux grandes capitales du goût offrent de plus frais et de plus élégant. Mais on se contente de ce qui arrive , parce que les objets de comparaison manquent; et une missie ou quelquefois même une riche créole se pavane comme une reine avec ce qui serait dédaigné par les petites bourgeoises de Bruxelles et de La Haye.
Les blanchisseuses sont fort bonnes à Surinam ; mais elles sont chères. Tout le monde connaît, au reste, la supériorité des blanchisseuses américaines sur les nôtres. Voilà pourquoi plusieurs négociants des grands ports de France, et principalement de Bordeaux, envoyaient autrefois blanchir leur linge dans les colonies. J’ignore si cet usage existe encore aujourd’hui. On est fort difficile sur ce point à Surinam; aussi, les blanchisseuses, qui sont presque toujours des négresses, y ont-elles atteint un degre de perfection qui est rarement surpassé ailleurs (Fig. 34).
On voit aussi dans la ville des magasins tenus par des capitaines de navires, qui louent des parties de maison et mettent en vente leurs pacotilles. Ces magasins sont ordinairement assez fréquentés , parce qu’on y trouve abondamment des productions étrangères au pays , et que fournissent les deux continents.
Les cafés , les salles de billard , même les cabarets ne manquent pas dans cette rue. C’est là que se réunissent, comme en Europe, les oisifs, les joueurs et les buveurs; c’est là qu’on perd son temps, son argent et quelquefois sa santé. L’abus des liqueurs est, de même que dans tous les pays chauds, la principale cause des maladies qu’éprouvent les étrangers, et qui les enlèvent quelquefois avec la plus grande rapidité.
Il est cependant un danger dont ils doivent se garder encore avec plus de soin, c’est le libertinage; et, il faut le dire, une foule de pièges sont tendus à l’étranger dans toute la rue de Sarameca , les missies mêmes qui n’ont quelquefois aucune réserve dans leur conduite ni dans leurs propos, et dont l’occupation ordinaire est de s’asseoir ou de se coucher nonchalamment devant leur maison et d’écouter les propos effrontés des créoles et des blancs, tout cela présente aux nouveaux débarqués autant de dangers pour les mœurs et pour la santé.
Le moyen le plus sûr, au reste, pour conserver sa santé dans un climat alternativement si brûlant et si humide , c’est d’abord d éviter tout excès, et ensuite de ne pas s’occuper de sa santé. Les passions , les chagrins , la crainte même , ne manquent guère d’être fatales à l’Européen, tandis que la moralité, l’indifférence et la gaîté entretiennent chez lui une bonne santé, et le mettent à l’abri des fièvres pernicieuses qu’il aura voulu éloigner et dont il aura cherché inutilement à se préserver.
Les rues de Paramaribo sont tenues avec une grande propreté , principalement celle dont j’ai parlé, et qui est un point de réunion pour les oisifs et les curieux. Des esclaves du gouvernement les parcourent chaque jour, en conduisant chacun une charrette at-
telée d’un mulet, pour enlever toutes les immondices (Fig. 21). On conçoit d’ailleurs que la ville annonce les mœurs et les habitudes de la métropole, et qu’on y trouve cet extérieur de propreté devenue proverbiale et presque minutieuse, qui distingue les villes hollandaises.
Je terminerai cette description de la rue Sarameca, par une réflexion que j’ai faite quelquefois en m’y promenant; c’est que ce bruit , cette gaîté, les chants , les bruyants éclats de rire, tout ce mouvement enfin qu’on y remarque, ne viennent que des esclaves, qui semblent par là oublier leur état et se délasser un moment de leurs occupations ; tandis que les Européens, les gens riches , sont ordinairement graves et pensifs : heureuse compensation qui là , comme en Europe , attache quelquefois le dégoût et l’ennui à la fortune et le bonheur au travail.
Ce n’est pas seulement dans les fêtes des personnes riches ou d’importance que l’on étale un grand luxe , et que l’on voit de jeunes esclaves (Fig. 25) mises avec une sorte de magnificence et portant des vases de fleurs , ornés de vers en l’honneur de celui ou de celle qui est l’objet de la fête, toutes ces dépenses se font aussi le jour d’un baptême (Fig. 26). Quelquefois on y voit une missie ou esclave, dans l’attirail d’une grande dame et la tête couverte d’un mouchoir, habillée d’une espèce de jupe , large et ouverte par devant, que recouvre une robe longue et traînante pour cacher la nudité de ses pieds.
Deux négresses mises avec beaucoup de soin l’accompagnent. L’une d’elles porte l’enfant, l’autre les cadeaux et les livres. Celles d’entre les missies ou femmes du peuple qui ne sont pas riches, louent ou empruntent pour ce jour-là tous les habillements qu’elles portent, ainsi que ceux dont les deux esclaves indispensables sont vêtues.
Les dimanches et les jours de fête, les planteurs riches et les négociants qui se rendent à l’église avec leur famille, se font suivre quelquefois par cinq ou six esclaves (Fig. 24), dont chacun est chargé de porter quelque chose. On étale ordinairement, ce jour-là, un grand luxe de toilette.
A la mort d’un habitant riche (Fig. 16), son cercueil est porté par douze nègres. Les parents et les amis le suivent habillés de noir. Ils ont la tête couverte d’une sorte de chapeau qui leur cache entièrement la figure; un crêpe noir y est attaché, et des esclaves qui marchent derrière chacun d’eux en tiennent un bout, en élevant de l’autre main un vaste parapluie vert sur la tête des personnes qui accompagnent ainsi le cercueil.
La danse la plus ordinaire dans la bonne société ressemble à la danse écossaise. La musique , qui l’accompagne toujours sur un même ton, fort ou aigu, n’a rien de mélodieux ni d’agréable. L’orchestre se compose toujours de mulâtres ou de nègres.
Il v a une autre danse, appelée Don , qui est ordinairement dansée par les nègres et par les esclaves, surtout le jour de la nouvelle année. C est dans ces sortes de réunions qu ils oublient à la fois la bêche et le fouet, et qu’ils paraissent dans tout l'appareil du luxe oriental, bien différent du costume qu ils avaient la veille ou qu’ils auront le lendemain en se rendant a leurs tra¬
vaux. Ce Don a lieu au son du tambour, du tambourin, et d’une espèce de guitare. Leur tambour se compose d’un morceau d’arbre creusé, dont le dessous est à jour, et dont le dessus est recouvert d’une peau de chèvre tannée. Celui qui en joue le plaice entre ses jambes et le bat alternativement avec les quatre doigts de chaque main , prenant sa mesure en quatre temps.
Le tambourin est une petite planche supportée par un pied , et sur laquelle on frappe la mesure avec deux petits bâtons. La guitare, qui leur tient lieu de violon , est une demi-calebasse fixée à un bâton et sur laquelle sont tendues une peau et quatre cordes à boyaux. On en joue en frappant la corde en mesure avec la main.
Cette harmonie est accompagnée d’un chant national et d’un petit instrument qui fait le même bruit qu’une vessie remplie de pierres, on l’appelle maccari -, les femmes le tiennent de la main droite en battant la mesure de la main gauche, en balançant le corps, en tournant et en glissant sur la pointe du pied. C’est une chose fort étonnante que de les voir se pencher, faire beaucoup de mouvements de la tête et du corps, s’approcher ou s’éloigner l’une de l’autre, souvent sans remuer les pieds ni même sans les lever (Fig. 23).
Lorsqu’un étranger assiste à ces réunions, qu’il voit ces nègres et ces négresses couverts de leurs plus beaux habillements et mis avec une sorte d’élégance et de luxe, lorsqu’il remarque cette gaîté bruyante qui règne parmi eux, il a de la peine à s’imaginer que ces danseurs si animés, si vifs, si heureux enfin, soient ces mêmes esclaves qui, pendant le reste de la semaine, traités, pour ainsi dire, comme des bêtes de somme, sont occupés des travaux les plus rudes , exposés continuellement à la chaleur la plus insupportable, et quelquefois même aux caprices de leur maître, ou à la brutalité d’un bastien. Ces jours sont pour eux des jours d’incroyable bonheur. Le lendemain, presque nus ou couverts de vêtements en lambeaux , chargés de provisions , la tête courbée , le regard triste et abattu, en songeant aux plaisirs de la veille , et peut-être à ceux qu’ils goûteront encore à la prochaine fête, ils se rendent, dès le point du jour, à leurs travaux, la pipe à la bouche, leurs enfants et leurs outils sur le dos.
Une chose dont on est également frappé, lorsqu’on assiste à ces réunions joyeuses , c’est le grand abandon qui y règne. Le nègre semble oublier là toutes ses fatigues ou ses peines ; il est à cet égard comme les enfants; tout entier à son plaisir, il en jouit beaucoup plus que ne le font nos paysans ou nos domestiques d’Europe. Là, il redevient l’homme de la nature. La présence même du bastien lui rappelle à peine qu’il est esclave. Il v a dans sa danse et dans tous ses mouvements une espèce d’ivresse morale qui ne lui permet pas de se rappeler les travaux de la veille , ou de penser à ceux du lendemain. Plis ses moments de félicité sont rares , plus il veut en jouir. On dirait qu’il cherche à s’étourdir sur sa condition , si cependant il la sent; car ceux d’entre eux qui sont nés dans l’esclavage , s’y sont habitués de bonne heure et paraissent moins en souffrir. Je dois dire aussi , à la louange des colons de Surinam, que la plus grande partie d’entre eux font tout ce qui dépend d’eux pour rendre supportable l’esela-
vage à ces malheureux; et que beaucoup de colons sont portés par l’humanité, plus encore que par l’intérêt, à entretenir chez les nègres l’attachement, la confiance, et surtout 1 amour d une honnête distraction. C’est là ce qui rend, pour l’étranger réfléchi, ces réunions si intéressantes à observer. Les figures, les costumes, le bruit des instruments, le chant véritablement national, quoique africain, de Kaya-Paramaribo, la variété, le grotesque des pas, tout cela forme un spectacle dont on ne peut pas se faire une idée en Europe , et que rendent bien imparfaitement toutes les descriptions qu’on pourrait en faire. J’y ai quelquefois moi-même assisté sans ennui pendant des heures entières , absorbe dans mille réflexions, et félicitant intérieurement tous ces esclaves de cette heureuse faculté de tout oublier au milieu de leurs plaisirs , et de se croire les plus heureux des hommes, lorsqu ils sont livies a leur Pou.
Cette danse est tellement du goût des danseurs, qu’ils ne la quittent que lorsque les forces leur manquent et qu’il leur est impossible de continuer. Quand ils se trouvent forcés de s’arrêter, ils sont accueillis par des battements de mains, des cris, un rire général et un roulement de tous les instruments. Mais, que le bruit du tambour et le cri Kaya-Paramaribo , se fasse entendre, et tous les danseurs se remettent aussitôt en mouvement. Ces sortes de divertissements sont ordinairement arrosés de rhum qu’accompagnent un morceau de kabbeljaauw et une banane rôtie ou bouillie.
Il n’arrive jamais de désordres dans ces sortes de réunions, un bastien , qui porte un fouet à la main , étant chargé de maintenir l’ordre. Dans les plantations où il y a un grand nombre de nègres, le spectacle de cette danse ne laisse pas d’être fort pittoresque et d’attirer puissamment la curiosité des étrangers.
En général , on s’occupe un peu trop , dans la colonie , de la filiation des familles , et on fait une distinction entre les enfants nés de blancs , de créoles , de noirs , d’esclaves , ou enfin du mélange de deux de ces classes. Ces préjugés, qu’il n’est que trop commun de voir régner en Europe, produisent dans les colonies le malheureux effet de séparer les différentes classes des citoyens, et d’établir entre eux des divisions et des haines qui s’éteignent quelquefois difficilement.
Cela me rappelle une anecdote relative au premier gouverneur, M. Van Sommelsdyck. Lors de la guerre qu’il eut à soutenir contre les indiens ou caraïbes, n’ayant pas de forces suffisantes pour s’opposer à leurs incursions et aux dégâts qu’ils commettaient journellement sur les plantations dans le haut du pays, il prit la résolution de chercher tous les moyens possibles de faire la paix avec eux. Ce ne fut cependant qu’à force de persuasion et de présents, que l’on parvint à conclure une trêve , qui ne fut ratifiée de la part des chefs indiens que sous la condition que le gouverneur de la colonie prendrait en mariage la fille d’un chef caraïbe. « Sans ces liens , disaient-ils , nous ne pourrons nous fier aux blancs. »
Sur ce rapport, M. Yan Sommelsdyck n’hésita pas à prendre une princesse indienne, qui lui fut amenée par un prince de sa
famille, accompagné de plusieurs autres chefs de différentes tribus. Cette alliance contribua beaucoup à cimenter et à entretenir une paix si ardemment désirée.
Cette princesse vivait encore à Surinam du temps du gouverneur Mauritius; elle avait près de quatre-vingts ans et jouissait de tous les honneurs dus à son rang.
La vie que l’on mène à Paramaribo est assez uniforme. Généralement on se lève entre cinq et six heures du matin, quand le coup de canon s’est fait entendre. Après avoir pris le thé ou le café , on fait une promenade et l’on vaque à ses affaires. Vers midi, on fait un déjeuner dînatoire, que précède quelquefois un verre de bitter-soopje, de genièvre ou d’eaude-vie.
Après le déjeuner , on va faire la sieste jusqu’à quatre heures; alors on prend encore une tasse de thé. On s’habille pour aller faire un tour de promenade à cheval , en voiture ou sur l’eau , ou pour se livrer à ses affaires. On entre chez un ami, on cause, on se met à table, on sort; tout cela sans aucune cérémonie.
Lorsque les nouvelles d’Europe manquent, les conversations sont assez peu intéressantes. Il se trouve, il est vrai, dans le pays trois journaux hollandais, mais ils ne contiennent rien que tout le monde ne sache déjà. Il n’y a que les journaux anglais , arrivant de Démérary, qui présentent quelque intérêt. Mais, faute de mieux , on s’entretient largement de la politique du gouvernement , de la marche de l’administration , des affaires , des tribunaux, de la récolte du café, du sucre et du coton, et surtout des plaisirs. Rien , à cet égard , ne distingue la colonie des pays européens. Pendant ces entretiens, on verse ordinairement des vins de Madère ou de Champagne.
Chacun , de jour ou de nuit, peut se retirer sans danger chez soi , et l’on est sûr de n’être ni attaqué ni insulté. S’il y a quelque trouble ou tapage , ce n’est que parmi le bas peuple et dans les cabarets qui sont situés le long du port. A peine s’en aperçoiton ailleurs. Les désordres sont ordinairement la suite de l’ivresse qui est commune chez le bas peuple , adonné aux liqueurs fortes et surtout au rhum ou dram. Mais ce qui contribue à les rendre moins fréquents, c’est le réglement en vertu duquel tout nègre qui n’est pas libre, doit rentrer à sa négrerie à huit heures du soir.
La médecine est exercée à Surinam à peu près comme elle l’est en Europe , et les médecins n’y manquent pas , non plus que les pharmaciens, dont les boutiques sont arrangées avec beaucoup de luxe et de goût. Même en admettant que les médecins qui se trouvent dans la colonie possèdent tous les talents et l’expérience nécessaires , l’art de guérir y fera peu de progrès , parce que les meilleurs remèdes et les observations les plus exactes y deviennent inutiles , par l’habitude qu’on a de se servir également des moyens de guérison donnés par les devins et des drogues conseillées quelquefois par des nègres et des négresses , et qui produisent ordinairement les plus funestes effets.
Lorsqu’un malade (et ce sont principalement les femmes qui recourent aux médecins sorciers) veut se mettre entre les mains
d’un de ces empiriques, dont le nombre est très-considérable dans les deux sexes , l’Esculape se fait appeler. Mais il ne se présente jamais que le jour suivant , pour avoir le temps de prendre connaissance de ce qui se passe dans la maison du malade , et savoir s’il y vient un médecin blanc. Lorsqu’il est en présence du malade , qui est ordinairement entouré de vieilles négresses, il lui demande ce qu’il a , quelle est la nature des douleurs qu’il ressent , à quelle partie du corps il souffre , s’il a la fièvre ou une inflammation au bas- ventre, etc.
A chaque réponse du malade, l’Esculape fait des gestes pareils à ceux des charlatans de tréteaux. Alors tous les assistants lui demandent :
— Guérira-t-il?
— My no saby (je ne sais).
— Le guérirez- vous ?
Même réponse accompagnée de force exclamations, telles que :
— Mais... je verrai... je consulterai... Mais il me faudrait bien quelque chose pour m’éclairer.
Cette demande , qui est prévue , coûte toujours au malade de un à dix florins suivant ses moyens.
Le lendemain l’empirique revient et demande un peu d’eaude-vie ou de rhum dans un verre. Il y jette du gramun paradisi ou poivre de Malaga pilé. Il boit un peu de ce mélange , en fait boire également au malade, et jette le reste par la fenêtre, en marmotant quelques mots à voix basse. Il donne ensuite à une des négresses , qui est ordinairement d’accord avec lui , quelques herbes et racines , pour les faire cuire et les administrer au malade ; depuis ce moment , tout doit passer par les mains de cette négresse. Si le malade a la fièvre ou s’il a mal à la tête , on lui fait prendre la même drogue ; s’il a des tranchées , on lui en fait un cataplasme qu’on applique sur le ventre. Enfin , c’est le remède universel , c’est la panacée destinée à combattre toutes les maladies.
Eh bien ! malgré l’ignorance et le charlatanisme de ces jongleurs, ils sont consultés secrètement comme des oracles; et ce n’est pas seulement par les indigènes , mais par des blancs , et surtout par les femmes.
Si le malade meurt, l’Esculape ne manque pas de dire que c’est l’effet d’un poison qui lui a été administré. Aussi , l’assurance et l’effronterie de ces charlatans ont plus d’une fois compromis des innocents, tandis qu’on ne devait souvent imputer la mort qu’à l’ignorance ou à la maladresse des empiriques.
Voilà généralement comment les nègres et les négresses pratiquent la médecine et guérissent leurs malades. On en trouve cependant parmi eux qui connaissent les vertus des plantes médicinales du pays , et qui ont souvent réussi , même dans des cas graves , à leur grand étonnement , il est vrai ; mais ceux-là sont rares. Un de ces Quasi a donné son nom à un bois dont il avait découvert des propriétés, le quassiehout (salsepareille); et il s’est rendu fameux par le grand âge auquel il est parvenu, par les cures étonnantes qu’il a faites , et enfin par les prétendus sortilèges qu’il employait. La pénétration de son esprit, plusieurs
secrets qu’il tenait des Indiens , son ton grave et presque sévère , lorsqu'il parlait aux nègres , leur avaient inspiré un grand respect , et même une espèce de vénération pour lui , tellement qu’ils le regardaient comme un prophète à qui Dieu avait confié le secret de la vie humaine. Il avait sur les maladies du pays des connaissances qu’il n’a jamais voulu communiquer, et qui ont été ensevelies avec lui en 1787.
Si la médecine a des préjugés à vaincre et des obstacles journaliers à combattre, la chirurgie n’en éprouve pas de moins grands de la part de charlatans qui , pour soustraire les nègres aux travaux des plantations, leur donnent des drogues propres à leur causer ou à entretenir en eux des infirmités ou des plaies qui les rendent incapables de travailler.
Les maladies qui régnent dans la colonie attaquent principalement les nègres et les créoles. J’ai remarqué qu’elles épargnent les Indiens. Les principales sont :
Le mal rouge , dont les symptômes et les effets sont à peu près ceux de la syphilis; elle attaque et ronge les os.
L’éléphantiasis , dans laquelle les jambes deviennent rugueuses et presque aussi grosses que celles d’un éléphant. Cette maladie, qui attaque les hommes et les femmes, est du nombre de celles qui se communiquent.
Des hernies et des inflammations des parties, qui empêchent de marcher; des fièvres de toutes espèces, surtout des fièvres bilieuses, des hydropisies, des ophthalmies, des dyssenleries opiniâtres.
Les enfants souffrent des vers , de la coqueluche , et les nouveaux-nés du tétanos. Malgré ces maladies , aucune épidémie n’est à craindre dans la colonie , et les exemples de longévité n’y sont pas rares. Guillaume Petrus y mourut à l’âge de 135 ans, Blanca de Britto à 115 ans, Sara de Vries à 105 ans, M. Goedman à 95 ans , d’autres encore ont atteint cet âge , même des blancs. M. Malouet rapporte qu’il rencontra en 1770, à Surinam, un militaire français âgé de 1 1 1 ans , et qui avait fait la guerre sous Louis XIY. Il était aveugle et soigné par une vieille négresse.
Depuis longtemps, je désirais connaître une de ces femmes qu’on appelle sibylles en Europe, que dans le pays, on nomme Marna Snekie, Mère des Serpents, ou Water Marna , et que les nègres regardent comme des oracles. Mais on me faisait craindre que , comme blanc, il ne me fût fort difficile de les voir. Une négresse que je connaissais et à laquelle je fis part du désir que j’avais, me promit d’en parler à une de ses connaissances. Au bout d’un mois, elle m’annonça qu’elle allait consulter la Water Marna sur le sort de son enfant, qui élait malade. Lui ayant renouvelé la promesse d’une récompense et de ma discrétion, elle me donna rendez-vous sur le Flatte Brug pour le lendemain à sept heures du soir : et nous n’eûmes garde d’y manquer ni l’un ni l’autre.
Aussitôt quelle me vit, elle quitta ses compagnes, en s’acheminant vers le haut de la Sararaeca-Straat, et je la suivis. Au bout de la rue, elle prit quelques petits chemins détournés, traversa une haie, et se dirigea vers un bosquet fort touffu. Après
qu’elle eut écarté les larges feuilles d’un bananier, j’aperçus une
cabane très-basse et couverte de feuilles.
Ma conductrice frappa à une petite porte qui s’ouvrit et me laissa voir une négresse vieille et décharnée, dont la figure, le cou et la poitrine étaient tatoués. Elle avait la tête enveloppée d’un drap long, de coton blanc , dont les deux bouts venaient se lier sur son dos. Une jupe blanche lui descendait depuis les reins jusqu’à mi-jambes, et toutes les autres parties de son corps étaient nues. Cette femme, qui n’était éclairée que par la faible lueur d’une lampe quelle tenait à la main, offrait l’image vivante d’une de ces furies, si bien décrites par les poëtes anciens.
Après avoir répondu, par des signes affirmatifs, à des questions auxquelles je ne comprenais rien , je fus admis dans le sanctuaire, c’est-à-dire dans la première pièce où, dans un coin, se trouvait par terre une couverture de laine, deux à trois callebasses , et quelques cruches indiennes sur une petite table de bois. Des troncs d’arbres servaient de chaises. Tel était l’ameublement qui composait la première pièce.
Après quelques paroles échangées avec mon introductrice, la sibylle passa dans une pièce voisine, par une petite porte qui se trouvait dans le fond, et emporta sa lumière.
Depuis mon entrée , j’avais déjà cru apercevoir quelque chose de noir, accroupi dans un coin. Le silence qui s établit dans la pièce depuis le départ de Water Marna, me fit entendre plus distinctement quelques soupirs entrecoupés de ces paroles :
— Tata, Tata, helpie wie (Dieu, aide-moi.)
Mais une grande clarté que je vis à travers les planches de la cloison qui me séparait de la pièce voisine, vint tout à coup me distraire de ce bruit étrange. La petite porte s’ouvrit, et nous fûmes admis dans cette espèce de sanctuaire qui n’était éclairé que par une lampe dans laquelle brûlait de 1 esprit ou voorloop. Sous cette lampe, par terre, se trouvait un grand pot de terre cuite, rempli d’eau, et dans lequel elle conservait quelques-unes de ces petites couleuvres , que tous les Africains ont l’art d’apprivoiser. Le mur était couvert de petites idoles d’hommes et d’animaux, grossièrement modelées enterre, et de serpents empaillés.
Après s’être frappée pendant quelque temps avec une branche, et avoir fait des contorsions convulsives, la sibylle prit un bâton et remua à plusieurs reprises l’eau du vase (Fig. 36), en s’adressant à une petite figure de terre qui se trouvait à côté d’elle.
Ma conductrice, plus morte que vive, se tenait debout vis-àvis de la Marna Snekie, qui lui adressait quelques paroles; mais elle n’y répondait, dans sa terreur, que par des signes de tête, et en levant les yeux au ciel. Elle restait d’ailleurs immobile comme une statue.
La sorcière prit dans une callebasse de l’eau du pot qu’elle fit boire à la négresse. Elle lui fit boire à d’autres encore, et lui donna quelques herbes pour être administrées à l’enfant. Tout étant fini, nous sortîmes, et je déposai mon offrande dans les mains de la sibylle.
— Tankie, masra (merci, maître), me répondit-elle.
Et nous passâmes dans la première pièce, où je revis cette masse
noire à qui j’avais entendu pousser des soupirs si douloureux. Elle était debout, et je devinai à son tatouage que c’était la prêtresse, compagne de la sibylle.
Nous revînmes par le même chemin. La négresse me dit que son enfant ne mourrait pas. Je lui remis mon cadeau, et je lui promis bien de ne jamais faire connaître à un blanc la maison de la sorcière, ce qui m’aurait d’ailleurs été fort difficile. Le coup de canon nous sépara; car elle était esclave, et obligée de rentrer dans sa négrerie. Quant à moi, je retournai à mon logement, pour écrire la scène dont je venais d’être témoin.
Des sibylles, ainsi que des hommes qui font le meme métier et que l’on nomme Quasi , sont quelquefois appelés pour découvrir parmi les nègres les empoisonneurs et les voleurs, ou pour être consultés sur quelques maladies.
En l’année 1785, une de ces bagues d’or que les femmes ont ordinairement au doigt lorsqu’elles cousent, se trouva egaree. On fait venir le Loacouman- Quasi, cest-à-dire le devin. Il commence , en conséquence , ses cérémonies ; et , après avoir fait passer à plusieurs reprises les esclaves devant lui , finit par désigner l’une d’entre elles comme la voleuse. La pauvre accusée, interdite et tremblante , nie le fait , se contredit , balbutie , et enfin le ton imposant et menaçant du Quasi lui arrache laveu du vol. On lui infligea le fouet, et, quoiqu’elle rétractât sa déclaration,, elle n’en fut pas moins déclarée coupable et punie par des travaux plus pénibles que ceux de ses compagnes.
Quatre à cinq mois après , le directeur de l’habitation reçoit de son correspondant en Hollande , une lettre de î emerciements pour une cave de quelques vases de confitures du pays , et ses hommages particuliers à la dame du colon, qui devait avoir veillé elle-même et aidé à l’envoi de ces confitures, puisque sa bague s’était trouvée dans l’un des vases. Le correspondant î envoyait en effet la bague dans cette même lettre. La négresse fut justifiée, mais un peu lard.
Dans une plantation du haut du pays, un blanc, officier ou surveillant des nègres, se trouve un jour malade, et on le croit empoisonné. Le Quasi est mande; il arrive et dit avec assurance au malade :
— Vous rejetterez le poison.
En conséquence, il lui donne le lendemain un vomitif. Le malade, ayant rendu beaucoup de bile, dans un baquet i empli d’eau, le nègre y plonge la main, et en tire deux petits pelotons de coton et de cheveux. Il les montra aux assistants émerveillés, en leur assurant que le poison se trouvait renfermé dans ces deux pelotons. Mais comment ce coton et ces cheveux s’étaient-ils introduits dans le corps du malade? C est ce dont personne ne s’occupa. Le malade fut rétabli au bout de quelques jours, et tout le monde cria au miracle , en faisant l’éloge du sorcier.
Une anecdote assez singulière prouve jusqu’à quel point ces superstitions sont enracinées chez les nègres, et combien il est difficile de les en guérir. Le fils d’un planteur, dans le dessein de montrer le peu de confiance quon devait avon dans le Quasi, cacha lui-même une partie de son argenterie. La ménagère de la
maison étant accourue tout effrayée le prévenir du vol , le maître se met en colère, et menace tous ses gens du plus rude châtiment, si l’on vient à découvrir le voleur. Tous demandent que le Quasi soit mandé. Celui-ci vient , fait passer et repasser devant lui tous les esclaves , et finit par désigner une négresse , qui reste interdite de surprise et d’effroi.
— C’est donc là la voleuse? demande le maître au Quasi...
— Oui, Masra, répond celui-ci.
— En êtes- vous bien sûr ?
— Oui , Masra.
— Suivez-moi, que je vous paye.
Le planteur, accompagné de tous ses amis et de ses esclaves, mène le Quasi devant un coffre , l’ouvre devant lui et lui montre l’argenterie.
— Voilà, dit-il au devin, la preuve que tu n’es qu'un imposteur et que la négresse est innocente.
Après cela, le colon ayant fait fouetter rudement le Quasi, le chassa de la plantation.
On croira peut-être que cet événement guérit les nègres de leur crédulité et de leur confiance dans cet imposteur. Loin de là. Tous restèrent persuadés que , dans l’intention de soustraire la négresse au châtiment qu’elle avait mérité, le Quasi avait, au moyen de son art , fait entrer dans le coffre l’argenterie volée.
Avant de quitter Paramaribo , et de parler du haut de la colonie, je dois dire un mot de l’état de l’instruction et de la littérature dans la ville.
On conçoit que, dans une contrée où tout n’était que spéculation, commerce, industrie, les belles-lettres devaient être négligées. ou plutôt complètement ignorées. En effet, ce n’est que
vers 1 755 , que l’on commença à se procurer de bons livres hollandais, français et anglais, et peu à peu se forma le goût de la lecture et de l’instruction.
En 1 786 , on établit une société ou club sous le nom de Si/rina/ms- Vrienden. Successivement on vit se fonder des bibliothèques, des cabinets de physique, parmi lesquels se distinguait surtout celui du médecin Schiller, des cabinets de lecture, des écoles; plusieurs loges maçonniques, se composant de membres de toutes les communions religieuses, y furent également établies depuis cette époque.
Presque tous les habitants un peu aisés de Paramaribo savent le français, l’anglais et le hollandais; mais c’est généralement de cette. dernière langue qu’ils se servent entre eux.
La langue que parlent les créoles et les nègres, est un mélange des trois idiomes, et il s’y trouve même un certain nombre de mots africains. Les enfants en prennent l’habitude, ce qui plus tard les embarrasse quelquefois beaucoup.
Une distraction à laquelle les colons, et surtout les nègres, se livrent avec passion, c’est le jeu, et de préférence celui du billard (Fig. 57).
Les exercices du corps, et principalement la danse, forment l’amusement et l’occupation ordinaire de la société ; la littérature et la musique n’y sont que très- secondaires. La Fig. 25 représente un maître de danse créole donnant des leçons à deux élèves. On les voit s’exerçant à se tenir sur la pointe des pieds ; elles sont très-supérieures , dans cet exercice , à nos danseuses d’Europe, comme on peut s’en assurer en assistant à un Doit (Fig. 58). C’est un jour de bonheur pour les esclaves : ils quittent pour le Dou , leur vie de labeur et de fatigue ( Fig. 59), et se couvrent de leurs plus belles parures de fête (Fig. 40).