‹ Voyage à SurinamChapitre 7 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Haut du pays. - Savane des Juifs. - Montagne Bleue. - Plantations. - Leur nombre et leur importance. - Description des Plantations. — Procédés de fabrication qu’on y emploie. — Histoire naturelle. — Plantes , animaux.

En remontant la rivière de Surinam depuis la ville de Paramaribo , l’œil ne peut se lasser d’admirer, à droite et à gauche , la magnificence de ses bords, la riche nature qu’on découvre de toutes parts, la végétation abondante et variée qui orne les deux rives, le nombre d’édifices, de moulins et de machines à vapeur qui les couvrent. Le mouvement continuel des tentbolen; des ponts chargés de marchandises ou de bois , et conduits par des esclaves qui , par leurs chants et leur gaîté , font douter que ce soient des esclaves; cette foule de perroquets perchés sur les toits des canots indiens à voile ou à rames, tout cela ne manque jamais d’étonner un étranger. Un peu au-dessus de la ville de Paramaribo , la rivière se replie vers l’est . A droite se présente la crique des Diables , ou Duivelskreek , bordée de plusieurs plantations. Plus haut, du même côté , voilà l’embouchure de la crique de Para , ou Parakreek , que longe la plantation du Houttuin , et où se trouvait anciennement une redoute , construite par M. VanSommelsdyck, en 1685, pour protéger la colonie naissante contre les invasions des Indiens. A votre gauche, voici la crique de Courapine, ou Courapinekreek. Plus haut encore, plusieurs autres criques débouchent dans la rivière, parmi lesquelles on doit distinguer celle dite de Banister , ainsi appelée d’après le nom d’un des premiers chefs anglais du temps de Willoughby. Elle formait en cet endroit une île appelée Tuinhuizen. Aujourd’hui elle est jointe à la terre ferme par l’encombrement d’une des branches de la crique.

En ce même endroit, se trouvait, à votre droite, la petite ville de Torarica , aussi nommée Santo-Bridges ; elle possédait une centaine de maisons et une chapelle, mais elle est aujourd’hui entièrement abandonnée , et les débris même ont disparu

sous les végétations qui ont envahi le sol où elle était assise.

Ici la rivière tourne brusquement vers le nord en décrivant la forme d’un arc de cercle et monte jusqu’à l’endroit où se trouvait autrefois le village de Zandpunt, Pointe-de-Sable, où l’on prétend que les premiers colons s’établirent. De ce village, il ne reste plus le moindre vestige, et l’on y trouve aujourd’hui la plantation la Simplicité, fondée par le gouverneur Mauritius, qui en fut possesseur.

Un peu plus haut, on voit, à l’Occident, la crique de Separipabo. A trois lieues plus haut encore, on aperçoit une montagne (Fig. 41 ) qui domine majestueusement la rivière. Elle est connue sous le nom de Savane des Juifs, et est bordée de chaque côté par une vallée étendue, aussi riante que pittoresque. Au milieu de chacune de ces vallées, qui ont la même profondeur, roulent sur un sable blanc deux sources d’eau aussi froide que la neige et d’une couleur rougeâtre. Pure ou même mêlée avec de l’eau de pluie , cette eau n’est guère agréable à boire ; mais , lorsqu’elle est mêlée avec du vin du Bhin et du sucre, elle pétille et produit l’efFet de l’eau de Seller ou de l’eau de Spa. C’est à ces sources que les bâtiments vont s’approvisionner d’eau quand ils en manquent (Fig. 42). Le sol de la montagne est une terre argileuse, fort compacte et mélangée de pierres de couleur rougeâtre.

On trouve, au sommet de la montagne dont je viens de parler, un village habité par de pauvres juifs , au nombre de cent à cent vingt (Fig. 45). Il se compose d’environ soixante maisons qui forment quatre rues. Ces maisons conservent le caractère de cette économie par laquelle se distinguaient les premiers juifs qui vinrent habiter cette contrée. Le derrière des maisons donne sur les deux vallées latérales; et, du côté de la rivière, elles ont cha-

cune un petit jardin disposé en amphithéâtre , ce qui présente un coup d’œil fort agréable et fort pittoresque , surtout du côté où le débarquement a lieu. Au centre de la place on trouve une synagogue bâtie en briques, dans l’année 1685. Elle a 90 pieds de longueur sur 40 de large. L’intérieur en est soutenu par de gros piliers de bois, et la voûte en est proprement travaillée. Dans une belle armoire, on conserve une couronne dont on garnit les rouleaux de la loi , qui sont en argent massif. Il s’y trouve aussi plusieurs manuscrits relatifs à l’origine de cet établissement et de la colonie.

Vis-à-vis de la synagogue , à quelque cent pas de distance et du côté de la prairie, se trouve le cimetière juif. C’est là que commence le cordon ou ligne de défense. A côté, se voit la maison économique, connue sous le nom de Gouverneurs- Lust. Elle renferme des jardins spacieux et une grande quantité de bestiaux pour le service de l’hôpital Mauritsburg. C’est là que travaillent les criminels, tant les blancs que les nègres, qui sont condamnés aux fers.

De Mauritsburg, en suivant le cordon qui, commencé en i 774, a 150 à 200 pieds de large, et qui est garni de postes et de bocages épais, on peut atteindre en quatre heures de marche le haut de la Comawyne. Après avoir traversé cette rivière, on suit le second cordon, et on arrive au bord de la mer.

En remontant toujours le cours de la rivière de Surinam, on trouve, plus haut que la Savane des Juifs, à gauche, la plantation de Auka, célèbre dans les annales de ce pays par la paix qui y fut conclue avec les nègres fugitifs de Tampica. Plus loin, à droite, s’élève celle de Rama, où commence l’Oranjepad, ou roule d’Orange, où fut établie, par le baron Spark, une redoute appelée Sarron. Marchez encore : voici le klein Oranjepad, ou petit chemin d’Orange , commencé en 1750, sous la direction de l’ingénieur Bermont. Cette voie, bordée de quelques habitations, a une longueur de neuf lieues, et communique avec la Saraméca en franchissant la crique de Para. Marchez toujours : la rivière se replie vers l’est , et reçoit , à votre droite, la crique du Maréchal, ou Maarschalkskreek. A votre gauche, s’étend la plantation la Providence, fondée vers l’an 1684 par les sœurs de M. Van Sommelsdyck, qui étaient arrivées dans la colonie avec un grand nombre de sectaires, dits Labadistes, lesquels s’y établirent. Un peu plus haut, voilà le klaaskreek, ou crique de Nicolas, ainsi appelée d’après les nègres fugitifs qui s’y trouvaient établis. A quelque distance de là, on voit s’élever, au milieu de la rivière, près de la plantation Reynesberg, un rocher de 60 ou 80 pieds de long, où toute embarcation qui se rend à la montagne bleue doit aborder. Les voyageurs , pour se rendre au désir des nègres qui conduisent le bateau, subissent sur ce rocher une sorte de baptême. Ils sont tenus, s’ils veulent, selon le préjugé populaire, sortir sains et saufs de ce passage dangereux, de remettre au plus âgé des nègres une calebasse de Dram ou eau-de-vie, dont il verse une partie dans la rivière en prononçant quelques paroles mystérieuses et cabalistiques, et dont il répand ensuite quelques

gouttes sur la tête de chaque voyageur. Cette cérémonie ainsi faite, les nègres bateliers vident le reste entre eux. Enfin, voilà tout à coup devant vous la célèbre montagne qui porte le nom de Blaauwe Berg, montagne bleue, et sur laquelle est établi un poste pour surveiller les Indiens et les nègres qu'on rencontre dans les environs.

De cette montagne on peut se rendre à Cayenne. Sur la route, on trouve à droite et à gauche , à perte de vue, des roches d’une pierre bleuâtre, d’où jaillissent des sources d’eau vive, dont les bords sont vraiment remarquables par l’éclat de leur verdure et la richesse de leur végétation. On est surpris, lorsqu’on arrive dans ces lieux, que la nature a rendus presque impénétrables , de la magnificence qu’elle y déploie , et de l’immense quantité de fleurs, de fruits et d’arbres de toute espèce qu’elle y a entassés.

Plus haut, en montant toujours, plusieurs autres criques se jettent dans la rivière, entre autres leKompagnieskreek, où se trouvent le poste Victoria et la limite de la partie cultivée de la colonie. Le reste de la rivière baigne des terres incultes et sauvages et reçoit encore la Sarakreek , qui forme une île où campa la petite armée commandée par le sieur Nepveu et où se conclut le fameux traité de paix avec les nègres fugitifs de Sarama , qui assura la paix tant désirée de la colonie.

Au delà de la limite , la rivière , dont les bords sont entièrement sauvages en cette partie , est interrompue par un grand nombre de rochers d’où l’eau tombe en une multitude de petites cascades qui présentent l’aspect le plus pittoresque (Fig. 44). La dernière de ces cascades est d’une chute très-élevée. Elle est le point où s’arrêtent les voyageurs audacieux dont la témérité ose s’aventurer dans cette terre vierge et pleine de périls. L’Européen ne va pas plus loin. Les nègres fugitifs et les Indiens sont les seuls qui foulent ces vastes solitudes.

Il est difficile que, dans un pays aussi étendu, à cinq degrés de latitude septentrionale, entrecoupé d’un grand nombre de rivières et de criques, et couvert de marais et de bois, l’air ne soit pas chargé d’exhalaisons malsaines. Ce qui contribue en outre à le corrompre ainsi, c’est, d’une part, l’extrême chaleur du jour; de 1 autre, le froid et l’humidité qui régnent durant une partie de la nuit. Les orages fréquents, les torrents de pluie qui tombent quelquefois , contribuent beaucoup d’ailleurs à entretenir cette humidité. Le jour étant, comme on sait, à peu près égal à la nuit sous l’équateur, et le crépuscule étant presque nul, le passage subit de la chaleur au froid est très-pernicieux pour la santé.

Les quatre saisons qui se distinguent si facilement en Europe, sont à peine sensibles à Surinam. Elles se divisent en grande et en petite saison de sécheresse, en grande et en petite saison de pluies. Et même, quoique ces divisions soient censées correspondre à des époques fixes de l’année, la sécheresse, la pluie, la chaleur, le fioid du matin, sont tellement mêlés et confondus, qu’il est presque impossible de distinguer l<*s saisons. Néanmoins, c’est ordinairement vers la mi-novembre que la saison des pluies commence, et vers le milieu du mois de mai ou au commencement de juin qu elle finit. Elle est I hiver de ces climats. Les

pluies qui tombent par torrents sont suivies d’une température de 20 à 22 degrés de chaleur.

Lorsque l’on jette un coup d’œil sur les terres qui sont maintenant en culture dans la colonie de Surinam, sur l’abondance et la beauté des fruits qu’on y trouve, et que l’on se rappelle ce qu’étaient toutes ces terres il y a peu de siècles, on s’étonne de ce qu’ont pu produire le génie, le travail et la persévérance des Européens qui vinrent les premiers se fixer dans cette contrée. Là, logés dans des cabanes de feuilles, exposés à 1 excessive chaleur et à l’insalubrité du climat, se nourrissant de poissons, de patates et de bananes, aliments qui occasionnent des fièvres et rendent le teint pâle et livide, ils avaient encore à redouter les naturels du pays, que l’on croyait anthropophages.

Que de changements ont eu lieu depuis cette époque, et quel serait l’étonnement de ces hommes s’ils voyaient ce qu’est devenu leur ouvrage! A ces misérables cabanes qui n’étaient la plupart que des carbets abandonnés par les Indiens , ont succédé des édifices qui peuvent être mis au rang de nos belles maisons de plaisance d’Europe. Les moulins, mus par des bœufs ou des mulets, sous un toit de feuilles, ont été remplacés par des moulins placés dans des édifices spacieux , et que fait mouvoir l’eau ou la vapeur. La nourriture qui était celle des indigènes , a fait place au luxe des tables de l’Europe. Enfin, les bois, les forêts, les marais, sont couverts maintenant de cannes à sucre, de cafiers, de cotonniers, de bananiers, de champs de riz, etc.

Pour former une nouvelle plantation , la Maatschappy , ou Compagnie des Indes, cédait a chaque nouveau colon deux mille acres de terres, bois, forêts et marais. Aujourd’hui on n’en accorde plus guère que cinq cents acres.

Quand on est en possession de cette terre vierge , on fait choix d’une place à proximité d’une rivière ou d’une crique , pour y construire la maison du maître, laquelle fait ordinairement face à la rivière. Cette maison est bâtie en bois , ce qui est plus sain , et élevée sur un mur de briques de deux à trois pieds de hauteur. Un perron en forme l’entrée sous une galerie couverte qui règne tout le long de l’édifice (Fig. 45 et 46). Les maisons des planteurs et des missies retirés sont beaucoup plus modestes et portent le nom de Combés (Fig. 47).

A quinze ou vingt pas derrière la maison du maître, se trouve la cuisine, garnie (Fig. 48) de tous les ustensiles nécessaires, ainsi que d’un four pour faire cuire le pain. Ces cuisines, qui n’ont pas de cheminées, ne possèdent que des fourneaux construits en briques , élevés de quelques pieds de terre et chauffés par du bois. La fumée se répand dans tout l’édifice et s’échappe par les ouvertures pratiquées au toit.

De l’autre côté et vis-à-vis , se trouve un autre bâtiment qui sert de magasin pour les provisions , ainsi qu’à abriter les instruments aratoires. A quelques pas en arrière, sont placés plusieurs granges ou bâtiments, les uns pour enfermer des tigres et d’autres animaux , les bœufs , les vaches , les cochons , les moutons , les chèvres , les poulets , les canards et les dindons , dont chaque planteur est ordinairement bien fourni pour sou

usage, mais surtout pour bien recevoir les étrangers et ses amis.

Les autres bâtiments servent à loger les personnes attachées au service de la plantation. A quelques centaines de pas de la et ordinairement en vue de la maison du maître , ou du logement des surveillants , se trouve un village ou hameau (Fig. 49) qui se compose de plusieurs carbets ou négreries (Fig. 50, 51), construits en planches et couverts de feuilles de bananiers, avec une petite porte et deux petites fenêtres ou lucarnes à volets. L’intérieur ne présente ordinairement qu’une pièce planchéiée. Ces maisons sont entourées de palissades pour conserver les légumes et la volaille.

C’est aussi sur le derrière ou sur les côtés que se trouvent les loges, les granges et les bâtiments, destinés à la fabrication des produits de la plantation.

Sur le bord de l’eau, on voit un embarcadère et une guérite, où, pendant la nuit, il y a toujours des nègres de garde, placés autour d’un feu , et qui par intervalles font entendre , au moyen d’une longue corne, des sons lugubres et prolongés. Ces cris sont répétés par d’autres nègres qui sont de garde aux moulins ou chargés de la surveillance de quelques autres batiments.

Les habitants riches et les planteurs se servent d’un Tent- Boot (Fig. 41) ou nacelle à tente, qui est ornée et décorée avec tant de luxe, quelle coûte souvent jusqu’à 1500 florins des Pays- Bas. Elle sert pour aller d’une plantation à une autre, ou pour venir à la ville. Ces petits voyages seraient difficiles à faire par terre, et d’ailleurs toutes les plantations sont situées au bord des rivières.

Le Tent-Boot est conduit par six à huit nègres, qui sont d’excellents rameurs; c’est également un nègre qui tient le gouvernail .

Il y a aussi dans chaque habitation des canots ou curiales pour le service des nègres, ainsi que des ponts (Fig. 52) qui sont de grands bateaux plats couverts de feuilles, et qui servent aux travaux, au transport des marchandises, etc.

Les planteurs qui sont obligés de se rendre d’une plantation à une autre, se font suivre et précéder par deux esclaves portant des provisions et des armes (Fig. 55).

Ce qu’on appelle dans la colonie défricher une terre, consiste à creuser d’abord des tranchées pour 1 écoulement des eaux , et a former des écluses. Puis on abat les bois , en séparant de celui qui n’est bon qu’à brûler, celui qui est propre à la construction et qui est rare. Ensuite on attend le temps de la sécheresse, pour brûler le bois inutile.

Quand la terre est tout à fait nettoyée , et que toutes les racines en ont été extirpées , aussi bien qu’il est possible , on y sème , dans la saison des pluies, du maïs, des bananes, etc., enfin tout ce qui forme la principale nourriture du maître et surtout des esclaves, qui sont très -avides de ces produits et en mangent souvent et beaucoup. Il est dans 1 interet du maitie de ne pas les en laisser manquer , s’il veut les conserver en bonne santé , éviter qu’ils prennent la fuite, et obtenir deux quils se livrent avec zèle et docilité à leurs pénibles travaux.

ni

Le défrichement des terres sur lesquelles on veut récolter des cannes à sucre, du café, du coton, de l’indigo, etc., exige le meme soin et la même opération.

Je vais maintenant décrire les procédés suivis pour la confection des produits qui forment les principaux objets du commerce de la colonie.

La canne à sucre (Fig. 54, a), qui est indigène dans cette partie de l’Amérique, fut cultivée, dès le milieu du ixe siècle, par les Arabes qui, ayant trouvé le secret de faire le sucre, le répandirent dans les Indes orientales. De là ils le transportaient par caravanes en Europe, surtout en Espagne, pendant leur domination dans ce pays. Mais il resta fort rare et très-cher jusqu’à la découverte du Nouveau Monde. La culture de la canne est d’un grand produit pour la colonie de Surinam ; c’est une espèce de jonc de huit à neuf pieds de haut, et de quatorze à quinze lignes de diamètre. Il a des nœuds qui disparaissent à mesure qu’il grandit, et d’où sortent les premières feuilles qui deviennent longues, étroites et tranchantes. Ces feuilles sont vertes et à côtes. Au milieu d elles s’élève une espèce de flèche en feuilles vertes qui porte à son extrémité, en forme de panache ou d’aigrette, une fleur de couleur argentée.

La tige, qui est proprement la canne à sucre, est très-tendre, et contient plus ou moins une substance douce qu’elle reçoit du sol et surtout des soins et de l’expérience du cultivateur. Les meilleures terres sont celles qui sont bien légères , assez élevées pour que l’eau ne puisse y séjourner, et exposées de manière que le soleil les frappe durant toute la journée. Sans ces précautions, la canne devient aqueuse, et ne produit presque pas de substance sucrée.

Quand la terre est bien défrichée, nettoyée de toutes les mauvaises herbes et convenablement nivelée, on la divise en carrés de 80 à 100 pas, dont le milieu est traversé par un sillon de trois à quatre pieds de largeur, et de sept à huit de profondeur, pour l’écoulement des eaux et pour donner aux nègres la facilité d’arracher les mauvaises herbes, et de détruire les insectes pernicieux qui attaquent la canne à sucre et l’empêchent de se développer.

Les plantations se font ordinairement pendant la saison des pluies. Des nègres tracent sur la partie la plus élevée du terrain, un second sillon de quinze à vingt pouces de large, et de quatre à cinq pouces de profondeur. De petits nègres chargés de morceaux de cannes à sucre de quinze pouces de long au moins , en jettent dans chaque sillon deux, que d’autres jeunes nègres placent de manière qu’ils ne sortent de terre que de trois pouces environ : après eux, d’autres nègres font disparaître le sillon en le remplissant légèrement de terre.

Dès le sixième jour, si le terrain est bon, on voit sortir de terre de petits bourgeons qui ne tardent pas à être suivis de la feuille. C'est alors qu’il faut avoir soin d’extraire les mauvaises herbes, en recommençant trois ou quatre fois, et plus, si le besoin le demande. Ensuite, on laisse prendre à la canne son développement naturel pendant cinq à six mois, pour n’y plus toucher que lorsqu'elle est parvenue à sa pleine maturité, époque

qu’il est difficile de fixer d’une manière précise , mais qui n’excède pas une année.

Quand la canne est d’une belle couleur jaune, on coupe la couronne de chaque rejeton, qui, privé ainsi de sa tête et de ses feuilles, est divisé en deux ou trois morceaux longs de trois à quatre pieds chacun. Des nègres en font des tas, qu'on met en bottes et qu’on transporte au moulin ou pressoir. Il faut bien remarquer que toute canne à sucre qui resterait exposée à l’air plus de vingt-quatre heures après avoir été coupée, s’aigrirait et perdrait sa qualité.

Il est à peu près inutile de décrire ces moulins, qui sont de trois constructions differentes. Les uns sont mis en mouvement par des .chevaux, des bœufs ou des mulets; d’autres par l’eau, et les troisièmes enfin par la vapeur. Vers 1700, on a voulu faire usage des moulins à vent, mais ce moyen à été promptement abandonné.

Pour qu’on puisse se faire une idée d’un moulin à presser la canne à sucre, j’en ai joint ici une esquisse (Fig. 55) ainsi qui* celle des rouleaux dont on y fait usage. Ces rouleaux, au nombre de trois, sont de fer fondu, de seize à dix-huit pouces de hauteur sur deux d’épaisseur. L’intérieur, qui est creux, et qui a dix pouces de circonférence, est rempli d’un rouleau de bois de lotus. De chaque côté se trouvent deux nègres qui passent alternativement la canne par les deux ouvertures des trois rouleaux. Après que le suc en est extrait, la canne est mise de côté , portée à la case, et sert à faire bouillir les chaudières.

Le suc ou jus, résultant de la pression de la canne, s’écoule dans un bac ou réservoir qui passe sous les rouleaux, et va se précipiter par son conduit dans la première chaudière qui se trouve dans un bâtiment joignant le moulin. Dans chacun de ces bâtiments , qui ont ordinairement trente à quarante pieds de circonférence, se trouvent cinq ou six chaudières, sous lesquelles on entretient un feu égal et continuel ; et c’est de la dernière que sort le sucre, qui est versé bouillant dans des barriques placées près d’elles, sur des châssis en bois ou sur des espèces de quilles. La partie qui filtre des barriques, est reçue par des conduits, dans un bac en pierre de cinq à six pieds de profondeur, placé en terre et dans un des coins du bâtiment. Cette filtration se nomme mélasse, et se vend aux Américains et aux Anglais pour en faire du rhum.

De l’écume des premières chaudières, on fait, au moyen de la distillation, le Drain, boisson très-aimée des nègres, des Indiens et des matelots. Elle a quelque rapport avec le rhum.

Quand une barrique ne filtre plus, elle est fermée et mise en magasin pour être expédiée. — Elle pèse ordinairement mille livres.

Le cafier ou arbre à café, est originaire de l’Arabie et doit sa découverte à un Derviche.

Les vertus et la saveur de la liqueur produite par sa fève ou semence, en ont fait un besoin pour tous les peuples. Ces avantages décidèrent les nouveaux planteurs à en introduire la culture dans les deux Indes , et déterminèrent, à ce que l’on assure.

un certain comte de Neale à enrichir de ce, arbre 1 coW Surinam vers l'année 1753. D'autres prétendent quon -

un nommé Hansbaeh.Ce qui parait certain, e est que cette plan e

était déjà connue à Surinam eu 1720 , puisque d apres les eu menU qu'on trouve aux archives, il est constate qu en 1724, on en exporta 5627 livres pour la Hollande, et que exp tion pour l’an 1725, se monta à 46,086 livres.

On sait qu’un bourgmestre d’Amsterdam envoya,

Pan 1714. à Louis XIV, un cafier qui, depuis, fit établir les premières plantations faites dans les colonies français en Amérique, en l’an 1720. Su-

Je me bornerai ici a parler de 1 espece qu

rinam (Fig. 1o4, c.).

Dans les quinze premières années de PintroducUon du cafier „„ semait les fèves après les avoir fait tremper d’abord pendan vingt-quatre heures dans de l’eau. Alors on les plaçait a pouces de distance dans de bonne terre convenablement p. eparée; on les recouvrait; et, au bout d’une quinzaine de jours

on les 'voyait déjà sorties de terre.

Quand les jeunes plantes avaient huit à dix pouces de haut s’étaient garnies de feuilles, on attendait la saison des pluies pour Us transplanter dans des terrains préparés à cet effet, et on les plaçait à la distance de neuf à dix pieds l’une de 1 autre. Atqou. d’hui on a changé ce mode de culture, et l’on se sert de rejetons

dont chaque planteur forme des pépinières.

Une plantation de cafiers, quoique très-active et tres-productive ne couvre ses frais qu’après trois ans. Jusqu’à six ou sept , elle 'est encore peu avantageuse; mais elle augmente successivement de produit jusqu’à trente ou quarante ans, apres lesque s

elle dépérit. , .

Cet arbre est susceptible de monter jusqu’à quinze a vingt

pieds de haut; mais, pour recueillir son fruit, on le prive de

sa couronne, et on lui laisse une hauteur de cinq a six pieds.

Il produit deux fois par an ; la première fois en ma. et en juin, a

seconde en octobre et en novembre; ses branches sont souples et

couvertes d’une mousse blanchâtre. Sa tige a cinq ou six pouces

de diamètre. Le dessus de ses feuilles est d’un vert luisant; le

dessous est d’un vert pâle. Elles poussent deux à deux , et, en se

joignant à d’autres feuilles , elles forment une espèce de croix ; sa

fleur sort d’un bourgeon de sa feuille. Elles se réunissent en

bouquets de cinq ou six, sont blanches, quelquefois d’un rouge

pâle ayant une faible odeur. D’un calice vert on voit sortir une

petite branche, sur laquelle se forme un petit fruit ou groseille

tendre, d’abord de couleur verte, puis rouge, et enfin rouge

foncé , quand il est en pleine maturité. La chair de ce fruit est

molle , et a un goût fade ; il forme deux fèves et on l’appelle

fève à café de Surinam.

Il serait trop long de décrire ici en détail les bâtiments , les machines et les ustensiles de toute espèce dont on se sert pour la préparation du café; je me contenterai donc de faire connaître en peu de mots celle qu’il subit avant d’être envoyé en Europe. Après avoir, au moyen du moulin, ou Breek-Molen, dépouillé

cette semence de sa croûte rougeâtre, on la met tremper dans l’eau pendant une nuit. Le lendemain, on la retire et on l’étale dans un séchoir. Puis on la vanne et on la fait sécher une seconde fois. Quand elle a acquis sa dureté, on l’emmagasine en tas dans des greniers , en ayant soin de remuer ce tas de temps en temps. Quand la quantité de café est assez considérable pour former une expédition, on le met en barriques de 300 à 4o0 livres, ou en balles de 100 à 150 livres.

Les négresses, pendant leur grossesse ne font pas usage de café ; elles prétendent qu’il occasionne des fausses couches.

Le cotonnier se divise en différentes espèces qu’il est à peu près mutile de faire connaître ; je me bornerai à parler de celle que l’on cultive à Surinam (Fig. 54 , *.). Il ne s’élève pas à plus de cinq à six pieds. Sa tige est couverte d’une écorce gr.se; son bois est blanc et spongieux , ses feuilles sont légèrement charnues, dentelées et d’un vert foncé. La fleur, qui sort d’un calice vert , est jaune à la cime , et rayée de rouge ou pourprée dans le fond.

A la fleur succède un fruit vert de la forme d’un bouton de rose. Dans sa parfaite maturité, il devient gros comme un petit œuf, et se divise naturellement en trois ou quatre parties qui contiennent une semence, ou huit a dix grains noirs, enve loppés d’une substance filamenteuse, qui est proprement le coton, et qui , à mesure qu’il mûrit, blanchit, se détache par flocons et tombe de lui-meme.

Cet arbrisseau se sème dans la saison des pluies. Un terrain sec lui convient; et, après neuf mois, il porte des feuilles et des fruits. Dans sa pleine croissance , il donne du coton deux fois

par an.

Le petit grain qui enveloppe ce coton est noir, et contient une substance huileuse d’un assez bon goût, dont les naturels se servent pour en composer des médicaments. On la dit très-

bonne pour le flux de sang.

Pour séparer ce petit grain du flocon de coton, on se sert d’une machine composée de petits rouleaux de bois, gros comme un petit doigt, et au moyen desquels, en les tournant en sens contraire, on pince le coton , qui se détache du grain et tombe

à terre .

Le coton, pour être expédié, est mis dans de grands sacs de toile grise qu’on mouille avant de l’y introduire. Par ce moyen, il ne s’attache pas à la toile, et devient plus compacte en séchant. Ces balles pèsent de 300 à 550 livres.

Le cacao est le fruit d’un arbre appelé cacaotier, qui est trèscommun à Surinam, comme dans tout le Nouveau Monde. On en trouve des bois tout entiers; il est de la hauteur d’un cerisier. De son tronc sortent plusieurs grosses branches, ou tiges droites. Ses feuilles sont d’un vert foncé par-dessus, et d’un vert pâle par-dessous ; elles ressemblent beaucoup à celles du citronnier. Cet arbre porte toute l’année; mais on n’en fait que deux récoltes. Sa fleur est petite, et se divise en cinq feuilles d’un jaune clair. De son calice s’élève une petite branche , qui , en sortant d’une espèce d’étui dans lequel elle était renfermée, se divise en plusieurs autres petites tiges, dont une partie tombe.

oo

Celles qui restent forment un fruit long de sept à huit pouces, de la forme d’un concombre, d’abord d’un vert pâle, puis jaune, enfin d’un vert foncé lorsqu il est parvenu à sa pleine maturité. Chacun de ces fruits contient une trentaine de semences ou noyaux , de la grosseur d’une olive et de la forme d’un cœur. Us sont huileux, amers et d’un pourpre clair.

Après que l’on a dépouillé cette semence de son écorce, on la fait sécher pendant deux ou trois jours, soit à l’air, soit au soleil. On la place ensuite dans des sacs ou ballots, et on l’expédie en Europe. On l’appelle fève de cacao, et, après l’avoir rôtie et brûlée, on en fait le chocolat, ou, quelquefois , on la sert infusée comme du café. Cette boisson prend aussi le nom de cacao.

L’indigo , dont tous les auteurs attribuent l’introduction aux soins de MM. Vanjever et l’officier Lestrade, vers l’année 17G4, fut cultivé à Surinam, dès l’an 1710. A cette époque on en expédia en Europe 150 livres. Cette culture fut entièrement abandonnée quelques années après 5 vers 1722, et négligée pour le café. Maintenant on recommence à s’en occuper, et ce commerce paraît avoir des résultats plus avantageux que par le passe.

Le roucou , à lepoque où on l’employa pour la première fois, donnait des profits considérables. En 1714, on en exporta pour la Hollande 6865 livres; mais, vers l’année 1754, cette culture tomba tout à fait.

Le tabac fut pour Surinam , une branche assez importante de commerce, puisque, dès l’année 1749, on en exporta 50,000 livres. Le riz et la cire entrent aussi dans les exportations : il en est de même des bois de teinture, debénisterie et de construction.

La colonie ne s’occupait primitivement que de la culture du sucre; et on comptait en 1624 quarante à cinquante plantations qui étaient situées le long de la rivière du Para , ou à huit ou dix lieues de l’embouchure du Surinam. Il y en avait encore quelques autres, à la vérité, où l’on cultivait le tabac et le roucou ; mais elles donnaient alors peu de produit. En l’année 1707, on exporta 18,499 barriques de sucre, 925 livres de cacao, 525 livres de coton, 900 livres de roucou, et 10,600 livres de bois, dit letter-hout. Dans la même année, seize vaisseaux partirent de la colonie pour la Hollande. On peut fixer l’introduction de la culture du cacao, du tabac et du coton, à l’année 1706.

Outre ces productions, les anciens habitants de la colonie spéculaient sur toutes sortes d’objets, tels que bois, cire brute, gomme, etc., même sur la poudre d’or; car, en 1756, on envoya en Hollande cinq onces d’or fin, ce qui engagea une société à se former, en 1742, pour l’exploitation des mines qui se trouvent dans le haut du pays; mais elle neut aucun succès.

Le commerce qui alimente la colonie de Surinam se fait ordinairement par 70 à 80 bâtiments, pour le compte de la métropole. Indépendamment de cela, les Américains viennent à Surinam avec une vingtaine de navires, et y prennent en retour toutes sortes de marchandises, principalement de la mélasse. Les Antilles, ainsi que les colonies voisines, font aussi un commerce très-actif avec celle de Surinam.

Ce commerce a principalement pour objet l'achat et la vente de marchandises sèches et de comestibles, d’étoffes, de draps, de toiles, d’objets de modes, de parures, d’habillements confectionnés, de chapeaux, de ferrements, d’ustensiles en cuivre et en fer, de fayence, de porcelaine fine, de salaisons, de vins, de liqueurs et de genièvre, de sucre raffiné, de briques, de farines, principalement de celle d Amérique, qui est préférée, parce qu elle se conserve beaucoup mieux que celle qui vient d’Europe. Il y a , pour le vaste débit qui se fait de toutes ces marchandises, une grande quantité de magasins et de boutiques, dont les plus beaux et les plus spacieux se trouvent près du port.

Les exportations consistent en sucre brut, café, coton, cacao, tabac,- indigo, bois de teinture, bois dit lelter-hout, plusieurs autres qui sont propres à la marqueterie, et en mélasse, etc.

Je vais maintenant faire connaître quelques-uns des bois qu’on trouve dans la colonie de Surinam.

Celui qu’on appelle botlri-hout est dur et presque incorruptible. Sa couleur est d’un brun foncé. On s’en sert pour la partie supérieure et pour la couverture des maisons.

Le lokus-hout, est le plus beau, le plus dur, le plus gros des arbres de Surinam, et celui qui est aussi le plus propre a la construction ; il est recherché pour les moulins à sucre ainsi que pour les meubles. Il est de couleur canelle, et c’est de lui qu’on tire le baume de copahu.

Le bois lettré se divise en deux espèces : la première s’appelle letter-hout. Il est dur et parsemé de taches noires ou veinées, sur un fond couleur de terre; en vieillissant, il devient aussi noir que l’ébène.

La seconde espèce s’appelle bois lettré royal; il n’est que parsemé de taches noires, sur un fond plus clair et moins dur que le premier. Ce bois est très-rare et très-recherché parce qu’il est le cœur d’un gros arbre dont le temps ou la main de l’homme a fait disparaître l’extérieur.

Le bois de fer, assez commun à Surinam, est de deux sortes; la première est rougeâtre et la seconde blanchâtre. Réduit en planches, il offre différentes nuances. Cet arbre est élevé, gros, droit et très-dur, son écorce est grisâtre et de couleur rouge dans l’intérieur. On ne s’en sert que pour l’ébénisterie , car il ne résiste ni à l’eau ni à la pluie.

Le purper-hout ou paars-hout, tire son nom de sa couleur qui est pourpre. Cet arbre est fort et eleve, et on ne s en sert que pour la marqueterie.

Le kanavale pi-bout a la couleur du bois mâle lettré. On s’en sert pour la menuiserie.

Le ceder-hout ou bois de cèdre est un gros arbre , dur, léger et jaunâtre. Il est précieux , parce que , sa sève étant trèsamère, il n’est jamais attaqué des vers et des insectes. On en fabrique les coffres, les armoires et les lits, parce que tout ce qu’ils renferment est à I abri de ces fléaux. De cet arbre s écoulé une gomme claire et transparente ayant beaucoup de rappoit avec la gomme arabique.

Le groen-hout sert à construire la charpente des maisons.

Le krap-hout ressemble au bois de cèdre pour la couleur et la qualité, mais il n’a point d’odeur. On en tire des planches pour la clôture des maisons et pour faire des portes, fenêtres, volets, et enfin de petits canots ou chaloupes.

Le kutten-triehout (Fig. 58) est un cotonnier sauvage qui prend un développement aussi fort que le chêne le plus élevé.

Son écorce a au moins six pouces d’épaisseur, et la partie inferieure du tronc ou les racines à nu sur le sol ont quelquefois quarante ou soixante pieds de diamètre. Ses branches s’étendent prodigieusement, et il n’y a pas d’arbre aussi gros dans toute la colonie. Aussi, plusieurs castes de nègres ont pour lui une si grande vénération qu’ils l’adorent comme une divinité; et j ai quelquefois trouvé près du tronc, des œufs, de la viande, du poisson, et même des liqueurs dans des calebasses, quils lui avaient apportés en offrande. La couleur de cet arbre ressemble à celle du chêne, mais il n’a pas la même consistance. Ses feuilles sont petites et d’un vert pâle. Il donne tous les trois ans une fleur d’où sort un fruit qui contient une espèce de coton gris ,

dont les colombes font leurs nids.

Le noyer est très-rare à Surinam, et ne porte pas de fruit.

Le mahony-hout n’est pas très-commun , et ne se trouve que dans le haut du pays et des forêts. Il ressemble au bois de fer ; mais il est plus noir, plus dur et plus pesant. Cest de ce bois, ou de sa racine , que les Indiens font en partie leurs massues et

leurs casse-têtes.

Si tous ces bois , dont j’ai été obligé d’omettre une grande partie, sont si rares et si chers, quoiqu’ils se trouvent en abondance dans d’immenses forêts, on doit en chercher la cause dans les obstacles qu’offre leur extraction et leur transport. On trouve difficilement des ouvriers pour les abattre , et les nègres eux-mêmes ont une grande aversion pour ce genre de travail. Les planches que l’on en fait doivent être sciées à la main. Si on pouvait, au contraire, employer, comme à Saardam, des moulins mus par l’eau , le vent ou la vapeur, on rendrait un grand service aux indigènes , et on pourrait faire de ce commei ce de planches une branche considérable d’exportation.

Un Anglais a établi dans la partie supérieure de Cayenne, un moulin mû à la vapeur, propre à cet usage. On dit que son entreprise prospère. C’est dans les environs de la Savane des Juifs, ou sur la montagne, qu’on pourrait former avec avantage un établissement du même genre.

Comme chaque pays a ses productions, on ne doit pas s’étonner de ne pas trouver à Surinam les mêmes fruits qu’en Europe, tels que les pommes, les poires, les cerises, les groseilles, les prunes, les pêches, les abricots, etc. Mais on en est dédommagé par le grand nombre et la variété de ceux dont ce pays fourmille.

A leur tête il faut placer les ananas , qui surpassent en bonté tout ce que l’Europe peut nous offrir. On les divise en trois classes. Il y en a d’une grosseur énorme; et vers 1710 ou 1711, on en envoya un au Prince -Régent d’Angleterre, qui avait

quatorze couronnes ou rejetons , et pesait quatorze livres et demie. M. le président Lemmens, qui a eu la bonté de m’admettre à voir sa précieuse collection , m a montré un dessin de cet ananas.

Il y a encore un grand nombre d’autres fruits dont j ai parlé à l’article des marchés : ainsi, je passerai aux arbres à fruits, dont j’ai joint ici quelques dessins faits d’après nature.

On ne peut douter que les oranges n’aient été apportées a Surinam et dans toute l’Amérique, par les Portugais ou les Espagnols. Elles s’y sont tellement multipliées que l’on serait maintenant tenté de penser quelles sont originaires de ce pays. Par la beauté de son fruit , le parfum de ses fleurs , et 1 agrément de sa verdure, l’oranger est un des arbres les plus agréables que l’on connaisse (Fig. 59). Son fruit se divise en trois espèces, en oranges aigres, en oranges douces, et en celles connues dans le pays sous le nom de pommes de Chine.

Il est également probable que le citronnier est un arbre importé. On en trouve une grande quantité, et on en divise les fruits en deux espèces , en citrons aigres et en citrons doux. Ce fruit ne souffre pas le transport sur mer, et ne peut par conséquent être exporté en Europe. Le cerisier de Surinam ressemble beaucoup au grenadier. Les cerises , qu’il porte tous les trois mois, sont à peu près pareilles à celles d’Europe. Elles sont plates comme nos bigaros , de la même couleur que les nôtres , un peu âcres , mais bonnes à manger, surtout quand elles sont

confites ou préparées en marmelade.

Il y a aussi un grand nombre d’arbres-palmiers qui portent des fruits. Le principal est celui sur lequel on recueille toute l’année le fruit qu’on nomme noix de coco , dont les nègres et les Indiens font tous leurs ustensiles de ménage, et autres ouvrages, sculptés avec beaucoup d’adresse et presque sans outils.

Le tamarin est un arbre aussi gros que le noyer, et dont la cime est fort touffue. Ses branches et ses feuilles, qui sont d’un vert clair, tombent à peu près comme celles du saule pleureur. Il porte un fruit nommé sylique, qui est très-utile et trèsagréable, surtout dans les altérations causées par la fièvre.

La vigne est sauvage dans ce pays. Les grappes quelle produit ressemblent à celles d’Europe, mais le goût n’en est pas aussi agréable. Comme elles ne mûrissent pas à la fois, on a rarement des grappes entières complètement mûres et propres à être mises au pressoir. J’ai goûté du vin qui en provenait; il était fade et faible.

Le grenadier est trop connu pour que nous en parlions ici. On en trouve de plusieurs espèces dans la colonie.

L’arbre calebasse est indispensable dans les plantations par l’utilité de son fruit pour les nègres et les indigènes. Ce fruit ressemble à la noix de coco, mais il est plus gros, car j’en ai vu qui avaient deux pieds de long. U s’en trouve de ronds et de longs qui se terminent en pointe. On en fait toutes sortes de meubles et d’ustensiles de cuisine, tels que plats, assiettes et vases à conserver l’eau.

1 Le laurier est un arbre dont il y a plusieurs espèces.

L’acacia est très-commun.

Le liaona ou lianier est un arbre qui s’enlace à tout ce qu’il rencontre. Parvenu au sommet d’un arbre , il se recourbe vers la terre et reprend racine avec la même vigueur. Il y en a plusieurs de la même espèce , auxquels on peut joindre le manglier et une foule de plantes rampantes ou grimpantes dont les bois sont remplis.

Le bananier (Fig. 60) est un arbre ou plutôt une plante qui atteint quelquefois une hauteur de trente, quarante ou cinquante pieds. Il n’est jamais ici planté ni déplanté; il ne porte de fruits qu’un fois, et ne dure que neuf a dix mois. Alors il desseche sui sa tige, mais sa racine pousse aussitôt un autre rejeton qui, lorsqu’il est sur un bon terrain, ne tarde pas à donner son fruit. La tige du bananier, qui a dix à douze pouces de circonféi ence , ne peut être mieux comparée qu’à un rouleau de feuilles . celles qui sortent de la cime sont quelquefois larges de deux a trois pieds, et longues de dix à quinze. Ces feuilles sont d’un vert satiné par-dessus et pâle par-dessous. Elles sont d une trèsgrande utilité , et l’on s’en sert pour faire des enveloppes ou des couvertures. Son fruit, qu’on appelle régime, sort de la couronne, et il est de la grosseur d’un bras d’homme. Il porte à son extrémité une fleur rougeâtre qui , en se dépouillant de ses feuilles, laisse un petit rejeton, qui renferme un fruit vert comme un concombre et qui devient jaune en mûrissant. Chaque régime porte quelquefois cent à cent cinquante de ces fruits , qui sont aussi agréables qu’utiles pour les nègres et les indigènes. Les Européens même et surtout les gens de mer en font une trèsgrande consommation. Trois semaines après notre départ de Surinam, nous en avions encore à bord.

Il y a encore une autre sorte de bananes, mais qui est plus petite, et que l’on appelle bacove. La chair en est plus délicate que celle de la première espèce , mais elle est loin d être aussi utile. Toutes deux, soit bouillies, soit rôties, en marmelade ou confites, forment une nourriture aussi saine qu’agréable.

L’arbre à pain (Fig. 61), porte un fruit dont l’intérieur tient

un peu de la farine.

Le papaya carica est un arbre de 25 à 50 pieds de haut, de 20 à 50 pouces de circonférence. Son fruit est vert , de la grosseur d’un concombre et très-stomachique. Il y en a deux espèces (Fig. 62 et 63).

Tous les naturalistes , tant anciens que modernes , qui ont décrit les oiseaux, comme Aristote, Pline, Linnée, Brisson , Buffon, etc., les ont divisés en oiseaux de terre, de rivières, des bois, de marais, enfin en oiseaux de proie.

Les oiseaux de l’Amérique, si nombreux, si varies, si admirables par leur chant, leur plumage et leurs formes, ont été si souvent décrits par des savants et des voyageurs, que je me contenterai d’en nommer ici quelques-uns, sans en donner une description qui serait inutile.

A Surinam , on trouve le long des côtes et dans les bois une grande variété d'aigles.

Les vautours y sont fort nombreux et viennent même , paisi¬

blement et sans crainte , chercher leur proie dans les jardins et jusque sur les places publiques. Les gens du pays les appellent Stùik- Vogel.

Le flamenga ou flamant. On en trouve dans les broussailles : mais ils sont très-difficiles à prendre, parce que, taisant leur nid sur une petite butte de terre, leur tête, lorsqu ils couvent, s’élève toujours au-dessus des herbes et leur permet de voir autour d’eux. Aussi, dès qu’ils aperçoivent quelqu’un, ou au moindre bruit qu’ils entendent, ils prennent leur vol. C’est des plumes de cet oiseau que les Indiens font les ornements

dont ils se parent la tête et le corps.

Le corbeau est divisé par les naturalistes en une foule d’espèces ; mais, à Surinam, ou n’en compte que deux . le coibeau d’eau et le corbeau de savane. On ne fait pas de mal à ces oiseaux, parce qu’ils purgent la terre d insectes et d animaux morts.

Le faisan n’est pas très-abondant; il s en trouve peu dans le haut du pays.

Le héron est un oiseau d’eau dont il y a plusieurs espèces.

Il en est de même du plongeur. La première se tient dans les rivières; la seconde, qui est plus petite, dans les étangs et dans les marais des savanes.

Les canards sont en très-grand nombre dans le pays. Ils se divisent en cinq espèces qui diffèrent de plumage et de grosseur. Leur chair est délicate.

Les oies ne sont pas abondantes; il y en a de sauvages, et il y en a de domestiques, qu’on engraisse.

Les poules domestiques sont plus petites que celles d’Europe. Leur chair est plus ferme et d’un meilleur goût.

La poule d’eau est abondante, et la chair en est fort délicate.

La poule pintade est piquetee comme les nôtres. 11 y en a d< deux sortes : elles sont très-voraces et s’entredévorent. La chair en est délicate et tient de celle du faisan.

La trompette est nommée paya par les gens du pays. Cet oiseau est très-commun , originaire des Amazones et de la grosseur d’un dindon. Son plumage est très-noir : celui du coa est tatoué de plumes rougeâtres ou dorées. Ce que cet oiseau offre d’étonnant, c’est qu’il a deux becs, c’est-à-dire que le premier est recouvert d’un second , dont il sort un son quelquefois aussi fort que celui d’une trompette. Cet oiseau est très-familier et montre beaucoup de reconnaissance pour celui qui 1 a élevé et le nourrit. J’en ai vu qui faisaient entendre des cris de joie lorsqu’ils apercevaient leur maître, et même couraient après lui et

le suivaient.

Le dindon, qui est très-abondant dans ce pays, est gros et gras. Il n’est pas rare d’en trouver qui pèsent près de trente

livres.

Les pigeons sont en grande quantité; il y en a de domestiques et de sauvages.

Les tourterelles , les pies, les hiboux, sont communs et de différentes espèces.

Les perroquets et les perruches appelés par les habitants du

pays, papegaai , comprennent une foule d’espèces très-nombreuses et très-variées sous le rapport de la richesse du plumage et de la grosseur. Les Indiens les recherchent beaucoup,

et se servent de leurs plumes pour se parer.

On trouve encore, soit dans les bois, soit dans les environs de la rivière et des marais, des grives, des perdrix, des pluviers, des bécassines, des colombes, des mésanges et une foule d’autres oiseaux dont il serait trop long de parler ici.

Les colibris et les oiseaux-mouches sont très-nombreux et très-variés dans le pays. Ces oiseaux ne sont pas moins remarquables par leur petitesse qui est quelquefois celle d un hanneton, que par leurs couleurs brillantes, leurs formes élégantes,

et la rapidité de leur vol.

Le colibri est un peu plus gros que l’oiseau-mouche. Le bec du premier est légèrement recourbé ; tandis que celui du second est droit et effilé comme une aiguille. Le suc des fleurs sert de nourriture à ces oiseaux, dont le nid, formé de coton, est attaché aux branches des arbustes.

Le serpent est très-commun à Surinam, on en trouve dans les plantations, dans les savanes, dans les rivières et dans les marais, le long des chemins, dans les jardins et dans les maisons.

Ils se nourrissent d’herbes, d’insectes, de grenouilles, de crapauds, d’oiseaux, de lézards, etc., enfin ils attaquent même les cerfs, les taureaux et les hommes. Si leur proie est plus grosse qu’eux, ils la broient dans leurs replis, l’amincissent peu à peu et l’avalent successivement et quelquefois après de violents efforts et un intervalle de plus de vingt-quatre heures. On voit des serpents qui ont vingt, trente et jusqu’à quarante pieds de longueur. Il y en a de plusieurs espèces.

Je parlerai premièrement du serpent à sonnette , qu’on nomme ainsi , parce qu’il a à la queue quelques écailles qui font , quand il se meut, le bruit de sonnettes. Si on a le malheur d’être surpris et mordu par lui, on en meurt presque infailliblement. Mais le plus terrible des serpents est l’aborme qui a 25 à 50 pieds de long, et cinq pouces de diamètre environ.

Le papa-snekie est très -rare, et les nègres lui portent une certaine vénération. Il est fort joli, et a trois à quatre pieds de long.

Le serpent niger et albus, que l’on appelle dans le pays mieren-eter, est rayé de couleurs vives, noires et blanches (Fig. 64). Les nègres, et surtout ceux qui sont esclaves, ont un très-grand respect pour lui , et meme 1 adorent comme leur Dieu.

On trouve aussi beaucoup de serpents d’eau. Dans le nombre, il y en a de venimeux , et d’autres qui ne le sont pas ; il y en a à grosse tête et à petite tête. En général , ils peuvent rester trois et quatre mois, et même plus, sans prendre de nourriture. J’en ai eu la preuve dans la traversée.

On lira peut-être avec intérêt une petite aventure qui nous arriva à bord , et qui fait connaître l’instinct admirable d’un chat que nous nommions Jean, et qui était né à Surinam. Il y avait à peu près quinze jours que nous nous trouvions en mer,

lorsque, vers dix heures du soir, un matelot, prenant un cordage dans une manœuvre , sentit sous sa main quelque chose de gros et de glissant. Il donna l’alerte , et passagers et matelots furent bientôt sur le pont pour voir ce qui avait occasionné la frayeur du matelot. On ne tarda pas à découvrir un énorme serpent qui était entrelace a un cable.

Alors un des matelots s’offrit pour le prendre. En effet, au moyen de pincettes, il le saisit avec force et avec beaucoup d’adresse, au-dessous de la tête, et parvint à lui faire lâcher le cordage. Il le mit ensuite dans une cage où il y avait déjà deux autres serpents , car c’était le quatrième que nous avions pris à bord.

Le lendemain on s’aperçut que le prisonnier avait disparu , et qu’un des deux autres de l’espèce appelée le papa, était enflé et sifflait continuellement ; tout le monde était dans la persuasion qu’il avait avalé le prisonnier. Cependant chacun fit la visite dans sa chambre , et dans ses effets, surtout les femmes.

Le chat Jean qui était présent, ne cessait de miauler, en faisant le gros dos et en se frottant contre nos jambes. Puis il se posta près de la cage , s’en approchant et s’éloignant tour à tour pour se porter vers l’avant du navire , toujours en miaulant et en tournant autour des personnes qui s y trouvaient. Ce manege durait déjà depuis quelque temps, lorsque le lieutenant Yan der Goes et le lieutenant colonel du génie Ninabre, qui se trouvaient assis près du cabestan avec moi , virent Jean qui ne faisait que miauler en se tenant en sentinelle vis-a-vis dun trou. On en vit sortir la tête du serpent. Aussitôt nouvelle alarme; mais Jean ne quitta pas son poste jusqu’au moment ou le meme matelot eut repris le serpent, comme il lavait fait la première fois. Cet animal fut mis dans une cage plus étroite que celle où il avait été d’abord renfermé ; mais , comme il était fort affaibli , il mourut le lendemain.

Le crocodile et le cayman sont des amphibies très-dangereux , qu’on trouve en grand nombre dans les rivières et dans les lacs du pays. On en voit qui ont depuis trois jusqu’à quinze pieds de longueur , la queue y comprise.

Ces animaux mangent l’herbe , les poissons , les serpents , les brebis, les bœufs; ils s’approchent même des hommes en se cachant, s’élancent sur eux, les étranglent et les dévorent. Tous les ans ils déposent dans le sable leurs œufs , au nombre de soixante environ. La chaleur du soleil suffit pour les faire eclore.

Les salamandres sont fort nombreux dans le pays, ainsi que les lézards et les caméléons.

Le crapaud ressemble beaucoup à la grenouille, dont on trouve aussi une assez grande variété d’espèces. Le plus gros et le plus remarquable de tous, est le crapaud appelé pipa. La description en a été faite assez souvent pour que nous nous dispensions de la répéter.

La tortue est, comme dans tous les pays, divisée en deux espèces, tortues de mer et tortues de terre, qui se subdivisent encore en plusieurs classes. Elles sont une nourriture fort recherchée des familles aisées. Les Indiens en font aussi usage , ainsi que les gens de mer.

Je passe aux quadrupèdes.

Les buffles ressemblent beaucoup à nos taureaux d’Europe ; ils ne sont pas grands, mais ils ont la tête et la poitrine larges, la jambe courte, et la peau parsemée de taches brunes et noires. Les nègres marrons s’en servent pour les transports par terre : leur chair est bonne, et ils pèsent quelquefois jusqu’à six cents livres.

Les bœufs que l’on trouve à Surinam ne sont pas, à beaucoup près, aussi gros que nos bœufs d’Europe, quoique leur chair soit assez bonne ; ils ne pèsent pas au-dessus de 500 à 550 livres , et la viande s’en vend vingt-cinq à trente cents la livre. Ce sont les planteurs qui les fournissent aux bouchers de la ville , et cette branche de commerce est très-lucrative pour ceux qui s’en occupent. Cet animal est aussi très-utile pour faire mouvoir les moulins à sucre, et surtout pour l’extraction des bois dans les forêts; on en voit souvent jusqu a huit atelés à une charrette chargée de quelques arbres.

Les vaches sont fort abondantes dans la colonie ; mais elles ne donnent pas la même quantité de lait que nos belles vaches de Hollande, auxquelles elles ressemblent beaucoup, du reste, et dont elles tirent, je crois, leur origine; elles sont seulement plus maigres. On conçoit que le lait et le beurre doivent être chers. C’est une branche de commerce pour quelques vieilles missies retirées dans leurs combés (Fig. 65), et qui font colporter leur lait par de jeunes négresses ou créoles, leurs esclaves (Fig. 66.).

Le veau est rare, cher, de mauvais goût, et se vend de vingtcinq à trente cents la livre. Les amateurs de côtelettes de veau en font venir de Hollande; mais le prix en est énorme, et beaucoup trop élevé pour ce quelles valent.

Les moutons sont très-abondants, mais ils ne sont ni aussi gros ni aussi bons que les nôtres. La viande s en vend trente-cinq à quarante cents la livre.

Les chèvres sont communes dans le pays; les habitants les nomment cabris. Les nègres et les Indiens les mangent de piéférence, quand elles sont jeunes.

Les cochons sont divisés en plusieurs espèces, et sont d’une grande ressource pour toutes les classes des habitants. La première espèce est le cochon domestique, que l’on élève dans les plantations. Ils sont petits, de la couleur des nôtres; mais leur viande est plus blanche, bien meilleure et sans odeur; elle a le goût de celle de nos veaux d’Europe. Ils ne doivent cette qualité qu’à leur nourriture, qui se compose de bananes, d’ignames, etc. Chez le boucher la viande de cochon sc vend de vingt à vingt-cinq cents la livre. On en fait une très-grande consommation dans les plantations, dans la ville et sur les navires. Nous en avions à bord une trentaine qui ont été

et mangés pendant la traversée.

La deuxième espèce est appelée par les indigènes hagoe ou marrons, ou cochons noirs. Ils sont très-ramassés , ont la tète grosse et armée de défenses, et les pattes de derrière plus basses que celles de devant, ce qui fait que, lorsqu’on les poursuit.

ils font à tous moments des culbutes qui égaient les chasseurs. Nous avons assisté à une de ces chasses amusantes. Leur viande est aussi bonne que l’autre. Elle forme une branche de commerce entre les bosch-nègres et la ville.

La troisième espèce est un porc sauvage que l'on nomme dans le pays pingos. Il a le cou et les pattes plus courtes que ceux du cochon domestique, ses soies sont dures et blanches, mêlées de noir. Il a sur le dos une poche contenant une humeur laiteuse qui donne de loin une odeur de musc. Ces animaux se réunissent en troupes de deux à trois cents, et traversent ainsi les forêts. Quand ils aperçoivent quelqu’un, ils font claquer leurs dents avec une force qui intimide le plus hardi chasseur, sur lequel ils s’élancent quelquefois ; si 1 on en tue un de la troupe, ils se serrent et se remettent en marche, sans changer de direction : mais, à la nuit, ils s’arrêtent à 1 endroit ou ils se trouvent; et, au jour, ils commencent comme la veille, en dévastant toute ce qui se rencontre sur leur passage. Leur chair est peu délicate.

La dernière espèce est le cochon d eau , qui se tient presque toujours dans cet élément dont il ne sort que pour paître. Son poil est court et noir, des lignes blanches traversent son corps dans toute la longueur.

Le porc-épic , que l’on trouve dans les forêts de Surinam , est gros à peu près comme un lapin. Il a le museau alongé et garni de poils comme le chat. Il a une longue queue, cuirassée d’écailles osseuses. Il mange les rats , les fruits , et beaucoup d’autres objets.

Les chevaux, les mulets et les ânes ne sont pas bien abondants; ils sont généralement faibles et chétifs. Les meilleurs viennent en partie des États-Unis, de l’Angleterre, et de la mèrepatrie. Il s’est formé plusieurs haras, qui n’ont point répondu aux espérances des entrepreneurs, parce que, les principales communications se faisant par eau, et les chemins de terre étant dans un état déplorable, on se passe généralement de bêtes de somme et de trait.

Les cerfs et les daims sont nombreux dans celte partie de l’Amérique, comme dans la plupart des autres. Ils servent de nourriture à toute la population, surtout aux Indiens, qui ont une adresse étonnante pour les découvrir et s’en rendre maîtres.

Le faon, qu’ils mangent rôti, a une chair délicieuse.

On ne trouve dans la Guyanne, ni éléphants, ni rhinocéros,

ni lions.

Les tigres sont tellement répandus dans tout le Nouveau- Monde, qu’on ne doit pas s’étonner d’en trouver un grand nombre à Surinam. Ils sont la terreur du pays, et ne craignent ni l’aspect ni les armes de 1 homme. Les habitants des planlatiors les redoutent, parce qu’ils dévastent les troupeaux domestiques , et attaquent même les animaux sauvages.

Le tigre de Surinam a deux pieds et demi à trois pieds de longueur, depuis le museau jusqu’à la naissance de la queue. Il est bas sur ses jambes, a la tele rase, les yeux hagards, la langue toujours hors de la gueule et couleur de sang. Sa phy-

tues

sionomie indique son caractère, qui est une méchanceté basse, et une cruauté insatiable. Un tison allumé suffit néanmoins pour le faire fuir. C’est pour cela qu’il est prudent d’allumer des feux durant les haltes de la nuit, dans des endroits ouverts.

Les nègres des plantations qui mettent un grand interet a sa destruction, pour soustraire à sa fureur leurs bestiaux , le manquent rarement quand ils découvrent ses traces. Sa peau, qui est jaune tachetée de noir, sert d’ornement aux Indiens. Us reçoivent même une prime du gouvernement pour chaque peau de tigre qu’ils apportent. J’ai vu un jour quatre de ces animaux engagés dans une lutte terrible et se disputant la dépouille d’une vache qu’ils avaient surprise pendant la nuit, et traînée vers la lisière d’une forêt, à la distance de cinq cents pas au moins. Ce ne fut qu’au quatrième coup de feu qu’ils lâchèrent leur proie en poussant des hurlements effroyables.

Les tamandra ou fourmiliers sont très-communs dans ces climats. Les plus petits sont à peu près gros comme nos écureuils, et les plus gros comme un chien de boucher. Us ont la tête petite , le museau fort alongé, la queue longue, la jambe courte, le poil brun ou blanc. Cet animal fourre son long museau dans les fourmilières , et allonge la langue , pour que les fourmis s’y attachent. Quand elle en est bien garnie, ils la retirent, la secouent légèrement pour que la terre tombe, et avalent les

fourmis.

L’unau et l’ali sont deux espèces différentes pour la conformation, mais ils ont les mêmes mœurs, et sont très-abondants en Amérique. Ces pauvres animaux auxquels on donne aussi le nom de paresseux, semblent être une ébauche imparfaite , puisqu’ils ne peuvent ni saisir une proie , ni se nourrir de chair, ni même brouter l’herbe, réduits à vivre des feuilles et des fruits des arbres, sur lesquels il leur faut un temps infini pour grimper ; ils le dépouillent successivement : et quand cet arbre ne leur offre plus rien pour se nourrir, et que la faim commence à les presser, ils se laissent tomber à terre , et remontent lentement sur un autre arbre.

Les singes sont, de tous les animaux , ceux qui se rapprochent le plus de l’homme par leur conformation, leurs habitudes et leur instinct.

On ne peut nier qu’ils soient en général fort laids , enclins à voler, à déchirer, à casser tout ce qu’ils voient. Ils sont adroits , sensibles au bien et au mal qu’on leur fait, énergiques et démonstratifs dans leurs passions ; ils savent soupirer, gémir, pleurer même comme les enfants, et, suivant les occasions, pousser des cris d’épouvante , de douleur, de colère ou de dérision.

Us sont excessivement grimaciers , et copient avec une grande intelligence les gestes et les attitudes de l’homme. Us se balancent, marchent sur la corde tendue , font belle jambe , courent en avant et en arrière , puis battent des entrechats , et font enfin des tours de force, d’adresse et d’équilibre aussi bien que les premiers danseurs; ils sont si plaisants dans tous ces exercices, que l’homme le plus mélancolique ne peut s’empêcher de s’en amuser et d’en rire. J’en ai vu un grand nombre d’espèces dans

les forêts de Surinam. Leur chair est un mets délicat pour les Indiens; mais les nègres ne les mangent qu’en cas de besoin et faute d’autre chose. Les blancs et les créoles n’en veulent pas.

La chauve-souris n’est pas un quadrupède, ses pieds de devant sont plutôt des ailes que des pieds. On ne peut pas non plus la classer parmi les oiseaux, car elle n’a point de plumes, et ne pond pas d’œufs, ses petits viennent vivants et tout formés.

Cet animal est donc un intermédiaire entre le quadrupède et l’oiseau.

U y a un grand nombre d’espèces de chauve-souris à Surinam.

On en trouve dans les forêts et même dans les maisons : j’en ai vu qui étaient monstrueuses.

Je ne parlerai que de celles qu’on nomme vampires, et qui ont jusqu’à dix-huit et vingt pouces d’envergure. Leur corps, gros comme celui d’un rat, est couvert d’un poil rougeâtre ou roux foncé. Le bout de leur nez ressemble à la pointe d’une lance. Us ont d’assez grandes oreilles, et les yeux très-enfoncés dans la tête. Cet animal est appelé vampire , parce qu’il est vorace et carnassier, et surtout parce qu’il suce, pendant leur sommeil , le sang des hommes et des animaux (Fig. 67).

Le lecteur me permettra de rapporter une anecdocte assez curieuse dont un vampire fut le héros. La voici. Des marins ayant été obligés d’aller dans le haut du pays, un d’entre eux tomba en léthargie; et, comme les autres ne connaissaient pas celte maladie , ils le crurent mort et le transportèrent dans un carbet abandonné , où ils le couchèrent par terre , mirent une couverture sur le corps , et le laissèrent ainsi , sous la garde d un des leurs et de quelques nègres de la plantation , dans 1 intention de venir le lendemain lui rendre les derniers devoirs : ils s’en retournèrent ensuite à bord.

Le marin et les nègres qui étaient de garde allumèrent , à une petite distance du carbet, un feu autour duquel ils passèrent une partie de la nuit; mais, vers quatre à cinq heures du matin, ils furent tous saisis d’épouvante en voyant venir très-lentement de leur côté quelque chose qui avait sur la tête une couverture blanche. Us crurent voir un spectre enveloppé d’un linceul , et, plus cette forme mystérieuse approchait , plus leur frayem; augmentait, surtout celle des nègres, qui sont généralement trespoltrons pendant la nuit , parce qu’ils craignent le malin-esprit ou le diable (Fig. 68). Enfin leur épouvante devint si forte, qu’ils se mirent tous à fuir vers l’habitation du maître et la négrerie, en poussant des cris d’épouvante et de terreur qui répandirent l’alarme , et mirent sur pieds tous les habitants des

environs.

Enfin le spectre s’avance davantage, et on reconnaît le marin qui avait été laissé pour mort dans le carbet. En approchant de lui, on remarqua plusieurs taches de sang sur ses vêtements; et, comme il se plaignait d’être très- faible, et de ressentir une douleur cuisante à l’orteil, on y trouva l’endroit où s était attaché un de ces vampires , qui , en suçant le sang du matelot , l’avait fait sortir de sa léthargie. Au jour, il fut reconduit, ainsi I que son camarade, à bord , où l’on fut bien surpris de le revoir.

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Les rats et les souris sont, dans le pays, des ennemis domestiques comme dans tout le reste du globe. On en trouve de plusieurs espèces et en grand nombre dans la ville, dans les plantations et sur les navires. Le rat est si fort, que quelquefois il lutte avec avantage contre le chat lui-même. Ces animaux se multiplient prodigieusement à Surinam, à cause de la chaleur. Mais, par moments , on les voit tout à coup disparaître en très-grande partie, parce qu’ils se dévorent les uns les autres. Aussitôt qu’une maison cesse d’être habitée, ils vont s’y établir par centaines, et rien n’échappe à leurs dents ni à leur incroyable voracité.

Une belle maison ayant été abandonnée, parce que l’on disait que lame du défunt y revenait toutes les nuits pour tourmenter ses esclaves , on offrit à un blanc qui cherchait une maison , de se loger dans celle-ci en attendant qu’il pût s’établir dans une autre. Il s’y installa en effet; mais, vers le milieu de la nuit, il fut tout à coup réveillé par un bruit épouvantable , comme si toute la maison eût été envahie par des légions de démons et d’esprits. Ce bruit croissait toujours. Dans sa chambre même, rien ne restait en place; la moustiquière qui couvrait son hamac, fut secouée et tirée en tout sens. Enfin il lui fut impossible de fermer l’œil de toute la nuit. Le lendemain , il ne fut question dans toute la ville que du revenant qui hantait ce logis. Les uns en rirent, les autres y crurent, surtout les nègres.

Le même bruit se fit entendre pendant la nuit ; et , du grenier à la cave, tout fut culbuté, renversé, bouleversé. Enfin, le lendemain , on se décida à faire une visite dans toutes les parties de ce vaste bâtiment, et l’on trouva la dépouille et les corps des combattants, des queues, des têtes , des corps à moitié déchirés. On vit alors que le revenant n’était autre chose qu’une multitude de rats qui s’étaient établis dans la maison , et qui s’y livraient toutes les nuits des batailles furibondes et acharnées.

L’Européen , ainsi que les nègres qui habitaient dans le fond de la cour, crurent et croient encore que tout ce bruit était fait par l’ombre du défunt; et le premier ne mit plus le pied dans la maison.

Le chat que l’on a dans la colonie est, je crois, originaire d’Europe. Ceux qui viennent de la mère-patrie, si vifs, si actifs en arrivant, deviennent bientôt mous et paresseux à cause de la chaleur du climat.

Il y a trois espèces de chiens : la première, qui est domestique, se subdivise, comme en Europe,- en une foule d’espèces et de variétés. La seconde est le chien des bois ou chien sauvage , que les gens du pays appellent Crabe Dagoe. La longueur de son corps est de deux pieds et demi à trois pieds. Son poil est court, et d’un gris clair; sa queue est fort longue.

La troisième est un chien caniche qui se tient presque toujours dans l’eau ou sur les bords des rivières et des criques. Il est petit, et sa tête est fort grosse en proportion du reste du corps. Sa couleur tire sur le noir, et sa queue est très-longue.

On trouve également dans la colonie le renard, le lièvre, le lapin, l’écureuil, et quelques autres espèces d’animaux quon voit dans nos climats.

Les rivières et les criques fournissent du poisson d’eau douce en abondance : mais la mer, tout le long des côtes, en fournit bien davantage encore.

Le requin remonte les rivières, et se trouve quelquefois à une très-grande distance de la mer. Un jour un matelot, qui était tombé dans l’eau, disparut presque sur-le-champ v dévoré par un de ces animaux. Celui qui serait assez imprudent pour **se baigner sans précaution , et en s’avançant un peu trop dans les rivières, courrait grand risque d’être dévoré par ces monstres marins.

Il y a plusieurs espèces de cabillauds, celui que I on pêche à Terre-Neuve, et qu’on a trouvé le moyen de sécher, forme une branche très-considérable de commerce et de consommation . Les nègres en font beaucoup de cas; ils l’appellent bakkeljau.

La bonite est un poisson de mer, mais j en ai vu à Surinam plusieurs dont la chair et le goût ressemblent à ceux du maquereau. On la découpe en tranches; et, salée ou bouillie, on la mange au beurre ou à la vinaigrette. Avec sa tête, on fait un peper-pot, en y mêlant de petits pains de farine de cassave et du piment, ce qui lui donne un goût relevé, et en fait un mets très-recherché des créoles , qui ont l’habitude de le manger avec les doigts.

Le sclielvisch ou merlan, le brochet, le saumon, le turbot, la carpe, la lamproie, la raie, la plie, le carrelet, la limande, et bien d’autres espèces se trouvent également à Surinam.

On y pêche aussi des anguilles, tant de mer que de rivière. Dans le nombre de ces poissons se trouve la torpille, qui a, comme on sait, la singulière propriété d’engourdir subitement le bras de celui qui la touche par une espèce de commotion électrique. J’en ai éprouvé l’effet.

Les écrevisses sont très-abondantes dans les criques et dans les rivières de Surinam. Elles sont plus grosses que les nôtres, et la chair en est délicieuse.

Les crabes, que l’on trouve en très-grande abondance dans toute l’Amérique, sont la véritable manne des Indiens, des nègres, des créoles, et même des Européens.

Les huîtres que l’on pèche dans ces climats sont d’un assez bon goût. Il y en a dans le haut du pays qui s’attachent aux rochers; mais celles que l’on prend dans la terre basse ou au bord de l’eau, s’attachent aux racines du manglier, et, à marée basse, on les voit souvent suspendues à trois ou quatre pieds au-dessus de l’eau, toutes béantes au soleil.

On trouve aussi des caracols et des moules de mer, qui sont aussi un des mets favoris des Indiens.

La vie entière de plusieurs hommes ne suffirait pas pour décrire la foule des insectes de toutes espèces, de toutes formes et de toutes grandeurs, qui se trouvent dans cette partie de l’Amérique : on peut assurer que nulle part, il ne s’en voit davantage. Je me bornerai donc à nommer les principaux , qui sont les kakerlac, les guêpes, les moribonds, les scorpions, les mille-pieds, qui sont venimeux, et dont la morsure donne la I fièvre, les moustiques, plus gros que le cousin d’Europe, les

chiques, les tiques, les mouches, qui sont de plusieurs espèces, les sauterelles, les punaises, les grillons ou cricris, les abeilles,

les porte-lanternes , les fourmis, etc.

L’araignée est très-commune dans le pays, on la trouve partout. La piqûre de plusieurs d’entre elles est venimeuse et même mortelle. J’en ai vu de la grosseur d’un poing, et dont la vue seule fait frémir et reculer de dégoût. Leurs toiles, dans les forets, ressemblent à de véritables morceaux de toiles tendues d’un arbre à l’autre. Elle est souvent si forte que quelques oiseaux s’y prennent.

Les papillons se divisent en papillons de jour et papillons de nuit. Les chenilles dont ils se forment ont quatre moyens dif¬

férents de se mettre à couvert, quand elles ne sont encore que chrysalides. Les unes s’enveloppent d’une coque ; d’autres se cachent dans de petites cellules ; celles-ci se suspendent par leur extrémité inférieure; celles-là se tiennent par une ceinture qui embrasse leur corps. Les papillons qu’on trouve dans l’Amérique- Méridionale sont, en général, plus grands et plus beaux que ceux des autres parties du monde. Chaque partie du pays en offre une espèce différente.

C’est un amusement favori pour beaucoup de personnes dans la colonie, que la chasse de ces insectes si brillants, si beaux, si variés, si splendides, si divers de formes et de dimensions, si riches de couleurs (Fig. 69).

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