CHAPITRE V
Les Indiens. — Leurs Habitudes. — Leurs Mœurs. — Leurs Usages.
Après avoir donné une description du pays de Surinam, des diverses révolutions politiques et administratives qu’a éprouvées cette colonie, et enfin fait connaître Paramaribo, sa capitale, ses environs, ses productions, son commerce, etc., il convient maintenant de parler des Indiens , c’est-à-dire , des peuples qui habitaient cette partie de l’Amérique avant l’arrivée des Européens sur ces côtes. Depuis trois siècles que ces peuples ont été confondus avec leurs vainqueurs, leurs usages et leurs mœurs ont nécessairement dû perdre quelque chose de leur caractère primitif, par suite de l’état d’hostilité où les mœurs, les usages, les croyances et les idées européennes se placèrent à leur egard dès le premier abord. Je les considérerai tels qu’ils sont aujourd’hui, et tels qu’il m’a été donné de les voir. Pour les connaître, je ne m’en suis point rapporté à des récits inexacts ou mensongers. J’ai voulu moi-même les étudier , et j’ai passé plusieurs mois parmi eux, me faisant entendre d’eux, assistant à leurs repas, à leurs jeux, à leurs cérémonies, m’initiant à leurs mœurs et à leurs habitudes, voyant et dessinant tout ce qui me paraissait digne detre observé et recueilli.
On se fait assez généralement en Europe une fausse idée des Indiens, sans tenir le moindre compte du passé. On attribue au fond de leur caractère ce qui n’a souvent été que l’effet de représailles, et on oublie que la barbarie avec laquelle ils ont été traités, lors de la découverte de l’Amérique et souvent depuis, a rendu quelquefois leur vengeance sanglante et terrible. Selon moi, ils ne s’expliquent et ne se comprennent que par le passe. Ce qu’on regarde en eux comme de la perfidie et de la cruauté, n’est au fond que le fruit des souvenirs des cruautés exercées contre eux-mêmes. Ces souvenirs ont fini par faire partie de
leur sang.
L’Indien est de sa nature craintif, défiant et rusé. Forcé de se mettre en garde et de se tenir toujours dans un état de défense contre les nouveaux hôtes qui ne cessaient de l’attaquer en ennemi, et venaient lui apporter, à lui le libre enfant des forêts, l’esclavage ou la mort, il a été obligé d’opposer l’adresse à la force , et quelquefois le désespoir à la violence. Mais , lorsqu’il n’est pas contraint par des circonstances extérieures à sortir de son caractère primitif , on trouve en lui de la douceur et de la bonne foi ; il est réellement l’enfant de la nature. On ne peut disconvenir cependant, ainsi que je lai dit plus haut, qu il nail perdu quelque chose de sa simplicité primitive. Les Européens lui ont fait connaître de nouveaux besoins, et ont excité en lui des goûts inconnus auparavant. Le nécessaire lui suffisait dans ses forêts dont la richesse pourvoyait amplement à ses désirs , et peu à peu le superflu est devenu pour lui un besoin indispensable. Les vices des nations policées se sont réunis chez lui à ceux des peuples sauvages. Ces deux éléments divers de destruction morale ont contribué presque autant que l’oppression a abâtardir sa nature primitive, si franche et si généreuse. Ainsi les Indiens, jadis si nombreux et si redoutables, disparaîtront par degrés, et finiront par ne plus former qu’un seul corps de nation avec les colons. Cette fusion sera lente, sans doute; mais elle me paraît infaillible, parce qu’elle est amenée par la force même des choses, c’est-à-dire, celle qui appartient à l’industrie, au commerce , à la civilisation. Les Indiens ou Caraïbes (Fig. 70 et 71) qui habitent Surinam et les pays environnants. sont généralement bien faits et bien proportionnés, sains, forts, vigoureux. Ils ne présentent guèrede difformités corporelles; et. hormis les cas d’accidents, il est fort rare de trouver parmi eux des bossus ou des boiteux.
La couleur générale de leur teint est basanée , tirant sur celle du cuivre rouge. Cependant, ils sont, en naissant, aussi blancs qu’un Européen ; mais cette blancheur disparaît au bout de quelques jours pour faire place à la teinte cuivrée qui est naturelle à leur race. En général, il y a entre les Indiens des diverses tribus une grande conformité de traits. La différence qui se remarque dans les nuances, dépend souvent du climat, souvent aussi d’une fréquentation plus ou moins intime avec les colons ou créoles. Quant aux nègres, ils ne s’allient point avec eux, et ils professent même pour eux une grande et invincible antipathie.
Les hommes sont généralement d’un caractère bon, et on peut tout obtenir d’eux avec de la douceur, des caresses, et surtout des boissons fortes; mais leur ivresse est presque aussi redoutable que leur colère. Ils sont cruels dans leurs excès, comme ils le sont dans leur vengeance. Les traits de leur figure sont assez agréables, et cela se remarque principalement chez les jeunes gens, quoique l’on y trouve un certain fonds de mélancolie qui provient de l’abrutissement et des excès de boissons fortes auxquels ils se livrent avec une ardeur presque incroyable.
Us ont le front aplati et enfoncé, les yeux noirs et ordinairement petits, les dents fort belles, qu’ils conservent jusqu’à un âge fort avancé. Ils ne sont jamais attaques de ces maux de bouche si communs en Europe. Leurs cheveux , courts et aussi noirs que du jais , ne deviennent gris que dans la vieillesse.
Ils se tatouent généralement le visage de raies noires et rouges ; les premières avec du jus de genippa, et les secondes avec du roucou. Leur couleur favorite, de même que chez tous les peuples sauvages , est le rouge. Us s en frottent les cheveux , la tête, le cou, les épaules, et quel quefoisd autres parties du corps. On dirait, en les voyant d’une certaine distance, quils ont reçu des blessures ; plusieurs s’en appliquent aussi jusqu à la moitié des jambes, ce qui fait l’effet de brodequins (Fig. 70).
La nature leur a donné peu de barbe; mais, aussitôt quelle pousse, ils se servent de pinces faites avec des coquilles, pour se l’arracher, ainsi que les poils qui viennent sur les autres parties du corps.
U y a des femmes qui , pour s’orner la figure , se percent la lèvre inférieure, et y passent une épingle, ou un os, ou même un morceau de bois auquel elles attachent quelques grains de verre. D’autres se percent les narines, pour y pendre une espèce de caracoli qui tombe sur leur bouche. J’ai touché cet ornement qui m’a paru être de l’argent ou du platine. Les Indiens m’ont assuré que leur pays contenait une grande quantité de ce métal. Les hommes s’en servent aussi pour s en parer les oreilles, en les perçant et en y introduisant peu à peu , et à la longue, des morceaux de ce métal, longs de deux à trois pouces. Plus souvent, néanmoins, ils se servent de bois ou d’un os d’un ennemi. Quelquefois ils n’arrangent ainsi qu’une oreille.
Us ont sur la tête des chapeaux faits de plumes de différents oiseaux. Quelquefois ils se contentent de quelques plumes de couleurs variées. D’autres mettent un bonnet; d’autres enfin.
s’entourent la tête d’une bande de peau de tigre; mais la plupart vont nu-tête.
La manière de s’habiller des Indiens est très-simple , et pour mieux dire, ils ne portent presque aucun vêtement. Quand on leur parle de leur nudité, et qu’on a l’air de la leur reprocher , ils répondent qu’étant arrivés nus au monde , c’est une folie de contrarier la volonté de la nature , et de couvrir ce qu’elle a laissé découvert.
Cela me rappelle la réponse d’un chef indien qu’on avait habillé à l’européenne , et qui fut fait prisonnier par les Espagnols.
Le général, qui commandait en dernier lieu, ayant demandé qui il était :
Fais-moi ôter ces vêtements, dit l’Indien, afin que je me
reconnaisse.
Les hommes ont autour des reins une corde ou une ceinture de couleur foncée, le plus souvent rouge , qui leur sert à porter un couteau sans gaine. Une bande de toile de coton louge ou bleu , large d’une demi-aune et longue de quatre à cinq , passe entre leurs jambes et sert à cacher leur sexe. Les deux bouts , qu’ils laissent pendre, l’un par-devant, l’autre par-derrière, volent au gré du vent, et quelquefois ils les relèvent le long de la cuisse ou sur l’épaule. Il y en a qui portent une espece de dalmatique ou manteau long , de deux à trois aunes en carre , qu ils mettent autour des reins ou sur les épaules (Fig. 72).
Rien n’est plus comique à voir qu’un des chefs ou capitaines indiens venir au fort des Européens ou chez quelque autorité de la colonie , avec un habit rouge galonné , sans chemise ni culotte, un chapeau rond galonné sur la tete et tenant à la main un bâton, pareil à ceux que portent nos tambours-majors. Toute la tribu marche derrière lui a une certaine distance ; les femmes et les enfants ferment la marche (Fig. 75).
Ce chef est ordinairement un vieillard et toujours le plus habile guerrier de la tribu. Il se fait obéir au premier signe, et ses moindres paroles sont regardées par tous les siens comme des oracles.
Leurs armes (Fig. 74) sont des arcs qui ont ordinairement cinq à six pieds de longueur , et qui sont faits du bois appelé letter-hout : ils en ont cependant qui sont d’une moindre dimension. Les enfants en ont pour s exercer et pour leurs jeux; leur longueur est d’environ dix— huit pouces, et ils sont oi dînai— rement faits de jonc. Les flèches ont trois pieds à trois pieds et demi de longueur, et sont en jonc ou en bois de palmier. A six pouces de leur extrémité, elles sont ornées de plumes de perroquet ; les pointes en fer ou faites d’arêtes de poissons, sont trèsartistement travaillées. D’autres flèches leur servent à tirer le poisson, quand il n’est qu’à deux ou trois pieds de profondeur sous l’eau. Celles dont ils font usage contre leurs ennemis, sont empoisonnées parle suc de l’arbre appelé mancenillier.
Les Indiens se servent aussi de lances ou piques qu’ils jettent avec une grande adresse. Us font aussi des sarbacanes avec des joncs de neuf à dix pieds de long. La petite fléché très-mince qu’ils y placent, a l’un de ses bouts enveloppé de coton. Ils la
lancent ainsi à cent trente pas , par la seule puissance de leur souffle, et avec assez de force pour tuer les petits animaux, oiseaux ou quadrupèdes.
Us ont aussi différentes sortes de massues qui sont faites d’un bois dur et noir, quelquefois veiné ou jaspé. Les unes sont rondes et longues de deux à trois pieds ; les autres sont plates , à peu près en forme de sabres , et le bout en est orné de plumes.
Us en ont d’autres qui sont de forme carrée, et qui n’ont qu’un pied à un pied et demi de longueur. Toutes ces armes , ainsi que les frondes et le couteau de chasse , sont fort meurtrières entre leurs mains , surtout dans leurs moments de colère , ou lorsqu’ils sont animés à la guerre.
Ce n’est que depuis l’arrivée des Européens que les Indiens connaissent l’usage du fusil, du sabre et de la hache. Ils se servent du premier à la manière des nègres, en appuyant la crosse contre la hanche droite.
Les femmes indiennes sont généralement plus petites que les hommes, mais elles sont très-bien faites , surtout les jeunes filles, qui ont peut-être un peu trop d’embonpoint, mais dont les formes sont très-bien moulées. Elles ont la voix et le caractère doux, la figure ronde, le front plat, les dents extrêmement blanches, la bouche petite et les yeux noirs. Leurs cheveux sont de la même couleur et très-longs. Elles les relèvent en tresse et les attachent par-derrière au moyen d’une agrafe. Quelquefois elles les portent à la manière chinoise, coupés droits et courts par-devant. Elles mettent à leurs oreilles des plaques d’argent qu’elles appellent des oupellets. Quelquefois aussi, elles ont des caracoles suspendus aux narines, comme les hommes, ou de grosses épingles dont elles se percent la lèvre inférieure. Elles s’entourent le cou de colliers de verre ou de corail . Quelquefois elles y joignent des dents d’animaux ou celles d’un ennemi vaincu par leur mari. Sur le bras et au-dessus du coude elles placent des bandes de toile blanche, en forme de bracelets. Les femmes qui habitent le parti haut du pays mettent, dès leur enfance, un tissu de petites cordes dans le bas et dans le haut de la jambe. Elles se serrent très-fortement pour avoir de gros mollets et la jambe bien faite. Elles sont très-coquettes , et les mots mooi et krien (belle et jolie) leur sont fort agréables à entendre. Il est seulement fâcheux que, pour paraître belles , elles se peignent de roucou la figure et d’autres parties du corps. Sur le rouge, elles collent des toupes de coton blanc ou de plumes de différents oiseaux (Fig. 75).
Les Indiennes portent généralement autour des reins une bande de toile, à laquelle elles attachent une pièce de toile rouge ou bleu foncé, tirant sur le noir, et teinte avec le jus du genippa. II y en a, dans des tribus voisines, qui mettent une petite camisole ornée de razades de différentes couleurs , pour cacher leur sexe ; il y en a d’autres qui mettent un chony, espèce de juppe ou de robe longue sans manches. Ce sont principalement celles qui habitent vers le Pérou ou sur les bords du fleuve des Amazones. On les appelle Arovacas.
Un village indien est ordinairement habité par vingt à trente
individus, tant hommes que femmes; et ils sont sous le commandement d’un chef ou capitaine appelé dans leur langue granman (Fig. 76). Us construisent leurs maisons ou carbets d’une manière très-économique. Elles se composent de quelques pièces de bois fourchues et enfoncées dans la terre. Le toit est fait en lattes de bois de palmier, qui sont ensuite recouvertes de feuilles de jonc, de bananier ou de pinacre, tellement bien jointes ensemble que l’eau ne peut pas les traverser. On ne voit à ces cabanes ni portes ni fenêtres ; leur grandeur est proportionnée au nombre des individus qui doivent l’occuper (Fig. 77).
Les Indiens ont, en général, peu de résidences fixes. Tantôt ils habitent les bois ou le long des criques ou des rivières (Fig. 78) ; tantôt ils se retirent dans les plantations ou sur les bords de la mer. Quand ils sont dans l’intention de changer de lieu d’habitation, ils font choix d’un emplacement, et s’occupent à le défricher et à l’aplanir pour y construire leur carbet. Cela fait, ils préparent à l’entour le terrain nécessaire à la culture. Ils y sèment de la cassa ve, du maniac, des bananes et du maïs ou blé de Turquie , mais jamais plus que ce qui est absolument indispensable à leur consommation , car ils ne connaissent aucun besoin au delà des besoins réels de la vie.
Étant un jour allé visiter un village indien avec M. Noble, de Noribo, je me mis à dessiner, tandis que mon compagnon s’était livré à la chasse. La vue d’une jeune Indienne me frappa et je tâchai de reproduire son portrait sur mon portefeuille. Elle m’aperçut et s’approcha aussitôt de moi. Alors je lui offris un collier de perles quelle regarda avec une certaine indifférence , et sans réellement l’accepter : car, chez cette nation, une jeune fille ne peut accepter aucun présent, si minime qu’il soit, si ce n’est de l’homme quelle désire d’avoir pour mari. Elle me demanda si j’avais une femme et des enfants; je lui dis que non. A cette réponse négative qui parut beaucoup l’étonner, elle alla trouver un vieillard qui était près de là, et revint avec lui, ainsi que plusieurs femmes et enfants, pour voir ce que je faisais. Le vieillard me tendit franchement la main et m’embrassa. Je lui montrai mes dessins ; mais, quand il eut vu dans mon livre le portrait d’un Indien d’une tribu ennemie, ses traits changèrent tout à coup, et d’un air irrité il prononça ces mots : Méchant esclave. Pour calmer la colère du vieillard , je frappai moi-même sur le dessin en répétant : Méchant esclave, et il reprit aussitôt sa figure riante. Je distribuai quelques colliers qui furent reçus avec indifférence, et je continuai à dessiner la jeune Indienne qui se prêta à poser devant moi avec la plus grande complaisance. Je leur donnai un peu de dram, qu’ils burent à ma santé; la jeune Indienne m’apporta un morceau de pain de cassave; et, après leur avoir .serré cordialement la main, je me rendis dans un autre village. Malgré la défiance si naturelle que l’on remarque dans la plupart de ces peuplades, elles possèdent une incroyable finesse d’instinct qui leur fait deviner les intentions de ceux qui viennent les visiter. Quand elles voient que vous venez chez elles sans esprit d’hostilité ou d’espionnage, vous êtes sûr de recevoir toujours la plus franche hospitalité et l’accueil le plus fraternel.
La chasse et la pêche sont une des occupations habituelles des I Indiens. Lorsqu’ils y vont, leurs femmes sont obligées de les suivre, chargées des provisions nécessaires. En outre elles sont chargées d’aller chercher le gibier que le chasseur a abattu et de le porter sur leur dos au carbet. J’ai vu, un jour, une jeune et intéressante Indienne qui revenait de la chasse avec son mari ; I celui-ci ne portait tout simplement que son arc et ses fléchés, tandis que la femme marchait derrière lui , courbée sous le fardeau d’une grosse botte de bananes, d’un enfant quelle tenait à la mamelle , d’une calebasse remplie de chica ou boisson , et elle avait en même temps à son bras un panier rempli de poissons ou de gibier (Fig. 79).
Quand les Indiens vont à la pêche , ils se serrent de canots ou pirogues, de neuf à dix pieds de longueur, et de quatre pieds de largeur. Ces embarcations sont faites d’une seule pièce, et consistent en un tronc d’arbre creusé. Leurs grandes pirogues se composent ordinairement de neuf planches jointes fort artistement avec des cordes. Quelques-unes ont de vingt a trente pieds de longueur, et sont garnies de voiles carrées : ils s en servent pour leurs courses en mer , soit à la rame, soit à la voile. Us y entretiennent continuellement du feu : ce sont les femmes qui sont chargées d’y veiller (Fig. 80).
Quand les Indiens sont de retour de la chasse ou de la pêche, ils ne cherchent que le repos dont ils font leur premier délice , et se couchent, soit dans leurs hamacs, soit parterre, tandis que les femmes, qui sont loin d’être aussi paresseuses que les hommes, et sur lesquelles , du reste , tombent tous les soins de la vie, s’occupent du ménage.
La principale nourriture de ces peuplades consiste en gibier, en poisson frais ou fumé , en crabes , en tortues , en patates , en maïs et en cassave , dont ils font du pain et de la boisson. Leur manière de faire la cuisine est très-simple et très-naturelle. Les épices , si pernicieuses en Europe , leur sont inconnues. Leurs viandes, ainsi que le poisson , sont bouillies ou rôties. Pour ce dernier moyen, ils se servent de trois ou quatre morceaux de bois dont ils forment une espèce de gril qu ils placent sur la braise , à deux pieds de hauteur environ, ce qui dessèche la viande et lui donne un goût de fumée qui ne leur déplaît, ni les incommode. Ils se servent rarement de sel ; mais , d un autre côté , ils font une grande consommation de piment.
La boisson ordinaire de l’Indien se compose de chica, qui se fait de la manière suivante. On met dans un grand pot des oranges amères avec quelques petits pains de cassave et de patate. On laisse fermenter le tout pendant quelques jours avec une certaine quantité d’eau , et on s’en sert ensuite après l’avoir passé dans un tamis. Cette boisson suffit pour enivrer l’Indien , qui est en général très-porté aux excès de la boisson , et qui se livre ensuite à toutes sortes de désordres.
Le carbet d’un Indien n’est ordinairement meublé que de ce qui lui est strictement nécessaire. La partie principale de son mobilier est un hamac de cinq à six pieds de long sur dix à douze de large , dont les deux bouts sont fixés ensemble par plus de
cinquante petites ficelles , et une longue corde à chaque bout pour le suspendre , soit a deux forts bâtons plantes en terre , soit a deux des pièces de bois qui soutiennent le carbet , soit à quelques
arbres dans la foret (Fig. 81 et 82).
Ordinairement, et surtout dans les bois, les femmes sont chargées d’entretenir sous le hamac un feu continuel qui a le double avantage d’effrayer et d’éloigner les bêtes féroces, et de faire disparaître les moustiques et autres sortes de moucherons ou d insectes qui pourraient les incommoder. Leurs ustensiles de cuisine consistent en calebasses, en poteries et plats fabriqués par les femmes. Elles se servent pour cela de la cendre d’un arbre appelé dans le pays Kwepie. Elles la pulvérisent encore davantage dans un mortier en bois, la passent au tamis, la façonnent ensuite, l’exposent à l’air , la mettent au four, et la vernissent. Elles en font qui peuvent contenir jusqu’à cinq ou six galons , et 1 eau s y conserve aussi fraîche que si elle sortait d’une glacière (Fig. 83).
Les femmes font aussi une grande quantité de paniers ou pagaies, pour conserver tous les petits ustensiles de ménage. Des arcs, des flèches, des fusils, des haches et des piques sont suspendus aux pièces de bois qui soutiennent le carbet.
Les instruments de musique des Indiens consistent principalement en flûtes , en une espèce de trompettes , et en tambourins faits d’un tronc d’arbre scié, creusé et couvert d’une peau de tigre.
Us ne connaissent pas l’usage des chaises : quelquefois cependant ils s’assoient sur un morceau de bois carré pour manger et pour boire; le plus souvent ils se couchent sur le ventre et à plat par terre, en s’appuyant sur les coudes. Leur calebasse est placée devant eux , et ils mangent avec les doigts. Us prennent leur repas seuls ; quand ils ont fini , ils vont s’étendre dans leur hamac , et alors leurs femmes et leurs enfants mangent à leur tour. II n’y a point d’heure fixe pour les repas , et ils ne mangent jamais que lorsqu’ils en sentent le besoin.
Leur divertissement habituel consiste dans une danse qu’ils appellent chaoin, et qui offre plutôt le spectacle de 1 ivresse et du délire que celui d’une danse réelle. U est impossible de se figurer quelque chose de plus désordonné et de plus sauvage. Ce sont les mouvements les plus brusques et les plus vifs, les contorsions les plus animées et les plus furieuses qu’on puisse imaginer. Vous diriez que ces corps sont prêts à se briser , ces membres prêts à se disloquer , ces muscles prêts à se rompre dans les attitudes violentes et forcées qu’ils prennent tour à tour. L œil a presque de la peine à les suivre et à saisir les poses diverses dans lesquelles ils | se présentent. Cette danse folle a pour eux un attrait si souverain ! qu’ils ne laissent échapper aucune occasion de s’y livrer. Toute chose devient pour eux un prétexte au chaoin. Et ils commen- ! cent, et les danseurs se mettent en train. Ils se tiennent deux à deux , et alternativement se courbent et se redressent avec une rapidité extrême. Us tournent sur eux-mêmes , se jettent à droite,
| à gauche , se raccourcissent et s’allongent. Souvent vous ne pou- | vez comprendre comment la structure anatomique puisse se prêter à ces mouvements fous. Quelquefois les hommes forment , en se
donnant la main, des ronds , dont les femmes occupent le milieu et ils tournent comme un tourbillon autour d’elles. Ce tumulte, qui est toujours accompagné de chants et de paroles sans suite et sans mesure, dure quelquefois des nuits et des jours entiers. Souvent il est tout à coup interrompu pour prêter l’oreille à quelque narrateur qui raconte l’histoire de la vie ou des exploits des ancêtres de la tribu , ou' bien sa propre histoire et des traits relatifs à sa famille ou à ses querelles personnelles. Il dit les crânes brisés par un casse-tête, les ennemis foulés à ses pieds, les guerres acharnées livrées à ses ennemis. Les drames les plus sanglants, les scènes les plus terribles ont là leur conteur. Puis viennent les folies de tout genre. Le conteur prend un air de loustic. Il dit tout ce qui lui passe par la tête et ce qu’il croit pouvoir contribuer au plaisir de la fête et à l’amusement des assistants.
A tout ce bruit vient se joindre celui de plusieurs instruments qui ressemblent à des flûtes et qui sont faits d’un morceau de jonc percé d’un ou de plusieurs trous , et dans lequel ils soufflent plus ou moins fort (Fig. 74); cette musique est accompagnée, par intervalles , d’un coup de tambour , et du son aigu d une espèce de trompette faite d’un jonc long de quatre à cinq pieds et ayant au bout une corne de bœuf.
Tout ce mélange de chant , de cris et de sons d’instruments forme un ensemble qui n’a rien de gai , et qui s accorde assez bien avec la figure et l’air des danseurs.
Assez souvent ils s’arrêtent au milieu de leur danse et de leurs bruyantes exclamations pour aller boire du chica qui leur est verse par les femmes. Ceux que l’ivresse a abattus, et a presque rendus incapables de se remuer, ne quittent pas pour cela tout à fait la partie ; car , après avoir dormi par terre , et dans le premier endroit , propre ou non , qui se trouve à leur portée , ils reviennent occuper leurs places à la danse et recommencent avec une nouvelle fureur.
C’est dans ces sortes de rencontres que souvent les disputes se renouvellent, et qu’ils cherchent à se venger de leurs ennemis. Enfin il est rare que ces divertissements se terminent sans des querelles et des luttes sanglantes et meurtrières.
La jeunesse des deux sexes se livre également à la danse ; mais celle-ci est d’une autre espèce, et beaucoup plus calme. Les danseurs et les danseuses ont alors le corps tatoué de rouge, et portent sur la tête, ainsi qu’autour du corps, des ornements en plumes de flaments et d’autres oiseaux de couleur très-éclatantes et trèsbigarrées (Fig. 84).
Cette danse s’appelle la danse aux oiseaux. Voici comment les danseurs procèdent à ce jeu , qui ne manque ni d originalité , ni d’incidents souvent bizarres. Les hommes vont d’abord se cacher dans les bois ou derrière les arbres. Ensuite, les femmes ou les jeunes filles se disposent, accroupies les unes derrière les autres, et se mettent «à contrefaire, avec un talent parfois étonnant d’imitation, les cris et les sifflements de différents oiseaux. A cet appel ou à cette provocation, les hommes répondent aussitôt par d’autres cris, en contrefaisant les bêtes féroces, les singes ou les porcs. Quelques moments après, ils sortent du bois, et
aussitôt que les femmes les aperçoivent, elles se mettent à sauter comme des grenouilles en se tenant toujours accroupies. Les premiers en font autant, et ils se mettent ainsi à courir tous les uns après les autres. Ce manège, vraiment drôle, se continue pendant quelque temps avec une vivacité extraordinaire. C’est un mouvement, un pêle-mêle aussi pittoresque que divertissant. On tombe, on se relève, on s’évite, on se poursuit. Et, quand cela a duré ainsi pendant un certain temps , chacune des filles finit toujours par se laisser attraper par celui seulement pour lequel elle a quelque inclination. Souvent celte espèce de jeu finit par des résultats pareils à ceux que produisent en Europe les divertissements de ce genre, c’est-à-dire, par des luttes ou des combats acharnés, ou par des immoralités révoltantes. -
Si les choses n’en viennent pas à ces déplorables extrémités , ce qui est assez rare, la fête, ainsi que tous les autres divertissements, se termine par des danses, des chants, de la musique, et enfin par l’ivresse.
Une chose qui est très-remarquable, c’est que, dans toutes les réunions des Indiens, et au milieu des plus grands excès, il y a presque toujours un homme de chaque tribu ou même de chaque famille, qui se maintient dans un état complet de sobriété, dans la prévision de ce qui pourrait arriver et pour maintenir l’ordre, en cas que l’un ou 1 autre fut dispose à le troubler. Il sert aux autres de guide et de mentor, et veille surtout à ce qu’il n’arrive rien aux femmes et aux enfants.
A Surinam, comme chez presque tous les peuples sauvages, les formalités et les cérémonies qui précèdent et accompagnent les mariages sont d’une simplicité presque primitive. Voici comment les choses se passent ordinairement. Lorsqu’un Indien est dans l’intention de prendre une fille pour sa femme, il commence par lui apporter le produit de sa chasse ou de sa pêche, ou bien il étale à ses yeux ses trophées de guerre , s’il a eu l’occasion d’en conquérir, les dépouilles ou le crâne d’un ennemi. Si lajeunefille accepte ces cadeaux, c’est une preuve quelle consent à le prendre pour maître et mari. Vers le soir et lorsque le prétendu est de retour de la chasse, elle lui apporte dans son carbet de l’ouil-pot ou ragoût de poissons. Puis elle s en retoui ne chez elle.
Le lendemain, on fixe le jour de la célébration du mariage; mais, en attendant, les parents et les amis cherchent à se procurer d’abondantes provisions en poissons et gibier pour le festin de rigueur. Quand le jour fixé est venu, le jeune homme se rend chez sa future et lui dit :
Je vous ai choisie pour femme.
Ces mots suffisent, et elle le suit à l’instant. Puis il y a un festin auquel assistent toute la famille et les amis , mais où les hommes se rassasient toujours les premiers, tandis que les femmes n’y sont jamais admises qu’après eux. Cet usage est tellement rigoureux, que la mariée elle-même ne mange pas avec
son mari.
L’Indien aime sa femme et en est même fort jaloux; mais il
,*st le maître en toutes choses, et celle-ci, comme on a pu le
voir plus haut, remplit avec lui le service et les devoirs d’une véritable esclave. Elle est journellement exposée à ses caprices et à sa brutalité, et même il a le droit de la répudier et d’en prendre une autre, si cela lui convient. La seule galanterie que le mari consente parfois à faire à sa femme, c’est de lui faire présent, en temps de guerre, d’une partie de la chevelure de l’ennemi qu’il a vaincu.
Ce qui fait mieux connaître la dureté avec laquelle les Indiennes sont traitées, et la rude indifférence que leurs maris sont dans l’habitude de professer envers elles, c’est la coutume ou elles sont, lorsqu’elles sont devenues mères, d’aller le lendemain avec leur nouveau-né à la rivière, pour s’y laver, elles et leur enfant. Lorsqu’elles reviennent au carbet , le mari se couche dans son hamac, et reçoit les visites et les félicitations de tous ses amis.
Sa femme lui fait alors de la bouillie qu’elle partage avec lui. Pendant ce temps-là, l’enfant est nu à terre, couché sur une natte ou sur un morceau de toile de coton. S’il a besoin de nourriture, il l’indique par ses mouvements; sa mère s’approche pour lui donner le sein, et quelquefois se couche à côté de lui.
S’il y a des jumeaux, le père, selon un usage barbare consacre chez les Indiens, les place tous les deux dans une pagaie ou panier et les lance à l’eau. Le premier qui surnage est reconnu lui appartenir. Il le rapporte à la mère et va se coucher comme à l’ordinaire. Cette coutume inhumaine vient de la stupide persuasion où est l’Indien qu’un homme ne peut avoir qu un seul enfant, et que l’autre est nécessairement le fruit d’un adultère. Aussi laisse-t-il périr impitoyablement le second.
Une vieille négresse m’a assuré avoir elle-même sauvé des eaux une de ces malheureuses victimes, et l’avoir élevée avec ses autres enfants. C’était une fille qui se trouve maintenant au village de Nikeri, où elle est mariée avec un créole.
Une Indienne ne nourrit jamais son enfant que pendant huit ou neuf mois. Elle ne l’emmaillotte et ne le berce jamais. Elle prétend avec raison que le premier procédé empêche leurs forces de se développer, et que le second les rend stupides et de mauvaise humeur: ce qui est assez remarquable, c’est qu’en effet on ne trouve chez eux , non plus que chez les nègres , ni infirmes , ni idiots.
L’enfant, dès le moment de sa naissance, est mis par terre, comme je l’ai dit, et là, rien ne gênant ses mouvements, il développe en liberté ses organes, et donne à ses membres la souplesse, la force et l’agilité qu’on reconnaît en eux dans la suite.
Les Indiens sont ordinairement leurs propres médecins. On en trouve cependant parmi eux qu’on nomme payas, et qui font le métier de guérir; mais ce sont plutôt des charlatans ou des jongleurs qui profitent de la croyance où sont quelquefois des Indiens qu’ils sont possédés du malin esprit, qu’on croit pouvoir chasser en jouant de la flûte, comme j’eus l’occasion de le voir un jour à un enfant (Fig. 813). Ces médecins le font disparaître en dansant autour du carbet du malade et en tenant dans les mains des macans ou espèces de calebasses entourées de grelots et ornées de plumes. Ceux qui ne peuvent point se procurer
l’assistance de ces étranges médecins, se guérissent eux-mêmes en se fournissant, dans les bois, des drogues nécessaires. Les femmes sont très-bonnes garde-malades et fort adroites. Plus d’un Européen en a fait l’expérience. Elles emploient avec succès le gayac et le sassafras pour la guérison des maladies syphilitiques, si communes dans ce climat. Elles font aussi avec des plantes quelles connaissent seules, d’excellent sirop capillaire.
Les Indiens sont rarement malades. Les seules indispositions auxquelles ils soient souvent sujets, sont les douleurs de tête et les relâchements de ventre. Pour se guérir, ils usent de remèdes fort simples.
Il est assez difficile de dire si ces peuples ont, ou non, une religion. Au reste, les Indiens qui habitent la frontière et le long des côtes, et auxquels les Européens ont donné le nom de Caraïbes, paraissent, en général, être de vrais athées; car on n’a jamais trouvé chez eux ni temples , ni vestiges d’aucune religion. On n’y rencontre même aucune trace d’idolâtrie, comme on en voit au Pérou et au Chili. Il y en a cependant parmi eux qui croient à une autre vie et à la métempsycose, et qui pensent que le ciel existe de toute éternité , mais que la terre et la mer ont seules été créées. On en trouve même qui conservent sur l’Être suprême une tradition selon laquelle il aurait fait descendre son fils , du ciel sur la terre , pour tuer un serpent horrible qui dévastait une partie de l’Amérique. Après que le messager celeste eut vaincu le monstre, il se serait formé, selon cette même tradition, dans les entrailles de l’animal , des vers qui produisirent chacun un Caraïbe et sa femme et peuplèrent ainsi la Guyane. La guerre cruelle que le serpent avait faite aux nations voisines fut continuée par les Caraïbes sortis de lui et qui les regardent toutes comme leurs ennemies.
Quant aux Indiens du Brésil, ils adoraient, sous le nom de Toupan, un certain esprit qui préside au tonnerre. Quand ils l’entendaient gronder , ils étaient toujours saisis d une grande épouvante et ne manquaient jamais de dire en se prosternant :
— L’esprit est en colère.
Et ils cherchaient à le calmer en lui faisant des offrandes , selon quelques voyageurs, qui, du reste, assurent n avoir jamais rencontré chez ces peuplades aucune autre trace d’idées religieuses, car elles n’ont pas même dans leur langage un mot qui exprime le nom de Dieu.
Le tonnerre est pour les Caraïbes sauvages la grande puissance, et ils croient tenir de lui la science de l’agriculture. Us professent aussi un respect religieux et idolâtre pour le tamaraca, fruit qui ressemble beaucoup à une calebasse et auquel ils rendent de grands honneurs. Les prêtres, en visitant leurs tribus, ne manquent jamais de se munir de leurs maracas ou tamaracas, quils font adorer solennellement en les ornant de belles plumes et en les élevant au haut d’un bâton qu’ils fichent en terre. Ils persuadent à leurs ouailles de porter à manger et à boire à ces maracas, parce que cela leur est agréable et qu’ils se plaisent à être régalés de cette manière.
On sait qu’à l’arrivée de Christophe Colomb à Saint-Domin-
gue, les habitants de cette île avaient des images appelées Amis , qu’ils regardaient comme leurs dieux tutélaires et auxquels ils faisaient des sacrifices. Le roi était le grand pontife de cette religion. Ils adoraient aussi comme dieux suprêmes Taroataihe Toomoo et Tepapa, qui, selon eux, avaient d’abord été rochers. Ils admettaient , en outre , une race inférieure de dieux , auxquels ils donnaient le nom de Catuas et dont deux avaient été pères des hommes. Tane, fils du dieu supérieur et de Tepapa, était plus particulièrement invoqué , parce qu’on croyait qu’il prenait une part infiniment plus grande à la direction des affaires du genre humain.
Les Caraïbes des Antilles rendent un culte extraordinaire à ce qu’ils appellent Maboia.
Ils donnent ce nom à un mauvais principe, auquel ils attribuent tous les malheurs qui peuvent leur arriver; c’est l’esprit du tonnerre, des tempêtes, des éclipses, des maladies, et ce culte sert à apaiser le génie qu’ils en croient la cause. S’il faut les en croire, il leur apparaît parfois sous des formes étranges et hideuses , tantôt dans le silence de la nuit , tantôt dans les mystérieuses profondeurs des forêts ; il trouble leur repos et les accable souvent de coups. Pour apaiser la colère de cet esprit malfaisant, ils fabriquent une espèce de voltes ou de petites figures qui ressemblent à celle qu’il a prise pour les visiter et les tourmenter. Ces figures , ils se les attachent au cou et s imaginent être ainsi à l’abri des attaques de Maboia.
Souvent, dans leur singulier fanatisme, ou, pour mieux dire , dans leur aveugle superstition, ils se font dix fois plus de mal que le prétendu Maboia ne pourrait leur en faire , car ils se coupent la chair en son honneur avec des couteaux et s extenuent pas des jeûnes longs et opiniâtres.
Ils ont aussi une sorte de génies protecteurs, auxquels ils donnent le nom de Chemens et qu’ils regardent comme leurs anges gardiens destinés à veiller sur eux dans toutes les circonstances de la vie. Chaque Caraïbe a le sien. Ils leur offrent les prémices de toutes les choses, les premiers fruits de leur récolte, et lui font des offrandes qu’ils placent toujours, en son honneur, dans un coin de leur carbet, sur une natte étendue en guise de table sur le sol, et autour de laquelle ils croient que les génies invisibles viennent se réunir pour boire et pour manger. C est sous la forme de chauves-souris qu’ils se représentent les Chemens.
Les Indiens sont enterrés dans leurs carbets (Fig. 86) ou à l’endroit même où ils meurent. On commence par creuser en terre un trou carré, pendant qu’un paya danse près du corps avec ses calebasses emplumées pour éloigner l’esprit malin; et, après avoir lié au mort les coudes sous les genoux , on 1 enveloppe dans un sac de toile de coton avec ses armes et des provisions, comme s’il devait faire un long voyage. Toutes ces cérémonies sont ordinairement accompagnées des pleurs et des hurlements des assistants, et enfin de mille contorsions qui leur servent à exprimer leur douleur. Parmi eux se distingue surtout la veuve, qui, pendant un temps assez long, continue de préparer et d apporter au mort de l'ouil-pot et du chica. Elle les dépose sur sa
tombe, et, en hurlant et en chantant, elle lui fait une foule de questions et de compliments, tels que : visage riant , œil de splendeur, beau danseur, le plus vaillant, le plus brave, debout de bonne heure le matin, et le soir fort tard au lit. Quand elle voit, au bout de quelque temps, que le mort ne répond pas, elle quitte cet endroit funèbre, lequel est aussi abandonné par toute la famille; et prenant son parti, elle cherche à se consoler avec un second mari de la perte du premier.
Lorsqu’on arrive chez ces peuples , et qu’on les voit pour la première fois, on est tenté de les regarder comme très-misérables. Mais en y réfléchissant, on est forcé de convenir qu’ils sont plus heureux que la plupart des Européens. Ils ne connaissent ni le luxe, ni même les commodités de la vie (Fig. 87); ils restent étrangers à tout ce qu’une nation civilisée présente de curieux et d’intéressant. Mais aussi ils jouissent d’une liberté qui est pour eux au-dessus de tous les biens. Ils ne connaissent de maîtres que leurs besoins , et ils ne sont jamais embarrassés pour les satisfaire. L’ambition et les petites passions de la société ne troublent point leur vie.
Du bois, des feuilles, du coton, des peaux d’animaux leur servent de vêtements. Le maïs, la patate, la banane, la cassave, le gibier et le poisson suffisent pour leur nourriture. Quelquefois même ils y joignent la chair du singe, qu’ils trouvent trèsdélicate.
L’ignorance complète dans laquelle vivent ces hommes, les rend sans doute bien inférieurs à nous, mais elle n’influe en rien sur leur bonheur, et il est fort douteux qu’ils fussent plus heureux qu’ils ne le sont, si on parvenait à introduire chez eux nos lois, nos connaissances et nos usages. De nombreux exemples prouvent que des sauvages qui ont eu l’occasion de vivre parmi les Européens , et même de connaître les aisances et les superfluités de l’Europe , n’ont cessé de regretter leur pays natal , et qu’aussitôt qu’ils en ont trouvé l’occasion, ils sont revenus au milieu de leurs compatriotes reprendre leur vie sauvage, et s’y sont trouvés plus heureux qu’ils ne l’étaient parmi nous. Il n’est pas une de nos villes qui vaille pour eux la forêt et la savane où ils sont nés , pas un des fruits de notre civilisation qu’ils ne dédaignent pour leur existence , qui pourrait se résumer en un seul mot, qui est tout pour eux : la liberté.
Ce qu’il y a de plus remarquable parmi ces hommes, c’est l’incroyable puissance d’instinct qu’ils possèdent. Sans cesse exposés aux mille dangers delà vie errante et sauvage, souvent en lutte avec les animaux des forêts, ils apprennent de bonne heure à en déjouer toutes les ruses. Tantôt c’est le chat-pard qu’il faut exterminer. Tantôt c’est le boa qu’il faut combattre. Tantôt c’est à un caïman des marais ou des savanes qu’il faut faire la guerre. C’est à tout cela qu’il leur faut disputer le sol qu’ils habitent. Leur existence est un combat continuel, non contre les besoins de la vie, qu’ils trouvent si facilement à satisfaire , grâce à la nature opulente et riche qui les environne, mais contre les ennemis mêmes qui peuplent leurs solitudes et qui se présentent devant eux à chaque pas. Aussi, trouvez des yeux mieux exercés, des corps
plus agiles et plus infatigables quand le péril leur en fait une nécessité, des oreilles dotées d’une ouïe plus fine et plus délicate. Au bruissement qui se fait dans les feuillages de leurs forets, ils tous diront si c’est un singe ou un perroquet qui le produit, si c’est un boa qui tortille ses longs replis autour des troncs des arbres, si c’est un chat-pard qui les guette au passage pour trouver une proie à donner à ses petits, si c’est un caïman sorti du limon de ses marais fangeux pour les dévorer. Leurs yeux distinguent de loin un ennemi. On dirait qu’ils flairent le vent pour reconnaître le péril qui les menace; et, quand ils lont reconnu, pas de main plus sûre pour frapper ce qui les menace. Leurs flèches et leurs armes l’atteignent comme un but au jeu.
Et comme ainsi cet exercice continuel et cette lutte incessante avec les périls que la nature a semés autour d’eux, développent nécessairement en eux au plus haut degré ces facultés, ils sont,
malgré l’insouciance de la vie facile qu’ils mènent sous d’autres rapports, les ennemis les plus acharnés dans la guerre. Qu’un différend éclate entre deux tribus , c’est un combat d’extermination, c’est un combat où se montre tout ce que la fureur et la haine sauvages peuvent inventer de plus cruel et de plus atroce. Pas de frein, pas de loi humaine qui puisse se faire entendre. Vous diriez des boas ou des tigres qui luttent entre eux, se seirant dans leurs replis, se déchirant des dents et des ongles. Rien ne saurait donner une idée de ces terribles rencontres , de ces engagements sanglants et furibonds ; car de sol et de foyers , ils n’en ont pas à défendre. Leurs grandes forêts et leurs interminables savanes sont leur patrie. Un village détruit , ils vont ailleurs défricher un coin de terre et planter les perches de leur carbet. Et partout la chasse et la pêche pourvoient amplement à leurs besoins, comme les arbres leur fournissent une abondante nournture.