CHAPITRE X
La côte orientale.
Que trouverai-je à dire de la baie du Pistolet et de la Crémaillère que je n'aie déjà remarqué ailleurs? rien absolument si ce n'est un détail tout à fait indigne de la gravité de l'histoire humaine,, mais qui pourrait bien faire sourire d'aise l'histoire naturelle. Pour un motif que je crois inconnu, les homards, si terriblement abondants à l'ouest de Terre-Neuve, paraissent s'être accordés pour ne pas dépasser le cap Normand et ne se montrent pas à l'est de l'île. Sans approfondir la question, nous en fîmes la remarque avec quelque plaisir, car cette nourriture chère aux Parisiens, finit par devenir singulièrement fatigante et le moment était arrivé depuis longtemps où la vue du plus magnifique crustacé qui eût fait l'orgueil des étalages de Potel, donnait des crispations d'impatience
au plus philosophe des officiers. Du reste, à part cette absence de homards qui ne constituait, en définitive, qu'un bonheur négatif, rien de nouveau, toujours des cageots, toujours des chauffauts, toujours la même odeur, le ciel gris, la pluie, la brume, l'humidité froide, une terre sauvage et inféconde, au moins une glace flottante, errant ennuyée et ennuyeuse à l'horizon.
Nous arrivâmes à la baie du Croc. Au moment où nous doublions la pointe qui en garde l'entrée, une barque de pêcheurs passa près de nous, rapidement emportée par le vent, et le patron, en agitant son chapeau, nous cria : « Il y a du neuf! grande victoire! »
Naturellement, tous les esprits furent mis en éveil par ces quelques paroles et chacun se communiquait ses conjectures, quand nous aperçûmes le Tartore déjà mouillé dans la baie. Aussitôt de son arrière se détacha une embarcation, tandis que nous étions salués par les musiciens du bord qui jouaient avec enthousiasme l'air de la reine Hortense. Cette courtoisie à laquelle nos amis nous avaient habitués corroborait les quelques paroles du pêcheur, et bientôt un officier mettant le pied sur le pont nous révéla tout le mystère en remettant au commandant en chef un paquet de gazettes et nous annonçant de vive voix le gain de la bataille de Solferino. Ce fut ainsi que nous apprîmes ce grand événement. £54 15
Il y a quelques années, le Croc était le quartier général de la station navale de Terre-Neuve. On y restait pendant des mois entiers, laissant le monde aller comme il pouvait, et aux approches de l'hiver on regagnait la France. Le temps se passait à voir Patrice, un Irlandais fermier de la station qui gardait une petite maison, un jardin et une vache. On vantait les choux du Croc et on chassait quelque peu aux environs. On y péchait aussi, cela s'entend de soi. Mais depuis ce temps, les choses sont bien changées. La France est devenue plus attentive à son bien, elle en comprend mieux la valeur, elle le surveille davantage. Maintenant personne ne s'endort. Le commandant en chef inspecte lui-même toute la côte. Un de ses bâtiments est toujours en mission sur un point quelconque ; un autre se livre à de fatigantes, mais utiles études hydrographiques ; deux goélettes de guerre observent la conduite de nos équipages de pêche et visitent les établissements. Une. telle activité est infiniment préférable, sous tous les rapports, à l'ancienne somnolence et promet beaucoup à l'avenir. Les fausses appréciations ne pourront plus se reproduire en face de cet examen perpétuel des faits confié à des officiers dont on ne sait qu'honorer davantage, de l'intelligence ou de l'infatigable dévouement, et qui, pour l'un comme pour l'autre, méritent assurément la reconnaissance de leur pays. La nature vraie de nos
intérêts clans ces parages, restée malheureusement trop inconnue du public et même de l'administration, estimée bien au-dessous de ce qu'elle vaut, sera mieux jugée d'abord par ces appréciateurs irréfragables et particulièrement compétents, et sur leur témoignage, pourra, avec le temps, se montrer dans sa vérité à tous les vrais et sérieux amis de leur pays qui apprendront à estimer ce qu'il vaut, le bijou que les désastres du dix-huitième siècle nous ont laissé.
Je parlais tout à l'heure de Patrice. La femme de ce digne Irlandais, une Junon remarquable à tous égards par le développement de sa personne en hauteur et en largeur et peu timide de son naturel, eut l'occasion de s'expliquer sur les droits de la France dans la baie du Croc, d'une façon tout à fait décisive et que personne ne songeait à attendre d'une telle autorité; mais qui n'en valait pas moins bien des enquêtes.
Dans une discussion d'amitié avec une de ses amies habitant une cabane aux environs, cette dame s'était abandonnée à quelques vivacités regrettables, et la chronique du Croc, probablement exagérée, comme partout ailleurs, prétendait même qu'un bonnet, un peu brusquement enlevé de sa place naturelle, avait voltigé dans les airs après un discours prononcé avec trop d'action. En tout cas, il semblerait que la discussion eût été chaude, car des per-
sonnes fort autorisées à apporter le tribut de leurs conseils pour réconcilier les deux contendantes se portèrent de bonne volonté sur le lieu du débat et voulurent faire entendre raison à Mme Patrice. Mais l'amazone leur ferma promptement la bouche.
Comme particuliers elle ne souhaitait pas, leur dit-elle, lès voir se mêler de ses affaires; comme magistrats anglais, elle ne les connaissait pas. Elle ne voulait obéir qu'à un officier français, s'il s'en trouvait qui eût quelque ordre à lui donner. Bile ne dépendait, à son sens, ni de l'autorité de la reine, ni de l'autorité coloniale, et, ajoutaitelle, il était bien connu et reconnu sur toute la côte, qu'il n'y avait qu'un Dieu au ciel, et ici-bas, le commandant en chef de la station française. Il fallut en passer par cette déclaration aussi franche que spontanée et laisser les deux dames se battre ou se raccommoder comme elles l'entendfaient. Probablement, après quelques hostilités, une tasse de thé convenablement sucrée aura rétabli la concorde entre ces fières personnes.
Il nous arriva aussi un Indien métis croisé d'Irlandais. Cet homme avait fait une sorte de fortune. Il était Micmac par sa mère, et le type indien dominait chez lui d'une manière trèsmarquée. Cependant, il avait le visage moins large que ses compatriotes maternels et les pommettes moins saillantes avec les formes moins osseuses,
mais la même physionomie douce, un peu craintive et rusée. Il était du reste proprement vêtu, et c'est le premier et le dernier indigène, ou à peu près, sur lequel j'aie pu faire cette observation. Un digne Français l'accompagnait, qui dans cette population occupée de faits très-précis et très-positifs avait apporté un reflet de fantaisie. Le personnage n'était indigne ni de Callot quant à l'extérieur, ni d'Hoffmann, quant au moral. Sa vie se passait dans une grande agitation. Il avait conçu, depuis longues années, l'idée de fonder une immense saumonerie sur cette côte. Il voulait y joindre une manufacture de conserves, se proposait de fabriquer lui-même les boîtes de métal nécessaires, et, pour commencer, avait obtenu, disait-il, le privilège de pêcher dans une certaine rivière. Mais cette certaine rivière qui devait être suivant lui aux alentours de la baie du Pistolet, il n'avait pas réussi jusqu'alors à la découvrir. C'était le moindre de ses embarras. Il se disait entouré d'envieux, poursuivi par des haines secrètes et se promettait de triompher de ses ennemis. Il faisait des vers dont il portait le manuscrit dans sa poche. Il n'était pas moins préoccupé de l'idée de régénérer la littérature française que de changer la nature des pêcheries de Terre-Neuve. Ce grotesque très-passionné et fort en émoi jeta quelque diversité pendant un jour ou deux dans le calme profond de notre existence, puis nous partîmes du
Croc et, comme de tant d'autres choses, nous n'en entendîmes plus parler.
Nous allâmes de là à la Gonche, et c'est le point le plus considérable des établissements français sur la côte orientale. La Gonche est d'aspect un peu semblable au village de Saint-Georges, les habitations s'y accumulent de manière à former une espèce de commune. Il y existe même une église desservie par un prêtre qui avant de prêcher la parole de Dieu dans ces parages, y avait passé de longues années comme capitaine. Un beau jour il a abandonné le filet et la ligne, et laissant sa barque sur le rivage, il s'est fait pêcheur d'hommes.
La Gonche est intéressante en ceci, que l'établissement est mixte, en partie français, en partie anglais, et voilà comment le fait a pu se produire.
Aux termes des traités, nos équipages ne sauraient hiverner sur la côte. Cependant force leur est, en partant à l'automne, de laisser derrière eux, avec leurs habitations, des barques en grand nombre qu'il serait fort embarrassant et très-coûteux de rapporter en France à chaque voyage; puis, enfin, les meubles, les ustensiles, les filets, des amas de sel. Afin que tout ce butin ne soit pas dilapidé et pillé pendant leur absence, ils sont, depuis un temps immémorial, dans l'habitude de le confier à la surveillance de gardiens sujets
anglais, dont l'hivernage ne peut donner lieu à aucune contestation.
Ainsi, chaque établissement de pêche a son gardien, et quelquefois il en a plusieurs lorsqu'il est un peu étendu et que les bâtiments sont disséminés. Les capitaines attachent une question d'amourpropre à cette institution. Plus ils ont de gardiens, plus ils ont de sujets. Us disent : Mon Anglais, ou mes Anglais, et s'en estiment davantage. Le soir, ils vont se chauffer chez leur Anglais, dont la maison est toujours mieux construite et plus confortablement installée que la leur, et ils y jouissent de la vie de famille, car le gardien est toujours marié. Peut-être même arrive-t- il (les mauvaises langues le disent du moins) que des sentiments de toute nature leur inspirent quelquefois de grandes faiblesses ou de profonds attachements pour la famille de leur Anglais.
Comme le numéraire est très-peu employé sur cette côte, on rémunère le gardien en l'autorisant à pêcher librement et légalement. On lui donne en outre de la farine, du lard, enfin ce qui constitue les douceurs de la vie dans ce monde-là.
Mais le gardien étant marié a des enfants, et, étant Irlandais, il est fort rare qu'il en ait moins de huit ou dix, et assez commun qu'il en possède davantage. Les philosophes ont d'ailleurs remarqué depuis des temps très-anciens que les populations
ichthyophages se multipliaient d'une manière effrayante. Ce qui se passe à Terre-Neuve n'est pas de nature à les contredire. En quelques années, on voit donc quinze ou vingt personnes représenter la famille de deux ou trois gardiens.
Le père continue à être un personnage officiel à l'égard des pêcheurs français, mais les enfants qu'on laisse insoucieusement se marier, s'établir sur les lieux et former souche à leur tour, ne sont plus de rien à nos hommes, et continuent néanmoins à pêcher à leurs côtés et à habiter parmi eux. Aujourd'hui plus de la moitié de la Gonche se trouve ainsi occupée par une population tout anglaise.
Il va sans dire au§si que ce sont de telles combinaisons qui se trouvent les plus propres à développer l'esprit d'antagonisme et d'antipathie entre les parties intéressées. Nos pêcheurs ne sont pas contents et n'ont pas lieu de l'être quand ils voient la baie occupée par les filets des intrus, quand ils ne peuvent jeter leurs seines sans risquer de les déchirer à des engins qu'ils n'ont pas placés, quand enfin en mille circonstances une concurrence qui n'a pas de motif légitime d'exister vient contrarier leurs mouvements.
D'un autre côté, les Anglais, désormais en nombre et chaque jour plus forts, auraient très-naturellement l'envie de tenir seuls le terrain, et
quelques mauvaises tètes cherchent à entraîner leurs camarades à des coups de vigueur. Cependant, telle est la douceur des mœurs de ces pêcheurs des deux nations, telles sont les dispositions d'obéissance qu'ils apportent à écouter les recommandations des officiers, que les voies de fait sont plus que rares : tout s'est borné jusqu'ici, dans les cas les plus graves, à quelques menaces, encore est-il certain que rien de semblable n'aurait eu lieu si des gens, parfaitement étrangers aux intérêts locaux, n'étaient venus troubler les esprits peu avant notre arrivée.
Un homme se disant mandataire de quelques agitateurs de Saint-Jean, capitale de l'ile, avait paru sur un petit bâtiment à vapeur, frété par ses patrons, afin, disait-il, d'éclairer les habitants anglais de la Couche sur leurs droits véritables, et de leur dévoiler la mauvaise foi de leurs compagnons français. Ii se promena de cabane en cabane, montrant un papier imprimé, qui, disaitil, reproduisait le texte d'une déclaration du ministre des affaires étrangères de France, de laquelle il résultait.... beaucoup de choses. Personne ne lut cette soi-disant déclaration, et ne comprit même bien clairement en quoi elle consistait. Mais , précisément le vague de cet on-dit permettait les suppositions les plus exagérées, et si le monsieur venu de Saint- Jean avait eu le temps d'exécuter ses
projets, il est assez vraisemblable qu'un assez bon nombre de filets déchirés, de têtes cassées et de bras démis, auraient attesté le succès de son entreprise. Par bonheur, la commission put arrêter à temps le travail de ce perturbateur au petit pied qui, se voyant découvert, regagna Saint-Jean plus modestement qu'il n'était venu.
Il se vengea toutefois cle nous, à sa manière et d'une façon qui ne laissa pas que de nous être sensible, en répandant le bruit que les Français avaient bâti quelque part, sur la côte, un hôpital pour leurs pêcheurs, lequel hôpital était construit en pierre ; pierres de taille ou moellons, il ne s'expliquait pas ; mais le monument était en pierre à n'en pas douter, et c'était une grave infraction aux traités.
Il nous fallut chercher par terre et par mer ce coupable hôpital. Pendant plusieurs jours nous allâmes fouiller toutes les criques, tous les îlots du rivage. Le Jasper consomma son charbon à nous promener. En définitive, on ne trouva rien, et on en fut pour un assez bon nombre de courses peu intéressantes et assez de fatigues, dont la plus grosse part tomba sur les hommes des embarcations.
Ce fut, du reste, la fin de l'enquête. Il était bien reconnu désormais, à la satisfaction générale, que de tous les désordres dont on avait entretenu les deux gouvernements, aucun, par le fait, n'existait,
sauf celui-ci : la présence illégale d'un certain nombre de pécheurs anglais, sur la côte, entre le cap Raye et le cap Buonavisla, où les Français seulement sont autorisés à s'établir. Mais quant aux rapports passés et présents des hommes appartenant aux deux nations, quant à leur douceur, à leur docilité, à leur honnêteté parfaite, il n'y avait que des éloges à faire, et je ne pense pas qu'en aucun pays du monde on puisse voir un spectacle aussi honorable pour l'humanité que celui de l'existence de ces braves gens.
La limite française atteinte, nous cessions d'être chez nous et nous nous trouvions dans les eaux anglaises. Nous fûmes bientôt rendus dans le port de Saint- Jean de Terre-Neuve.
L'entrée en est fort étroite et pendant l'hiver bloquée par les glaces. Dans la belle saison, il y vient un assez grand nombre de bâtiments étrangers, notamment des espagnols qui transportent la morue dans leurs colonies et dans leurs provinces européennes. La ville n'est pas tout à fait aussi considérable qu'Halifax, ni le lieu d'un aussi grand commerce, surtout aussi varié. Néanmoins, il y règne une activité très-grande, et comme c'est là que les pêcheurs anglais des bancs et de toute la côte britannique de l'île apportent leurs cargaisons, des grèves sont établies partout où les maisons n'occupent pas le terrain. La morne s'y étale, y sèche
jusque sur les glacis des forts et remplit l'air de ses parfums combinés avec ceux du loup marin. A certains égards, Saint-Jean peut être considéré comme un vaste chaulfaut.
Au moins la moitié de la population de la ville est irlandaise, et par conséquent catholique. Cette moitié se décompose ainsi : quelques négociants ou agents d'affaires assez riches, en petit nombre; une certaine moyenne qui a quelque aisance, et enfin à peu près toute la classe pauvre. Les protestants comprennent la majeure partie de la société opulente. Ils ont quelque prétention à se distinguer par une éducation d'un ordre supérieur et des lumières plus considérables. Je n'ai rien remarqué qui justifie tout à fait cette façon de voir. Ce qui est plus certain, c'est que si les catholiques fournissent à peu près la moitié de la population de la ville, il ne s'en faut pas de beaucoup qu'on puisse leur attribuer les deux tiers de celle de l'île. Et comme les Anglicans, non moins suspects aux autres sectes et repoussés par elles , s'unissent d'ordinaire à eux, ils ont la prépondérance presque assurée dans toutes les élections générales.
A Terre-Neuve, comme à la Nouvelle-Ecosse et au Cap-Breton, les partis ont essentiellement une couleur religieuse et ce fait leur donne une grande apparence de vivacité et d'acharnement les uns contre les autres. Les journaux ont adopté la cou-
tume américaine des diatribes virulentes. Tout adversaire est le dernier des scélérats, tout partisan des idées qu'on défend est le premier des héros et il faut être un peu fait à ces grands éclats de zèle pour ne pas s'étonner de voir une si forte dépense de grosses paroles s'appliquer à la défense d'un droit de quelques centimes sur la morue et généralement même à beaucoup moins , mais il est de règle que tel personnage est un monstre de noirceur, d'abord parce qu'il est protestant ou parce qu'il est catholique, et ensuite, mais seulement en seconde ligne, parce qu'il voudrait la construction d'un wharf là où on ne la juge pas nécessaire, ce qui renverse toutes les lois divines et humaines.
Le gouvernement de Terre-Neuve est absolument semblable à celui des autres colonies anglaises. L'impôt se vote par une chambre basse composée des membres qu'élisent les habitants de l'île partagés en districts, sauf ceux qui habitent la côte française, lesquels n'ont pas d'existence civile reconnue. Les lois coloniales sont faites par celte chambre et par le conseil, espèce de sénat nommé également à l'élection. Le gouverneur, représentant de la reine, ne saurait rien faire sans le concours de ces deux pouvoirs et c'est dans leur majorité qu'il prend les agents principaux de son administration, ministère responsable devant la colonie. Toutes les affaires sont traitées d'après la méthode constilu-
tionnelle, avec une grande publicité, une grande intervention de la part des journaux, un appel constant à l'appui ou à la méfiance des électeurs, de grandes difficultés pour les ministres et enfin bon nombre de soucis pour le gouverneur.
Celui-ci est à beaucoup d'égards un roi dominé par le pouvoir parlementaire. Mais il a encore des embarras que ne connaît pas un souverain. Tourmenté par les administrés auxquels il fait face, il lui arrive encore constamment d'être pressé par le cabinet de la reine au sujet de telle mesure désirée qu'il ne peut ou ne sait obtenir, et tandis qu'il se débat pour atteindre à ce que ses supérieurs lui demandent , il est dénoncé à Londres par son peuple, comme ne répondant pas aux vœux de la colonie. Si la discussion est grave et s'envenime, il peut lui arriver d'être brusquement rappelé , ce qui excite une vive satisfaction et une expansion turbulente d'orgueil satisfait parmi les colons bien persuadés d'une importance qu'ils mesurent sur les ménagements dont on les entoure. Si, au contraire, les ministres de la reine tiennent bon, soutiennent le gouverneur, maintiennent leur volonté, la colère n'a pas de bornes, on traîne le drapeau britannique dans les ruisseaux des rues, on déclare qu'on va s'annexer aux États-Unis, ou se déclarer indépendants ou toute autre chose du même genre. Il n'y a pas d'exemple depuis une
quinzaine d'années que ces manifestations se sont reproduites assez souvent, tantôt sur un point, tantôt sur l'autre, que le gouvernement britannique soit jamais sorti des bornes de la mansuétude la plus patiente. Il a attendu, il a laissé faire, il a paru ne s'apercevoir de rien; rien ne l'a offensé. Généralement, il est vrai, il lui a toujours fallu céder dans le fait; quelquefois il a pu sauver quelque chose dans la forme et au bout de trois ans, terme légal de leur mission, les gouverneurs sont toujours changés.
Rien n'est curieux comme l'expression des passiens coloniales et leur violence. Il y a tel gouverneur, d'une habileté incontestable, d'une intégrité manifeste, dont le nom après plusieurs années qu'il a quitté le pays n'est encore prononcé qu'avec l'adjonction des épithètes les plus injurieuses, simplement parce qu'il n'a pas acquiescé avec assez de déférence à telle ou telle prétention de sa législature. Pas de nation souveraine plus pointilleuse et plus susceptible que ces petites communautés; le peuple romain dans ses comices n'en approchait pas et je ne sais si le peuple américain va au delà.
Un Anglais d'un rang élevé était entré dans une boutique pour y acheter un objet d'usage fort ordinaire, des gants ou quelque chose de semblable. Il se trouva que le marchand était membre de la législature. Reconnaissant son chaland, il lui demanda
avec hauteur pourquoi le change était plus élevé dans sa ville qu'il ne Tétait à Londres, et comme la personne interpellée restait un peu interdite de cette question, l'homme d'État colonial lui déclara d'une voix brève la ferme résolution de ne pas tolérer plus longtemps une pareille inégalité; il comptait en faire l'objet d'un vote.
Un certain nombre de gouvernements coloniaux sont très-préoccupés d'un grave défaut de leur constitution qui les humilie fortement. Ils reconnaissent l'omnipotence intacte que leur laisse la métropole dans l'administration de leurs affaires. Ils avouent que les gouverneurs ne sont pas toujours aussi noirs qu'il peut être à propos de le dire et de l'écrire et que, dans tous les cas, c'est un joug qui n'a rien d'intolérable ni surtout de durable. Enfin, ils ne nient pas que les impôts très-légers dont ils se chargent eux-mêmes et qu'eux seuls perçoivent, se dépensent en totalité dans le pays et que, bien loin de leur demander le moindre subside, la couronne se charge encore de beaucoup de dépenses locales et, quand on le lui demande, consent encore bénévolement à contribuer à des créations d'utilité ou d'embellissement. Oui , mais elle accapare les relations avec les cabinets étrangers, et les gouvernements coloniaux, ou plutôt certains de leurs hommes d'État, attacheraient un prix extrême à nouer, à conduire, à dominer des relations diplomatiques.
Il est remarquable combien cette préoccupation singulière, assurément bien inutile dans son objet et cruellement compromettante si elle venait jamais à être satisfaite, est cependant présente à beaucoup d'esprits. Dans les discussions qui s'élèvent constamment au sein de la législature de telle ou telle colonie pour juger et généralement blâmer et morigéner de très-haut les actes du gouvernement métropolitain, on paraît toujours rechercher avec prédilection les questions de douanes, d'importation et d'exportation, non pas précisément par le point où elles affectent réellement les intérêts locaux, mais surtout par les occasions qu'elles fournissent d'exprimer des idées violentes sur un prétendu rapport de la colonie avec tel ou tel cabinet étranger, et même sur la politique générale de ce cabinet. Les hommes les plus populaires se plongent à l'envi dans ces discussions, et alors le public émerveillé peut entendre l'opinion de ses orateurs sur la conduite des grandes cours. L'année dernière un de ces parlements traita une nation d'Europe de peuple à demi barbare, étranger aux plus simples [notions de progrès, et son gouvernement fut menacé de mesures sévères s'il ne prenait une marche plus convenable. Il est à craindre que l'avertissement ne produise pas tout son effet faute d'avoir été entendu.
Un patriotisme si hautain , une idée si exagérée
de l'importance locale, des prétentions de toute nature si roides, si superbes, tout en faisant concevoir la possibilité d'une vive agitation dans la politique intérieure, indiquent assez que, comme les petites républiques grecques de l'antiquité , les intrigants sont, dans ces parages, très-puissants, et en état de faire beaucoup de mal un jour. Les négociants riches, les hommes d'affaires occupés, les agriculteurs ont peu de temps à donner à la vie publique^ et il en est dans ces colonies comme aux États-Unis : ils s'en tiennent généralement fort loin. Il leur suffit que l'Angleterre administre le pays avec une douceur et une générosité visibles, que les impôts soient insignifiants, les droits de douane fort libéraux et que la sécurité publique soit parfaitement garantie. Ils sollicitent donc assez peu les suffrages de leurs concitoyens. Ce sont les hommes sans grandes ressources, d'esprit turbulent et vaniteux, tourmentés d'ambitions un peu maladives qui recherchent donc le plus ordinairement les places ; et comme les masses populaires appelées à décider de tout, ne comprennent pas très-bien les grandes théories politiques , il devient indispensable de leur parler d'ordinaire le seul langage qui puisse les émouvoir : c'est celui de l'antagonisme religieux. Aux protestants, il faut dire que les catholiques, si on ne les contenait pas, amèneraient un régime d'intolérance; aux Irlandais, il faut rappeler tout
ce que leurs ancêtres et eux-mêmes ont souffert dans la mère patrie.
On réussit ainsi à créer des partis assez fortement organisés. Les dissidents , . les puritains se réunissent à certains jours sous la conduite de tel ou tel ministre pour s'en aller par les champs faire des promenades religieuses. On déjeune, on prêche, on dîne, on chante des cantiques, on s'encourage à combattre le bon combat et à rester ferme dans la foi. On déplore le malheur du temps qui consiste à vivre côte à côte avec les papistes idolâtres et, finalement , on prépare les élections de manière à se tenir bien uni contre ces adversaires.
Mais, il existe des divergences entre les différentes sectes. Elles, se méprisent sincèrement entre elles, et d'autant plus que des nuances plus imperceptibles les séparent. C'est une œuvre difficile que de les maintenir dans les mêmes rangs. Il y faut une grande dépense de promenades, de dîners religieux , de sermons , de conciliabules et de concessions.
Du côté des catholiques les choses ne se passent pas ainsi. A part quelques descendants des Français et un certain nombre d'Écossais venus des Hautes- Terres presque tous sont Irlandais d'origine. Par habitude, par instinct, ils naissent avec un chef tout trouvé et dont ils ne discuteront jamais tant qu'ils vivront l'autorité imprescriptible. Ce chef,
c'est leur évéque, et les prêtres sont les lieutenants naturels de ce juge suprême de tous les intérêts temporels aussi bien que spirituels.
Dans les autres pays de la chrétienté, dans les contrées les plus catholiques de l'Europe, les âmes les plus ferventes se réservent une certaine part de libre arbitre pour la conduite de leurs intérêts mondains. Les Irlandais du nouveau inonde , pris en masse, n'en conservent aucune. L'évêque et ses prêtres sont leurs maîtres. Ils rapportent à cette décision sacrée, tout, depuis les querelles du ménage jusqu'aux combinaisons électorales, et plus la population catholique est pauvre , plus cette disposition des esprits est absolue, car elle se fortifie alors de ce fait concluant : elle vit, en grande partie ? des aumônes que distribue l'évêque, et se presse autour de lui comme autour d'un père nourricier. Cependant l'évêque ne reçoit de l'État ni de la colonie aucun traitement. Tout ce qu'il a, il le tient du don volontaire de ces mêmes ouailles dont la plus grande partie lui tend la main grande ouverte pendant tout le courant de l'année.
L'évêque de Saint-Jean de Terre-Neuve, notamment, peut passer pour un des riches prélats de la catholicité. Ses revenus sont considérables, et se fondent, pourtant, presque uniquement sur la vente du poisson. Les contributions des fidèles arrivent sous cette forme , et le plus misérable pêcheur
préférerait prendre sur la portion destinée à la nourriture de sa famille que de diminuer la portion qu'en son âme et conscience il croit devoir réserver à son premier pasteur.
Il apporte son tribut en nature, et l'évêque le fait vendre, et comme il se trouve ainsi annuellement en possession de cargaisons considérables, il en résulte qu'indirectement il représente la plus forte maison de commerce de la colonie.
Mais s'il a de grands revenus, il a aussi de grandes charges. Je viens de dire que la partie pauvre de son troupeau recevait ses aumônes; elle s'y confie même si absolument que, sur plus d'un point, elle ne sent pas même la nécessité de travailler. L'évêque est. là pour la nourrir, et elle le récompense par un dévouement tellement entier, tellement aveugle, qu'il serait imprudent au plus haut degré, à quelque autorité que ce soit, de se mesurer avec un chef populaire aussi vénéré, aussi sur d'être servilement obéi.
Ce n'est pas tout encore. Mgr de Saint-Jean a bâti de ses deniers, au point culminant de la ville, une vaste cathédrale en pierres, d'un goût un .peu contestable, mais imposante par la masse, la solidité, les dimensions, et décorée à l'intérieur avec une profusion d'ornements qui atteint à la magnificence, sinon à la beauté.
Il a établi à coté sou palais épiscopal où il réside
avec ses prêtres, deux couvents de religieuses, un collège, et cette cité ecclésiastique, qui semble regarder dédaigneusement la ville marchande et même les forts établis au-dessous d'elle, est comme un emblème de la suprématie incontestable que l'évêque de Saint-Jean exerce sur toute la contrée.
Ce serait en retracer une image incomplète que de la représenter sous la couleur uniquement religieuse. Cette suprématie s'appuie également, et avec beaucoup de franchise, sur l'idée de la nationalité irlandaise, mise en opposition avec la race anglo-saxonne. Saillant des murailles du couvent, des sculptures montrent l'effigie d'anciens rois d'Irlande; sur le pavillon épiscopal, la croix est verte, couleur de l'antique Érin, et s'unit à la harpe, symbole du pays de saint Patrice. Des allusions fréquentes, constantes, passionnées au souvenir du passé, entretiennent un patriotisme déjà fortement enraciné dans tous les cœurs chez une race singulière qui n'a ni la faculté de rien oublier, ni celle de se corriger d'aucun des défauts, source de ses malheurs. Partout, aux colonies duNorcl-Amérique, comme dans l'Australie, comme aux États-Unis, elle porte cette gaieté un peu insouciante qui la fait ressembler, à certains égards, aux lazzârones napolitains : sa bravoure étourdie, son imprévoyance, son manque absolu de tout principe sérieux, son
dévouement facile et entier, son esprit d'aventure et son vif amour de toutes les jouissances, enfin ces traits si multipliés, si divers d'une nature séduisante à l'extrême, souvent médiocrement estimable, et qui l'ont rendue et la rendront jusqu'à la fin l'antipode de l'esprit anglais.
Quand viennent les élections, l'évoque décide naturellement des candidats qui seront élus. Pendant le cours des sessions, il ne dissimule ni son approbation ni son blâme touchant Faction des catholiques et la marche des affaires. Quand une mesure importante préoccupe l'espritpublic, il 'emploie la voie des journaux pour faire connaître son sentiment personnel, et s'agirait-il d'une question de tarif, d'un chemina construire ou de tout autre intérêt analogue, une fois qu'il a parlé, ce qui est catholique sait ce qu'il faut croire et dire. Pour trouver dans les faits européens une analogie avec une telle situation, on doit remonter au moins au douzième siècle.
Mgr M***, évêque de Saint-Jean, est un prélat parfaitement digne du pouvoir qu'il exerce. Un esprit ferme et entreprenant, hardi et modéré, mais surtout capable de conduire jusqu'au bout les résolutions les plus extrêmes, une imagination vive, une érudition solide rapportée d'Italie où il a fait ses études, le placent, non moins que sa haute dignité, à la tête de sa nation. D'une simplicité de mœurs
complète, employant tout son revenu à de grandes créations ou à des aumônes, il est redouté sans doute, mais non moins vénéré des protestants euxmêmes. Son activité est prodigieuse. Il sait mener de front la construction de ses édifices, l'administration des couvents et du collège, les affaires spirituelles de son diocèse, l'intérêt de chaque jour qu'il porte aux affaires de la colonie et ses constantes visites pastorales, et la composition de nombreux écrits. Le respect qui l'entoure, et les manifestations de ce respect ne sont pas inférieurs à ce que les souverains peuvent prétendre, et le prélat a quelque chose de leur majesté. Profond, m'a-t-on dit, dans les connaissances théologiques, il porte dans la discussion des idées appartenant à l'économie politique et à l'avenir des pays américains, une connaissance des faits, un esprit de discernement, une fermeté de vues qui appartiennent certainement aune intelligence du premier ordre. J'ai vu plus d'un meneur du parti catholique, incertain d'être blâmé ou approuvé par lui, l'approcher avec une crainte visible. Ce sont là des nouveautés tout à fait remarquables pour un observateur européen.
Dans le temps que nous étions à Halifax, le siège archiépiscopal de cette ville était vacant. Le dernier titulaire, mort depuis peu, avait laissé des regrets universels, et, bien que son autorité ne fût pasauss évidente, aussi en dehors que celle de Mgr M*** à
Terre-Neuve, il paraît qu'elle n'était guère moins considérable en fait, et que son successeur aura recueilli un puissant héritage. Car je l'ai déjà dit, les dispositions et les sentiments des catholiques sont partout les mêmes dans ces contrées.
xMais je ne dois pas oublier que si j'ai parlé ici de la situation des catholiques et de leurs chefs dans les colonies anglaises du Nord-Amérique, c'est principalement au point de vue des partis politiques. En ce moment, où il me reste peu de chose à ajouter à la description du pays, je vais continuer ces observations.
Les dispositions ambitieuses des parlements coloniaux, qui les portent à ne pas se contenter d'une situation cependant idéalement bonne, et qu'aucune combinaison différente ne vaudra jamais, à coup sûr, n'auraient peut-être pas de grandes conséquences dans l'avenir tant elles sont visiblement peu raisonnables, sans deux faits qui leur donnent une portée toute particulière.
Je viens d'indiquer le plus général : c'est l'antipathie irréconciliable des émigrés irlandais pour l'Angleterre, et, qui plus est, la façon dont cette antipathie s'accroît dans les générations nouvelles qui ne reçoivent cependant que des bienfaits de cette ancienne ennemie. Mais l'imagination irlandaise ne pardonne rien. De sorte que la vanité locale d'un côté, l'aversion de race de l'autre, rendent la métro-
pôle de plus en plus impopulaire dans ses colonies. Cependant, si celles-ci ne consistaient que dans le territoire de la Nouvelle-Ecosse, de l'île du Prince-Edouard, du Cap-Breton, du Nouveau^ Brunswick, de Terre-Neuve, ces velléités auraient grand'* peine à jamais rien produire de considérable, et il ne serait pas difficile au cabinet de Londres de maintenir sa suprématie. Les populations sont partout si faibles dans ces territoires, le sol y est généralement si peu fécond, la richesse si médiocre, qu'il n'y aurait pas tendance sérieuse à se soustraire à une domination dont on ne pourrait jamais nier les côtés avantageux; mais le Canada existe, et c'est vers ce point/pie se dirigent les regards comme étant le centre de ralliement nécessaire de toutes les colonies de ces parages.
Il- ne m'a pas été possible, malheureusement, de visiter cette région remarquable à tant d'égards. Dans les colonies anglaises, on la considère, et avec raison à ce qu'il semble, comme un foyer de richesses et de connaissances qui ne pourront que s'accroître avec le temps. Le sol y est généralement fertile, le commerce et l'industrie s'y montrent très-développés, et, autant que j'ai pu en juger par les livres et les journaux qui en proviennent, le niveau intellectuel y est sensiblement plus élevé qu'aux États-Unis.
La rivalité ancienne qui existait entre le haut et
le bas Canada, entre les populations d'origine française et celles venues d'Angleterre, paraît avoir presque complètement disparu par le seul fait de l'égalité de droits et de situation accordée à tout ce peuple. Il n'y est plus question, comme vingt ans en çà, de s'unir aux États-Unis, et l'opinion publique s'est tellement transformée à cet égard, que les derniers cbefs du parti qui autrefois menaçait la couronne d'Angleterre de rechercher cette annexion, sont aujourd'hui abandonnés de tout le monde et complètement obscurs. Des alliances de famille multipliées tendent à confondre de plus en plus les origines, et, il y a deux ans, une grande manifestation publique est venue, en quelque sorte, enterrer tous les souvenirs hostiles. Un monument a été élevé aux morts français et anglais de la bataille de Québec, et les discours prononcés en cette circonstance, en présence des autorités et des troupes anglaises, ont célébré la gloire des deux armées, et salué la mémoire des pères communs de la patrie.
Dans cette situation prépondérante et prospère, le Canada attire donc les espérances et les sympathies de tous les autres territoires qui, à différentes reprises, ont manifesté le désir d'y être réunis et de voir succéder à leur organisation actuelle une nouvelle constitution en vertu de laquelle elles seraient toutes représentées par un parlement unique, siégeant à Québec ou à Montréal, et à côté
duquel serait placé un vice-roi de l'Amérique anglaise.
Comme les contrées ainsi réunies donneraient à peu près une population de cinq millions d'âmes et un espace aréal beaucoup plus étendu que celui de très-puissants empires , l'opinioh publique voudrait que la dignité nouvelle fût conférée à un prince de la maison royale, et, par- conséquent, entourée d'un éclat qui ne pourrait que rejaillir sur toutes les positions officielles, sur le parlement et sur l'ensemble de la nation elle-même.
Ces projets ne sont pas le vœu de quelques esprits isolés, ni d'un parti. Avec les modifications, les amendements que chacun , à sa convenance , voudrait y apporter , ils appartiennent à la masse des populations. Ils flattent l'orgueil, les vanités, les intérêts, les ambitions locales, ils ont été conseillés et le sont encore journellement dans les livres, les journaux, les brochures , et ont été plusieurs fois l'objet de propositions directes au gouvernement de la reine, qui, jusqu'ici, a ajourné sa décision par des motifs qu'il est aisé d'apprécier et dont on ne peut que comprendre la sagesse.
Il est assez évident que si de petits pays isolés et sans force, comme le sont les colonies anglaises prises individuellement, se trouvaient un jour réunis en un puissant faisceau, ils deviendraient d'autant plus difficiles à mener et à contenir, qu'ils le
sont déjà aujourd'hui. Leur prospérité s'accroîtrait sans nul doute; mais, en même temps, leur population, et avec la population le désir et la possibilité de se faire absolument indépendants. Les colonies anglaises sont très-peu portées d'affection pour leurs voisins des États-Unis. Nulle part je n'ai entendu dire autant de mal de ce dernier peuple; nulle part je ne l'ai entendu juger aussi sévèrement. Il y a quelquefois de la justice dans les reproches qui lui sont adressés, mais souvent aussi de la jalousie , et les colons anglais n'admettent pas sans amertume que leurs frères aînés soient une puissance indépendante, tandis qu'ils en sont encore réduits, et ils s'en trouvent humiliés, à n'être qu'une annexe fort heureuse à la vérité, mais pourtant subordonnée à la métropole. Dans de tels sentiments, on est en droit de se demander si une vice-royauté de cinq millions d'àmes ne chercherait pas bientôt à se constituer d'une manière encore plus individuelle.
Quels que soient les vœux de ces contrées, il est vraisemblable que le gouvernement britannique y résistera de son mieux ; mais comme une idée de ce genre, une fois éclose ne s'abandonne pas volontiers, que la nature même des institutions coloniales, en garantissant l'exercice d'unevéritable indépendance de fait les nourrit , que l'aversion irlandaise recherche avec passion tout ce
qui est de nature à affaiblir la couronne, que les protestants riches y voient un avenir de plus grande prospérité matérielle, que toutes les classes enfin s'en font une question de patriotisme et en quelque sorte d'honneur ; que d'autre part, le gouvernement anglais répugne singulièrement à résister au delà d'une certaine limite, aux idées de ses colonies, il est difficile d'admettre que cette révolution ne s'accomplisse pas dans un temps qui ne saurait être fort éloigné.
Il ne serait pas impossible toutefois que Terre- Neuve ne fût maintenue en dehors d'une telle combinaison. Si l'on excepte Saint- Jean, il n'existe pas dans cette île un point de quelque valeur eu égard à la population. Le terroir est d'une stérilité sans remède. On n'a jamais pu réussir à coloniser aucune par lie de l'intérieur , qui est resté aussi désert qu'aux premiers temps de la découverte , considération qui paraît péremptoire ; le voisinage où cette île se trouve de l'Irlande, sa situation dans le golfe Saint-Laurent lui donnent une importance au point de vue stratégique dont il est difficile d'admettre que l'Angleterre puisse faire aisément abstraction. On paraît même avoir déjà commencé à fortifier Bëlle-Isle, afin de s'assurer en tout état de cause la domination du détroit, et, partant, une sorte d'autorité militaire dans le golfe.
Quoi qu'il en soit, en retranchant ou en réunissant
Terre-Neuve, l'ensemble des colonies anglaises du Nord-Amérique semble marcher vers une situation qui peut modifier considérablement l'avenir des pays américains, et, à ce titre, ces régions sont plus dignes que jamais] de fixer l'attention des esprits sérieux.