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CHAPITRE IX

La baie des Iles.

Du sommet du cône de l'île Rouge la vue est admirable. On plane sur une immense étendue de mers et sur les grands bois de Terre-Neuve. Le soleil se couchait dans les eaux rougies du golfe Saint- Laurent quand nous prîmes congé des pécheurs et regagnâmes, les uns le Tartare, les autres le Gassendi. Nous fîmes voile alors pour la baie des îles.

Comme son nom l'indique assez, cette baie, largement ouverte, étendue et profonde, est semée

de beaucoup d'îlots. Ici la nature change d'aspect et prend une grandeur que je ne lui avais pas encore vue dans ces parages. Tous les îlots sont des montagnes fièrement dressées en face de la Grande-Terre qui relevée elle-même, en falaises orgueilleuses, couverte de bois épais, assombrie parla verdure des sapins, montre un amas d'escarpements et de croupes, de rochers surplombants et de pentes rapides qui remplissent l'âme d'une sorte de respect craintif. De toutes parts, sur la Grande-Terre, s'ouvrent comme des passages mystérieux, comme des défilés redoutables, certaines entrées étroites où la mer pénètre et trèsloin; dans le fond, l'agitation des eaux révèle la descente et l'embouchure de la rivière Humber qui. vient là perdre ses ondes dans le sein de l'élément marin.

C'était un spectacle nouveau, Les deux navires paraissaient l'un et l'autre bien petits et comme perdus au milieu de ce dédale de montagnes au pied desquelles la mer brisait avec bruit. Ils passaient, poussés par la vapeur, laissant flotter au-dessus de leurs mâts, leurs panaches de fumée, semblables à des enfants indiscrets qui viennent troubler un conciliabule de géants. Nous laissâmes à notre gauche cette imposante scène et nous engageant dans une passe tellement resserrée que le flanc du Gassendi semblait presque toucher la roche noire et les

bras étendus des sapins qui la dominaient, nous entrâmes dans une gorge fermée par des crêtes boisées qui montaient jusqu'au ciel et bordée sur son pourtour d'une grève de sable fin, à quelques pas de laquelle la forêt s'arrêtait et le gazon cessait d'empiéter.

Il serait difficile de se figurer autrement un repaire de pirates. Je ne dis pas de ces pirates véritables dont les plus ordinaires refuges sont les cabarets et les bouges de quelques cités maritimes mal famées, mais bien de ces pirates élégants, bien élevés, aux cheveux parfumés, aux riches ceintures, aux armes dorées dontByron a fait ses héros de prédilection et qui ont besoin d'une plage pittoresque et poétiquement bellepour y exhaler leurs déclamations passionnées. Il fait un peu trop froid sans doute dans la baie des îles et le ciel y est d'ordinaire trop sombre pour que ces merveilleux forbans puissent y résider à demeure; mais , dans la belle saison, ils y seraient à merveille pour se raconter leurs expîbits, leurs malheurs et les motifs ténébreux qu'ils doivent avoir de détester l'humanité.

En se mettant quelque peu dans des dispositions enthousiastes, il y avait plaisir à contempler de la rive cette grande scène de désolation , et au milieu du calme miroir des eaux que nulle bourrasque ne saurait troubler, les deux bâtiments de guerre mouillés fraternellement côte à côte, comme deux

oiseaux marins endormis. En visitant celle multitude de baies, de criques, de havres, enchevêtrés les uns dans les autres, on conçoit qu'en mille circonstances, un navire qui a quelque intérêt à s'y cacher, peut réussir, sans trop de peine, à se rendre introuvable. La tradition a conservé le souvenir d'une frégate américaine qui, pendant la guerre de l'indépendance, parvint à se maintenir pendant trois années consécutives dans le golfe Saint-Laurent, enlevant les navires de commerce, débarquant sur les côtes, faisant un mal incalculable aux Anglais qui la cherchaient partout, et jamais n'eurent le bonheur de l'atteindre, sans deviner le mystère qui leur dérobait la marche et l'existence de ce vaisseaufantôme. Avertis seulement de sa réalité par ses exploits , ils eurent le désespoir de comprendre que non-seulement il se promenait librement, en dépit de leurs recherches, mais qu'il ne s'éloignait pas même l'hiver de ces parages saisis par les glaces; il trouvait le secret de se choisir un asile, d'où il ne bougeait plus jusqu'au printemps, et où il était impossible de l'atteindre. Ce fait très-véritable a échauffé la verve de Fenimore Cooper, et nous a valu quelques-uns de ses romans maritimes. Pour qu'un tel prodige pût avoir lieu, il était de toute nécessité que des yeux humains ne fussent pas là pour avertir et faire parler des langues indiscrètes. En effet, tous ces lieux étaient déserts alors

et le sont encore aujourd'hui d'une manière à peu près complète. C'est tout au plus si, à des dislances de quinze ou vingt lieues, on trouve une petite habitation de bois où un pêcheur irlandais s'est établi avec sa famille, et vit dans la retraite et la solitude la plus absolue et la plus profonde. Sur la plage de la baie où nous étions mouillés, il existait des débris de cabane abandonnés, mais pas un être humain. A quelques lieues de là, on savait seulement qu'une famille de quatre à cinq personnes avait fixé sa résidence au fond des bois.

Nous avions des motifs de séjourner une huitaine de jours dans cette solitude. Nos compagnons anglais s'appliquèrent à l'exercice du canon en tirant à boulets sur un but placé à terre. Notre équipage lit à peu près de même. Quelques officiers allèrent chasser la perdrix qui ne se montra jamais trèsabondante, et tous les matins on pécha pour varier un peu les ressources culinaires du bord.

Tous les matins, dis-je, un canot quittait le navire, s'approchait du rivage et revenait au bout d'une heure, chargé de homards énormes entassés comme des cailloux. Il y a des lieux où cette famille de crustacées pullule en telle quantité, qu'on les voit grouiller au fond de l'eau et se monter les uns sur les autres. Ils composent de véritables bancs.

Nous étions à peine installés depuis quelques heures dans cette résidence temporaire, qu'un pê-

cheur vint à bord demander au commandant en chef l'autorisation de s'adresser à l'aumônier pour un mariage et plusieurs baptêmes. Voici ce dont, en réalité, il était question.

J'ai montré à Saint-Georges et à Codroy deux groupes de pêcheurs étrangers à notre côte, qui s'y sont établis, et qui, sans prospérer positivement, réussissent à vivre et ne sont pas trop soucieux de l'avenir. Mais il se trouve encore, parmi les pauvres Irlandais qui embrassent cette rude profession, des esprits plus aventureux, auxquels la vie commune avec leurs semblables ne plaît pas suffisamment pour les attirer ou du moins les fixer sur des points déjà peuplés, et qui préfèrent s'en aller tout seuls chercher leur nourriture et se construire une demeure au milieu des déserts de la côte française.

Ceux-là, les plus hardis, les plus résolus, passent plusieurs années absolument seuls. L'été, ils se fabriquent sur quelque plage une cabane de branchages pareille à celle des graviers , et c'est là qu'ils couchent. Ils ont un canot, pèchent ce qu'ils peuvent le long de la côte ou en mer , et font sécher leur superflu. L'hiver, ils abandonnent la mer envahie par les glaces et où la température est devenue par trop rude. Ils se retirent dans les bois de l'intérieur. Ils ont bientôt fait de s'y façonner un abri un peu plus clos que le premier. La chaleur ne leur fait pas défaut, car

ils ont du bois à discrétion. Quant à leurs occupations, ils fabriquent des tonneaux pour y mettre le poisson quand ils en ont pris beaucoup, et chassent, tuant des animaux à fourrures, surtout des castors et quelques caribous , sorte de moufflon particulière à l'île. A l'automne, ils vendent leur morue ou leur hareng séché, leurs peaux, quelquefois un peu de chair fumée de caribou aux traitants qui passent dans le voisinage, et qui leur donnent en échange des vêtements, de la farine, de la poudre, du plomb, enfin le peu dont ils ont besoin. Ils se trouvent fort heureux jusqu'au moment où.... mais ceci constitue un autre ordre de faits et d'idées qui mérite d'être raconté avec plus de détails.

Un beau jour, l'aventurier fait rencontre sur la plage, si l'on est en été ou dans une clairière des bois, couverte de neige, si l'on est en hiver, d'un autre pêcheur ou chasseur comme lui, dont jusqu'alors il n'avait pas soupçonné l'existence. On s'est à peine aperçu qu'on se connaît. Le brave homme qui vient d'être découvert par hasard a les mêmes mœurs, les mêmes idées, les mêmes besoins que le jeune rôdeur, car nécessairement, je prends mon personnage au printemps de la vie. Celui-ci est comme tous ses pareils un gars bien découplé, rose et blond, de grande taille, un peu lourd peut-être, mais solidement bâti, et à qui l'air

de la mer et des bois, les habitudes d'activité constante, une vie libre et sans souci ont rendu toute la vigueur saine et robuste de ses ancêtres celtiques.

L'autre est souvent un vieillard, ou du moins un homme fait, mais non moins alerte, bien portant et de bonne humeur que sa nouvelle connaissance. Je n'ai pas vu dans toute cette région un seul être malade, malingre ou rachitiquc. Après quelques instants d'une conversation très-sommaire, on se met à pécher ou à chasser en commun. Il n'y a rien de plus vrai, dans Cooper, que le caractère silencieux qu'il donne à ses trappeurs. L'homme ne prend que par la pratique journalière le goût de parler beaucoup. Quand il est habitué à vivre seul, il n'éprouve aucunement le besoin de communiquer ses pensées, et devient très-taciturne, sans pour cela, en être plus triste.

Les deux compagnons sont donc enchantés de se voir, mais ne se font pas de grandes protestations et continuent leur labeur jusqu'à ce que le soir arrive. Alors le plus âgé fait à l'autre cette confidence , qu'il a dans le voisinage sa cabane où il a laissé sa femme et ses enfants, et il invite le garçon à venir souper de quelques pommes de terre et d'un morceau de saumon, le tout soutenu peut-être d'un verre d'eau-de-vie.

L'invitation est immédiatement acceptée, on se

met en route, ou arrive et l'on trouve sur le seuil une quinzaine de chiens, qui, l'hiver, servent à tirer les traîneaux chargés de bois, une ménagère dont on s'occupe à peine, sept à huit enfants pour Je moins que l'on ne regarde guère plus, et une jeune fille de dix-huit à vingt ans, dont l'aspect inattendu ne manque pas de frapper au cœur l'aventurier jusque-là fort insouciant.

C'est ainsi que l'amour étend sa puissance jusque sur ces terribles côtes. Dans ces bois épais, dans ces fourrés où résident seules les bêles fauves et où la poursuite de l'homme les trouble si rarement, on se donne pourtant encore des rendez -vous; mais il ne me paraît pas que les jeunes gens soupirent au delà du temps nécessaire pour vaincre, d'une part, la timidité inséparable d'une profonde inexpérience de semblables mystères, et de l'autre une sauvagerie qui s'explique assez chez de belles filles qui n'ont jamais entendu beaucoup de compliments, faute de galants pour les leur adresser.

Les mœurs ne sont pas moins sévères sur les grèves déscrles que dans les villages de Saint- Georges et deCodroy, et le père de famille, soit catholique, soit protestant, est toujours trop rempli d'idées religieuses pour tolérer même l'ombre d'un désordre. Aussitôt donc que deux amants se sont vus et plu, on songe à les unir. 11 va sans dire que les obstacles sont fort rares en ces lieux-là,

contrairement à ce qui se voit ailleurs. Les familles se valent toujours, les fortunes sont pareilles et hypothéquées sur la mer et deux bras vigoureux ; les santés sont également florissantes. Père et mère donnent donc leur consentement, et on procède immédiatement à l'union des fiancés, cérémonie on ne peut plus sommaire, car elle n'a guère d'autres témoins que les parties intéressées, et d'autre formalité que la promesse de ne plus se quitter.

Ceci peut paraître un peu léger delà part de gens si religieux et qui, en vérité, ne pensent pas a mal et ont vécu jusque-là, et vivront dans une innocence irréprochable. Mais la nécessité excuse ces mariages où la loi naturelle intervient seule. On sait déjà que, sur la côte française, c'est-à-dire sur une étendue de cent cinquante lieues, il n'existe pas un seul magistrat. Il n'y a un curé que sur deux points. Il n'est donc pas possible de s'adresser à une autorité temporelle ou spirituelle; tout le centre de l'île est désert. Des jeunes gens qui s'aiment et l'amour est là bien réel, car aucun intérêt mondain n'en tient à coup sûr la place, ne peuvent se séparer parce qu'il ne se présente âme qui vive autorisée à recevoir leurs serments; ils se contentent donc de les faire avec la volonté de les tenir et les voilà mariés.

Au bout de quelques années, le hasard, la fortune,

le ciel envoie clans le voisinage un missionnaire égaré, l'aumônier d'un navire de guerre-. Immédiatement, le mari se jette dans une barque et vient supplier le révérend père de vouloir bien le marier avec sa femme et, par la même occasion, baptiser leurs quatre ou cinq enfants. 11 n'y a garde que les malheureux manquent à s'acquitter de ces devoirs aussitôt que l'occasion s'en présente. Ils bravent l'hiver, la neige, la tempête pour y parvenir et forts de leur pureté d'intention ne se considèrent nullement comme coupables ou même répréhensibles ni en face du ciel, ni en face des hommes. Je ne sais ce que les personnes très-sévères en penseront, mais j'aurais peine, pour ma part, à concevoir des inquiétudes sérieuses sur le salut de ces bonnes âmes, et si je me trompe, j'en appelle des scrupules des casuistes à leurs meilleurs sentiments. Pendant le séjour que nous fîmes dans la baie des îles, notre aumônier et celui du Tartarc furent constamment en course. On venait les chercher, on les envoyait appeler de tous les îlots, de toutes les grèves, de tous les bois environnants. Souvent le commandant ]).;. mous faisait avertir par un officier que son aumônier avait découvert des catholiques demandant un prêtre de leur confession, renseignement accompagné de l'adresse approximative des époux et des parents. Rien n'égale la joie avec laquelle les messagers de Dieu sont reçus dans ces cabanes solitaires.

On voit les pères, les femmes, les enfants tomber k genoux devant la soutane et embrasser les mains et la robe du prêtre. Un chapelet ou une médaille sont à leurs yeux des objets d'un tel prix qu'ils feraient les plus grands sacrifices pour s'en procurer. Et on le peut concevoir, le chapelet, la médaille, c'est tout ce qu'ils ont, pendant de longues années de solitude, pour leur rappeler leur foi et leur Église. Aussi M. l'abbé P... ne les en laissait pas manquer. Il en avait apporté de France une véritable cargaison qu'il distribuait partout avec une générosité sans bornes, et il se trouvait bien payé, par la joie expansive et la reconnaissance avec lesquelles ces dons étaient reçus. En place de ses pièces de cuivre portant l'image de l'Immaculée Conception, il aurait répandu à flots des dollars, ou des guinées que, je n'en doute pas un instant, il aurait excité infiniment moins d'enthousiasme, et le fait est assurément remarquable en Amérique.

Mais voici ce qui ressemble mieux aux mœurs de ce continent et vaut la peine d'être dit pour faire naître un juste sentiment de réprobation. 11 s'est trouvé, il y a peu de temps, un prêtre indigène, d'une espèce rare, il faut le noter, qui, par trop fidèle à l'esprit du terroir, n'a pas eu honte de vendre et de vendre à des prix exagérés , des objets religieux reçus par lui pour être distribués gratis. Si l'on tient compte de l'empressement touchant des

pauvres acheteurs, on sera bien près de convenir qu'une telle spéculation ressemble à une sorte de sacrilège.

En vérité, quand on réfléchit que sur les plages de Terre-Neuve et des pays environnants, à la Nouvelle-Ecosse, au Nouveau-Brunswick, dans les déserts glacés du Labrador, il existe en ce moment quelques milliers de pêcheurs pareils en tous points à ceux qui viennent d'être décrits, on se sent pris d'une réflexion qui m'est revenue bien souvent à la pensée. Un nombre plus ou moins considérable de missionnaires se rend annuellement en Asie, et, pour la plupart, qu'y vont-ils faire? Quels sont leurs succès? Je ne veux pas parler de ce qui se passe en Chine, ne l'ayant pas vu; mais, dans les pays musulmans, les Européens qui ont observé la vie des missions ne me démentiront pas si j'avance que les résultats obtenus me paraissent dignes de très-peu d'intérêt. Pas un infidèle n'est converti, ni même en disposition de l'être. Il ne s'agit donc que des chrétiens indigènes que l'on s'efforce de faire revenir au giron de l'Église lorsqu'ils sont schismatiques ou d'y retenir quand leurs pères les ont conservés orthodoxes. Dans l'un ou l'autre cas, je ne sais pas ce que valent ces âmes. Je serais tenté d'en faire bon comple. Des hommes, éprouvés par de longs travaux apostoliques m'en ayant dit tout aussi long que j'en sais, je tiens ce

résultat de leur expérience directe comme concluant.

Ne vaudrait-il pas mieux que les prêtres dévoués qui se consacrent aux courses lointaines vinssent partager la rude existence des honnêtes populations du Nord-Amérique? leur porter les consolations de leur zèle et des prédications dont elles feraient si grand cas et qu'elles sont si disposées à bien écouter? Il n'y a pas à se faire illusion. Tous ces pêcheurs, tous ces chasseurs ont la volonté ferme de rester bons chrétiens, et catholiques fidèles. Mais leur excellent vouloir ne leur procure pas l'instruction qui leur fait absolument défaut et l'isolement presque absolu dans lequel ils vivent, les expose, bien innocemment, à devenir quelque jour ou les sectateurs involontaires de superstitions bizarres, nées de l'ignorance, ou les recrues innocentes de quelque prédicant hétérodoxe qui imaginera d'aller se faire un troupeau au milieu d'eux et auquel ils ne sauront que répondre. Cette situation a déjà frappé l'esprit de l'évêque de Saint-Jean, de qui relèvent ces contrées. Toutefois, malgré le zèle et les talents hors ligne de ce prélat, que peut-il? Il réunit peu de prêtres sous ses ordres ; il n'en trouve pas même assez pour les besoins les plus impérieux de la partie du troupeau qui l'entoure immédiatement, etsondiocèse s'étend presque jusqu'au pôle. Il a déjà réussi à le fractionner en obtenant récemment la création de

l'évèché du Havre-de-Grâce qui lui a pris quelques districts de l'île. Mais c'est un bien faible expédient pour d'aussi grands besoins et il y aurait certainement beaucoup à faire et des choses réellement méritoires de la part des missionnaires européens qui voudraient embrasser une tâche difficile et austère. Il s'en trouvera sans doute qui, d'ailleurs, seront largement récompensés par les résultats.

Grâce à notre aumônier, nous eûmes, pendant notre séjour dans la baie des îles, un certain air d'apôtres, à coup sûr fort honorable pour des laïques et que, du moins, nous soutînmes de tous nos vœux, car il est impossible de rester indifférent aux bonnes qualités, à la naïveté des gens qui avaient à réclamer le ministère de l'abbé. Leur reconnaissance se manifestait par tous les moyens en leur pouvoir, et on ne nous laissait manquer ni de truites, ni de saumons que nous partageâmes bientôt avec de nouveaux hôtes.

Le Sésostris, bâtiment de la division et que j'ai déjà eu l'occasion de mentionner, vint nous rejoindre, et peu après, une canonnière anglaise, le Jasper, qui devait nous être d'une grande utilité pour pénétrer dans des passes où notre tirant d'eau ne nous aurait par permis de parvenir. Nous profitâmes immédiatement de l'arrivée de ce navire pour faire une excursion dans la rivière Humber. Nous ne manquâmes pas de trouver dans la seule habitation qui se pré-

setita à notre vue un couple protestant que l'aumônier du Tartare maria en un tour de main, non sans avoir baptisé un ou deux enfants. Puis nous remontâmes le flot d'eau douce en canot.

La rivière était à demi barrée en plusieurs places par des filets à saumons et s'enfonçait en mille détours au milieu des bois et des roches. Nous allâmes assez loin pour la voir s'encaisser de plus en plus entre des berges qui, la serrant de près, lui donnaient une grande rapidité. En face de nous la montagne s'élevait droite, roide et couverte en partie d'arbres morts ; car ce territoire pour être fort accidenté, n'en est pas pourvu d'une plus grande épaisseur de terre végétale et là, comme dans toutes les autres parties de l'île, quand les arbres ont atteint une vingtaine de pieds, ils meurent faute de nourriture, tombent sur leurs voisins et pourrissent. L'immense quantité de ces troncs flétris, brisés, dejetés dans toutes les attitudes et étendant au hasard leurs bras nus et grisâtres, produit dans le paysage un effet extrêmement triste.

Après une assez longue excursion en canot, nous revînmes à bord du Jasper, de là nous allâmes passer quelques heures sur le Sésoslris et nous retournâmes dans la crique où nous avions élu domicile.

Le Tendre, en nous apportant le courrier de France, termina notre séjour à la Baie des Iles et nous partîmes pour le port Sauniers.

Je passe sans les mentionner, devant les établissements de pêche français que nous visitions le long de la côte. Je n'aurais à répéter ici que ce que j'ai déjà dit à propos de l'île Rouge : ce sont toujours des bateaux en plus ou moins grand nombre, des goélettes à l'ancre, des chauffauts, des cageots, des vigneaux, des graves et un peuple de matelots et de graviers travaillant sous l'œil et sous la direction du capitaine et l'opinion du docteur. Toute cette existence est si simple, si dénuée d'accidents imprévus, qu'on ne voit jamais et n'entend que les mêmes discours, dans un établissement comme dans l'autre.

Le port de Saunders a reçu son nom l'amiral anglais, commandant l'escadre qui a aidé à nous enlever le Canada. Il n'en est pas pour cela plus habité et nous n'y découvrîmes qu'un seul pêcheur qui, dans un complet isolement et sans famille aucune, demeure aune certaine distance du rivage au milieu des bois, dans une petite cabane qu'il est construite il y a déjà bien des années. Ce brave homme qu'on pourrait appeler un sage, tant il a réduit le nombre de ses besoins, compte aujourd'hui plus de soixante-dix ans sonnés, et ainsi que je le disais plus haut, il ne montre aucun goût pour la conversation de ses semblables. Bien loin de là, il les évite quand une occasion rare en ajnène quelques-uns de son côté et il prend le parti

de s'enfoncer plus avant dans la forêt où il attend leur départ. Cependant il crut devoir une visite au Gassendi et apporta un saumon. On lui donna un peu de farine. Il s'en alla content. Quelque jour on le trouvera mort dans sa hutte, et qui sait? peutêtre son existence n'aura-t-elle été ni plus ni moins utile que celle de beaucoup d'hommes distingués.

En regard de ce personnage, je veux placer la physionomie du seul être mélancolique que j'aie aperçu dans ces parages. En recueillant des dépositions sur un petit îlot du voisinage où s'étaient établies cinq à six cabanes, je vis un homme de grande taille, déjà âgé, qui fumait sa pipe dans un coin, et les bras croisés sous sa veste de gros drap, se tenait loin de nous avec une certaine affectation. Il échangeait quelques rares paroles avec un autre vieillard, un peu cassé, connu dans le pays sous le nom caractéristique de Caribou, ancien chasseur en réputation, ancien coureur et qui avait accompli l'exploit glorieux de faire à pied tout le tour de l'île de Terre-Neuve. Ce n'est pas peu de chose là où il n'existe aucune espèce de chemin et pas même un sentier. L'homme que je remarquais était un ancien déserteur français.

A l'âge de quinze ans, mousse à bord d'une goélette de pêche, il s'était pris de querelle avec le second et, mauvaise tête, apparemment, avait pendant la nuit quitté son bord. Caché dans les taillis, il dé-

routa la poursuite. Pendant plusieurs années, il mena une existence pleine d'inquiétude, n'osant pas se risquer dans le voisinage des établissements français et toujours en crainte de rencontrer les embarcations de quelque bâtiment de guerre qui n'eussent pas manqué de le saisir. La peine qu'il encourait n'était pas trèsrforte; mais il était butté sur l'idée de ne pas s'y soumettre, et d'ailleurs le charme irrésistible que j'ai vu exercer, sous toutes les latitudes, par la vie errante, vagabonde, indépendante, le retenait enchaîné à une existence de misère bien différente à tous égards de celle des pêcheurs libres qu'il rencontrait quelquefois. Il paraît aussi que son imagination lui rappelait constamment sa famille qu'il ne devait plus revoir et ses amis qu'il n'en aimait que davantage. Il était malheureux , malade d'esprit et de cœur et, tiraillé ainsi entre des mouvements divers, il n'eut pas toute son énergie pour travailler, et matériellement resta misérable. Pour comble de maux, il devint amoureux d'une fille irlandaise et l'épousa. Il ne sut pas davantage relever ses affaires. De là sa tristesse et bien que, désormais, vu la longueur du temps, il n'eût plus rien à craindre de l'uniforme français, visiblement il souffrait à le voir. « J'ai eu tort de déserter, disait-il tristement en secouant la tête; j'étais jeune, je ne savais rien. Maintenant, ma vie est finie. Il s'en alla. »

A l'île Saint-Jean, on ne voyait sur la plage qu'une trentaine de gros chiens noirs jouant dans l'eau et à peu près autant d'enfants joufflus de toutes tailles qui les aidaient. Dans une douzaine de cabanes, rien que des femmes. Les hommes étaient allés pêcher au Labrador.

Les femmes de Saint- Jean ne sont pas moins actives et courageuses que leurs compatriotes de Saint- Georges. Elles ont de plus le privilège de pêcher seules dans leur baie, leurs maris dédaignant un travail si facile et si peu dangereux. Nous vîmes quelques belles filles, qui sortant des maisons, mirent à l'eau une des embarcations échouées sur la grève et s'éloignèrent avec la sécurité de l'expérience. J'admirai encqre comme toutes ces demeures étaient à l'intérieur propres et bien tenues, présentaient un aspect régulier, joyeux, confortable, etdifféraient hélas ! des bouges désordonnés dont se contentent même nos capitaines et nos docteurs qui, cependant, voient chaque année, toute autre chose en France. On a d'autant plus lieu d'être surpris de tant de propreté chez leurs voisins, que, je ne saurais trop le répéter, il s'agit ici non-seulement de pauvres pêcheurs sans argent, mais d'Irlandais qui nulle part en Angleterre, ni dans leur île, n'ont encore trouvé moyen de se faire une réputation en ce genre. Dans File Saint-Jean, comme partout, on se savait sur la terre française et on n'en redoutait pas les

conséquences, plein de confiance dans ce qu'on croyait connaître de notre caractère facile et de notre mansuétude*

La vie à l'île Saint-Jean est un peu plus agitée que sur le reste de la côte ouest, exposée dans certains moments de l'année à des dangers qui ne sont pas connus plus bas. Vers le printemps, on voit quelquefois déboucher par le détroit de Belle-Isle , certains bateaux venus on ne sait trop d'où, du Labrador, de la partie anglaise de Terre-Neuve, qui, sans papiers et sans pavillons, se répandent dans ces parages, sous prétexte d'y couper du bois. Quand ces vagabonds surprennent une habitation isolée, il leur arrive quelquefois de la piller et d'insulter ou de maltraiter les femmes. Aussi surveille-t-on avec anxiété leur venue, et aussitôt qu'une voile suspecte paraît au large , les mères de famille ferment et barricadent tout, cachent ce qu'elles ont de meilleur et s'enfuient dans les bois avec leurs enfants. Lorsqu'elles se sont assurées que les étrangers ne sont pas descendus à terre ou se sont rembarques, elles reviennent, et quelquefois elles en sont quittes pour quelques portes enfoncées ou même pour la peur.

Nous visitâmes encore non loin de là un établissement presque unique dans ces parages. Il appartient à un Anglais, ancien pêcheur comme les autres, mais cloué d'une intelligence beaucoup plus active, d'une ambition supérieure et d'une énergie qui,

ailleurs que dans la solitude, aurait peut-être produit d'assez grands résultats. Cet homme, marié et entouré de plusieurs enfants, a pris à ses gages un certain nombre de serviteurs; il fait la pêche du hareng et de la morue en grand et y ajoute celle du loup-marin. Son habitation assez importante est entourée de magasins où il enserre les produits de son . travail. Ses goélettes fréquentent les ports du Canada et de la Nouvelle-Ecosse, et en rapportent les denrées utiles, qu'à son tour il vend aux pêcheurs indépendants, sur lesquels il exerce ainsi une sorte de domination et dont il achète le poisson.

Son domaine n'est pas beau parce que le pays ne le veut pas. C'est une plate-forme de rochers où il a ménagé un petit jardin, qui produit à grand'peinc quelques maigres choux et de la rhubarbe. Mais il trouve cette vie superbe, parce que, en face de ses fenêtres, s'étendent les filets où il prend les loupsmarins , et que là tout est à lui et vient de lui.

Un si grand et puissant personnage, espèce de patriarche des temps antiques, ne pouvait montrer l'humble et placide soumission d'un pêcheur ordinaire. Sa tête se relevait avec une sorte de fierté conquérante, et bien qu'il sût à merveille qu'il n'était pas chez lui, il ne paraissait pas très-disposé à en convenir. Tout ce qu'il pouvait concéder, c'est que, dans le cas où devant une force majeure et une résolution bien prise de le déposséder, il lui

faudrait céder la place, ce qu'il croyait peu probable, ajoutait-il avec un sourire de dédain, il était assez riche pour exister partout ailleurs, et assez habile pour se créer une nouvelle fortune s'il le jugeait à propos. Des individualités pareilles deviennent de plus en plus rares dans les temps modernes, où le faible dominant possède et emploie tous les moyens d'écraser le fort au berceau. Quand on en rencontre par hasard une seule qui soit venue à bien, elle peut ne pas sembler très-aimable, mais elle est toujours sûre d'exciter l'estime même chez l'adversaire. Il est assez beau de voir le fort armé gardant sa maison et se confiant à lui-même, fût-ce au moment où un plus fort que lui va peut-être l'abattre. Cet homme ne ressemblait pas mal à quelqu'un de ces anciens colons norvégiens du Groenland qui, au treizième' siècle, isolés avec leurs familles et leurs serviteurs sur une terre froide et ingrate comme la sienne, sous un ciel inclément comme le sien, séparés du monde comme lui, et comme lui réduits à euxmêmes pour seule et suprême ressource, porlaient fièrement le poids d'un ennui et d'une crainte qui ne les atteignaient pas, exaltés qu'ils étaient par l'esprit d'entreprise. Ce n'est pas le théâtre où ils agissent ni les intérêts qu'ils remuent qui font les hommes grands; c'est uniquement le poids de domination qu'ils savent faire peser sur les choses,

et le pâtre qui sait vouloir, est dans son étroite sphère plus élevé qu'un potentat incertain de ses voies.

Nous commençâmes vers cette hauteur à faire rencontre de glaces flottantes. Il arrive assez fréquemment qu'au mois de juillet, le détroit de Belle-Isle n'étant pas encore débarrassé des banquises qui l'obstruent, le passage n'est pas libre. Il l'était cette fois, et les morceaux de la barrière flottaient çà et là sur les eaux, énormes , élevant dans les deux leurs têtes blanches de neige, semblables à des îles montagneuses avec plusieurs sommets, des pics et des vallées. Il arriva, un jour, pendant que nous visitions la pêcherie de la baie des Fleurs, que les officiers du Tartare s'amusèrent à tirer à boulet et presqu'à bout portant sur un de ces débris; on 'voyait le projectile s'enfoncer dans la neige, et ne pas plus émouvoir le but que si on l'eût salué d'une noisette. Quelquefois, lorsque les eaux ont usé suffisamment la base d'une glace, la masse immense s'agite, s'émeut, se retourne avec un bruit épouvantable, et dresse en l'air ce qui tout à l'heure plongeait au plus profond du gouffre, car si monstrueuse que se montre la partie qui est à découvert, celle qui se cache dans l'eau en représente toujours sept fois la hauteur.

Ces monuments de la rigueur du climat polaire se séparent au printemps, et emportés par les cou-

rants, descendent vers le sud. Les uns, usés peu à peu par la température plus douce, se fondent et disparaissent, les autres échouent sur le rivage; quelques-uns saisis par le gulf-stream remontent dans le nord, et sont entraînés jusqu'aux parages de la Norvège.

Au printemps, une population étrange s'établit sur ces îles artificielles et y pullule. Ce sont les loups-marins. Ils y font leurs petits* et leur donnent là l'apprentissage de leur existence d'amphibie. On les voit couchés sur la glacô , guettant le poisson , ou après la pâture, endormis au milieu de leur jeune famille. C'est donc là qu'il faut aller les prendre, et ce n'est pas une des expéditions les moins hardies ni les moins fécondes en épisodes dramatiques.

Les Anglais, presque seuls, se livrent à ce genre de pêche qui est plutôt une chasse, ou, pour parler franc, un massacre. Montés sur des goélettes particulièrement solides et revêtues de fer afin de pouvoir résister à la pression des glaces dans le dédale desquelles il faut courageusement s'engager, les pêcheurs se hasardent, au printemps, vers l'époque de la débâcle , dans des archipels redoutables. Poussant leurs embarcations dans les lagunes inextricables formées par les glaces, il leur faut approcher avec des précautions infinies pour ne pas donner trop tôt l'éveil aux loups-marins et pouvoir les

surprendre. Armés de longs couteaux, ils assaillent les animaux endormis et les tuent. Il arrive quelquefois que le père et la mère se jettent sur les hommes et se dévouent pour donner aux jeunes le temps d'échapper; et dans ce cas, ces animaux, en tout autre temps timides et inoffensifs, se défendent avec une énergie qui ne laisse pas que de faire courir des dangers aux agresseurs. Souvent aussi, en sautant d'une glace sur une autre, le pied glisse et l'homme disparaît dans la mer, sans qu'il puisse être question de le sauver. Enfin, malgré leur armature, il s'est vu que des goélettes n'ont pu résister à la pression des glaces subitement ramenées et heurtées par le vent et ont sombré avec tout leur équipage. Mais, par compensation, les produits de cette pêche, en huile et en peaux, valent des millions et les marins qui y prennent part deviennent des hommes de fer. Il serait heureux que les tentatives auxquelles on a songé plusieurs fois pour nous faire participera ce genre d'exploitation pussent enfin se réaliser.

Bien que la France n'ait aucune espèce de droit à exercer ni à prétendre sur la côte du Labrador, nous y fîmes une apparition, avant de franchir le détroit deBelle-Isle. Le pays est encore plus désolé, plus stérile et plus affreux que Terre-Neuve ; car là, du moins, il y a des taillis et des bois, de la verdure, de grands herbages. Au Labrador, on ne voit

rien qu'une terre sèche et stérile. Nous ne trouvâmes pas autre chose à Porteau où nous débarquâmes. Mais nous fûmes reçus dans un bel établissement appartenant h une compagnie de l'île normande de Jersey et nous pûmes visiter de vastes magasins où les denrées d'Europe s'échangent contre le poisson et les pelleteries. Les sauvages et les trappeurs canadiens ont l'habitude de vendre ici le produit de leur chasse. En conséquence, Forteau, malgré la physionomie peu attrayante qu'il présente, est un point de commerce qui ne laisse pas que d'être considérable. Un brick, mouillé dans la rade, était chargé de fourrures et allait partir pour le nord de l'Europe. On nous y montra d'assez belles pelleteries. Quant aux établissements de pêche, ils sont moins avantageux que ceux de la côte voisine de Terre-Neuve ; la morue y est petite et en beaucoup moins grande abondance. Cependant, c'est un rêve de quelques-uns de nos armateurs que d'obtenir le droit d'aller sur cette côte. Habitués à fréquenter surtout les parages de Terre-Neuve situés enlace, ils sont mécontents d'être retenus par une limite qu'ils voudraient reculer indéfiniment et comme ils ne songent qu'à leur intérêt individuel, ils expriment l'avis qu'on ferait très-bien de céder quelque chose des droits que nous avons sur la partie méridionale pour gagner la possibilité d'aller chez nos voisins. Que l'on interroge les habitants

de toutes les frontières dans tous les pays du monde et on les verra plus ou moins entichés d'imaginations semblables.

Les spéculateurs qui ont conçu celle-ci ne tiennent aucun compte des intérêts de leurs nationaux qui pèchent dans le sud et qu'il faudrait léser pour servir les leurs. Ils ne réfléchissent pas non plus que, dans le sud, nous sommes chez nous et que les traités, si nous voulons user de l'autorité qu'ils nous confèrent, nous autorisent à y être seuls. Au contraire, au Labrador, les sujets anglais de tous les pays environnants peuvent venir et viennent. La Nouvelle Ecosse y envoie ses goélettes qui s'y rencontrent avec celles du Nouveau-Brunswick et de Tîle du Prince-Edouard. Les Canadiens y sont chez eux , les gens de Saint-Jean de Terre-Neuve y remontent; les Américains eux-mêmes ne dédaignent pas quelquefois d'y paraître et pour tant de monde quelle est la proie à partager? Une proie bien mesquine et si peu productive que Forteau ne se soutiendrait pas sans le commerce des pelleteries.

Ces raisons, toutes fortes et concluantes qu'elles sont, n'ont malheureusement pas impressionné, en 1832 et 1833, des commerçants plus avides que réfléchis qui, s'en rapportant aux dires de quelques capitaines à courtes vues, ont fatigué le gouvernement d'alors de leurs réclamations et ont réussi à l'inquiéter de leur influence. C'est, il n'en faut pas

douter, celte infatuation des uns, cette faiblesse de L'ail Ire, qu'il faut accuser de la triste préoccupation où l'on commença alors à entrer, pour la première lois depuis 1713, au sujet de la valeur, de refendue, de Futilité de nos droits sur Terre-Neuve. On montra tant d'envie d'innover, si peu de sécurité, de confiance, de goût même pour des prérogatives jusque-là incontestées, que l'on inspira à l'Angleterre qui n'y songeait pas, et aux habitants de Terre-Neuve surtout, heureux de voir s'ouvrir pour eux une perspective tout à fait inattendue, l'idée de profiter d'un oubli si inconcevable de nos véritables intérêts.

Les négociants qui se croyaient si intéressés à gagner un accès sur la côte du Labrador , prétendirent , soutinrent , avant le cabinet de Londres, que nos droits à pêcher seuls sur notre côte, n'étaient pas clairs, ce dont jusqu'alors, personne ne s'élait jamais avisé. Ils réussirent à faire admettre cette opinion par quelques administrateurs timides et, qui pis est, par des politiques assez malencontreux et pensant assez mal de la sagesse du gouvernement britannique et de la droiture de son jugement, pour le croire disposé à s'opiniâlrer même dans une cause mauvaise et à revendiquer, même au prix d'une rupture avec nous, un pauvre droit de pèche, qui, encore, ne lui appartiendrait pas.

Ce ne fut pas assez que de soulever ces nouveau-

tés dont le moindre examen des faits aurait dû anéantir immédiatement jusqu'au plus mince atome. On prétendit que la population intruse d'Irlandais et d'Anglais établis sur notre côte était désormais trop compacte pour qu'on dût songer à la faire partir ; et des villages de Saint-Georges et de Codroy, on lit, ou peut s'en faut, des espèces de métropoles qui nous menaçaient, quoique nous en eussions, de nous prendre de force ce que nous ne voudrions pas céder de bonne grâce. On en tirait cette conséquence, que la sagesse nous ordonnait de conclure un nouveau traité qui, modifiant les actes antérieurs, aurait à consacrer l'existence légale de Saint-Georges et de Codroy, à faire sortir ces villages et la partie du territoire dont il aurait fallu les entourer, de notre part de côtes et à nous donner en compensation, cette fameuse autorisation de pêcher au Labrador concurremment avec une foule de rivaux. L'on ne réfléchissait pas que s'il était vrai que Saint-Georges et Godroy fussent des lieux si bien arrachés de nos mains, que nous n'eussions plus qu'à nous hâter d'en ratifier la perte, il était encore plus évident qu'une fois cette convention signée, les mêmes causes d'envahissement subsistant toujours, que dis -je? ayant reçu par la reconnaissance solennelle de leurs premiers résultats, une force d'impulsion qui jusqu'alors leur avait totalement manqué, on les verrait se développer avec une puissance irrésis-

tible; que s'appuyant à l'avenir sur deux points de plus en plus forts, l'invasion anglaise déborderait bientôt sur toute l'étendue des côtes qui nous serait restée, et qu'avant une période de vingt ans au plus, il ne nous resterait rien de nos territoires de pêche sur la côte occidentale de Terre-Neuve; rien, et pour unique compensation, le droit d'aller prendre quelques morues au Labrador où, encore nous ne pourrions pas même les faire sécher à terre.

Heureusement, fort heureusement, ces projets, ces rêves ne se sont pas réalisés ; nous ne pouvons pas aller au Labrador, mais, en revanche, nous possédons encore les pêcheries de la côte occidentale tout entière , du cap Raye au cap Normand , et si des étrangers se sont glissés chez nous et y ont fait quelques établissements, personne ne nous conteste le droit de faire partir ces intrus dans la forme et dans le temps qui nous conviendront. Un droit non exercé ne ressemble en rien à un droit perdu. Une propriété mal exploitée n'est pas une propriété vendue ; un pauvre à qui l'on donne asile et à qui on laisse un temps fourrager son champ, n'est pas un compétiteur légal.

Avant de dire ce qu'il convient d'ailleurs de penser de la valeur et de l'importance réelle de l'intrusion des sujets anglais sur notre côte, fait anomal sans doute mais dont la valeur a été singulièrement

exagérée, il est nécessaire d'achever la visite que nous avons encore à faire des établissements situés sur la côte orientale que le Gassendi va maintenant longer.

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