CHAPITRE V
Halifax.
Les côtes du vieux monde, dans les différents continents; offrent très-peu de ports. Soit qu'elles aient cédé à* la mer les environs des golfes et des havres où Fonde avait réussi à s'introduire, soit, ce qui est plus généralement exact, qu'elles aient réussi, à l'aide des fleuves et des vents, à combler ces havres et ces golfes et à ressaisir tout ce qu'elles ont pu prendre à l'élément humide, il est certain qu'elles présentent le plus ordinairement de longues lignes interrompues sur lesquelles vient se briser la vague. Une grève plate, une ceinture de falaises, marquent à cette dernière sa limite et son nec plus ultra. Il en résulte que plus d'une grande ville maritime, point (rattache d'un vaste commerce, que plus d'un port de guerre fameux, doivent se contenter d'un abri incomplet pour les navires, ou d'une rade foraine dangereuse, à moins que l'art, à force de temps,
d'industrie et d'argent, n'ait réussi à créer quelque bassin artificiel, merveilleux lorsqu'on le juge au point de vue des efforts qu'il a coûtés, et bien petit quand on le compare aux œuvres de la nature.
Mais les nouveaux continents, l'Amérique et l'Océanie, ont de tout autres aspects. Les rivages longs et unis y sont relativement fort rares, et les côtes profondément découpées, au contraire, très-communes. Lorsqu'on ouvre les livres des voyageurs qui parlent de ces contrées, ce qu'on rencontré le plus souvent, ce sont des descriptions, toujours un peu pareilles, de baies, de ports immenses où pourraient s'abriter des flottes entières. La plus petite île, le plus misérable îlot est toujours .richement doué sous ce rapport, et des théoriciens, trop crédules à l'idée moderne que les grands peuples et les grandes villes sont déterminés par les avantages du territoire, en ont conclu que la puissance à venir appartenait nécessairement aux domaines où le commerce doit trouver de si puissants moyens d'action et de telles ressources ; de sorte que l'Amérique et l'Océanie seraient les futurs centres du monde.
Je ne me sens nullement enclin à adopter cette manière de voir, pour une foule de motifs qu'il serait trop long de déduire ici. Je crois que les idées qui font les grands peuples ont manqué, manquent et manqueront toujours à toutes ces contrées de
nouvelle découverte où se porte le flot bourbeux et plus turbulent que vivant et plus enivré que fort, des émigrations européennes ; mais il n'est pas douteux cependant que la nature s'est prêtée de bonne grâce à ce que sur ces rives, encore pour la plupart désertes, l'homme pût élever à son aise, s'il en avait le pouvoir ou l'envie, toutes les rivales pos- ( sibles à Tyr, à Sidon, à Carlhage, à Gonstantinople, à Marseille, à Cadix- ou à Londres même.
A mesure que nous passions le long des côtes du cap Breton, nous admirions sans nous lasser ces puissantes dentelures qui, à chaque instant, hérissent l'aspect des terres de caps et de promontoires. La mer brisait tantôt sur des grèves, tantôt sur des roches dépouillées. Très-peu d'habitations se montraient dans les campagnes, et cependant, sur cette terre si jeune, et qui aurait tant besoin d'habitants, il existe déjà des ruines, des villes dévastées, tout l'appareil des fureurs militaires. C'est ce que nous dit la vue de la place vide où exista jadis Louisbourg. Là- on ne voit plus que quelques amas de terre et de ronces, mais pas une habitation de quelque importance n'est restée debout.
Louisbourg a été la dernière possession française territorialement importante dans les parages du Nord-Amérique. Après la perte du Canada, la cour de Versailles rattacha ses idées de colonisation au cap Breton, et dans l'intérêt d'une de ces grandes
fondations transatlantiques auxquelles on tenait tant alors, du moins en théorie, on voulut établir là une puissance rivale de Montréal et de Québec, devenues villes anglaises.
On prodigua les efforts et l'argent pour établir une cité qui devait être, dans la pensée de ses créateurs, un port de guerre de premier ordre, une citadelle susceptible de la plus puissante résistance, afin de servir de point d'appui plus tard à: notre commerce, à une agriculture importante, à nos flottes, à nos pêcheries.
Mais la destinée de Louisbourg et de toute l'Acadie était dominée par des faits dont on ne paraît pas s'être, dans ce temps, suffisamment rendu compte. La France était sans doute une grande puissance maritime; mais la multiplicité des intérêts qu'elle avait à sauvegarder la forçait de diviser extrêmement ses efforts et ses forces. Nous avions alors à nous préoccuper des Antilles, de la Louisiane, de l'Inde, des îles de France et de Bourbon. Nos possessions extra-européennes, presque aussi importantes que celles de l'Angleterre, ne nous affranchissaient pas des soucis bien autrement pressants et impérieux que réclamaient de nous les affaires continentales, et dans cet éparpillement exagéré de nos ambitions, nous pouvions facilement commencer et très-peu finir.
L'opinion publique était pour beaucoup, en ce
temps, dans la fondation des colonies et dans les dépenses qu'on y prodiguait. C'était la flatter singulièrement que de caresser d'abord, de décider ensuite la fondation d'un nouveau poste, et plus il s'agissait d'aller loin , plus lesimaginations surexcitées applaudissaient aune tentative dont le côté aventureux, au lieu de les faire réfléchir, était précisément ce qui les séduisait davantage. Mais aussi, dans un moment d'embarras, quand, attaquée de toutes parts, la France ne savait plus auquel entendre, ni de quel côté courir, cette même opinion publique était extrêmement prompte à s'irriter contre les rêves dont elle-même avait tant voulu faire des réalités; elle les accusait volontiers d'être coupables de bien des maux auxquels, en effet, ils n'étaient peut-être pas tout à fait étrangers, et demandait avec aigreur d'abandonner des entreprises qu'on aurait peut-être mieux fait de ne pas tenter sous sa pression, mais qu'il devenait peu honorable, et quelquefois même coupable de déserter avec la même légèreté qui les avait fait décréter.
Le Canada avait coûté à la France beaucoup de peines et d'argent; plus, assurément, qu'il n'aurait jamais pu lui rapporter. Néanmoins, si une saine politique eût du à jamais empêcher le gouvernement fiançais de s'occuper d'une contrée où il n'avait, en réalité, rien à faire, il n'en fut pas moins honteux de voir l'emportement que mirent les salons
de Paris à décrier les hommes qui défendirent les derniers cette terre confiée à leur garde, la haine grotesque dont Montcalm, un des plus grands hommes que nous ayons eus, fut l'objet, l'abandon misérable où il fut laissé avec la poignée de braves gens qui l'entourait, et plus honteux encore l'enthousiasme joyeux avec lequel M. de ^Voltaire et son monde accueillirent la nouvelle de la bataille perdue qui nous chassait de cette terre tombée en disgrâce.
Ce qui était arrivé pour le Canada eut lieu de même pour le cap Breton. L'opinion publique avait voulu à toute force créer dans FAcadie une compensation à la perte de la Nouvelle-France. On ne trouva pas d'abord que l'on pût faire assez pour établir notre puissance sur ce sol où ii n'existait rien. On y envoya tout, depuis le blé jusqu'aux hommes; tout, depuis les navires jusqu'aux fusils. On voulut y mettre tout, depuis la chaumière jusqu'à la citadelle. On y enfouit des millions, et quand la guerre arriva, à peine put-on le défendre. Tout fut perdu, et avec le même entrain qu'on avait mis à créer. Voilà l'histoire de ces décombres aujourd'hui à peine visibles qui furent Louisbourg. La tradition raconte que des magasins immenses avaient été bâtis dans l'espoir d'un commerce futur qui n'exista jamais; ils s'écroulèrent sans avoir pu se remplir une seule fois.
Louisbourg était d'ailleurs un emplacement bien choisi, au point de vue français. Nos principales autorités coloniales se trouvaient là clans une proximité aussi grande que possible de la France, voisines du Banquereau et du Grand-Banc, où nos navires allaient chercher le poisson, voisines encore de la côte française de Terre-Neuve, et à proximité des pays britanniques, de façon à pouvoir commercer aisément avec eux en temps de paix et à les gêner considérablement en temps de guerre. Mais les Anglais ont sagement pensé en transportant leur capitale' ailleurs, lorsqu'ils sont devenus les maîtres de ces régions.
Ils n'avaient pas besoin comme nous des différents avantages que je viens de signaler. En tant qu'il s'agissait de la pèche des bancs, Saint-Jean de Terre-Neuve leur convenait mieux. lis n'auraient pu mettre une confiance suffisante dans une ville comme Louisbourg, dont la population était toute française. Ils en firent donc sauter les fortifications, détruisirent les magasins, détournèrent le commerce, et commirent au temps le soin de disperser les habitants, laissés sans ressources. En peu d'années cette tâche fut complètement remplie, et Halifax hérita des perspectives de succès qu'avait pu avoir un instant sa rivale.
Le port de cette capitale de la Nouvelle-Ecosse est d'ailleurs plus beau, plus vaste, plus facile à défen-
dre que celui de Louisbourg. On y pénètre par deux passes que forme une île de petite étendue par laquelle l'intérieur du bassin est caché. Une fois l'entrée franchie, il se présente une sorte de coupe oblongue qui pénètre profondément dans Tintérieur des terres; la ville s'élève sur la rive gauche, en amphithéâtre. Puis au fond de la coupe s'ouvre un autre port qui pourrait aisément contenir une escadre, et qui va finir dans des bois marécageux. I] n'y a pas précisément une ressemblance , mais cependant il existe un certain rapport entre cette situation et celle de Gonstantinople. Je ne crois pas d'ailleurs que la baie d'Halifax le cède en rien pour la grandeur, l'étendue et la sécurité à sa magnifique rivale de l'Orient.
Quant à la ville, il va sans dire qu'il ne saurait être question en aucune manière d'une comparaison aussi pompeuse. La capitale de la Nouvelle-Ecosse n'a rien de commun avec la métropole ottomane. Cependant elle s'élève aussi en amphithéâtre au milieu d'un paysage assez ombragé, et comme Contantinople, ses maisons, presque toutes, sont construites en bois; mais on aurait peine à pousser plus loin ce rapprochement hasardé.
Halifax présente un spectacle fort agréable. Les maisons sont nombreuses, grandes, à plusieurs étages, propres et d'un aspect riant et avenant. Plusieurs églises, dont quelques-unes sont en
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pierre, mêlent leurs tours et leurs clochers aux toits d'essentes des habitations, et parmi ces saintes demeures, l'église catholique et les couvents, situés dans la haute ville, ne manquent ni de caractère ni d'une certaine majesté. Dans tous ces édifices religieux, le style employé est celui du quatorzième siècle , ainsi qu'il appartient au goût décidé de l'Angleterre pour l'architecture de cette époque. Quand on arrive à voir de près ces pastiches, on remarque bien çà et là quelques disparates. Tout n'est pas parfaitement copié ou copié sur d'assez bons modèles ou a/ec une suffisante intelligence. Il y a quelque chose à redire aussi à certains à peu près qui sentent l'érudition de province et qui peuvent choquer un goût délicat; mais en masse, tout passe, les détails disparaissent et l'ensemble est incontestablement beaucoup plus admissible et même agréable aux yeux, que les horribles temples grecs ou romains dont on est trop accablé.
Un des effets de cette architecture imitée du gothique est de donner à la ville, en définitive toute neuve, un certain air de respectabilité que les vieilles choses possèdent seules.
Les rues principales courant toutes parallèlement au port, une ligne d'édifices semble baigner ses pieds dans l'eau. Ce sont pour la plupart des magasinst appartenant à de grandes maisons de commerce, et entrecoupés de débarcadères ou wharfs puis-
samment assis sur des pilotis énormes. Devant ces plates-formes dont l'accès n'est pas autrement facile et commode pour les pieds qui ne sont pas marins, les bâtiments de tontes les formes viennent se presser, goélettes, sloops, bricks, trois-mâts, etc. Les jours de fête, cette marine commerçante se pavoise de ses couleurs nationales et le vent agite sur les eaux de la baie le plus riche bariolage. France, Amérique, Espagne, Villes anséatiques, Prusse, y marient leurs pavillons aux couleurs blanche et bleue de la Nouvelle-Ecosse, et ce concours d'insignes si divers témoigne honorablement de l'activité industrielle qui règne dans le pays.
En face de la ville, de l'autre côté du bassin, s'étendent de beaux villages, qui forment comme une espèce de banlieue à la métropole de nié; tout le jour deux petits bâtiments à vapeur circulent d'une rive àl'autre, transportant voyageurs, marchandises et voitures attelées. Enfin, au-dessus de ces villages, sur une éminence boisée et au milieu d'un parc anglais dessiné avec un soin et un bon goût particulier, s'élève un vaste édifice construit d'une façon si élégante, qu'on le prend d'abord pour la résidence de quelque puissant ou riche personnage. C'est une erreur capitale. La colonie a élevé là à grands frais un asile pour ses aliénés.
Nous étions à peine arrivés et nos ancres se posaient au fond de l'eau, quand nous aperçûmes à
l'extrémité de la baie VIndus de cent vingt canons, une frégate de cinquante, et une grande canonnière, tous bâtiments de Sa Majesté Britannique, sous le commandement de l'amiral sir H. S**% arrivant de la Jamaïque. A tous les titres, le Gassendi devait une visite à l'amiral, et nous nous empressâmes de remplir un devoir qui devait être, de tous points, un plaisir.
VIndus est un vieux vaisseau, et il a très-probablement atteint le terme d'une fort longue carrière. Aussi ne paraît-il plus réservé à de grandes aventures nautiques. xMais si c'est un vieillard, c'est un fort beau vieillard et très-vert. Il ne lui manque pas une seule dent, ainsi qu'on peut le voir à ses trois rangées de grosses pièces qui allongent leurs têtes noires en dehors de ses sabords. Comme sur les vaisseaux de cette taille, on arrive e\\ haut au moyen d'un escalier, qui figurerait avec avantage au milieu des quatre étages d'une belle maison, et lorsque le pied se pose sur les planches du pont, c'est au milieu d'une place publique qu'on se trouve, place publique occupée par les habitants nombreux et surtout d'aspects et de costumes variés que présente toujours un navire de guerre anglais.
Une foule de matelots se laissent voir dans les manœuvres et sur l'avant. Les uns, appartenant à la vraie race anglaiseront des hommes magnifiques, de belle stature; de beaux traits, l'air résolu, sans doute,
mais surtout sérieux; les autres, Anglais aussi peut-être, n'ont pas une apparence aussi frappante, aussi noble; leur sang est évidemment mêlé pour ]e moins d'un sang plus pauvre; ils sont chétifs, pâles et flétris. Enfin beaucoup de nègres paraissaient sur rindus. Ce sont les recrues des îles occidentales.
H Pour donner à cette foule si diverse d'origine, de penchants et d'allures, si peu compacte de sentiments, une raison solide de se tenir clans une même voie, on aperçoit les uniformes rouges des marines, et cette infanterie, célèbre pour sa loyauté et la ferme assurance avec laquelle elle a défendu la loi devant mainte mutinerie, tient garnison à perpétuité au milieu de ces équipages qui ne ressemblent nullement aux nôtres, ni par leurs qualités, ni par leurs défauts.
J'avais vu ailleurs des bâtiments de guerre anglais; j'en avais vu dans la mer des Indes et je m'expliquais alors la façon dont on recrutait leurs équipages bariolés par la localité au service de laquelle ils étaient consacrés. Mais en retrouvant à Halifax, dans les mers américaines, la même constitution, j'en conclus que ce que j'avais pris jadis, sur le navire de la compagnie des Indes le Victoria, pour l'exception, était réellement la règle de la marine anglaise tout entière, qui, ayant besoin de beaucoup d'hommes, prend son monde partout où elle
peut, et ressemble au royaume des deux en ce que, pour elle, il y a beaucoup d'appelés. Seulement, par une générosité très-grande, tous sont élus et on n'a plus qu'à veiller à ce qu'ils ne s'en aillent pas. Ce dernier point concerne les marines, qui sont les anges de ce paradis.
L'amiral S*** nous fit les honneurs de sa vaste dunette avec la franche bonté qui le caractérise. Nous eûmes le bonheur de trouver à bord lady S***, qui arrivait de la Jamaïque avec l'amiral, et se disposait à prendre possession le lendemain de la belle habitation réservée à Halifax au commandant en chef de la station des Indes occidentales, station importante assurément car l'ensemble des navires qui la compose présente un effectif d'à peu près trois cent trente bouches à feu. La courtoisie de nos hôtes abrégea beaucoup les lenteurs ordinaires d'une présentation, et il fut promptement décidé que nous nous re verrions dès le lendemain.
Les occasions ne manquaient pas et aucune ne fit défaut. Pendant notre séjour à Halifax, qui dura une quinzaine de jours, le Gassendi fut littéralement comblé des prévenances les plus aimables, et il y aurait, de la part de ses habitants, plus que de l'ingratitude à en perdre le souvenir. Aussi n'en ont-ils garde. Ce ne furent que fêtes, bals et dîners d'apparat. Son Exe. le comte de M***, gouverneur de la
Nouvelle-Ecosse, lady MF**, le général T***, commandant les troupes, l'amiral, nous prodiguèrent tour à tour toutes les marques d'attentions imaginables, et il serait difficile de dire ce qui l'emporta dans cet empressement du bon accueil, de l'extrême courtoisie ou de la cordialité. Le charme de ces réunions fut bientôt augmenté par l'arrivée de sir William Williams, le héros de Kars, l'orgueil de la Nouvelle-Ecosse, où il est né, et qui venait d'être nommé commandant en chef des troupes britanniques dans tout le Nord-Amérique. Pour moi surtout, ce fut une surprise charmante et tout à fait inattendue; j'avais beaucoup entendu parler du général dans les provinces persanes, où il a fait jadis un long séjour, et nous prîmes un plaisir extrême à causer des Kurdes, des Loures et des Turcs, dans plus d'un salon d'Halifax. C'est une jouissance assez vive et assez délicate que de rencontrer dans un endroit perdu des gens avec qui l'on peut s'entretenir d'un lieu non moins perdu. Il y a là, comme un entrecroisement de sensations peu communes qu'il faut signaler aux sybarites.
Mais ce qui plaisait davantage aux dames venues d'Europe, dont quelques-unes peut-être ne songeaient pas sans douceur au moment d'y retourner, c'était de se rappeler les salons et les hommes de tous pays qu'on se trouvait y connaître. On riait à chaque nom dont on pouvait faire quelque chose ; on y
cousait des anecdotes, on en disait un peu de bien, quelquefois un peu de mal, et cela faisait diversion aux réalités du présent, toujours imprégnées du
parfum de la morue, car Halifax paye aussi son tri-
but à l'honneur qu'il a de faire partie des colonies septentrionales; la morue y règne, y gouverne, y impose la sensation perpétuelle de sa présence et de son omnipotence.
Je ne veux pas m'étendre outre mesure sur des peintures du high life prises dans la Nouvelle- Ecosse. Je ne suis pas resté assez longtemps à Halifax pour être un juge très-compétent, et je craindrais d'ailleurs de passer pour trop prévenu. Je n'ai rien su, rien vu , rien entendu qui ne tourne à la gloire de toutes les maisons où j'ai été assez heureux pour être accueilli, et comme ce n'est pas une louange sans réserve que la malignité humaine demande ordinairement à un livre , le mieux est de n'en pas dire plus long. Mon scrupule me paraît d'autant plus fondé, en cette circonstance, que comme j'exprimais un jour toutes mes sympathies pour le pays, devant deux clames qui me faisaient l'honneur de m'interroger sur mes impressions; deux regards qui se croisèrent, un double sourire plein de doute et d'ironie , un double mouvement d'épaules, me donnèrent matière à réflexion , et si je n'osai pas demander ce que signifiaient ces signes de mauvais augure, je ferai peut-
être bien, dans l'intérêt de ma réputation d'observateur , de supposer que la société de la Nouvelle- Ecosse est, comme toutes celles qui se sont formées et brillent sur ce monde sublunaire, obscurcie par quelques taches perdues au milieu des clartés que seules j'ai su découvrir.
Je sors et je vais dans les rues de la ville et dans la campagne, où ce qu'on voit, on le voit plus librement et sans tant de prestigest Je dois dire que je ne rencontrai plus là cette politesse qui m'avait tant charmé. Je m'aperçus même que la population d'Halifax , ce qu'on pourrait appeler ailleurs la bonne bourgeoisie, est très-loin de valoir sous ce rapport les habitants du cap Breton. Il me fâcha même de trouver des prêtres catholiques affectant ces manières rustiques et peu bienveillantes dont je n'avais pas encore connu de spécimens. Quand j'en fis la remarque à des personnes du pays, elles convinrent de la vérité du fait et cherchèrent à l'expliquer, en accusant les hommes des États-Unis d'avoir donné ce mauvais exemple. Il est assurément fâcheux qu'il ait été si bien imité, car il en résulte une mauvaise impression chez les étrangers, et certainement les gens d'Halifax valent mieux que leur abord. Une assez ridicule affectation de ne pas rendre le salut qu'on leur fait, une sorte de démarche guindée, un sourcil froncé, l'air menaçant et agressif sans aucune cause, il est difficile de coin-
prendre à quoi ces manières peuvent servir chez des gens de profession paisible.
Une autre importation des États-Unis qui ne mérite pas plus de faveur, ce sont les livres. Il existe à Halifax une belle librairie, boutique somptueuse, dont les vitrines éclatent de reliures dorées, rouge, bleu, vert, marron, des couleurs les plus riches. On en conçoit, au premier abord, les meilleures présomptions en faveur des goûts littéraires de la petite capitale. Je fus curieux de voir ce que c'était que le bon marché si vanté des éditions américaines, car la plus grande partie de ces livres viennent de New- York et de Boston, et je- fis l'acquisition de quelques volumes. Au premier examen, je fus désabusé. Ces livres ne sont nullement aussi Î3on marché qu'on le fait croire, et la librairie française obtient des résultats infiniment plus remarquables sous ce rapport. Ensuite, et surtout, ces mêmes livres seraient à beaucoup plus bas prix, qu'ils coûteraient trop cher encore, car ils n'ont pour eux que l'éclat de leurs reliures de toile. Ils sont mal imprimés, sur mauvais papier, et ce qui est pis, avec l'incorrection la plus choquante. Les fautes y fourmillent tellement, que des phrases entières sont incompréhensibles, et on reconnaît là sans peine un des résultats de ce genre de spéculation qui admet la tromperie comme son premier élément de succès. 11 ne se peut rien voir de plus mauvais
que ces éditions, et cependant il paraît certain que le public auquel elles sont surtout destinées , ie public de l'Amérique anglaise, comme celui des États-Unis, s'en contente. Les livres, je l'avais déjà remarqué au cap Breton, sont considérés dans ces contrées comme des meubles meublants. Il est nécessaire d'en avoir dans une maison. On en fait un ornement de salon ; il faut au moins pouvoir en charger un ou deux rayons. Cela donne bon air à l'habitation de celui qui les possède, et le met en situation de passer pour homme grave et nourri de saine littérature ; mais il n'est pas pour cela obligé de lire quoi que ce soit en dehors de son journal, et il se borne, sa vie entière, à y glaner çà et là les phrases à effet dont il aime à brillanter sa conversation. Quant à ouvrir un livre et à l'étudier pour tout de bon, c'est ce qu'il ne fait jamais. Tout habitant du continent d'Amérique, quand il est d'origine anglaise ou qu'il s'est assimilé aux gens de cette origine, représente à ses propres yeux la sagesse incréée ; il n'a besoin de rien apprendre , il sait tout et mieux que tout , car il dispose de l'avenir, et en cela il se montre très-supérieur aux marquis de Molière, dont les prétentions n'allaient pas si loin, et qui d'ailleurs daignaient lire quelquefois.
Puisque j'en suis sur le chapitre des choses intellectuelles, je ne dois pas omettre de dire qu'il y a
un théâtre à Halifax; mais l'aspect seul démontre clairement que ce n'est pas là un plaisir favori pour les habitants de la ville. A part quelques dispositions architecturales qui révèlent à l'intérieur une velléité grecque ou romaine chez l'architecte, on n'a affaire ici qu'à une "grange. Point de loges, une série de bancs clans une salle oblongue, garnie au fond d'une tribune vaste et obscure. En face de la scène et tenant lieu de stalles d'orchestre, sont disposés quelques fauteuils et des chaises pour les personnes notables du pays et les officiers de la garnison , qui veulent bien quelquefois assister à la représentation. En fait d'ornementation et de luxe appliqués aux jeux de la scène, c'est ici l'enfance de l'art, et je ne crois pas que le théâtre du Globe , où Shakspeare a jadis donné ses chefs-d'œuvre, se signalât par une plus grande simplicité. Aussi, n'y a-t-il pas beaucoup lieu d'admirer le stoïcisme avec lequel les gens religieux des différents cultes renoncent à un tel plaisir. On le déclare profane au premier chef, et on se fait une gloire d'en repousser victorieusement les pauvres séductions. Le triomphe est trop facile. Quoi qu'il en soit, les soldats et surtout les matelots, forment à peu près seuls, avec quelques Irlandais d'une condition modeste, le public habituel du théâtre. La littérature qu'on y expose s'en ressent, et. il n'y a que dans le cas où des acteurs étrangers, venus soit de New-
York, soit de Londres, font un appel plus séduisant à la curiosité, que l'auditoire prend un aspect plus respectable et plus sérieux.
Il arriva précisément une circonstance de ce genre pendant notre séjour. D'immenses affiches jaunes, placardées dans tous les coins de la ville, apprirent au public que le grand et étonnant tragédien, M. ***, était justement arrivé de la métropole, et avait consenti à donner quelques représentations des pièces de Shakspeare. Il devait être secondé par l'adorable miss ***, si célèbre à Boston et ailleurs par la façon dont elle rendait le personnage d'Ophélia. Les gens de goût se laissèrent émouvoir, et pendant quelques jours on alla entendre rugir Richard III, et déblatérer Hamlet.
Mais pour que le plaisir fût réel, il eût fallu du moins que la voix des acteurs pût arriver au public, ce qui paraît être, dans le régime ordinaire, un souci très-médiocre chez les habitués, qui préfèrent parler eux-mêmes, et non pas à voix basse, tout le temps que dure la réprésentation. Quand la toile se baisse, on se bat. Le directeur ne vit d'autre moyen d'atteindre le but si désirable qu'il se proposait, que de prier humblement l'amiral de venir au spectacle en uniforme. Cette prière fut gracieusement accueillie. Ce fut, je dois l'avouer, une véritable déconvenue pour une grande partie de l'auditoire. Je vois encore dans la tribune une foule de
matelots gaillardement installés avec quelques dames de leur choix, et se préparant à passer une bonne et joyeuse soirée. On commençait à rire aux éclats, à échanger de gros mots, à se pousser; on allait faire mieux quand l'amiral entra. A sa vue un silence profond se rétablit, les bonnets tombèrent de quelques mauvaises têtes qui se proposaient bien de les garder toute la soirée, uniquement afin de narguer les gens paisibles. Mais l'aspect seul de la figure joyeuse et bienveillante du commandant en chef mit en fuite tous ces projets. Le matelot se trouva visiblement mal à son aise et médiocrement flatté de partager un plaisir avec son chef, sur qui tous les yeux se fixèrent, et ce fut là le véritable spectacle de la soirée, car, de temps en temps, la troupe turbulente avait envie de donner cours à ses instincts. Un murmure de voix plus ou moins hargneuses s'élevait d'un coin de la tribune, grandissait, gagnait du terrain, menaçait de dégénérer promptement en tapage. L'amiral alors se retournait lentement dans son fauteuil, regardait d'un air froid son peuple, aussitôt calmé, et tout rentrait dans le silence. On put juger de l'effet de sa présence pendant quelques minutes d'entr'acte où il sortit de la salle. Ce fut un vacarme à se croire transporté en plein sabbat. Il reparut, tout rentra dans l'ordre. Le comparer à Neptune calmant les flots, serait par trop commun; cependant on ne pourraitmieux dire.
Puisque j'en suis à parler des matelots dans leurs rapports avec le théâtre, je ferai tout aussi bien de continuer à m'occuper de cette classe si considérable de la société britannique, mais à des points de vue plus ordinaires. À côté des affiches qui appelaient le public à jouir des talents de l'incomparable tragédien et de la délicieuse miss ***, il y en avait de non moins apparentes et non moins nombreuses qui informaient les sujets de Sa Majesté que Fou avait besoin de marins à bord de tels et tels bâtiments de guerre. Le nom du vaisseau était en grosses lettres, et au-dessous, en lettres plus grosses encore, celui de son vaillant et intrépide commandant, le brave capitaine ***. On était assuré de trouver à bord l'accueil le plus empressé, tant de livres de bœuf, tant de mouton, des légumes, de l'eau-de-vie, beaucoup d'égards, enfin ce qui constitue une existence navale pleine de charmes. C'était au matelot à réfléchir sur les conditions qu'on lui offrait. *
Une telle façon de recruter n'est plus dans nos habitudes et nous fait l'impression d'un retour aux choses antiques. C'était à peu près ainsi que jadis l'on s'y prenait chez nous pour notre armée de terre, aux environs du quai de la Ferraille. Dans toutes les possessions anglaises, ce régime est resté en pleine vigueur, et les affiches ne sont qu'un des moyens de succès les plus ordinaires, Mais lorsque le besoin
d'hommes est vraiment sérieux, quand le temps presse et qu'un vaisseau attend son équipage pour partir, on a recours à des séductions et à des entraînements beaucoup plus savamment calculés. Les officiers du bord parcourent la ville dans des voitures découvertes, avec des drapeaux et des musiciens, parmi lesquels la grosse caisse joue un rôle éminent. A chaque carrefour on fait halte et, dans des discours enthousiastes, on célèbre le bonheur des mortels embarqués sur le navire de Sa Majesté qu'il s'agit de peupler. Un chœur de matelots armés de toutes pièces suit les voitures, en agitant ses armes, témoigne par ses cris et ses serments de la vérité de tout ce qui est dit, et les bouteilles de rhum et de brandy sont mises en circulation dans la foule. Mais si le matelot anglais, non plus que le marin d'aucune nation, n'a pas précisément la prudence du serpent, pour peu qu'il ait déjà navigué, il a quelque expérience, et ni la grosse caisse ni la bouteille de rhum ne suffisent à calmer ses appréhensions. La grande affaire c'est de savoir l'humeur du capitaine sous lequel on va s'enrôler. Qu'il soit brave et entreprenant, c'est un grand. point sans doute, et il est flatteur de servir sous les ordres d'un chef qui peut faire parler de lui et, par contre-coup, de vous. Il ne semble pas, sans doute, que le matelot, ainsi que le soldat anglais, ait au môme degré que nos guerriers la pleine confiance de concen-
trer sur lui toute l'attention de l'univers et d'être contemplé par les siècles; de si hautes idées les occupent peu ; mais ils ne sont nullement insensibles cependant à la considération qui peut rejaillir, pour eux, dans leur entourage, d'avoir pris une part quelconque à un fait célébré par les journaux, et ils ne sont pas fâchés de se dire le matin et le soir d'une affaire : « Que va penser de tout ceci Jack, Mary, Betty, ouTom? »
Pourtant l'honneur réduit , même à ces proportions très-raisonnables et que l'on trouverait peut-être un peu prosaïques dans nos régiments et sur nos navires, ne tient pas encore la première place dans ce qu'on veut savoir du capitaine. Est-il difficile en matière de tenue? Est-ce un great disciplinarian, un homme ferme sur les principes de la discipline, et pour tout dire en un mot, fait-il ou non un appel fréquent à l'intervention du chat à neuf queues? Voilà le grand point.
Le chat à neuf queues, qui remplace, dans la main dominatrice de la Grande-Bretagne, le trident de Neptune et lui donne l'empire des mers, est, comme on sait, un instrument formé d'un manche de médiocre longueur auquel sont attachées neuf courroies de cuir solide et irréprochable, garnies de nœuds convenablement serrés. Cet outil, fabriqué avec un soin respectueux, représente le palladium de l'ordre à bord des navires de guerre ; c'est en
outre un puissant moyen d'éducation nautique ; il calme les passions, surexcite le zèle, inculque le respect, ranime le courage, en un mot, c'est une source féconde de vertus. Mais, comme cle toutes choses, même des plus belles, l'abus n'en vaut rien, l'abus parfois ici dégénère en inconvénient, et il est si peu d'esprits mesurés dans le monde, que le matelot a tout à fait raison de craindre qu'un engagement trop précipité ne le fasse tomber sous la puissance d'un chef trop épris du chat à neuf queues.
Quand ce nfalheur lui arrive , il faut qu'il souffre, et, le plus possible, en silence. lien a pour plusieurs années d'une situation d'autant plus dure qu'elle est sans remède. L'opinion publique ellemême n'est pas de son côté, à moins d'excès bien démontrés et tout à fait criants. Car le chat à neuf queues, il faut bien le dire, est absolument indispensable dans la marine anglaise, recrutée comme elle Test, et lorsqu'on admet de pareils moyens de gouvernement, il faut évidemment être très-réservé dans le jugement qu'on peut porter sur la mesure de l'emploi. Le trop et le trop peu sont déterminés par des circonstances si spéciales que l'enquête la plus sévère et la plus sage peut à grand'peine établir la balance exacte, et l'on comprend de reste qu'en poursuivant l'équité de très-près, on risque de désarmer absolument l'autorité.
Le matelot seul doit savoir s'il y a superfluité
dans la façon dont un commandant dispense les coups, ou s'il s'en tient au strict nécessaire. Comme son opinion n'est contraire en aucune façon au chat à neuf queues, et qu'en soi, il le considère comme une institution bonne et nécessaire, il peut mieux que personne se former un jugement sur la question délicate proposée à son choix. Il y a plus, tel capitaine est connu pour user trop libéralement du redoutable instrument; mais, en revanche, il est généreux, ou bien il passe facilement sur certaines catégories de fautes, ou bien il a le propos joyeux et l'abord facile, ou bien il ferme les yeux quand, dans une relâche, on a fait à terre un peu de tapage, voire même du dégât. Dans de telles circonstances, la brutalité même très-constatée n'épouvante pas les plus lurons, et ils vonJ gaiement apposer leur signature au bas de l'acte qui les livre pour un temps donné à l'absolu pouvoir du terrible chef. Mais lorsque des considérations de celte nature n'existent pas ou sont insuffisantes, le matelot résiste à toutes les séductions, s'obstine à ne pas sortir du cabaret, refuse de prendre du service, et tel bâtiment de Sa Majesté reste pendant des mois en racle , parce qu'il n'est pas possible de compléter son équipage. Il n'y a d'autres ressources alors que de changer le capitaine ou bien de verser à son bord une partie des engagés qui se destinaient à d'autres chefs. C'est une opération, il faut
l'avouer, qui rie laisse pas que de prêter le flanc à la critique au point de vue de la bonne foi. Mais la nécessité !
Ces difficultés préliminaires surmontées et le matelot installé à bord, on l'y trouve entouré d'un comfort qui n'est pas à l'usage de nos hommes. Sur tous les bâtiments de quelque dimension, le marin anglais possède une véritable installation : il a sa table, ses assiettes, ses plats, son couvert, une nourriture beaucoup plus abondante et variée, il mange plus de viande. En fait de bien-être matériel, il n'a enfin rien à souhaiter. Il s'est engagé pour cela et naturellement il a le droit de l'obtenir Pour tout dire en un mot, le matelot anglais n'est pas un citoyen qui sert pour obéir aux lois de son pays, qui, contrarié peut-être de porter l'uniforme, est pourtant relevé à ses propres yeux par l'idée d'un devoir honorablement accompli, auquel, par conséquent tout le monde, et surtout ses supérieurs, doivent et accordent certains égards, et à qui il n'est pas question de faire journellement violence ; c'est un stipendié qui n'ayant pas trouvé d'occupation plus lucrative ou plus convenable, est venu s'offrir de lui-même au service de la reine, et qui, une fois entré en possession des avantages qui lui ont été promis dans son contrat, n'a absolument rien de plus à réclamer.
Aussi s'en faut-il de beaucoup que cet immense
personnel naval si supérieur au nôtre au point de vue du nombre, lui soit comparable en rien au point de vue moral. Il y a dansla marine anglaise une élite, en quelque façon physique et dont j'ai déjà dit quelques mots , composée d'hommes bien faits, vigoureux, jeunes, remarquablement beaux, et dont je veux croire que la majorité possède un sens commercial suffisamment honnête. Ce sont des ouvriers militaires qui se sont loués à l'État et qui sont décidés à remplir fidèlement leurs obligations. Ce sont de bons et dignes matelots, qui méritent toute espèce d'estime; mais, je ne sais si c'est bien là l'idéal de l'homme de mer employé au service de sa patrie, et je n'hésiterais pas à donner la préférence à nos bons matelots sur les bons matelots anglais. Je viens de parler de l'élite ; toute élite est, de sa nature môme, en nombre comparativement faible. La grande masse des équipages anglais exige impérieusement la présence des marines à bord du bâtiment. C'est un composé de buveurs émérites, une population de cabarets et de mauvais lieux, des sacripants sans foi ni loi, qu'on est généralement obligé de consigner avec un soin très -particulier, lorsque le bâtiment est en relâche quelque part; autrement, aussitôt qu'ils ont touché le prix de leur engagement, leur idée fixe est de gagner au pied et de retourner dans la taverne, en face du broc, dont l'épuisement complet de leur crédit les a seul pu
Soigner. Pour ce monde-là, déserter est un but constant, et quels que soient la sollicitude avec laquelle on les surveille et le nombre de sentinelles dont on les entoure, ils trouvent toujours moyen de s'emparer d'une embarcation et de s'enfuir. J'ai vu un bâtiment d'où ils s'échappaient par demidouzaines à la fois.
Je conclus de tout ceci que la marine anglaise, cette force assurément imposante et redoutable au plus haut degré, n'est pas sans avoir son côté faible. Tant que la constitution actuelle régira la Grande- Bretagne, et que ce pays, sous des apparences libérales, conservera précieusement les ressorts de fer qui seuls constituent sa puissance, il restera tel qu'on l'a vu dans le passé, qu'on le voit encore dans le présent. Mais si une fois les doctrines de libéra* lisme dont il aime à se faire gloire, et que jusqu'ici il a plutôt prêchées aux autres pays que pratiquées à domicile, finissent par prévaloir à l'intérieur, il en résultera bien des changements dont il est difficile de déterminer la portée. Si une fois, dis-je, ce parti avancé, qui depuis quelques années s'est atquis une puissance réelle au sein de la Chambre des communes, réussit à se fortifier, à s'étendre, à vouloir pratiquer ce qu'il enseigne et à pouvoir réaliser ses désirs, il sera difficile que l'armée anglaise demeure ce qu'elle a été jusqu'ici, et, à plus forte raison, la marine.
Il semble qu'inévitablement les idées modernes, pénétrant dans l'État, ne pourront pas manquer de. franchir le seuil du domaine militaire ; la compression violente, déjà incriminée plusieurs fois dans le sein du parlement, le sera avec plus de succès; il faudra y renoncer, et pour sauver la discipline, modifier du même coup d'une manière absolue le système du recrutement.
Il est possible qu'en ce qui concerne l'armée, il doivey avoir profita ces nouveautés, aupointde vue exclusivement militaire, bien entendu. Mais, quant à la marine, il n'en saurait être de même, et incontestablement, dans des éventualités pareilles, si l'on était contraint de ne plus compter que sur la population vraiment navale, de ne plus peupler les vaisseaux de l'État qu'avec les hommes de mer proprement dits, et de partager ce personnel avec la marine marchande, on n'aurait plus de beaucoup les mêmes ressources qu'aujourd'hui. Car lenombre des navires peut s'accroître indéfiniment, c'est là une question de dépense : il ne saurait en être de même du personnel, que tous les efforts du monde n'augmentent pas à jour dit, s'il n'existe déjà dans les conditions où on le souhaite, et, je le répète, au cas où l'on ne serait plus autorisé à employer sur les bâtiments de la reine cette tourbe que la menace et la violence réussissent seules à contenir, les vingt-huit millions d'habitants qui forment la population du
Royaume-Uni ne suffiraient pas à armer, comme ils le font aujourd'hui, les bâtiments de guerre et les bâtiments de commerce. Cependant les circonstances sont telles que Ton peut considérer la population maritime de l'Angleterre comme ayant atteint son maximum. On n'en saurait dire autant 'de la nôtre, Il est bien des moyens par lesquels on pourrait la multiplier, bien des réformes administratives qui lui permettraient de s'accroître. D'ailleurs nous avons pour y suppléer notre recrutement militaire, source féconde , on pourrait dire inépuisable de forces, d'autant plus clignes d'être appréciées, que l'emploi bientôt exclusif des navires à vapeur rend moins difficile qu'autrefois l'apprentissage naval. Il n'est plus de beaucoup aussi nécessaire désormais de commencer ce métier dès l'enfance.
Il n'y a donc pas lieu d'estimer que la force actuellement prépondérante de l'Angleterre, en matière de marine, soit un spectacle décourageant ou inquiétant pour nous dans l'avenir. La moralité de nos populations provinciales est de beaucoup supérieure à celle de nos voisins ; nos tendances intellectuelles sont plus hautes , et nous permettent d'accepter des institutions donnant plus d'honneur que de profit ; par cela seul, nous avons plus d'avenir que n'en saurait promettre un système qui paraît être à son déclin, et qui, remplacé par des institutions vraiment et réellement libres, ne pour-
rait voir surgir à sa place un véritable état militaire. La raison en est que l'esprit britannique ne possède pas une pareille tendance ; il tournera de toute nécessité vers le même pôle utilitaire que l'esprit américain ; il en aura les mérites, il en recueillera les profits ;• mais les États-Unis ne "sauraient posséder ni armée, ni marine sérieuses , et ce qui leur est permis , quant à présent , dans l'éloignement occidental où ils vivent, ne peut convenir aux nécessités qui entourent l'existence d'une grande nation européenne.