‹ Voyage à Terre-NeuveChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Excursions.

Les environs d'Halifax sont fort jolis. L'aspect en est assez semblable à celui de Sydney. C'est toujours la même nature de jardin anglais : une apparence jeune, soignée, un peu débile, rien de grand, ni de majestueux que l'étendue du miroir marin, mais un peu plus de ferlilité, car le climat est moins rude et le sol meilleur. Cependant, bien qu'Halifax soit comparativement une

grande ville, puisqu'on y compte à peu près vingt mille habitants, la population est très-faible aux alentours, les villages sont peu agglomérés, et l'émigration, loin de se porter sur ce point en nombre quelque peu considérable , y enlève chaque année une certaine quantité de jeunes gens des deux sexes.

Toutefois, Halifax ne laisse pas que d'être une cité florissante, et elle compte beaucoup de maisons de commerce si considérables, qu'elle peut les citer avec orgueil même en face des grands capitalistes américains. En première ligne, se place naturellement la maison Cunarcl , dont le chef a été décoré du titre de baronnet par la reine, et qui possède et exploite de nombreux paquebots.

Pendant notre séjour, on célébra l'anniversaire de la fondation de la ville, vieille d'une centaine d'années. Les choses se passèrent comme dans tous les pays du monde en pareil cas. La citadelle, plar cée sur une éminence qui domine la ville, se pavoisa richement et tira un nombre considérable de coups de canon. Une grande revue des troupes fut passée par le lord gouverneur. Ce fut une occasion ' de faire briller les uniformes de la ligne et ceux des troupes coloniales ; mais la présence du général Williams releva surtout l'éclat de la solennité, car il était l'objet de toute la curiosité, de toute l'admiration, de tout l'orgueil de ses concitoyens. J'ai

dit déjà que le défenseur de Kars est originaire de la Nouvelle-Ecosse. Il n'est tel que les petits pays pour savourer avec enivrement la gloire d'avoir donné le jour à un homme célèbre. Chacun, grand ou petit, prend sincèrement une part dans cette réputation et s'en honore avec ferveur. C'est un sentiment, à coup sûr, respectable au plus haut degré et qui ne fait pas moins l'éloge de la foule qui le ressent, que de l'heureux mortel qui l'inspire. L'apparition du général Williams à la revue fut donc un véritable triomphe.

Le soir il y eut un banquet auquel nous fûmes conviés, et la santé de l'empereur y fut portée avec les mêmes marques de respect qui entourèrent le nom de la reine.

Une solennité d'un autre genre se préparait à Truro , petite ville située à quelques lieues d'Halifax. C'était la visite annuelle du lord- gouverneur à Pécole normale de la colonie. S. S. lord M. et le général Williams, son compagnon indispensable, voulurent bien nous offrir de nous joindre à eux, et nous acceptâmes avec empressement une si bonne occasion de voir le pays, un monde nouveau eî quelques traits de mœurs encore inconnus.

De bonne heure nous partîmes par le chemin de fer. Là, point d'établissements somptueux, point de gares monumentales ni de magasins en forme de temples. Le strict nécessaire n'a pas été dépassée

VOYAGE A TKRRE-NEUVE. 141

Tout est construit en planches et se contente d'être propre ou à peu près. Les rails sont établis simplement sur des pièces de bois transversales, et il semble même qu'on n'en ait pas calculé la solidité au delà des besoins du nombre médiocre de voyageurs qui, pour le moment, sont appelés à s'en servir. Plus tard, quand la population aura augmenté, on fera mieux sans doute, mais personne n'en demande davantage; en revanche, on a fait ici pour le chemin de fer ce que j'ai déjà observé au Cap-Breton pour les routes. Ou l'a jeté hardiment et le plus loin possible au milieu d'une région inhabitée, afin d'en rendre l'accès facile et d'y attirer la population.

Ce système parait réussir, autant que les circonstances s'y prêtent, car, en effet, on voit çà et là sur le parcours des loghouses et même des maisons qui, suivant toute vraisemblance, ne se seraient point fondées dans ces localités s'il n'y avait pas eu un moyen d'y arriver et d'y faire venir des ressources.

Dans toutes les colonies anglaises, dans tous les pays habités par la race anglo-saxonne, on ne peut se lasser d'admirer l'instinct sûr et droit avec lequel les gens vont au fait, sans s'amuser aux détails oiseux. A la Nouvelle -Ecosse comme ailleurs, la grande affaire é(ant de gagner de l'argent, on ne s'amuse pas à en dépenser sans profit, et de même que les chemins de fer doivent atteindre le plus

loin possible au meilleur marché que faire se peut et, en conséquence, se contentent de gares qui sont des cabanes et de rails strictement solides, de même tout le pays d'Halifax n'a pas un seul débarcadère qui prétende au monument. Le wharf de la maison Cunard elle-même, qui sert à embarquer et à débarquer des millions ne vaut pas mieux que le plus grossier tréteau de planche? où jamais, en France, pêcheurs de sardines aient déposé leurs cargaisons. Ce n'est pas là de quoi séduire l'esprit artistique de nos savants ingénieurs, mais nos hommes pratiques y trouveraient peut-être quelque leçon à méditer s'il est vrai que la première condition du beau soit d'être à sa place.

L'intérieur des wagons est aussi austère que l'aspect de la voie; ils ne sont pas divisés en compartiments, mais, comme nos véhicules de troisième classe, ce sont des espèces de galeries ayant, au centre , un couloir , et à droite et à gauche des séries de bancs à dossiers. On a supposé que les gens amollis ou aimant leurs aises ne voyageaient pas dans la Nouvelle-Ecosse. Cette sévérité va, du reste, assez bien avec l'aspect du paysage, qui ne tarde pas à s'enfoncer dans un dédale de marais. On traverse plus d'eau que de terre et on voit plus de buissons encore que d'arbres. Ce n'est pas que les sapins et les bouleaux soient rares. Ils se pressent, au contraire, touffus et en grand nombre.

L'œil ne pénètre pas loin dans leurs masses épaisses et sombres, mais cette végétation est mesquine, rachitique, mal nourrie par un sol infécond.

Nous arrivâmes à Truro , où l'industrie de riiomme fait son devoir pour obtenir de la terre un peu de fertilité.

Le bourg se compose d'une série de jolies maisons de bois, la plupart à un étage, proprement peintes, d'un aspect assez gai, précédées d'un enclos de palissades soigneusement rabotées, blanches ou grises, bordant la grande route. Mais dans ces enclos il ne pousse pas grand'chose , et on y contemple avec plus d'espoir que de plaisir quelques maigres tiges d'acacias qui seront arbres un jour, pourvu que Dieu leur prête vie.

L'École normale, surmontée du pavillon de la colonie, se signalait au milieu de toutes ces habitations par une construction particulièrement soignée et des développements beaucoup plus vastes. Nous entrâmes et nous fumes immédiatement introduits dans les classes.

L'établissement a pour but principal de former des maîtres et des maîtresses d'école pour toute la Nouvelle-Ecosse et le Cap-Breton, mais on y a adjoint aussi des classes d'instruction inférieure où les enfants du pays reçoivent leur éducation. Nous étions venus nour tout voir et nous vîmes tout consciencieusement.

Une première salle nous montra une chaire élevée dans laquelle se tenait debout une dame maigre, habillée de noir et la tète ornée de deux boucles de cheveux tombant parallèlement à un nez fort long.

En face de cette sibylle et sur un amphithéâtre de planches une quarantaine d'enfants de trois à cinq ans étaient rangés, les yeux fixés sur elle. Ce ne fut pas une petite affaire que d'empêcher notre entrée de détruire d'une manière irrémédiable l'immobilité de ces jeunes étudiants. La maîtresse y porta tous ses soins en roulant, dans son visage pâle, des yeux qui paraissaient peu habitués à exprimer la tendresse.

On fit d'abord exécuter aux patients une sorte de mélopée accompagnée de gestes des bras et des pieds qu'ils avaient à imiter de leur institutrice. Cet exercice, destiné à leur faire discerner leur main droite de leur main gauche, à leur faire savoir positivement ce que c'est que le pied et en quoi il diffère de la tête, des bras, et surtout à fixer leur attention sur ces graves sujets, me parut plus extraordinaire que tout ce que j'ai jamais vu en Asie. Il ne serait pas possible d'imaginer un spectacle plus fantastique que celui de cette femme noire, chantant d'une voix fausse des absurdités et se démenant comme une possédée, en collaboration avec cette troupe d'enfants, dans le but unique de leur inculquer des vérités qui, partout ailleurs, s'ap-

prennent sans tant de façons. Mais, pour être tout à fait exact, il ne faut pas oublier de dire que le but principal du système est de remplir, dès le plus jeune âge, l'imagination des enfants de données parfaitement positives et de l'empêcher de se perdre dans des rêveries sujettes à contestation.

Toutes ces petites machines exécutèrent leurs mouvements avec une précision très-satisfaisante et, en peu de temps, parurent tout à fait indifférentes à la présence des étrangers. Seul, un garçon de trois à quatre ans fit exception. Aussi longtemps que nous restâmes on ne put réussir à faire lâcher prise à ses yeux attachés sur nous avec l'expression du plus profond étonnement. La maîtresse eut beau l'apostropher dix fois d'un: James! prononcé d'une voix caverneuse, James ne put être rappelé à l'ordre. 11 serait curieux de savoir quel aura été le destin du pauvre James après notre départ. S'être rendu coupable d'une telle faute n'annonce pas évidemment un esprit parfaitement positif, et permet de suspecter à bon droit l'existence d'un germe rétif d'imagination dans cette jeune tête. Comment peut-on s'y prendre pour venir à bout d'une disposition si funeste ?

Il serait difficile de croire qu'on ait recours aux châtiments manuels. Ce n'est pas une méthode assez savante et digne du système. Il doit y avoir là quelque procédé plus compliqué et sentant l'esprit mo-

derne. Je pense involontairement à Rarey qui ne frappe pas ses chevaux et ne les violente jamais, mais qui parvient à force de douceur à les épuiser si bien que, couverts de sueur, tremblants de tous leurs membres, énervés à faire pitié, il ne leur reste pas. un atome de vigueur ni une velléité de résistance. On ne traite pas assurément les enfants d'une façon aussi radicale ; mais probablement la mansuétude qu'on emploie pour arracher de ces jeunes esprits les tendances qu'y a plantées la nature doit arriver aux mêmes fins par des moyens analogues.

Après la gymnastique de haute philosophie à laquelle nous venions d'assister et qui doit créer, en effet, des impressions sur lesquelles se modèle la vie entière, un autre exercice non moins important suivit. La maîtresse fit faire de mémoire aux enfants plusieurs opérations faciles d'arithmétique, et nous admirâmes la prestesse avec laquelle ces petits calculateurs réunirent et séparèrent plusieurs nombres.

On ne leur demandait pas directement ce qu'on voulait savoir d'eux , mais la maîtresse posait la question et attendait. Bientôt une certaine quantité de petites mains se levaient pour indiquer ceux qui se croyaient en état de répondre. Alors elle prononçait un nom, et c'était le propriétaire du nom qui donnait la solution attendue. Quelquefois il se trom-

pait; alors, sans faire aucune observation, la maîtresse appelait un nom nouveau. Nouvelle réponse, et si elle se trouvait juste, aucun éloge ne la récompensait. Une autre question était posée..

On pouvait remarquer sans peine-que les enfants portaient une ' vive attention à écouter, à chercher et à se mettre en avant. Un sentiment de rivalité déjà très-marqué régnait entre eux, et ils voulaient évidemment se vaincre, non pour l'honneur, mais pour la victoire.

Au bout de quelques minutes l'institutrice entonna un cantique , les enfants se levèrent tout droit et, les mains réunies derrière le dos, se mirent à défiler en chantant et marchant les uns après les autres. Ils firent ainsi le tour de la salle une ou deux fois et reprirent leur place. Nous sortîmes et on nous conduisit dans une autre classe.

Là, les élèves avaient de dix à quinze ans; les filles se tenaient d'un côté, les garçons de l'autre. Un jeune professeur assez bien frisé > l'air glacial , était au pupitre. Ce n'était pas une figure de pédant, mais quelque chose entre l'agent d'affaires et le prédicateur dissident. Certes, jamais l'amour de quoi que ce soit n'avait touché ce cœur ni effleuré cette cervelle. Il jeta en l'air quelques questions de géographie et de dates historiques; quelques mains se levèrent; il prononça tour à tour des noms de filles et de garçons» On répondit mais sans em-

pressement, et évidemment l'auditoire n'était ni intéressé, ni savant en ces matières. Maîtres et élèves paraissaient remplir un devoir fastidieux en s'occupant de pareilles choses.

Tandis que le va-et-vient des demandes et des réponses s'exécutait languissamment 5 une jeune fille se mit à compter rapidement sur ses doigts en faisant quelques grimaces. D'après ce qu'on me dit, cette gymnastique avait pour but de s'empêcher d'éternuer. En effet, elle n'éternua pas. Je livre la recette pour ce qu'elle vaut; peut-être n'a t-elle toute sa puissance que pour les personnes bien et dûment convaincues que. jamais éternument n'a porté intérêt, et que le calcul est une opération salutaire à tout propos , à laquelle on ne saurait trop recourir.

On quitta bientôt en effet géographie et histoire, et le maître posa de petits problèmes financiers. « Combien, s'écriait-il avec une conviction évidemment respectueuse, tant de dollars placés à tel intérêt rapportent-ils au bout de tant de mois? Indi* quer la somme en guinées en tenant compte du change qui est de.... » Je dois le dire à l'honneur de cette jeunesse, quelques secondes étaient à peine écoulées qu'un grand nombre de mains s'agitaient en l'air, et il n'arriva pas une fois que la réponse fût erronée. Tous les yeux brillaient, tous les re* gards étaient attachés sur le maître. Lés jeunes

filles, non moins pénétrantes, non moins habiles que les garçons, attachaient de toute évidence ^importance la plus haute à calculer vite et à bien répondre, et elles y réussissaient à souhait.

On s'arrêta longtemps sur ces problèmes d'un si puissant intérêt. Le maître y mettait .une passion froide qui correspondait parfaitement avec l'entrain de sa classe. Tout à coup, lui, aussi, il entonna un cantique. Garçons et filles, poussés par un ressort, se levèrent tout droits en détonnant , et les mains derrière le dos, comme avaient fait les petits enfants, défilèrent au pas ordinaire les uns après les autres et firent deux fois le tour de la salle. Quand ils eurent regagné leur place, on nous conduisit dans une troisième salle.

Ici, c'était évidemment le sanctuaire des sciences et des arts. Des jeunes filles de dix- sept à vingtcinq ans, et peut-être au-dessus, occupaient les premiers pupitres d'une vaste enceinte soutenue par des colonnes. Le fond était occupé par des groupes de messieurs, les uns barbus, les autres rasés avec soin,- tous vêtus d'habits noirs et portant des cravates blanches.

Sur une large estrade où nous eûmes l'honneur de nous asseoir le long du mur , se promenait le directeur de l'école normale, lui aussi tout de noir habillé, avec une énorme cravate blanche tournée autour de son cou comme un boa; maigre,

longues jambes, grands bras, nez crochu, gros yeux gris très-couverts, cheveux gris chiffonnés et hérissés de toutes parts; physionomie d'homme convaincu de l'importance des fonctions que lui a conférées la Providence.

Il y avait, en face de lui trois ou quatre jeunes filles dont une, particulièrement ornée d'opulents cheveux d'un blond hardi, se faisait reconnaître pour assez minaudière.

Aussitôt que nous fûmes assis, le maître releva la tête par un mouvement fier et impétueux, et sembla savourer d'avance les grandes choses qui allaient être dites. Puis , enfonçant ses deux mains dans les poches de son pantalon, il commença à se promener. Un profond silence régnait dans Fauditoire. Alors sa voix s'éleva sans qu'il interrompît sa promenade.

« Quelle est, dit-il , la science qui fait connaître la constitution du sol terrestre ? »

Un certain nombre de mains s'élevèrent. La jeune demoiselle blonde regarda le savant avec les yeux les plus doux. Il n'y fit pas la moindre attention, et continua sa promenade au milieu de l'attente générale. Tout à coup, il s'écria : « Monsieur Peters !»

M. Peters se leva au fond de la salle, et d'une voix modeste répondit : « La géologie ! »

Tous les bras s'abaissèrent, et le savant profes-

seur s'arrêtant sur le bord de la plate-forme, les jambes écartées, les mains toujours dans ses poches, et en imprimant à son buste un léger balancement de satisfaction, laissa tomber ces mots dîme voix d'oracle :

« La science qui fait connaître la constitution du sol terrestre, c'est la Géologie ! »

Il se retourna brusquement, et d'une voix de fausset délicatement cadencée, il reprit :

« Comment se nomme la science qui fait connaître les métaux, la façon de les extraire, et les méthodes propres à les traiter ? »

Et il reprit sa promenade. Beaucoup de mains s'agitèrent avec une généreuse impatience. La jeune demoiselle blonde , qui remuait gracieusement la main gauche, appuya doucement la tête sur la droite, et roula plus que jamais des yeux languissants, mais le professeur ne s'en occupa non plus que la première fois, reprit précipitamment sa course, tourna deux ou trois fois autour de l'estrade, et s'écria : « Miss Clarke ! »

Une vieille fille fort respectable, ornée de grandes dents, se leva et, rougissant d'un air modeste, murmura : la Métallurgie! Puis elle se rassit avec une aimable confusion.

Le docte professeur mit le poing gauche sur la hanche, leva en l'air le bras droit, en étendant l'index comme s'il allait prendre le ciel à témoin do

la proclamation courageuse d'une haute vérité, et d'un ton caverneux :

« La science qui fait connaître les métaux, la façon de les extraire et les méthodes propres à les traiter, se nomme la métallurgie ! »

Une demi douzaine d'autres questions posées avec la même solennité et avec la même passion dévorante, nous apprirent de même ce que c'était que la médecine, l'histoire, l'agriculture, lamécanique, etc., mais il né fut pas question une seule fois de rien qui ressemblât à une idée. Il paraît qu'au point de vue américain et, par conséquent de la science de l'avenir, savoir comment une chose s'appelle, c'est la connaître suffisamment puisqu'on en peut parler.

Nous ne manquâmes pas d'exprimer toute notre admiration au directeur, qui reçut les éloges de l'air d'un homme auquel sa conscience tient lieu de tout. Mais j'avais déjà assez pris l'air de l'établissement pour être convaincu qu'on avait mieux que cela à nous montrer, et que le saint des saints allait enfin s'ouvrir.

En effet, la véritable science, l'art des arts, le fin des fins, le grand fin apparut : on se mit à calculer.

Je ne raconterai pas ce que j'entendis car, je dois l'avouer à ma honte, je n'en ai pas compris le quart. Tout ce que je puis dire, c'est qu'au seul énoncé des sommes formidables et des redoutables opéra-

lions proposées à Faction spontanée de la mémoire des auditeurs, le vertige paraissait s'emparer de gens plus habiles que moi. Il s'agissait de millions de livres sterling, d'intérêts entassés, composés, combinés, fractionnés pendant des années, des mois, des jours ; de parts d'associés, de tout ce que le génie commercial peut inventer de plus abstrus. Rester bouche béante devant la rapidité des énoncés faits sans le secours du moindre papier, et ne pas comprendre un mot des solutions non plus que des questions, ce fut tout ce dont je me trouvai capable, et je ne me vis jamais à pareille fête.

Les messieurs à barbe et à cravates blanches fronçaient les sourcils d'une manière terrible en combinant leurs opérations. Les jeunes demoiselles étaient rouges d'émotion, et leur cœur battait de la façon la plus visible. Tout ce monde brouillait' et débrouillait avec furie des monceaux de chiffres, quand soudain le son aigu d'un violon se fit entendre. Aussitôt chacun fut sur ses pieds, et d'une voix infiniment moins juste que les calculs, attaqua un saint cantique. La promenade sacramentelle commença à pas solennels ; nous sortîmes, et je ne fus pas fâché de respirer l'air du dehors.

Il y aurait injustice manifeste à juger un pareil système d'instruction et d'éducation au point de vue d'idées qui y sont tout à fait étrangères. Il est in-

contestable qu'un homme du monde , un artiste , un philosophe européen , seront unanimes pour repousser des méthodes qui n'ont d'autre but que de tuer dans l'enfance et dans la jeunesse , toutes les facultés de l'âme et de l'esprit , inutiles à la vie mercantile^ et de développer au contraire autant que possible les ressources de cette dernière. Mais en tâchant de choisir un terrain propre à l'impartialité, il reste encore très-difficile d'approuver ce genre d'éducation. Une société peut, à la rigueur, vivre sur une base uniquement religieuse, parce que de la religion dérive aisément ce qui est utile ou nécessaire, ou seulement profitable à une réunion d'hommes. Il n'en est pas de même de toute autre idée absolue. Un état purement militaire ne produirait qu'un camp ; une population uniquement marchande ne fera jamais que des courtiers de commerce, et point une nation. Heureusement pour la Nouvelle-Ecosse, tous les enfants des maisons importantes vont étudier en Angleterre ou en Irlande, et calculent un peu moins bien que les élèves de l'École normale de Truro ; heureusement encore pour le gros de la bourgeoisie, cette école n'est pas ancienne et n'a pas eu le temps de répandre partout ses méthodes. On fera bien, sinon d'y renoncer, au moins de mitiger ce que celles-ci ont de trop exclusif, et il y aura certainement bénéfice pour les fa-

milles à ce que leurs petits enfants soient moins complètement hébétés, à ce que leurs adolescents sachent un peu plus d'histoire et de géographie, à ce que les jeunes demoiselles ne soient pas induites par l'ardeur de la rivalité et des triomphes publics, à user de tous leurs moyens d'action pour obtenir ces derniers. Il ne paraît pas bon qu'un maître d'école puisse soulever tant de passion et de convoitise dans ces cœurs , et dût la ménagère être exposée plus tard à commettre quelques erreurs d'addition en faisant ses comptes, il y aurait profit sans doute à ne pas poursuivre une perfection qu'elle ne saurait atteindre qu'au détriment de quelques vertus un peu plus nécessaires.

Il faut le dire encore pour être équitable. Les sentiments que j'exprime ici m'ont paru être ceux de beaucoup de personnes notables de la Nouvelle- Ecosse, et principalement des catholiques. L'école de Truro est entre les mains de puritains sévères, et je lui préfère de beaucoup, au moins quant à l'éducation des filles, le Sacré-Cœur d'Halifax, où l'on retrouve purement et simplement les anciennes méthodes françaises, en un mot, ce que le Sacré- Cœur est dans tous les pays du monde. J'ai eu l'honneur d'être admis dans cette sainte maison, et il serait difficile, quand on y a pénétré une fois, de ne pas conserver toujours un vif et respectueux souvenir de cette atmosphère de pureté, de haute raison, de sa-

gesse pratique qu'on y respire. On ne trouve là aucune trace ni de pédanterie ni d'exagération d'aucune espèce, et les jeunes filles qui en sortent, ne rapportent assurément dans leurs familles ni le mépris irréfléchi de leurs devoirs envers le monde, ni l'ignorance complète des choses qui ne tiennent pas à l'argent comptant.

Enfin, et pour tout dire, l'École normale deTruro n'est pas une invention très-édifiante, et comme en sa qualité d'institution moderne elle 'constitue un progrès, le mieux est de ne pas s'y arrêter et de passer à une autre innovation.

Il serait fâcheux de quitter Truro sur une impression pareille, car, encore une fois, c'est une jolie petite ville et qui semhle faire de son mieux pour se développer, vivre et prospérer. Laissons donc son Êcole'.normale et allons à son auberge où le déjeuner était préparé et nous attendait. Devant la porte, la malle-poste de Canso, qui transporte les lettres au Cap-Breton, était toute prête et allait partir. C'est une des plus curieuses antiquités qu'on puisse voir en fait de voitures, et je ne serais pas étonné d'apprendre un jour qu'elle a été placée dans un musée après avoir été reconnue comme l'ancienne propriété d'un des premiers gouverneurs de Louisbourg. Cette énorme machine, peinte en rouge, contient au moins dix places à l'intérieur. C'est évidemment le coche de nos aïeux. Quand elle

fut chargée devant et derrière, elle présenta l'aspect d'une montagne, et l'on put douter un instant que les huit chevaux qui y étaient attelés réussiraient à la mettre en mouvement. Cependant c'étaient de belles et bonnes bêtes, et voilà encore un éloge qu'il faut donner aux colons anglais. On ne voit jamais chez eux de ces malheureux animaux mal soignés, brutalisés, mourant de faim, qui sont une honte pour nos campagnes et môme nos grandes villes, Le moindre cheval de trait a le poil luisant et l'apparence convenable. Ainsi était l'attelage de Truro. Il fit un effort; tous les ais du coche crièrent, les roues se mirent en mouvement et la montagne, balançant caisses et malles de cuir, s'éloigna au grand trot. Alors, nous entrâmes dans l'auberge et la population se réunit dévotement sur la place pour considérer avec respect un hôtel dans lequel déjeunaient le général Williams et le gouverneur de la colonie.

Ce fut une belle matinée pour la gastronomie anglaise. L'hôte nous démontra glorieusement que si la science de la localité était un peu vaine, il n'en était pas de même de sa cuisine. Deux servantes irlandaises nous apportèrent triomphalement des quartiers monstrueux de bœuf rôti, flanqués de carrés énormes de mouton bouilli, accostés de jambons dont la grosseur n'était pas croyable, le tout garni do pyramides de pommes de terre. Ce repos,

à grandes proportions, fut parfaitement accueilli; car, par un concours de circonstances indignes de l'histoire, mais trop réelles, plusieurs des convives mouraient littéralement de faim, n'ayant pas mangé depuis la veille et il était deux heures de l'aprèsmidi. Ces vivres à proportions exagérées rencontrèrent donc des adversaires dignes d'eux. Anglais et Français se portèrent avec une égale ardeur à en venir à bout et, en peu de temps, ce qu'il en resta ne valait pas la peine qu'on y prît garde.

Après ces exploits, il ne restait plus rien à faire à Truro ; nous regagnâmes le chemin de fer et quatre heures après, prenant congé de nos aimables hôtes, nous rentrions sur le Gassendi.

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