CHAPITRE VIL
- La baie Saint-Georges.
Nos affaires à Halifax étant terminées, nous prîmes congé du lord gouverneur et des personnages éminents qui nous avaient accueillis et traités avec tant de bonne grâce. Par une belle matinée, nous levâmes l'ancre , sortîmes de la passe , et reprî-
mes la haute mer, nous dirigeant vers la baie Saint- Georges, sur la côte occidentale de File de Terre- Neuve. C'est ici le lieu de dire en peu de mots ce que le Gassendi y allait faire.
Depuis 1832, une discussion, soulevée primitivement parle gouvernement français, avait jeté quelques doutes sur nos droits et l'exercice de nos droits, et la mesure juste de nos prérogatives quant à l'exploitation de la pêche dans ces parages.
Ainsi qu'il arrive d'ordinaire en ces matières, la controverse n'avait rien éclairci et, au contraire, beaucoup de points qui, antérieurement, n'avaient jamais présenté la moindre difficulté devinrent graduellement assez nébuleux pour les deux partis. Le gouvernement de l'Empereur, appréciant tout l'intérêt de la question pour notre marine et notre commerce, avait depuis quelques années, essayé de différents moyens. Cette fois, d'un commun accord, les deux Cabinets envoyaient sur les lieux des commissaires pour observer les faits et rendre compte de l'état des choses. C'était là la tache que nous avions à remplir et que désormais, tous préliminaires terminés, nous allions commencer à la baie Saint-Georges où nos collègues anglais devaient se joindre à nous.
En vertu des traités qui ont suivi et confirmé l'acte d'Ulrecht de 1713, la France est en possession exclusive du droit de pêcher le poisson et de le faire
sécher sur la partie des côtes de l'île de Terre-Neuve comprise entre le cap Buonavista sur la côte est et le cap Raye sur la côte-ouest, en passant par le détroit de Belle-Isle au nord. Ce droit lui est également garanti sur les îles adjacentes. Nous ne pouvons hiverner dans ces parages et non plus y créer aucun établissement permanent. Nos habitations doivent y garder un caractère essentiellement temporaire. En revanche, les Anglais, de leur côté, ne sont pas autorisés à pêcher; c'est ce que nous prétendions d'une manière absolue; mais, eux, soutiennent qu'ils peuvent le faire là où ils ne nous gênent pas, accordant d'ailleurs que nous sommes les seuls juges du fait et que si nous nous déclarons lésés, rien ne les autorise à en appeler de notre arrêt. La question étant ainsi posée, nous allions voir la pèche sous une nouvelle forme, d'autres pêcheurs, d'autres établissements, d'autres intérêts, en un mot, un autre pays.
Les côtes de Terre-Neuve nous apparurent à quelque distance du point où nous allions les aborder, , désolées et maussades. On conçoit parfaitement qu'aux yeux des marins qui viennent de ces parages, Sydney soit le paradis, et Halifax le septième ciel. Pour entrer dans la baie Saint-Georges, on longe quelque temps une langue de sable qui s'avance parallèlement à la terre, on en double la pointe et on pénètre dans un vaste bassin entouré
de rives assez plates. A l'est s'élèvent des maisonnettes de bois en grand nombre et devant toutes celles qui avoisinent la mer une ligne de débarcadères chargés de tonneaux.
Plusieurs barques et une ou deux goélettes étaient mouillées à quelque distance du rivage quand le Gassendi entra. C'était l'image parfaite de la tristesse la plus lugubre. Il ne pleuvait pas absolument, mais le brouillard distillait une humidité désagréable. Le ciel était bas et les nuées lourdes et languissantes semblaient avoir attendu l'arrivée du Gassendi pour s'appuyer sur ses mâts. Des flocons de vapeurs blanchâtres erraient le long de la côte, tantôt se fondaient les uns dans les autres, tantôt se séparaient. C'était à faire prendre la vie en dégoût, si on avait dû rester là à perpétuité.
Nous descendîmes à terre pour faire connaissance avec le village et passer le temps en attendant l'arrivée des Anglais : contrairement aux traités, la population presque toute irlandaise de Saint- Georges s'occupe uniquement de pèche et exploite notre avoir au nombre d'environ quinze cents habitants qui se sont graduellement emparés de cette place : au printemps, les harengs poursuivis dans la baute mer par des poissons plus gros qu'eux, viennent se réfugier en masse dans la baie, et les habitants de Saint-Georges n'ont que la peine de les y prendre. Ils les préparent, les salent, et
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c'est là leur fortune et leur unique moyen d'existence.
Il n'y a point d'agriculture, et il ne peut y en avoir. Le sable lutte avec les cailloux, les cailloux confinent à la tourbe. Beaucoup de sapins et des grandes herbes forment des taillis et des fourrés. Avec quelque peine, on réussit à obtenir des pommes de terre ; mais en petite quantité. C'est le suprême effort de la puissance créatrice de ce sol.
Cependant les cabanes ont bon air. Elles sont remarquablement propres au dehors et au dedans^ garnies de meubles d'une certaine élégance, fournies de bons poêles qui permettent de braver la rigueur des hivers interminables. Hommes, femmes et enfants sont vigoureux, bien portants, de bonne humeur, bien vêtus. Rien n'est plus singulier que de voir passer sur cette grève sauvage des daines et des jeunes demoiselles en chapeaux, tenant, lorsque le temps veut bien le permettre, une ombrelle à la main. Cette élégance jure avec l'aspect de la contrée et plus encore avec le genre de vie du beau sexe. Car ces dames sont des néréides. Elles tirent les barques à terre, vont prendre le poisson dans la baie avec leurs pères et leurs maris, le salent et l'encaquent de leurs propres mains. Tout cela ne les empêche pas d'avoir une tenue fort convenable . d'être pour la plupart très-agréables à re-
garder et de ne ressembler en aucune sorte à leurs émules du continent.
La presque totalité de la population de Saint- Georges étant irlandaise est, par ce fait même, catholique et fort zélée pour la religion. Une petite église en planches a été construite au milieu du village et est desservie par un prêtre qui relève de l'évêché de Saint-Jean.
Assurément, la religion est pour beaucoup dans la bonne attitude de ce peuple, dans la régularité extrême de ses mœurs, qui est réelle, et par suite dans sa bonne santé, mais ce qui y contribue peutêtre davantage et d'une façon plus directe, c'est l'habitude et la nécessité d'un travail incessant et l'absence du numéraire. A Saint -Georges et sur toute la côte de Terre-Neuve la population irlandaise ne manque absolument de rien, sauf d'un sou dans sa poche et, en conséquence, le cabaret y est une institution inconnue.
Au printemps, on n'a ni assez de bras ni assez de temps pour prendre les harengs dans la baie, et, une fois pris, leur faire subir les préparations convenables. En été, les hommes vont pêcher au dehors. Une ou deux familles plus aisées qui possèdent des goélettes, se rendent elles-mêmes à la Nouvelle-Ecosse ou au Canada avec leur poisson et rapportent de ces lieux plus civilisés tout ce qui est nécessaire à la vie. En automne et en hiver, on
coupe le bois pour le chauffage, on raccommode les maisons et les embarcations, on refait les filets, surtout on fabrique par centaines les tonneaux nécessaires à la conservation des harengs. Pas une minute dans Tannée n'est libre dïin soin quelconque. Mais c'est toujours un soin dont chacun voit immédiatement l'utilité pressante et le résultat positif. Chacun travaille , mais profite directement et personnellement de son travail. Nul ne contraint son voisin, qui n'obéit à personne qu'à la nécessité, et tout le monde est affairé et content.
Ce sont de très-puissants personnages et en bien petit nombre que ceux qui peuvent aller vendre eux-mêmes le produit de leur travail au dehors. La presque totalité des pécheurs est dans l'impossibilité d'en faire autant. Ils sont donc contraints de se mettre en rapport avec les marchands de Saint-Jean qui viennent chaque année les trouver et reçoivent le poisson en échange d'objets d'utilité. C'est ainsi que les planches, les meubles, la farine, l' eau-de-vie, les vêtements tout faits, même les rubans pour les femmes, les berceaux et les jouets pour les enfants entrent dans le pays. Une fois que le pêcheur a pris son poisson, comme il sait qu'il en retrouvera d'autre l'année prochaine, il le livre volontiers et en quantité plus qu'équivalente pour ce qui lui inspire quelque envie. Les traitants font donc, en réalité, un commerce usu-
mire. Ils le font d'autant plus que dans les mauvaises années ou lorsque les besoins du pêcheur sont trop grands, ils consentent volontiers à des avances, et de cette manière engagent à perpétuité ce petit monde dans un mode de trafic qui leur profite à eux surtout. Mais, ensomme, si jamaislepécheurde Saint-Georges ne fait fortune, ce qui serait un fait presque inouï, il n'est jamais non plus dans l'inquiétude de mourir de faim. L'Océan représente pour lui une nourrice quilui donnera toujours, à défaut de pain, au moins du hareng et de la morue.
C'est une petite Arcadie que je viens de décrire. Arcadie fort sévère, sans cloute, et où les poètes font absolument défaut; Arcadie sans troupeaux, sans elochetles, sans bergers, sans pipeaux, mais qui a cependant l'essentiel : c'est-à-dire des mœurs simples et pures et une sorte de bonheur placide et monotone peut-être.... comme le bonheur. Peu d'événements marquent dans la vie des pêcheurs, et en général leur histoire est toujours la même.
Leurs pères, quelquefois eux-mêmes, sont venus de la verte Érin en un jour de détresse et quand la misère s'est trouvée si grande qu'elle ne pouvait plus s'accroître sans aboutir à la mort. Le souvenir qu'ils ont gardé de ce passé est terrible, et plus les années s'éloignent, plus la tradition l'exagère et l'assombrit L'Irlande leur apparaît comme la plus
malheureuse contrée du monde, martyre de sa foi, martyre de la haine que l'Angleterre porte injustement à la race qui l'habite. Le pêcheur conserve des récits de violences et de spoliations épouvantables qui ne sont probablement pas tous très-historiquement fondés, mais qui entretiennent en lui le mauvais vouloir le plus incontestable pour la nation britannique. Il les transmet à ses enfants avec cette sorte d'éloquence descriptive et saisissante commune à toutes les imaginations irlandaises, et il n'y a pas à douter que ces enfants, quand ils seront narrateurs à leur tour, ajouteront au fait devenu légende plus d'un trait auquel personne n'a encore songé jusqu'ici.
L'émigrant est donc sorti d'Irlande en secouant la poussière de ses pieds. Il s'est embarqué à bord d'un navire où l'espace, l'air, l'eau, la nourriture lui étaient, pour son pauvre argent, si parcimonieusement dispensés, que beaucoup de ses compagnons n'ont pas atteint la fin du voyage. Il ne manque pas d'accuser encore les Anglais de cette spéculation cruelle et a oublié ou ignoré que, la plupart du temps, il a été traité ainsi par ses propres compatriotes devenus de riches armateurs. Il ne sait pas, ou il oublie, et dans tous les cas il se ferait scrupule d'avouer quelegouvernementbritannique s'est au contraire entremis depuis plusieurs années pour faire cesser cette monstrueuse spéculation et
a voulu que les émigranfs blancs ne fussent pas exposés parles trafiquants à un sort non moins dur et mortel que celui des esclaves de Guinée entassés sur les négriers. Une loi a été portée par le parlement pour ordonner que désormais tout navire transportant des émigrants devrait assurer à chacun d'eux tant de pieds cubes d'air, tant de pieds carrés d'espace pour lui et ses bagages et serait tenu à emporter en vivres et en eau, des provisions suffisantes pour que la cargaison humaine ne fût pas exposée à périr en route.
Mais encore une fois, le pêcheur irlandais ignore tout cela et s'indignerait d'y croire, tant il a peur de se prendre de goût pour les Anglais.
Arrivé au terme de sa navigation, il s'est trouvé jeté sur le pavé de quelque ville où la nécessité évidente de travailler pour ne pas mourir de faim, s'est clairement manifestée à lui. Soit qu'il trouvât le salaire insuffisant, ou plutôt que ses habitudes enracinées lui rendissent des efforts soutenus insupportables, il n'a pas tardé à se trouver à peu près aussi malheureux sur la terre américaine qu'il l'était dans sa patrie. Il a entendu alors parler des pêcheries et de la baie Saint-Georges. Il a fait son paquet qui n'était pas lourd, il est venu et, par un bonheur inouï , il a enfin rencontré sa véritable vocation ; un genre de labeur qui parle à l'imagination, rien qui exige une assiduité mécanique, et sur-
tout l'absence heureuse des séductions alcooliques auxquelles il ne sait pas résister.
Je disais tout à l'heure, qu'il n'existe pas de poètes à la baie Saint-Georges. Non; mais la poésie ne manque pas à celte existence, et c'est pourquoi les Irlandais, race essentiellement conduite par la mobilité des impressions, s'accommodent si parfaitement de ce milieu, et incontestablement s'y améliorent, ce qui est la meilleure preuve qu'il est fait pour eux. Car si nui événement ne vient jamais à terre troubler l'enchaînement régulier de la vie, il n'en est pas tout à fait de même lorsque les gens sont en mer. Là, ils entrent en lutte avec les éléments et courent tous les hasards d'un aussi [rude combat. Le résultat de leurs efforts n'est pas toujours le même. C'est une sorte de jeu où les chances aléatoires abondent. Aujourd'hui le pêcheur est rentré avec une pêche miraculeuse remplissant jusqu'au bord son embarcation, et femme, enfants, l'ont reçu comme un triomphateur, en poussant des cris de joie. Mais demain, il va repartir et peut-être il restera huit jours absent, pour ne rien trouver et ne rien saisir.
Alors, il devient admirable d'obstination et de fermeté. Positivement, il est emporté par l'espoir, par la franche passion du jeu. A chaque fois qu'il retire sa ligne où le poisson n'a pas mordu, il est désespéré. Mais, au moment où il la laisse de nouveau tomber
et filer sur le bord de son bateau, l'attente le reprend et l'enivre.
Au milieu de ces alternatives rapides de déception et de confiance, il ne s'aperçoit pas de la marche du temps. 11 n'a que pour deux jours de vivres et en voilà trois qu'il est parti. Il s'est juré à lui-même de ne pas revenir à vide. Il restera une semaine s'il le faut, et il se nourrit d'un peu de poisson cru, car il est mouillé jusqu'aux os et il ne saurait où allumer du feu. Voilà la vie que mènent les pêcheurs de Saint- Jean.
Pour achever le tableau, il est pécessaire d'ajouter que la seule autorité qu'ils connaissent, c'est le curé, et eux-mêmes le payent et lui donnent sa renie en poisson. Ils n'ont pas d'autre monnaie. À la vérité, depuis peu de temps, un homme parmi eux se prétend magistrat ; mais personne n'a besoin de lui, personne ne lui obéit et il ne réclame l'obéissance de qui que ce soit, car tout le monde sait là et lui-même aussL bien que chacun, l'impossibilité où il serait de montrer un titre régulier qu'aucune autorité ne pourrait lui délivrer. La raison en est simple. C'est que le village de Saint-Georges est situé sur la côte française ; que son existence est complètement illégale et contraire au texte positif des traités; que les pêcheurs anglais ou sujets anglais ne doivent pas s'établir là où la seule puissance régulière est celle du commandant on chef
de la station navale française et de ses officiers. Mais comme cette puissance ne petit naturellement s'exercer sur des sujets anglais que pour leur faire quitter les lieux et que jusqu'à présent elle a toléré leur présence, il en résulte que ces honnêtes Irlandais vivent, absolument sans maîtres, sans magistrats, sans constables ni gendarmes, en un mot sans loi, mais je me garderai bien de dire sans foi, car ce sont les plus honnêtes gens du monde.
Je ne suis pas fâché d'avoir vu une fois dans ma vie, une sorte de pays d'Utopie où quelques-uns des rêves des philosophes se sont réalisés et je l'ai vu, non-seulement à Saint-Georges, mais sur toute l'étendue de la côte française, comme on s'en apercevra à mesure qu'on avancera dans cette relation. Seule- ' ment, je remarque qu'il a fallu pour établir cet état de choses si singulier, précisément le contraire de ce, que les inventeurs de cités ou de républiques idéales ont été imaginer et réunir de combinaisons propres , suivant eux , à rendre l'espèce humaine douce, bonne, maniable et sociable, et susceptible de se passer du frein des lois. Saint-Georges et autres lieux de Terre-Neuve ne sont ni une Salente ni une ville de Campanella. Je n'y vois pas trop l'emplacement d'une abbaye de Thélème. Un climat sauvage et odieux, un paysage rébarbatif, le choix entre la misère et un dur et dangereux labeur, pas de distractions, pas de plaisirs, pas d'argent, la fortune
et l'ambition également impossibles, et pour toute perspective riante, une sorte de bien-être domestique de l'espèce la plus rude et la plus simple; voilà, à ce qu'il semblerait, ce qui réussit le mieux à rendre les hommes habiles à user de la liberté absolue sans excès et à se tolérer entre eux. Je ne sais pas si les disciples de Fourier et de Saint-Simon voudraient de l'indépendance et de la vertu à ce prix. Ce qui est certain, c'est que les Irlandais de Saint-Georges s'en contentent et méritent, en conséquence, beaucoup d'estime.
La présence du Gassendi mouillé au milieu de la baie ne troublait pas beaucoup les honnêtes pêcheurs. Ils n'ont guère le temps de s'inquiéter de ce qui ne les regarde pas, et bien qu'ils sussent parfaitement ce que nous venions faire, ils ne s'en préoccupaient pas outre mesure. Le pire qui pouvait leur arriver était d'être renvoyés de leur village, et quelque singulier que puisse paraître ce que j'avance, ils n'en prenaient guère souci. En voici les raisons :
Depuis de longues années, les seuls bâtiments de guerre qui se montrent sur cette côte sont les navires français. Il est plus que rare d'y voir apparaître le pavillon de la reine. Tous les étés nos officiers viennent à Saint-Georges ou dans les environs. Ils y sont parfaitement connus. Les pêcheurs leur parlent, les consultent, en reçoivent des marques
de bienveillance, ils n'en ont aucune espèce de crainte et jamais n'ont imaginé qu'il put leur venir de cette part le moindre dommage. D'autant plus, et ils le savent très-bien, qu'ils n'ont aucun droit à faire ce qu'ils font ni à vivre où ils s'ont ; ils savent que le poisson qu'ils prennent est à nous et jamais nous n'avons rien dit. Une seule fois, dans ces dernières années, on a dû les menacer de les faire partir. Cette dureté plus apparente que réelle et déterminée par des motifs graves qui venaient d'ailleurs, ne les a pas effrayés. Leur raisonnement a été celui-ci : au cas où les Français voudraient rentrer dans leur bien, ils ne nous violenteraient pas. Ils sont catholiques comme nous; jamais ils ne nous ont fait le moindre mal. Ce ne seraient ni le commandant du Sésostris, ni le commandant du Ténare, nos vieux amis de vingt ans qui se montreraient jamais ni durs ni impitoyables. Quand il faudra s'en aller, si jamais il le faut, les Français nous donneront du temps pour nous décider , nous transporteront gratis avec nos meubles soit au Labrador, soit sur quelque autre point des côtes britanniques. Il y a du poisson partout el peut-être encore y gagnerons-nous quelque chose. Telle était la manière d'argumenter des braves gens de Saint-Georges, et elle n'était pas déraisonnable. Leur prétendu magistrat, il est vrai, ne voyait pas les choses absolument du même œil. 11
aurait eu quelque intérêt à donner à son titre lictif un peu plus de réalité et n'eût pas dédaigné de se couvrir de gloire en augmentant les possessions de la Grande-Bretagne. Il rêvait donc de nous enlever Saint-Georges pour en faire don à la couronne britannique. Tant il est vrai qu'il existe des ambitieux et des brouillons même au milieu des existences les plus simples, Qu'on s'imagine ce conspirateur promenant dans sa tète ses vastes projets sur la grève désolée de son futur domaine. Au lieu de se borner à vendre sa farine et ses pantalons le plus cher possible, car c'était un trafiquant, nourrissant des conceptions de la plus haute envergure et imaginant des combinaisons pour humilier la puissance française! Mais, encore une fois, il était seul de son espèce et l'avenir lui présentait peu de ebances de succès. Je ne sais s'il se sera consolé de ses espérances déçues ou s'il aura été porter ailleurs sa vocation pour régir les peuples. Ce qui est certain, c'est que cette individualité isolée ne laissait pas que de présenter un contraste assez curieux avec l'insouciance naïve et la confiance enfantine des pêcheurs.
Après deux jours d'attente, nous vîmes apparaître au large un point noir qui, en grandissant, se transforma en un nuage de fumée, et peu à peu on reconnut un gros navire à vapeur. Nous le suivions des yeux dans l'espérance que c'était celui qui de-
vait nous amener les commissaires anglais. Cette espérance ne fut pas trompée, et bientôt le Tartarc, belle frégate de vingt canons, doubla la pointe et vint mouiller à quelque distance de nous.
Il est difficile de voir un plus beau navire. Les Russes l'avaient commandé en Angleterre avec une autre frégate. Les deux sœurs portaient des noms analogues, puisque celle-ci s'appelant le Tartare, l'autre avait reçu le nom de Cosaque. Au moment où éclata la guerre de Grimée, les bâtiments y construits par les ingénieurs les plus en renom, étaient achevés, venaient d'être payés et allaient être livrés, quand le gouvernement britannique les déclara de bonne prise et s'en accommoda. Il a eu tout lieu d'en être satisfait^ car les constructeurs n'avaient rien épargné pour faire deux chefsd'œuvre. Il semblerait qu'une voix secrète les eût avertis d'avance qu'ils ne travaillaient pas pour un ° intérêt étranger. Les Anglais ont vraiment gardé quelque chose du génie conquérant des rois de? mer danois, car ils ont un goût prononcé pour toutes les variétés de conquête; aussi, afin de ne pas laisser perdre la tradition de celle-ci, ont-ils pris soin de conserver sur les embarcations du Tartare, vrais bijoux, les aigles russes.
Les relations se nouèrent immédiatement entre nous et nos collègues, M. le capitaine de vaisseau D...? aujourd'hui cominodore, et l'honorable
M. K..., secrétaire colonial de Terre-Neuve, emploi qui représente dans les établissements anglais ce qu'est ailleurs, sur des terrains plus vastes, le chef du ministère.
Nous eûmes lieu tout d'abord de remarquer le bon esprit et les dispositions sincèrement amicales et conciliantes que les deux commissaires britanniques apportaient à l'accomplissement de l'œuvre commune, et dès le premier moment une entente complète s'établit entre les deux camps qui, en réalité, n'en firent qu'un. Ce fut un grand et vif plaisir de pressentir ainsi qu'aucun froissement, aucune prétention mesquine ne viendrait, d'une ou d'autre part, compliquer nos efforts pour connaître la vérité, et que, si nous avions devant nous une perspective de plusieurs mois employés à un travail un peu fastidieux, nous étions assurés de pouvoir y procéder constamment avec une contîance mutuelle bien méritée, et le sentiment d'une bienveillance et d'une estime réciproques.
Ce fut sous ces excellents augures, que l'enquête commença et, comme je ne prétends pas ici en écrire l'histoire, je me bornerai à en dire ce qui peut avoir, pour le lecteur, un intérêt général.
Les Anglais sont grands amateurs d'enquêtes et en ont fait un moyen d'administration et de gou vernement. Sans prétendre nier ce qu'il peut y avoir d'utile dans cette façon d'étudier les affaires,
on peut avouer qu'elle ne mérite pas une faveur sans réserve. Il en est de celle méthode d'informations comme des chiffres. Elles fournit à la discussion des intérêts, des bases assez solides, sans doute, à la condition toutefois que les faits qu'elle enregistre seront bien réels, seront bien tels qu'elle les présente et n'auront pas été défigurés soit par la mauvaise foi? soit par la prévention et l'ignorance. Ce sont là des certitudes très-difficiles à acquérir et encore plus difficiles à démontrer. Celui qui reçoit les dépositions peut être impartial, bien qu'il ne le soit assurément pas toujours et que trop souvent il existe en lui un plus grand désir d'avoir raison que de trouver la vérité. Mais il est incontestable surtout que dans la série des témoins interrogés, les uns ne comprennent pas bien et répondent de travers, les autres se font une idée fausse du but que l'on poursuit et y accommodent leurs paroles croyant bien faire ; enfin , il en est, je veux bien en croire le nombre plus petit qu'il n'est réellement, qui se croient très-fins et mentent sciemment et de tout leur cœur. Je n'aperçois donc pas trèsbien comment les Anglais, gens pratiques, ont pu consentir à donner aux résultats des enquêtes le nom ambitieux d'évidences. Il n'y a rien de moins évident au monde, en thèse générale , que la masse confuse de réponses fournies par de pareils interrogatoires. Il nous est arrivé plus d'une fois d'avoir
peine, tous quatre que nous étions, à tenir notre sérieux devant des dépositions qui contenaient à la fois l'affirmative et la négative, suivant que le personnage questionné croyait mieux faire, dans le cours de la même séance, de soutenir intrépidement l'une ou l'autre. Les enquêtes pourraient bien n'être qu'une de ces fictions dont s'amuse ce qu'on appelle l'opinion publique.