‹ Voyage à Terre-NeuveChapitre 8 sur 12 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Codroy et l'île Rouge.

Après quelquesjours passés à Saint-Georges, nous partîmes pour Codroy situé un peu au sud et où nous nous proposions de passer une matinée à observer, sous une nouvelle face, la question confiée à notre examen.

Tandis que Saint-Georges est un village tout anglais où jamais les pêcheurs français ne se montrent, Codroy peut passer à la rigueur pour une fondation mixte; mais quel triste rôle y jouent nos hommes!

Sur un petit îlot de quelques pas d'étendue qui

semble échoué sur la côte, quelques misérables cabanes son! éparses et c'est là dans la boue et la malpropreté que sont établis une douzaine de nos gens. Les pauvres diables, très- timides, étaient fort préoccupés de la crainte qu'on ne les accusât de tourmenter leurs voisins anglais et protestaient de toutes leurs forces, sans qu'on le leur demandât, de leurs dispositions pacifiques. Loin d'être des agresseurs ils se prétendaient au contraire molestés, et quand on en vint aux faits, on ne put découvrir que le détournement de quelques barriques et d'un cageot, sorte de machine en bois où l'on fabrique l'huile de foie de morue. Ce n'était de quoi pendre personne. En réalité, ils avaient des plaintes plus considérables à élever. Mais à peine osaient-ils les dire car ils n'avaient qu'une idée fort sommaire, très-vague et très-incomplète de la nature de leurs droits, et comme chaque année les officiers de la station leur recommandent de vivre en paix avec leurs voisins et d'éviter les rixes, ils se le tiennent pour dit, se font aussi petits que possible et ne revendiquent rien sur ce sol qu'eux seuls, en définitive, devraient occuper.

Au delà du petit bras de mer qui isole la triste résidence de nos compatriotes, et sur la grande île même, nous entrâmes dans le village de Codroy, habité par deux ou trois cents pêcheurs* Nous y re-

trouvâmes la même apparence propre et décente dans les habitations, le même air d'aisance chez les hommes et chez les femmes, la même solidité d'esprit chez tout le monde qu'à Saint-Georges, enfin une opposition un peu triste avec ce qu'on voyait en face chez nos Français. Cette population intruse est plus riche que celle de Saint-Georges. Le sol moins stérile, possède d'assez beaux pâturages où des troupeaux de vaches errent sur la croupe des montagnes.

Cette richesse comparative a porté ses fruits. L'habitant de Codroy est plus fier, plus entreprenant, plus envahissant que celui du village voisin. Il souffre avec impatience le voisinage de nos nationaux. 11 voudrait les expulser tout à fait. Il leur a enlevé de fait les places de pêche situées dans la proximité du rivage et les contraint ainsi ou à affronter des querelles que l'avantage du nombre terminerait de toute évidence en sa faveur, ou à chercher fortune à plusieurs milles en mer, ce qui est à la fois plus fatigant, plus dispendieux et beaucoup plus chanceux. Cette situation, ces habitudes d'empiétement donnent à l'attitude des gens de Codroy une apparence agressive. De sorte que la richesse et la bonne fortune paraissent bien décidément contraires à la perfection humaine , du moins sur les rivages de Terre-Neuve. On er pouvait mieux juger encore en comparant le tribur

de Codroy à son confrère de Saint-Georges. Car il se trouva que le nouvel établissement possédait aussi un fougueux personnage de cette espèce, auprès duquel l'autre n'était au fond qu'un modes le rêveur.

Celui-ci, petit bossu fort alerte, doué d'une physionomie très-mobile, ne possédaitqu'assez imparfaitement l'art de lire et surtout d'écrire. Mais il était néanmoins quelque chose comme maître d'école de ce lieu où les savants n'abondaient pas, et comme il importait à sa réputation de se maintenir en renommée de grand penseur et de discoureur éloquent, on voyait sortir de la poche de côté de son habit noir un gros paquet de journaux, à l'autorité desquels il était toujours disposé à faire appel et il parlait haul, fort et beaucoup, en entrelaçant dans ses périodes quelques métaphores qui, suivant l'expression du poëte, s'étaient levées matin.

Cethomme impressionnable et agité semblait jouir d'une assez haute confiance auprès de ses compatriotes qui l'entouraient lorsque nous parûmes, et auxquels il cherchait à inculquer l'enthousiasme qui le possédait lui-même. Ses idées me parurent simples. Il voulait naturellement chasser les Français, mais ce n'était pas assez; il entendait bien faire comprendre au gouvernement britannique comment il fallait s'y prendre pour accomplir radicalement cette grande œuvre et, si le susdit gou-

vernement ne se montrait pas suffisamment empressé et fidèle à son devoir, eh bien! Terre-Neuve était un pays libre et on en appellerait aux Américains.

Je dois dire pourtant que lorsque ce terrible personnage fut séparé de son public et se trouva en tête-à-tête avec les commissaires anglais et nous, il devint plus raisonnable. Il accepta même avec une douceur angélique les remontrances un peu sévères de ses supérieurs qui rengagèrent à se mon- (rer plus réservé et plus modeste, et dans une attitude de martyr miraculeusement échappé à la dent des lions, il regagna un groupe de ses partisans qui avaient assisté de loin à la semonce. Je ne sais pas au juste comment on se représente sur cette côte Ict-personne de la Divinité. Mais ce qui est incontestable, c'est que l'uniforme de la marine y apparaît comme la plus haute expression du rang et de la puissance, et les plus grands monarques de la terre, dans l'idée des pêcheurs des deux nations, ne sont guère que des capitaines de vaisseau renforcés, qu'ils ne distinguent pas très-bien de ce qu'ils on entendu dire aux rares et heureux mortels auxquels il a été donné d'apercevoir de loin un amiral, La façon nette et précise avec laquelle le capitaine D.... recommanda la concorde et la paix produisit donc une impression très-forte, et je ne doute pas que le vaillant maître d'école n'ait gémi pen-

dant bien des jours, à la suite de cette mémorable entrevue, sur ses plans déçus et sur l'ingratitude des conseillers de la reine à son égard.

Notre visite ainsi terminée, le Tartare et le Gassendi se remirent en route pour le nord. En quelques heures nous arrivâmes en vue de File Rouge où nous allions visiter un établissement parfaitement régulier et légal, car il est purement français.

L'île Rouge est une espèce de cône élevé qui fait face à la Grande-Terre. Entre ses rives étroites et celles de cette dernière, une multitude de petits bateaux montés chacun par deux hommes étaient occupés à pêcher la morue. On les voyait par un rayon de soleil qui, en ce moment, perçait les nuages et égayait cette scène d'activité, debout dans les embarcations et faisant l'un filer une ligne , tandis que l'autre relevait celle qui avait déjà dormi quelque temps dans l'eau. Le poisson pris s'accumulait dans le fond de chaque barque. Des goélettes circulaient au milieu de cette animation, et à notre vue hissèrent les couleurs françaises. Nous débarquâmes dans l'île Rouge.

Au pied du cône une rangée de cabanes de branchages qui ne contiennent que des cadres et des hamacs sert de dortoirs aux pêcheurs. C'est plus que modeste, c'est très-misérable, et on conçoit mal comment dans un pareil climat, sous un ciel toujours pluvieux ou brumeux et dont l'humidité est

souvent glaciale, on peut se contenter sans inconvénient pour la santé d'un genre d'abri aussi sommaire. Il paraît cependant prouvé par l'expérience qu'il n'en résulte aucun dommage, et que les équipages de pêche jouissent de la plus florissante santé. Toujours à l'air, toujours activement occupés, les hommes n'ont pas le temps de prendre de l'ennui, leur sang circule activement, et ils ne sont pas sujets aux rhumes dont l'apparition, contrairement à ce qu'on devrait supposer, est fort rare dans ces parages. On est toujours plus ou moins mouillé, et on ne s'en trouve pas plus mal. Il est des grâces d'état.

La grève était couverte, de manière à flatter aussi peu la vue que l'odorat, d'une couche de débris sanglants de morues ; tètes et entrailles chargeaient le galet aussi abondantes que le sont ailleurs les plantes marines rejetées par la vague. A quelques pas s'élevait la paroi presque droite du cône. L'établissement proprement dit est au sommet, On a construit en planches un escalier roide comme une échelle , accosté à droite et à gauche par des rails en bois sur lesquels montent et descendent, avec l'aide d'un cabestan placé au sommet du mont, tous les fardeaux qu'on veut faire circuler.

Après avoir escaladé un bon nombre de marches, nous nous trouvâmes au milieu des magasins, tous

construits en planches, de l'habitation du gérant, de celle du docteur, enfin dans le centre d'une exploitation intelligente et bien réussie. L'établissement de File Rouge est un de ceux qui, sur la côte occidentale, donne le plus constamment les meilleurs produits et mérite le plus d'intérêt. Nous nous trouvions là au milieu d'une variété nouvelle de la gent pêcheur dont la nature et les conditions d'existence sont toutes différentes de celles que nous avions pu observer jusqu'alors, soit pêcheurs sédentaires de Saint-Pierre et Miquelon, soit pêcheurs des bancs, soit pêcheurs anglais indûment établis chez nous.

Les maisons de commerce français qui se livrent à l'exploitation de la côte occidentale de Terre- Neuve appartiennent surtout aux ports de Granville et de Saint-Brieuc. Elles composent de deux éléments très-distincts les équipages de leurs navires. La minorité des hommes se recrute parmi les marins , les pêcheurs proprement dits ; c'est l'aristocratie du bord. Puis on y ajoute un nombre plus grand de travailleurs qui portent le nom significatif de graviers. Ces gens ne sont à la mer que des passagers. On les entasse en aussi grand nombre qu'il est utile de le faire dans tous les coins du navire. Ils ne sont pas difficiles et se contentent de peu. Arrivés sur la côte, on les débarque ; pendant toute la campagne ils ne naviguent plus, et leurs fonc-

(ions se bornent à recevoir le poisson que les pêcheurs leur apportent, à le décoller, à l'ouvrir, à mettre à part les foies pour en extraire l'huile, à étendre les chairs entre des couches de sel, enfin à les soumettre aux différentes phases du desséchage sur les graves. Comptés comme hommes de mer, et inscrits en cette qualité sur les rôles de l'inscription maritime, ils ne le sont pas en réalité, ou ne le sont que d'une manière imparfaite. Cependant le goût des habitudes au milieu desquelles ils vivent, se développe quelquefois chez plusieurs d'entre eux, et ceux-là cessent d'être graviers pour devenir matelots. Mais la plupart ne s'élèvent jamais au-dessus de leur humble métier. Ce sont de pauvres gens très-dignes d'intérêt, qui gagnent fort peu de chose, passent six mois de l'année dans cette rude campagne à ne manger guère autre chose que de la soupe de morue, se portant à merveille, à la vérité, et rentrant en France à l'automne pour devenir jusqu'au printemps des journaliers malaisés qui s'emploient volontiers à tous les genres de travaux que la fortune leur adresse.

Il y a lieu de croire que l'Océan se tient engagé d'honneur à maltraiter ceux qui le hantent. Si les pêcheurs du grand Banc mènent l'existence rude et peu attrayante décrite plus haut, ceux des côtes ne sont pas plus chanceux. Ils courent peut-être moins de risques, bien que leur vie ne soit pas

exempte de crise; mais ce point est commun entre eux et leurs audacieux confrères qu'ils n'ont qu'un très-mince salaire, et point de perspective de se créer jamais un avenir agréable et heureux.

A leur sens et pour entrer dans leur manière de voir , ils sont dédommagés d'une partie de leur peine, parla bonne opinion qu'ils ont d'euxmêmes et l'insouciance que leur inspire une vie de hasards et d'aventures. Le gravier n'a rien de semblable. C'est un paria. Il ne représente quelque chose aux yeux de personne. Le moindre matelot devient près de lui un personnage qui le prime. S'il doit se noyer, c'est très-obscurément et il n'a pas l'honneur consolant d'en être un peu responsable. Ce sont les autres qui, en sombrant, l'entraînent à leur suite. Il cherche misérablement sa vie et à grand'peine il trouve de quoi la soutenir. Enfin, il passe la plus grande partie de son temps et de ses journées dans les chauffants, rude commencement de purgatoire.

Un chauffant, expression normande qui répond au mot échafaud, est une grande cabane sur pilotis établie moitié dans l'eau, moitié à terre; construite en planches et en rondins on a .cherché à ce que l'air pût y circuler aisément. Quelques grandes toiles de navires la recouvrent.

Une partie du plancher, celle qui est au-dessus de l'eau, notamment, est à claire-voie; et dans cette

partie sont rangés des espèces d'établis où Ton décolle la morue. Rien ne peut donner une idée de l'odeur infecte du chauffaut. C'est le charnier le plus horrible à voir. Une atmosphère chargée de vapeurs ammoniacales y règne constamment. Les débris de poisson à moitié pourris ou en décomposition complète accumulés dans l'eau, finissent par gagner l'intérieur du lieu et comme les graviers ne sont pas gens délicats, ils ne songent guère à se débarrasser de ces horribles immondices-.

Ils sont là, le couteau à la main, dépeçant leurs cadavres, tranchant les chairs, arrachant les intestins, déchirant les vertèbres, et prenant soin de ne pas se piquer eux-mêmes; car c'est le plus réel danger qu'ils aient à courir. La moindre lésion de leur épiderme suffit pour donner entrée dans le sang au virus dans lequel ils se plongent toute la journée et pour empoisonner leurs veines. Les maux d'aventure sont fréquents parmi eux et entraînent de graves conséquences qui aboutissent quelquefois à la nécessité de l'amputation. Mais ceci mis à part et l'habitude contractée , le gravier vit sans le moindre dommage pour sa santé, ni même pour son bien-être au milieu d'une odeur propre à asphyxier les gens qui n'y sont pas faits de longue main.

Puisque j'en suis sur ce genre de description, je

ferai aussi bien de l'épuiser tout d'un coup eu parlant des cageots.

Un cageot est une installation en planches qui peut avoir deux à trois mètres de côté et la forme d'un cône renversé. Le fond est à claire-voie et domine une large cuve enfoncée dans la terre. On monte au cageot par un sentier tournant. C'est là qu'on verse les foies de morue afin de les faire fermenter. L'huile découle par la claire-voie dans la cuve où on la recueille ensuite afin de l'enfermer dans des barils. Pour un esprit observateur il y a lieu de se demander ce qui est le plus repoussant de l'aspect du chauffaut ou de celui du cageot. Je laisse la solution de ce point à de plus habiles, et me sens heureux de pouvoir désormais éloigner précipitamment jusqu'à ma pensée de l'un aussi bien que de l'autre.

Jusqu'à ces dernières années, la manière dont nos gens s'y prenaient pour saler la morue donnait lieu à des critiques universelles ; bien que dans plusieurs pays on la préférât pour certains motifs et surtout à cause de son bon marché à la morue anglaise, il est certain toutefois qu'elle était préparée avec moins de soins, qu'on y prodiguait trop le sel et qu'elle se conservait moins bien. Ce qu'on ne sait pas en général, c'est qu'au dix-septième siècle et un peu plus tard, la façon appelée aujourd'hui anglaise était la nôtre. Nos concurrents

usaient de celle que nous avons depuis adoptée pour aller plus vite.

Mais, parmi nos capitaines, il se trouve des gens actifs et de bon sens qui commencent, non pas à imiter les Anglais, mais à revenir à nos anciens us. Au lieu de couvrir au hasard le poisson de pelletées de sel, ils exigent de leurs hommes que ce préservatif soit appliqué en plus petite quantité et avec plus de soin, principalement le long de l'épine dorsale. Ils soumettent le poisson à une dessiccation plus longue; ils l'emballent dans des caisses plus petites , où à l'aide de presses ils en font entrer davantage, et ils obtiennent ainsi des résultats Jque l'expérience des dernières années a l'ait reconnaître très-supérieurs à ceux que l'on avait atteints jusqu'ici.

Il est très-désirable, dans l'intérêt français, que ce retour aux bonnes méthodes continue, et que de pareilles habitudes s'étendent.

Tout établissement de pêche, à File Rouge comme ailleurs, a surtout besoin, outre les chauffauts et les cageots, de ce qu'on appelle les graves, puisque c'est là qu'on sèche le poisson. Sans les graves, il n'y aurait point d'exploitation possible, et c'est pour ce motif que nous jouissons du droit d'occuper la côte pendant la saison de la pêche.

Les graves n'étaient dans l'origine que les grèves même, dont le nom est ici prononcé à la normande.

Les pêcheurs étendaient leurs captures sur les galets et n'en savaient pas plus long. Avec le temps, on a perfectionné et l'opération et les moyens de l'accomplir, de sorle que, ne se contentant plus de ce que pouvait offrir la nature, on construit maintenant en pierres et dans tous les lieux bien découverts, particulièrement exposés à l'action du soleil et surtout du vent, des graves artificielles. Le soleil dit-on, ne sèche pas, il brûle; le vent au contraire , remplit merveilleusement l'office , et afin d'évité l'un et défavoriser l'autre, on a aussi inventé ce qui s'appelle des vigneaux. Ce sont de longues tables de branchages mobiles que l'on peut incliner dans tous les sens , suivant que l'on veut soumettre directement la morue à l'influence du vent ou la soustraire à celle des rayons solaires, ce qui , du reste , est rarement redoutable.

Et voilà la moisson de Terre-Neuve. Qu'on se figure des côtes stériles, un ciel gris , la campagne couverte de séries de vigneaux et de graves de pierres ou môme de bois sur lesquels s'étalent et se racornissent à mesure qu'elles sèchent des milliers de morues. Çà et là, de vastes meules de poissons attendent un arrangement symétrique et le moment d'être mises en caisses ou en tonneaux. Cette opération terminée, il ne reste plus qu'à tout expédier sur les pays catholiques de l'ancien et du nouveau monde,

sur les pays à nègres, principalement, où s'en fait la plus grande consommation.

Je n'ai pas dû peindre un établissement de pêche sous des couleurs bien séduisantes, parce que la vérité s'y oppose complètement, mais il ne s'agit là que du côté matériel des choses et on ne verrait pas la réalité telle qu'elle est si on ne considérait aussi la question d'une autre manière.

Il y a un charme très-positif à considérer ces petites sociétés d'hommes laborieux que chaque printemps voit revenir sur la côte toujours à peu près les mêmes. Le gravier, le pêcheur, le capitaine, le docteur sont des physionomies curieuses à observer et qui ne manquent assurément ni d'originalité ni de puissance. La patience de l'un dans sa misère, l'activité insouciante de l'autre, les nuances infinies de caractère, d'intelligence, de sagacité, quelquefois, malheureusement, d'ineptie que l'on remarque chez le troisième, le rôle un peu trop élevé, rarement bien rempli que devrait jouer le quatrième, présentent une suite d'observations extrêmement curieuses. L'existence n'est ni vide, ni fastidieuse, ni accessible à l'ennui au milieu d'intérêts trèsprésents. Les plaisirs sociaux n'existent pas et ne sont pas trop regrettés. Tout au plus, le soir, le capitaine et le docteur, enfumant leur pipe, trouvent-ils un vieux jeu de cartes pour faire leur partie; tout au plus quelques livres égarés dans la

malle du dernier apportent-ils sur ces plages comme un parfum de belle littérature. Je me souviens d'avoir vu, à l'île Rouge, dans la cabane du jeune docteur, entre un fusil de chasse et un flacon de pharmacie, deux ou trois volumes parmi lesquels se trouvaient les poésies d'Alfred de Musset.

Mais chacun a l'imagination fortement tendue vers le résultat de la pêche du jour , et la fin probable des efforts de la campagne; on compare les chances existantes à celles des années antérieures. Les souvenirs sont inépuisables sur ce chapitre; les anecdotes pour être tout à fait techniques n'en sont pas moins pleines d'intérêt au sens de ceux qui les rapportent comme de ceux qui savent comprendre. Une barque qui passe apporte des nouvelles des autres établissements. On sait quel navire est dans le voisinage à dix lieues à la ronde et ce qu'il vient y faire. Enfin, on attend surtout le passage des bâtiments de la division navale, et le moment où le commandant en chef entre dans la cabane d'un capitaine est un grand moment. On ne manque pas dans une circonstance aussi solennelle d'offrir avec empressement ce qu'on a de meilleur. Pauvres gens! Ils ne sont pas gâtés. Quand ils possèdent quelques bouteilles de cidre de Normandie , ils se considèrent comme des Sardanapales.

En somme, et la meilleure preuve à donner que cette existence en vaut bien une autre, c'est la pi o-

fonde indifférence où tout ce monde vjt pour les nouvelles d'Europe. A part les lettres de l'armateur qui ont un rapport direct avec la situation, on ne se soucie de rien savoir des grands événements du globe , on n'en demande rien et quand on en entend quelque chose, on en parle avec le même détachement que s'il s'agissait du Japon. Ce qui intéresse véritablement à l'île Rouge, ce sont les nouvelles de la Tête à la Vache ou de Port-à-Port, et réciproquement.

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