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VOYAGE À TERRE=NEUVE, 5 csttrès-vieux, construit d'aprèsun système démodé, encadré dans deux gros tambours contenant des
roues énormes, fort méprisées des adeptes de l'hélice, et il ne jouit pas d'une haute réputation sous le rapport de la marche, Au point de vue militaire, il n'est pas très-respectable, ne possédant que six anons, et, par conséquent, son encolure est plus pacifique qu'il ne conviendrait à son état et que les officiers chargés de le conduire ne le souhaiteraient. Ia plutôt l'air d’un honnête bourgeois allant paisiblement vaquer à ses affaires que d'un fringant soldat agitant les couleurs de sa nation, Sans prévention, on ne saurait certainement méconnaître, en le voyant, la physionomie Ja plus débonnaire du monde, et c'est un bâtiment qui, on est en droit de le penser, est incapable de faire le moindre mal à personne. Mais, maintenant que {out ce qui peut être allégué contre lui vient d’être articulé , il ne reste plus qu’à en dire aussi tout le bien qu'il mérite.
Le nom qu'il porte, pour commencer par Île commencement, est, de l'avis de beaucoup de sens, une énigme. Les érudits préférant toujours, Suivant leur usage, les explications les plus compliquées, ont prêté à Ja marine française le pieux désir d’honorer la mémoire du philosophe Gassendi, le maître de Molière, auquel personne ne Songeait plus suère de nos temps; à tort, sans doute, mais le mal était fait et si bien fait que,
n'en déplaise à ces abstracteurs de quintessence, leur explication ne vaut rien. S'ils avaient vris le soin de se faire conduire en canot sous l'ivant du navire et d’y passer quelques heures en méditation, Contemplant face à face le buste du génie familier donné au bâtiment, ils auraient remarqué que ce buste ne porte point une exlravagante perruque à la Louis XIV, mais bien cette sage chevelure frisottante en usage vers 1800. Ils auraient observé une cravate régulièrement arrangée d’après les sévères principes de Brummel, et forts de ces remarques, ils se seraient rejetés sur les almanachs spéclaux du commencement du siècle, et auraient trouvé enfin dans cette poussière le nom glorieux d'un savant quelconque dont la renommée à d’ai!leurs été rejoindre celle de l’ancien Gassendi, sous le poids d’une négligence bien condamnable. Mais, tandis que les critiques discutent le problème, résolus à ne pas céder un pouce de leur opinion, les matelots tranchent la difficulté par une argumenlation qui ne laisse pas que d’être serrée: Est-ce là ua bateau à vapeur? disent-ils. Oui, certainement. Qu'y àa-t-il de plus remarquable dans un tel navire, c'est assurément sa force de propulsion ? Donc vous parlez mal en disant {e assendi; c’est le Quatre cent dix qu’il faut dire.
À la vérité, la force susdite n’est que de 160, mais on n'arrivera jamais à rien de sûr si l’on y regarde
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d'aussi près. Quoi qu'il en soit du nom eten gardant l'orthographe la plus admise, le Gassendi reprend tous ses avantages, lorsqu'on le considère au point de vue du séjour qn’on Y doit faire. Son arrière est bien dégagé. On peut S'y promener aussi à l’aise ct aussi au large que sur un vaisseau. Sa dunctte, vaste et commode, offre deux jolis réduits et un salon trés-gai. En bas, les appartements du commandant, les chambres des officiers, entourant un carré ou Salon commun, sont aussi habilement appropriés à l'usage de leurs habitants qu'il a été possible de le faire, et on y vit confortablement.
Au milieu du navire, on à placé les cuisines : à droite, cellé du commandant, à gauche, celle de l'élt-major, puis celles de l'équipage, et ensuite se présente l'avant, place publique des marins { le faux pont où l’on couche. A tous les points de vue civils etpurement humains, indépendants du point d’honneur , le Gassendi est donc un aimable bateau, À Dicu ne plaise, que ceux qui ont habité sa dunelle, qui y ont passé tant de bonnes soirées, qui y ont causé, discuté, ri et joué aux dames, voire aux échecs, en médisent jamais! Du moins pour les temps où on était au mouillage, ou bien pour les jours de traversée où l’on avait belle mer et beau temps, car pour les autres... mais, après (out, en quoi était-ce la faute du Gassendi ? Et d'ailleurs, le Gassendi est respectable par le mauvais temps comme
par le beau soleil. Ce n’est pas assurément un de ces coureurs effarouchés comme l'Arie, par exemple, qui, dans sa course indiscrète et échevelée, rend des points aux marsouins, et file sans se soucier de tenir son équipage sous l’eau jusque par-dessus la tête, à chacun de ses élans! Le Gassendi va lentement, sagement, mais va toujours. Ni la mer, ni le vent ne lui font peur, et il sait prendre les moments difficiles comme un brave garcon qui n’a peut-être pas de forfanterie, mais qui ne manque pas d’infiniment de tenue.
Le Gassendi, tel qu’il vient d’être décrit, portait le guidon de M. le marquis de Montaignac de Chauvance, Capitaine de vaisseau, nommé récemment au commandement en chef de la station navale de Terre-Neuve, Cct officier supérieur exerçait là le premier emploi de son grade depuis que devant Kinburn il avait commandé, comme Capitaine de frégate, la batterie flottante la Dévastation, et pris à la conquête de la place une part si grande. Il était celte fois chargé de fonctions bien différentes et toutes pacifiques; il devait protéger nos pêcheurs de Terre-Neuve et en quelque sorte :
Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis,
À la veille du jour où l’on allait lever l'ancre, par une belle nuit, une aurorc boréale se montra dans
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le ciel. Ge n’est pas une apparition très-commune sur les côtes de France, et pour un esprit réfléchi, il y avait bien lieu de méditer sur ce qui pouvait être un présage ; car Terre-Neuve est une terre classique pour ce genre de phénomène. Que devait annoncer le météore ? Était-ce une bienvenue ? Étaitce une menace ? Comme les devins étrusques n’habitent plus Brest, il fallut partir dans l'incertitude.
La sortie du goulet fut la plus jolie chose du monde. Les rives défilaient rapidement derrière le navire. Il faisait assez froid, mais beau. Le ciel était bleu dans l’ouest ct le vent ce que l’on pouvait souhaiter. Après quelques heures, le pilote descendit de la passerelle, sauta dans son bateau, Le Gas-' sendi fut livré à lui-même : graduellement, rocher par rocher, ligne par ligne, la terre s’effaça, les derniers oiseaux disparurent et le bâtiment se trouva seul, en tôte-à-tête avec la mer.
Les gens qui ne se Sont Jamais embarqués, apprendront avec intérêt, et les profanes qui se sont aventurés sur l’humide élément, se rappelleront sans doute que ce n’est pas Le jour du départ qui est caractéristique, mais le lendemain. Pendant les premières heures tout dépayse, tout étonne, ei pourvu que, maritimement parlant, on ne soit pas trop mal doué par la nature, tout est distraction et amusement, Le nombre des flots, les rivages qui s’éloignent, la moindre manœuvre, un commande-
ment, un homme qui passe, tout occupe l'esprit. Mais quand une nuit a passé sur ces menues surprises, elles sont émoussées et il faut d’ailleurs, commencer à vivre d’une facon plus positive. On se réveille, au milieu d'oscillations qui ont déjà assez duré pour avoir usé leur premier charme. On commence à se faire une expérience des diverses im pulsions du roulis et du langage, et on se demande comment on va arranger sa vie.
La méditation navale a cela de particulier, qu'elle n'a pas pour auxiliaire ce repos complet que, sur le terraïn solide, les philosophes de toutes les écoles s'accordent à louer comme le plus utile auxiliaire de la réflexion. En supposant que l’on soit capable de concevoir les plus sublimes pensées touchant les plus hautes questions, il faut que ces fantômes illustres prennent leur parti de se manifester dans un cerveau ballotté dans tous les sens, et livré à une agitation qui ne s'arrêtera qu'avec le navire, non pas dans une heure, non pas demain, mais à la fin de la traversée.
Avec ce mouvement perpétuel concourt un tapage
non moins constant et de nature double. Ce sont les bruits du bord, les cordages qui sifflent, la vapeur qui gronde, la trépidation continuelle de cet amas de planches secoué par les feux qu’il enserre dans ses flancs. Ce sont de emps en temps les exercices de danse d’un énorme canon que l’on vient de dé-
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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 11 charger pour un signal, et qui en témoigne sa satisfaction par des essais de haute voltige. C'est enfin cet horrible trémoussement qui, chaque jour, à l'aube, éclate dans tous les coins du navire, sous prétexte de propreté. Alors les cordes tombent par paquels en ébranlant les planchers, les seaux d’eau succèdent aux seaux d’eau lancés par cent bras vigoureux; des cascades ruissellent de toutes parts avec Un biuit épouvantable. Tous les tritons du lieu, jambes et bras nus, cheveux au vent, semblent autant de diables marins occupés à changer la position régulière des choses et à mettre la mer dans le bateau au lieu d’avoir le bateau dans la mer. Ce sont des moments qu'il faut savoir passer, et il est juste d'ajouter que le calme, en tant qu’il dépend des hommes, règne profond en dehors de ces moments de crise, Ce est pourtant qu'un calme comparatif el tout ce qui échappe à l’action de la discipline dédaigne de le conserver.
Les cloisons du navire se livrent à un perpétuel gémissement. Ces malheureuses planches pourraient être prises, chacune en leur particulier, pour autant d'âmes en peine, Elles ont mille manières différentes de grincer, de se plaindre, de pleurer, de geindre, et à cc mélancolique harmonie s’unit le va-et-vient de ce que renferment les tiroi rs. Mille objets mal amarrés ou point amarrés du tout, surtout aux premiers jours du départ, se livrent par leurs
bler d'attenticn. C'est quelque livre, peut-être une . bottine qui tombe découragée déjà de la planche Où on la croyait en sûreté.
Avec le temps on s’accoutume à ce manége ; mais à la première matinée, l'étude de ces bruits divers absorbe; on cherche à y découvrir un sens. On classe ses impressions. On rend à la cloison ce qui appar- * lient à sa voix et aux tiroirs les bruits qui en sortent. On s’efforce de déméler ce qui vient du dehors de ce qui appartient au dedans. Étude vaste , et qui ne se termine jamais tant les bruits sont variés, étranges et inattendus. Le gouvernail du Gassendi était doué, entre autres, d’un organe tellement puissant, que tantôt on croyait entendre les aboïements d’une
agitations furieuses, à une protestation évidente É f contre la tyrannie qui leur a fait quitter la terre. : L De temps en lemps, un bruit plus grave fait redou- 4 c
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meule, parfois ceux d’un lévrier perdu, d’autres fois L. cs les plaintes d’une jeune captive soupirant au pied des à se saules de Babylone. Aussi, était-il question à tort de ” da sublimes pensées tout à l'heure; au début princi- “ dé palement, l'esprit le plus hardi n’en Saurait conce- \ leu voir, c’est impossible, il n'y faut pas songer, On Î | S'abandonne involontairement à l'analyse des choses $ adi extérieures. + d'a
Puis, aussitôt que, secouant la lorpeur où plonge la conversation animée à laquelle on assiste, on est + Il e parvenu à se recueillir quelque peu, deux questions
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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 13 surgissent devant l'esprit : la première, quel temps ‘fait-il? C’est un point intéressant à coup sûr ; il implique le présent et l'avenir tout entier. La seconde, comment réussir à s’habiller ?
S'habiller ! n'est-ce rien ? Est-ce une occupation qui n’exige ni adresse, ni Courage, lorsqu'il s’agit de manier des instruments tranchants et redoutables, au moment même où l’on s'aperçoit que l'on aura peine à se tenir sur ses jambes ? S’habiller ! mais aux doux balancements que les objets de toilette décrivent dans les trous Où ils sont prudemment enfoncés, on se demande Comment ils feront pour retenir les ondes turbulentes qu'on essayera de leur confier. Se tenir sur ses pieds ! mais que font donc les chaises, les fauteuils, la tabie qui vous entourent! les malheureux meubles sont attachés, il est vrai, le long du mur par des cordes inexorables, mais à la façon dont ils S'agitent dans leurs liens, il CS trop évident que s'ils en avaient le pouvoir, ils se rouleraient d’un bout de la chambre à l'autre, dans toutes les angoisses du désespoir et avec des « démonstrations de chagrin, qui ne prouveraient de leur part aucune dignité,
i Après tout, on est homme, on est brave, on est se adroit. On se lève, on se Maintient, on fait un peu
d'apprentissage, on invente des expédients, on réussit tant bien que mal, Il est temps. L’
On est vêlu , on est debout.
appel belliqueux du clairon retentit
sur le pont et l’on apprend ainsi que le déjeuner est servi, On sort, on interroge l’état du ciel.
Le Gassendi ne jouit à cet égard que d'un bonheur bien rapidement écoulé. Dès le lendemain de son départ, le temps n'était plus le même. Le vent avait Changé dans la nuit, et tandis qu'on élait sorti de Brest poussé par un vent d’est qui servait à merveille, on se voyait désormais repoussé par une brise venant du couchant et qui faisait tous ses efforts pour empêcher le navire d'avancer. Le ciel était gris partout, les nuages bas, la mer maus£ade, le pont glissant et humide. Il avait plu. 11 allait pleuvoir encore. Tout cela n'était pas gai. Mais quand on va à Terre- Neuve, on né se rend pas directement vers le Chemin de la Terre-Promise. Une philosophie de seconde main suffisait à faire agréer ces ennuis. D'ailleurs, ils étaient accompagnés d’un spectacle nouveau, celui de l'équipage en costume approprié à la circonstance. :
Ilnes’agissait plusdece chapeau coquet orné d’un ruban noir, que la mode marine a si ingénieusement calqué sur un modèle chinois; ni de la veste bleue à re,ers rouges, ni de la chemise à col immense renversé sur le collet, et dont les jeunes Anglais de quinze à seize ans ont été les premiers à découvrir la grâce, Les hommes avaient sur la tête de vastes coiffures de toile cirée jaune, ressemblant à celles des forts de la halle, s'étendant par derrière