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de leur nature chanceuses, et il n’est pas marchand qui toujours gagne. La route est dangereuse, les moyens sont scabreux ; je veux que le cœur ne soit absolument pour rien dans le charme que l'on cherche à faire naître, et, soit dit en passant, ce n'est pas là ce qu'il y a le plus à admirer, mais le diable est bien malin, ce dit-on, et j'ai vu des personnes de bonne foi ne point partager à cet égard l'optimisme de leurs compatriotes et secouer la tête d'un air très-significatif. Ce qui est incontestable, c'est que les ecclésiastiques de tous les cultes blâment unanimement cette façon de procéder et assurent qu'ils ont des raisons sérieuses dans leur désapprobation.
Quoi qu’il en soit, les enlèvements sont chose très-commune. On ne voit pas d'abord bien clairement pourquoi, puisque les parents interviennent si peu dans une affaire qu'ils jugent ne pas les concerner beaucoup. Mais, d’une part, les jeunes gens trouvent cette manière de procéder plus romanesque et suffisamment sentimentale: c'est un moyen de dérober son bonheur à la vue et aux réflexions d’un vulgaire profane. Il n'y a rien de tel que l'absence des impressions vraies pour produire une moisson plantureuse de faux semblants. Ensuite, si désintéressés que soient les parents de la conduite d’une fille , ils tiennent cependant à dire leur mot ' et le prétendu choisi peut ne pas leur convenir, On
échappe à cette tyrannie en faisant sa malle et en prenant le chemin de fer, et le mariage est conclu. Ici commence maintenant la phase réellement sérieuse de la vie féminine.
L'épousée a ce qu’elle a voulu. Son sort est fixé; elle possède un mari, une maison, bientôt des enfants en nombre illimité. Les théoriciens prétendent que, si la jeune fille en Amérique est très-libre et mène une existence de plaisirs continuels, la jeune femme est au contraire renfermée dans un genre de vie fort austère. Je n'ai rien vu de semblable. Les jeunes femmes montrent un goût aussi passionné pour la dissipation qu'avant leur union, et tant que l’âge le permet, elles dansent et vont aux fêtes de toute nature avec le même empressement et la même liberté; elles ne s'occupent de leurs enfants , imitant en cela les Anglaises, que dans la mesure où l'état de leur fortune le rend indispensable. Si elles sont riches, elles laissent très-bien les rejetons de leur amour conjugal dans la nursery, où les bonnes gouvernent ce pelit peuple à leur fantaisie et exercent un empire absolu que l'intervention de la mère vient très-rarement tempérer ; le toui, aus préjudice de ces attendrissements exaltés et de ces phrases passionnées et interminables dont toutes les femmes du Nord ont le secret sans se croire, pour cela, le 0:08 du monde obligées de les mettre en pratique. Muis l’âge approche; la danse cesse; la fatigue
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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 301 arrive ; la femme commence à devenir plus sédentaire. Son mari, qui n’a pas moins qu'elle le culte idéal de la vie domestique, continue comme par le passé à dépenser ses journées entières hors de chez lui, occupé de ses affaires qui l’absorbent. Toutes ses soirées se passent au club ou dans des dîners interminables. On se voit donc à peine. La jeune génération ne s'occupe de la mère en aucune facon,
et celle-ci en est réduite à la société de quelques
contemporaines. Bientôt ses filles deviennent de grandes personnes qui, à leur tour, armées de pied en Cap pour la conquête d’un mari, comme elle l’a été jadis elle-même, entrent en campagne, remplies de la plus généreuse ardeur.
Elle n’a plus que de stériles conseils à donner; elle n’est pas plus écoutée qu’elle n’a écouté ellemême. Son salon et sa maison sont de nouveau envahis par des jeunes gens qui ne songent pas à elle, et ne jugent pas même toujours nécessaire de la saluer soit en entrant, soit en sortant. Elle les voit S'installer sur les fauteuils pour causer tout bas avec ses filles, et ce qu’elle a de mieux à faire et ce qu'elle fait souvent, c’est de se retirer pour ne gêner personne. Quand on demande de ses nouvelles à ses enfants ou même à son mari, ils ont l'air surpris et répondent souvent tout de travers, tant la chose a peu d'intérêt; et, en voyant de malheureuses mères de famille ainsi abandonnées, j'ai souvent regretté
que la philanthropie anglaise, qui invente tous les jours tant de façons nouvelles de rendre service à l'humanité, ne se soit pas encore donné le thème de trouver un asile pour des personnes si délaissées,
On pourrait peut-être les transporter dans quelque ile dcserte, où, avec du thé et des gâteaux, elles mèneraient une existence suffisamment confortable et ne troubleraient personne.
Ce peu d'estime manifesté pour les femmes n'est pas un bon symptôme dans une société. Il contribue certainement à y entretenir le goût exclusif qu'ont les hornmes pour vivre entre eux, une certaine étroitesse d'idées , une rudesse marquée dans les manières et la tendance à l’ivrognerie, qui est encore un des vices les plus apparents des colonies anglaises. IL est triste de voir souvent des hommes d’un rang élevé et d’une intelligence au-dessus du commun, parcourir les rues d’un pas très-peu sûr; et, plus triste encore, d'observer que l'opinion publique est Si parfaitement indulgente pour l'intempérance qu'elle n’y trouve mème pas matière à critique. Il serait injuste de ne pas ajouter, cependant, que les Sociétés de tempérance font tous les jours des recrues, et que la jeune génération semble un peu meins incliner vers le vice favori; mais il reste beaucoup à faire pour l’éteindre.
Autant que les Américains si peu aimés dans ces parages, l’homme des Colonies est essentiellement do-
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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 303 miné par l'esprit mercanile, Dieu le mit au monde et lui dit: Gagne de l'argent ! 1 s’acquille conscicncieusement de ce devoir qui est pour lui la satisfaclion d’un instinct, et le remplit, il faut le répéter, avec àpreté peut-être, mais généralement avec beaucoup de probité et un amour du travail qu'on ne saurait assez louer. Mais sa probité est un peu sèche et ne va pas plus loin que la conscience ne l’ordonne.
Pendant notre séjour à St-Jean, un incendie qui s'annonçail comme fort redoutable éclata dans un des quartiers de Ja ville, Les navires de guerre fran- Gais Ct anglais s'empressèrent d'envoyer des détachements de leurs équipages sur le lieu du sinistre. Le dévouement des matelots fut égal des deux parts, el on empècha de réels malheurs. Cependant peu s’en fallut qu’il n’en résultat des procès. Un homme dont la maison n'avait été qu'à demi brûlée, grâce à l'intervention courageuse des imalelots, prétendait que les commandants lui devaient tenir compte de son mobilier, attendu que, dans le déménagement fait un peu à Ja hâte et, disait-il, sans son aulorisation, quelques objets avaient été brisés et comme, pour arrêter les progrès du feu, on avait dû abattre plusieurs cloisons à coups de hache, toujours sans s’en être entendu avec lui, il voulait contraindre à des dédommagements ceux qu'il appelait les auteurs du dégat,
Il arriva même qu’au plus beau moment de la crise, et comme les flammes menaçaient de gagner une habitation voisine, un de nos marins, bien animé à sa besogne, travaillait dans le jardin à arracher les palissades. Le propriétaire qui, probablement, ne pouvait lui communiquer ses idées en français, l’assaillit tout à coup d’une grêle de vigoureux coups de poings. Le marin, d’abord surpris, accepta pourtant ce genre de conversation ; il posa sa hache et battit à outrance son antagoniste qui, à grand’peine, s'arracha de ses mains et prit la fuite, ée qui permit au vainqueur de se remettre à l'ouvrage. Mais le battu voulait une vengeance et la demanda à grands cris. Quand on en vint aux explications , il déclara qu'il n'avait pu se contenir en voyant un étranger assez hardi pour piétiner sans égards dans un carré de choux à lui appartenant. Le commandant anglais, justement irrité de cette façon singulière de remercier ses hommes des dangers qu’ils avaient courus et de la fatigue qu’ils avaient bravée, avertit officiellement les autorités de l’île que si un incendie nouveau éclatait il n’enverrait personne que sur une réquisition spéciale.
En réunissant les traits divers du caractère des peuples du Nord-Amérique , en les comparant les uns aux autres, en compensant les qualités par les défauts et les vertus par les vices, il reste une observation capitale ; c’est que c'est là unc sation très-vi-
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