‹ Voyage à Terre-Neuve [microforme]Chapitre 7 sur 47 · DANS · texte numérisé non relu

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vait à peu près l’état des choses, et l’on voyait même autour de soi, d’une manière tolérable, à deux cents pas environ. Il ne pleuvait plus. Tout était pour le mieux.

Nous pümes ainsi compter un grand nombre de voiles allant et venant. C'étaient les bateaux de pêche des habitants, et la petite exploitation des environs marins. On eût dit de loin des groupes pacifiques de blancs oiseaux de mer, nageant sur la surface des eaux. Bientôt, de cette flottille éparpillée sous . nos yeux, se détacha rapidement une embarcation qui, à la vivacité de ses mouvements, à la hardiesse de sa marche, à la facon audacieuse et leste dont elle se penchait sur le côté, semblant plutôt courir sur l’eau que s’y plonger, se fit reconnaitre de tous ceux qui, à notre bord, avaient déjà fait le voyage. C'était la Lysie, le bateau-pilote de Saint-Pierre, qui venait au-devant de nous. Elle était montée par trois hommes, et nous accosta hardiment, Le patron sc hissa au moyen d’un bout de corde, et vint prendre son poste sur la passerelle. C'était déjà un spécimen curieux des êtres au milieu desquels nous allions vivre pendant six mois.

Cet homine-là est un Francais comme nous, né en France et, cependant, le genre de vie qu'il mène ainsi que tous ses pareils, en fait, en quelque sorte, une apparition d'un autre àge et à coup sûr d’une autre société. Il à plus de soixante ans et les années

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n'ont pas mordu sur sa vigueur et son énergie physiques. Les chagrins n’ont pas été plus puissants que les années; il a perdu quatre fils, tous noyés, tous emportés par la mer, et nuit et jour il court encore lui-même sur cette mer qui lui a tout pris. Une vie composée de telles fatigues, tissue de tant de périls, semée de tant de douleurs, n’a pas courbé ce matelot. Parvenu au cœur dela vieillesse, il travaille et travaillera jusqu’à sa mort, parce que son métier, tel qu’il est, suffit à peine à le nourrir et ne lui donne pas assez hour le jour présent et le. lendemain. Et cet homme n’est nullement une exception. Les nécessités qui le pressent, les scucis qui l’entourent, les coups qui l'ont frappé, c’est là le partage de toute la population dont il fait partie, et il ne lui est rien arrivé qui ne puisse échoir de même à ses amis

et à ses voisins, On n’a jamais entendu parler de suicide dans ce monde-là, et il n’en est ]

amais sorti un révolté d'aucune espèce, aspirant à changer

la marche ou l’ordre des sociétés, ni à mettre en haut ce qui est en bas.

Quand nous fûmes mouillés dans la rade, en dedans du cap à l’Aigle et vis à vis de l’île aux Chiens, le panorama de Saint-Pierre se découvrit libéralement à nous et d’un seul Coup d'œil nous pûmes inventorier tout ce que celte résidence offrait de re- Mmarquable, Dans le fond, en face de nous, un groupe de maisons en bois à un élage, presque toutes noir-

cies par l’

peu plus haute, ressemblant assez bien à la demeure

âge et surtout les pluies; une habitation un

d’un bon bourgeois dans les environs de Paris,

moins les

sculptures que le goût moderne y ajoute,

mais bien ct dûment garnie des inévitables persiennes vertes : c’est la demeure du commandant de

l’île; plus

loin le clocher d’une église assez jolie, en

bois comme tout le reste; en face du gouvernement, un petit port intérieur qui porte le nom très-usité dans ces contrées de barachoix, où se réfugient les goëlettes quand la rade n’est pas tenable, ce qui ar-

En reva

rive asspz souvent el surtout l'hiver, puis une manière de fortin dont l'usage réel ne paraît être autre que celui de donner des canons à prendre à un ennemi quelconque ; enfin à droite et à gauche des cases éparses et des graves ou plages artificielles, construites en cailloux, où sèche la morue. Noussommes ici dans l'empire de ce poisson. Vivant ou mort, il va désormais se montrer constamment à nos yeux. C'est la raison d’être de Saint-Pierre, c’est sa seule et unique production, c’est le possesseur de la mer, de la terre, et il fant le dire, par son odeur, il le devient aussi de l'air, qui n’en est malheureusement que trop imprégné.

nche pas un arbre, l’herbe même semble

ne pousser qu'à regret. Les hauteurs qui montrent sans souci et sans prétention la nudité de la roche native ont leurs replis couverts d’une sorte de végé-

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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 25 lation roussâtre, sèche à la vue, de l'aspect le plus

après vingt jours de réclusion sur des planches hunides, le désir d’aller à terre était fort modéré. Cependant les voyageurs ont des devoirs à remplir, el il y aurait conscience à ne pas se montrer curieux, même de ce qui ne vaut pas trop la peine d'être vu. Quand on a traversé la rade et mis le pied sur celte terre si peu engageante, les premières impressions vont se fortifiant de plus en plus. Soit que l’on suive la route construite récemment par les marins de l’Iphigénie, et qui s'enfonce dans le centre de l'île, soit que l’on prenne le prolongement de la même voie, établi par l'équipage d’une autre frégate dans la direction du nord, le long de la rade, on ne voit que pierres, terre mouvante, tourbe et marécages. Dans quelques lieux, on se prend les jambes dans ce qu’on appelle. la forêt. C’est un fouillis de petits sapins de lespèce la plus humble, puisqu'ils ne dépassent guère deux pieds à deux pieds et demi de haut. Ce sont ces nains végétaux qui donnent aux hauteurs de l'ile la teinte noirâtre déplorée tout à l'heure, et pour en rendre ies nuances plus désagréables, ils se marient à toutes sortes de mousses, de lichens et de plantes lacustres de fort triste mine. Enfin pour le trancher net et en un mot comme en cent, Saint-Pierre est un pays hideux, et la nature, si elle à voulu atteindre ce résultat, y a parfaite-

repoussant. Tout cela est si farouche, que même,”

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ment réussi; il n’y à que des compliments à lui en faire,

Il est vrai que nous étions en été; l'hiver est plus déplorable encore. Le brouillard de plus en plus épais et constant ne se dissipe pour ainsi dire Plus. Des banquises se forment qui interceptent l’entrée et la sortie de l’île en accumulant de toutes parts des glaces énormes. La neige couvre laterre à une grande épaisseur, et comme l'humidité domine encore sur la rigueur du froid, on est constamment au.milicu des horreurs d’un dégel qui s'arrête à chaque instant, pour recommencer presque aussi-

tôt. Puis Saint-Pierre jouit d’un fléau particulier à ces

parages, et qui mériteune mention honorable; c’est le poudrin. ,

Le poudrin consiste en une sorte d'essence de neige qui tombe par tourbillons, fine et drue comme du sable, Le poudrin s'introduit par les moindres ouvertures. Îl suffit d’une fente à une porte, d’un carreau mal joint à une fenêtre pour que le poudrin se fasse passage et pénèlre dans une maison. Si une des planches qui formentles parois a seulement un trou de vrille, le poudrin trouve encore moyen de se glisser par là, et en quelques instants, fait à l’intérieur un tas de neige.

Aussitôt qu'il tombe, l'air est glacial. On ne voit plus devant soi. En quelques instants, les chemins sont Couverts d'une nappe blanche et disparaissent.

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Le voyageur aveuglé risque de perdre la tête. S’il ne rencontre pas promptement un refuge, il est en danger sérieux. IL y a peu d'années un enfant de Saint-Pierre se trouva dehors au moment où le poudrin commençait. Sa famille signala aussitôt son absence; les marins d’un navire de J’État mouillé en rade, se mirent à sa recherche au péril de leur propre vie. Toute la nuit ils coururent sans rien trouver, et le lendemain matin, on l’'aperçut contre

… une roche, la tête appuyée sur sa main, enseveli e. jusqu’au cou dans la neige, paraissant endormi; il “ Gtait mort.

‘ Pour toutes ges raisons et surtout parce que la c1 pêche ne peut se faire en hiver, Saint-Pierre n’a 4 qu'une très-faible population permanente, composée des fonctionnaires publics et de quelques centaines de marins nés dans l’île, avec leurs familles. Ces hommes sont, presque tous, Normands ou Basques d’origine. Mais commé les familles se sont alliées entre elles, leur sang est mêlé et un type à peu près mixte en est résulté, Ce sont des pêcheurs, pour la plupart très-pauvres et qui se bornent à exploiter les côtes de l'ile où ils prennent des morues et des harengs.

L'île ne produisant rien que quelque peu de légumes dans de misérables jardins créés avec beaucoup de peine, toutes les ressources alimentaires Sont apportées par les navires. La farine vient géné-

ralement des États-Unis, le hétail de la Nouvelle- Écosse, les moutons de la grande terre de Terre- Neuve, qui fournit aussi les bois de construction pour les maisons et les magasins.

Saint-Pierre n'aurait aucune importance s’il ne possédait jamais que sa population, en quelque sorte indigène. Heureusement vers la fin de l'hiver, l'aspect de la rade cet du barachoix change tout à Coup, le poudrin cesse de tomber, les maisons où l'on se tenait barricadé s'ouvrent de toutes parts, les auberges, qui sont en grand nombre, depuis le Lion d'or jusqu'au moindre cabaret, arborent à leurs fenêtres les appâts séduisants,de bouteilles de tous les formats, et une multitude de navires , venant du large, débarquent sur le quai une population nouvelle qui arrive de tous les ports de France, depuis Bayonne jusqu’à Dunkerque, et qui fait monter parfois le chiffre des habitants de l’île à dix, douze et même quinze mille âmes, (est là, à sa façon, à un certain point de vue, une population très-distinguée, très-fière d'elle-même, qui se considère comme une espèce d'élite dans Ja création et qui, en vérité, n’a pas tout à fait tort. En un mot, ce sont les pêcheurs des bancs qui font là leurs provisions de vivres pour eux-mêmes, d’appât pour le poisson qu’ils veulent prendre, ou bien qui, dans le cours de la campagne , viennent emmagasiner ou vendre celui qu’ils ont conquis. Ces gens-là sont au

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" un garde national.

Le costume de ces matelots parachevés atteint les dernières limites possibles du désordre pittoresque.

Des bottes montant jusqu'à mi-cuisse, des chausses

de toile ou de laine, amples comme celles de Jean- Bart, sur l'enseigne des marchands de tabac, des camisoles bleues et blanches ou rouges, ou rouges et blanches, des vestes ou des vareuses de tricot qui n'ont plus de couleur si jamais elles en ont eu, des cravates immenses, ou plutôt des pièces d’étoffes accumulées, tournées, nouées autour du cou, «des chapeaux énormes pendant sur le dos, ou bien des bonnets de laine bleus, enfoncés sur les oreilles et sortant de toutes ces guenilles, des mains comme

| des batloirs, des visages plutôt basanés que de cou-

leur humaine, plutôt noirs que basanés, couverts oi |

de la végétation désordonnée d’une barbe qui de-

puis quinze jours n’a pas vu le rasoir, voilà l'aspect

É. honoré, respecté, admiré du pêcheur des bancs. Il

reste encore un point important pour que la description soit complète. Prenez l’homme ainsi fait qu'il vient d’être dit, et roulez-le pendant deux bonnes heures, avec son équipement, dans la graisse de tous les poissons possibles, alors il ne manquera plus rien à la ressemblance. Car, il faut le conce-

voir builéux au premier chef, sans quoi ce n’est } plus le vrai pêcheur.

Ainsi fait, il descend de sa goëlette, aussitôt qu'elle a mouillé et vient s'offrir avec bonhomie, mais avec le juste sentiment de ce qu'il vaut, à l'accueil chaleureux et admiratif de l'habitant, Il marche dans le sentiment de sa gloire sur ce sol qui l'appelle depuis tant de mois, Les mains dans les poches, la pipe à la bouche, il rappelle Adam dans le paradis terrestre. Il en a l'innocence et la salisfaction d’être au monde, dont il se considère aussi, en toute humilité, comme la merveille, et encore une fois, il a raison, car il n’est pas un homme de mer depuis l'amiral jusqu'au dernier mousse qui ne pense cela de lui. Et maintenant qu’il est à terre, c’est peut-être le moment de parler un peu plus au large de ses affaires et de ce qu'il fait et qui lui vaut tant de sympathies. Nous allons donc le laisser entrer et s’attabler dans quelque cabaret Où il finira peut-être par faire du tapage et casser, soit des verres, soit la tête de son hôte; mais alors, le gendarme prendra soin de lui et nous le rendra intact, de bonne humeur, et parfaitement reposé demain matin.

Le pêcheur des bancs, comme toutes les grandes choses, peut se glorifier d’un passé illustre, Dès le quinzième siècle, des Normands et des Basques, sans souci des moyens imparfaits que possédait alors la navigation, arrivaient chaque année, tout comme aujourd’hui, pour hanter les mers épouvan-

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tables de Terre-Neuve; tout comme aujourd’hui, s'y metlaient à la cape, pendant les mois d'été et, tout comme aujourd'hui, y pêchaient la morue qu'ils rapportaient ensuite à Bayonne ou à Granville. Non contents de cette rude aventure, ils se risquaient encore dans le golfe du Saint-Laurent et allaient y poursuivre les baleines qui y étaient alors fort abondantes et ne s’y montrent plus guère.

Ces expéditions lointaines, hasardées, dangereuses devinrent ainsi, dès ces époques déjà anciennes où nous avions des marins et point de marine, comme le partage exclusif des hommes les plus hardis de nos côtes, el ce fut un honneur, une gloire pour les familles riveraincs que d’avoir compé parmi leurs membres, des pêcheurs des bancs.

Maintenant que les ressources nautiques se sont tant perfectionnées, les expéditions de ce genre ne sont plus absolument ce qu’elles étaient. Voici cependant ce qu’elles sont restées.

Un navire part de France et vient d’abord à Saint-Pierre se pourvoir de ce qu’on appelle la boilte, c'est-à-dire l'appât destiné à garnir les lignes. Uet appt est ou frais ou salé, et les gens du métier en sont encore à décider si l’un ne peut pas en tout temps et en toutes circonstances tenir la place de l'autre. Toutefois il est certain que lorsque la mo- . rue est consultée par l'offre simultanée des deux | séductions, elle préfère la chair fraiche.

Getle chair fraîche est fournie par le capelan, espèce de petit poisson qui, au printemps, descend des mers du Nord, poursuivi par des bancs de morues, lesquelles à leur tour sont chassées par de plus grosses espèces. Dans la terreur que leur causent les bandes innombrables de leurs ennemis, les cape lans se répandent dans toutes les mers qui avoisinênt Terre-Neuve, en masses tellement épaisses, que le flot les rejette et les accumule parfois sur le sable des grèves.

La pêche principale de ce Capelan se fait sur la côte anglaise de Terre-Neuve, et les hommes de là apportent leur butin à nos pêcheurs venus à Saint- Pierre pour le rendez-vous. On pourra juger de l'importance de ce commerce par le chiffre des sommes qui y sont employées et qui ne vônt pas à moins d’un million de francs, annuellement.

Les goëlettes une fois pourvues de leur boitte. quittent Saint-Pierre, prennent la direction du nord-est et s’avancent sur les bancs.

Dès que le capitaine à choisi sa place de péche, il se met à la cape sur cette mer profonde, orageuse, pluvieuse, brumeuse, et il y passera plusieurs semaines sans bouger. Il tend ses lignes le long du bord. Ce sont d'énormes cordes flottant sur la mer et auxquelles sont attachées d’autres cordes verticales dont l’extrémite porte l'hamecçon, dissimulé par l’appât. À chaque instant, on lève les

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lignes, on en détache le poisson pris, on remet de l'appât et on recommence.

Uependunt, on s'occupe immédiatement de faire subir à la prise une première préparation, On décolle la morue, on l’ouvre, on la vide, on la fend en deux, on l'empile en tas et on la sale.

Ce labeur combiné est incessant, il dure autant que le poisson donne ; jour et nuit on s'y relaye. Jour et nuit, le matelot est sur le pont, quelque temps qu'il fasse, presque toujours mouillé jusqu'aux os, couvert d'huile et de sang, r'espirant une odeur infecte, entouré de débris dégouttants, travaillant sans s'arrêter. |

Comme la première affaire est de rapporter le plus de poisson possible, on ménage avec grand soin la place disponible, On a donc de vivres ce qu'il en faut strictement, et, pour qu'il en faille moins, on s'arrange à ne manger presque que du poisson qui ne manque pas dans l’eau. Très-peu de spiritueux à bord, une nourriture d’anachorète, voilà pour distraire de la fatigue. Mais ce n’est rien encore,

Il peut arriver et il arrive presque constamment que la pêche ainsi faite n’est pas suffisante, Alors, des embarcations, montées de deux ou trois hommes, s’en vont tous les jours, quelquefois jusqu’à trois: et quatre milles en mer, tendre d’autres lignes. On

raÿonne fort loin autour du navire, 354 3

Chaque matin, à quatre heures, les matelats se mettent dans leurs coquilles de noix, s’assoient sur les bancs, d'une main jettent leurs bonnets à leurs pieds, et en commençant à ramer, comme nous disons à terre, à nager comme ils disent, récitent tout haut une prière ; puis ils remettent leurs boanets et s’en vont à leurs lignes.

Mais il fait nuit, mais il pleut, mais le brouillard est opaque, mais la mer devient subitement furieuse. Un courant s’est emparé de l’embarcation et l'a jetée hors de sa route; plusieurs jours se passent, on n’en à pas eu de nouvelles, on n’en aura jamais. Voilà ce que peut coûter un plat de poisson.

Mais voilà aussi pourquoi, dans toute la gent maritime, le pêcheur des Bancs est un homme tenu en si haute considération. De tous les marins, c’est celui qui a vu le plus souvent toutes les difficultés du métier, qui en a éprouvé les fatigues les plus rudes, qui a dû montrer, pour disputer sa vie à l'abime, le plus de sang-froid et d'adresse, le plus de fermeté et d'esprit d’à-propos, qui sait le mieux ce que vaut un bout de corde et ce que promet le vent qui souffle. Enfin c’est, dans toute l'expression du mot, un marin et peut-être doit-on lui faire un honneur plus difficilement mérité encore de nos jours : c’est un homme.

Assurément, il existe aujourd’hui peu de créatures qui mènent une pareille existence, On peut

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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 35 donc se demander quels motifs si puissants portent de pareilles gens à l’accepter. Car, avec un fonds semblable d'énergie et nécessairement aussi d’intelligence, de capacité, de travail et de privation, bien des vocations, jugées plus altrayantes et dans tous Les cas plus faciles, s’ouvriraient certainement pour eux. Est-ce l’amour du gain ? Qu'on en juge.

Les pêcheurs sont engagés dans les ports de France pour le compte de certaines maisons qui, se livrant à ce genre de commerce, possèdent les navires. Elles donnent à chaque homme une solde, puis elles se chargent de lui vendre les vélements, les vivres et tout ce dont il peut avoir besoin pendant la campagne. S'il est très-économe et très-prévoyant, la moyenne de ce qu’il touche au retour ne dépasse guère huit cents francs. Mais pour peu qu’il ait du laisser-aller et de l'imagination, ce qui est le fait, en général, de tous les hommes aventureux et résolus, j'ose à peine dire à quel

chiffre ce qu’ilesten droit de réclamer se réduit. S'il le faut absolument, j'avouerai pourtant qu'il est tel

de ces hommes qui ne recoit pas plus de cinq à six

francs au bout de six mois de navigation.

Ainsi, même dans les meilleures conditions possibles, comme métier, c'est un mauvais métier que d'être pêcheur des Banes. Et cependant, ceux qui l'ont fait une fois y retournent presque toujours, et lant qu’ils ont des forces, ils y revie anent, et leurs

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