Platon , la République, V
des chapeaux qui coûtent cher. Les musées de Florence méritent d'être vus : on n'est pas exposé à y rencontrer des tableaux modernes.
Rome nous a envoyé les ouvrages de quelques artistes , tant peintres que sculpteurs. Bon nombre de ces Romains portent des noms français , allemands et anglais, tels que Leighton , Sous-la-Croix, Bienaimé, Gibson, Stattler, Wolf , Bonnardel. Je voudrais bien savoir pourquoi les États pontificaux s'approprient le talent de M. Bonnardel. Est-ce parce qu'il est né à Bonnay, dans le département de Saône-et-Loire? Ou parce qu'il est élève de Ramey et de M. Dumont? Ou parce qu'il a obtenu à Paris le grand prix de Rome?
M. Sous-la-Croix, natif de Montpellier et beau-frère de M. Ozanam (un grand talent qu'on regrettera longtemps à la Sorbonne), a fait un bien modeste cadeau à l'exposition romaine en lui prêtant la Tète de Jésus en croix. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus malsain , de plus bouffi , de moins humain et de moins divin. Ce n'est pas une tête , c'est tout au plus une grimace.
Le chevalier Ferdinando Cavalleri a retrouvé une méthode de coloris qu'il baptise du nom de peinture hichromo graphique. C'est cumuler les fonctions de père et de parrain. Bichromographique est un mol hybride dans le genre de chromo-duro-phane : le chevalier Cavalleri fabrique des mots et des tableaux; il veut unir la gloire de Raphaël à la gloire de Raphanel. La première syllabe du mot est latine, le rest« est grec. Quant au procédé pris en lui-même et dépouillé de son nom, je conseille à M. Cavalleri, qui l'a
retrouvé, de le mener au bois et de le perdre. Son Prophète Jéi^émie est un essai malheureux. Sans parler de la figure, qui est commune, et de la pose, qui est maniérée, la couleur est fausse et criarde, et la toile présente l'aspect réfrigérant'd'une aquarelle vernie.
Voilà tout ce que j'avais à dire sur Naples, Florence et Rome, cette capitale des arts.
Et Venise? — Venise est en Autriche.
L'Espagne est en progrès. — M. Ribéra et l'histoire d'un pan d'habit. — Les jolies femmes de M. F. Madrazo. — Sainte Cécile. — Cuisine péruvienne . par M. Merino. — Potier hors ligne, par M. Laso. — Turquie : la peinture et le Koran.
Que l'Espagne soit en progrès, c'est ce que personne n'essayera de contester. L'Exposition de l'industrie le prouve bien; et l'Exposition des beaux-arts ne dément pas le témoignage de sa voisine- La conquête de l'Amérique , l'inquisition et Philippe II , trois grands fléaux, ont fait à l'Espagne un mal qui n'est peut-être pas irréparable. Philippe II est mort , l'Amérique est libre , et l'inquisition a éteint son feu. La nation entreprend de remonter le cours des siècles et de retrouver son antique splendeur : il n'est pas impossible qu'elle y revienne.
Les artistes espagnols étudient à Rome et surtout à Paris : ils s'acheminent pas à pas vers la perfection, et leurs ouvrages font honneur à un art qui commence, ou plutôt qui recommence.
Il ne faut pas les juger à travers nos réminiscences de l'ancienne peinture espagnole : au lieu de faire des pastiches de leurs grands maîtres , ils fondent , sur nouveaux frais , une école nouvelle , qui trouvera tôt ou tard son originalité.
L'œuvre la plus remarquable de cette exposition est un tableau de M. Ribéra. Beau nom , mais lourd à porter. C'est un vrai tableau d'histoire que c^tte Origine de la famille de los Girones. Alphonse VI va tomber aux mains des Arabes; un comte espagnol lui donne son cheval, lui sauve la liberté et reste prisonnier à sa place. Mais ce héros prévoyant , tandis qu'il met le roi en selle , lui coupe un pan de son habit. Ce lambeau précieux servira plus tard à le faire reconnaître et à prouver ses droits à la gratitude du prince. Alphonse VI, en mémoire d'un tel bienfait et d'un si bon tour , appela son sauveur le comte Lambeau ou Giron. Dans le tableau de M. Ribéra , la bataille est vigoureusement rendue , sans poses académiques et sans contorsions empruntées à la salle Montesquieu : les combattants ne ressemblent ni à des statues d'un jardin public ni à des couleuvres entortillées. La couleur est bonne et sage ; don Alphonse VI et son cheval sont un groupe excellent de tout point. Don Giron a le tort de ressembler à tous les mannequins du musée d'artillerie : le mélange de dévouement et d'ambition qui devrait se trahir sur son visage est dissimulé sous un casque en trompe d'éléphant. On remarque au second et au troisième plan deux chevaux dont les queues, semblables à des fusées, sont exactement parallèles: c'est un défaut facile à corriger.
M. Ribéra est élève de M. Paul Delaroche, qui n'expose cette année que les tableaux de ses élèves.
M. Federico Madrazo , élève de son père et peintre par droit de naissance, est un portraitiste au moins égal à M. Dubufe, Sans prétendre au style de M. Ingres ni à la belle couleur de Mme O'Connell, il cherche la grâce et il la trouve. Sa peinture n'est pas exempte de mignardise , mais elle a quelque chose de tendre et de frais. Mme la comtesse de Vilches en robe bleue et Mme la duchesse de Séville en robe pompadour, sont deux images souriantes et séduisantes qui plaisent aux plus difficiles. On reprochera à cette peinture la mollesse et je ne sais quoi d'effacé qui rappelle l'aspect d'une médaille usée par le frottement. C'est un défaut sensible surtout dans les portraits d'hommes : les rides de M. Posada , patriarche des Indes , manquent de franchise et de fermeté ; on les croirait plâtrées comme les rides de Jézabel. Mais M. Madrazo est incapable de gâter le visage d'une jolie femme : il a fort élégamment pourtraict la nourrice de la princesse des Asluries. Ah ! madame la nourrice ! Sganarelle ressusciterait tout vif pour le plaisir de tâter le pouls de votre royale nourricerie.
Le jeune frère de M. Federico Madrazo a peint à Rome les funérailles de sainte Cécile. On connaît peu en France la légende de cette pauvre petite martyre ; on se contente de vénérer en elle la patronne des musiciens. Sainte Cécile fut trouvée il y a deux siècles dans les catacombes : son corps était encore enveloppé dans les plis d'une longue tunique. Cette cir-
constance a inspiré à Maderne une délicieuse statue voilée qui se voit encore à Rome. M. L. Madrazo a représenté le moment où le pape Urbain P*" et quatre chrétiens l'ensevelissent obscurément dans un coin de Rome souterraine. La composition est simple , le dessin soigné et la couleur raisonnable : M. Louis Madrazo promet un digne successeur à son père, et à son frère un digne rival.
Il y a des qualités estimables dans un tableau de M. Eugène Lucas représentant un épisode de la dernière révolution de Madrid. Le feu de joie brûle bien , le clair de lune est d'un bel effet, les personnages sont largement peints.
Le Portugal passe inaperçu dans la foule des nations , et il n'est pas facile de découvrir le tableau du Mexique. Ceux qui comptaient trouver à l'Exposition des renseignements pittoresques sur les pays inconnus seront un peu trompés dans leur attente.
Cependant deux peintres péruviens qui étudient à Paris ont tenté assez heureusement un essai de couleur locale. C'est M. Merino , élève de M. Monvoisin , et M. Laso , élève de M. Gleyre.
La Halte d'Indiens péruviens , par M. Merino , est une peinture curieuse, dont le sujet est franchement exotique. Ces longs sauvages maigres et nerveux, coiffés d'un large chapeau et drapés dans une descente de lit , cette vaisselle biscornue , ces gargoulettes fantastiques, ce repas de maïs et de poivre long , ce paysage aussi sauvage que les habitants , ce ciel gris , marbré de longues bandes sombres et bien différent du ciel péruvien que nous avons rêvé, tant de détails
étudiés avec soin et rendus avec une certaine fermeté, donnent au tableau l'intérêt d'un bon chapitre de voyage.
Je goûte beaucoup moins Christophe Colomb et son fils recevant V hospitalité dans un couvent. Si le livret ne nous apprenait ce que M. Merino a voulu peindre, le tableau ne s'expliquerait point par luimême. On dirait un père qui met son fils en pension chez les Capucins. Colomb a une physionomie dure et un geste brutal ; il prend son fils par le bras comme pour le jeter aux moines. Le bambin , pâle et souffreteux, se serre contre son père comme pour lui demander grâce. Les moines ont le sourire froidement gracieux des maîtres de pension au parloir.
M. Laso a peint un habitant des Cordillères , potier de son état. Qu'il est beau , ce potier péruvien ! Il a l'air d'un jésuite espagnol , avec sa robe noire lisérée de rouge et son large sombrero aux brides historiées. Il porte devant lui un magot de terre cuite , son chef-d'œuvre apparemment , peut-être même un portrait de famille. Tous nos potiers vont en être jaloux; car, de temps immémorial, le 'potier porte envie au potier. .
On assure que c'estM. Charton, l'honorable directeur du Musée pittoresque, qui a importé au Pérou le goût de la peinture. Les tableaux de MM. Merino et Laso sont un excellent début d'une nation encore novice. Peut-être un jour, grâce au talent des peintres péruviens , nous connaîtrons par nos yeux les beautés de leur pays et les mœurs des habitants.
Peut-être aussi, mais dans un avenir plus lointain 198 t
nos bons amis les Turcs nous enverront-ils des intérieurs de harem et les portraits de leurs femmes. Mais ne nous réjouissons pas d'avance. Ce peut-être est un grand peut-être. Le Koran défend aux fidèles de peindre les êtres vivants : il faut donc être un mauvais musulman pour être un bon peintre, et l'art ne peut entrer en Turquie qu'en passant sur le corps de la religion. Cependant la Turquie a envoyé son tableau ; une pièce de circonstance : c'est la Bataille de l'Aima, par M. Aman. M. Aman n'est pas plus Turc que vous ou moi , mais il est né en Turquie comme André Chénier. Il est élève de Drolling et de M. Picot. Sa bataille n'est pas mauvaise , encore qu'un peu tranquille. On y souhaiterait plus de furie française. Les hommes sont un peu courts , mais ils se battent convenablement. Le jeune peintre, par un sentiment trèsnaturel , a soigneusement enlaidi les Russes. Il ne leur manque qu'une queue sous la giberne pour ressembler tout à fait à des diables. Le centre du tableau est une bombe qui éclate dans l'air à hauteur d'homme : nous préserve Allah d'un pareil voisinage !
Pays-Bas : M. Blés : souvenir de Boileau. — Danemark : M. Gronland. — Suède et Norvège : M. Kiôrboe. — M. Jernberg et ce 'pauvre Loke. — M. Dabi. — M. Larson : histoire d'un empâtement; la casquette de M. H. Vernet. — M. Hockert : tableau magnifique.
Il y a dans le royaume des Pays-Bas un peintre suffisamment hollandais ; je dis hollandais par ses
qualités et par ses défauts : c'est M. David Blés. Après lui, nous tirerons l'échelle. Son tableau d'un Jeune ménage est fin , étudié , et plein d'observations délicates. La jeune femme qui relève de couches se traîne avec une grâce morbide qui rappelle un peu la manière de Gérard Dow ; le mari est attentif et souriant, la nourrice brune et saine; la vieille tante qui entasse les coussins sur le fauteuil est douce , empressée et maternelle.
L'observation devient pesante et la finesse se change en grosse malice dans une toile voisine , représentant le Directeur de femmes. Le peintre s'est inspiré de Nicolas Boileau , poète hollandais du xvii^ siècle. Boileau ne manquait pas de finesse , mais il manquait de légèreté. Son portrait du directeur de femmes, dessin à la plume, n'est pas un chef-d'œuvre de délicatesse :
Qu'il paraît bien nourri ! Quel vermillon ! Quel teint!
Le printemps dans sa fleur sur son visage est peint.
....De tous les mortels, grâce aux dévotes âmes,
Nul n'est si bien soigné qu'un directeur de femmes.
Quelque léger dégoût vient-il le travailler,
Une faible vapeur le fait-elle bâiller,
Un escadron coiffé d'abord court à son aide :
L'une chauffe un bouillon , l'autre apprête un remède.
Fi, le remède 1 M. Blés nous a épargné. le spectacle du remède. Et cependant il a enchéri sur la peinture de Boileau. Le directeur, gros et rouge, trempe dédaigneusement un biscuit dans une tasse de chocolat qu'on a posée sur une chaise de damas de soie. Le héros en soutane montre une figure plantureuse et
un air affadi. Pendant qu'il fait la grimace, une jolie petite femme , qui ressemble à Mlle Rachel , lui prépare une série de tasses de chocolat dans une jatte aussi grande qu'un seau à rafraîchir le vin de Champagne; une vieille lui vide un flacon de Guerlain sur un mouchoir de poche ; une jeune fille puise un charbon dans la chaufferette , pour allumer quoi? Sans doute une pipe qui est restée dans la couHsse; un domestique court au buffet , une servante arrivée au galop entr'ouvre déjà la porte. Que de bruit ! Les dévotes ont des mouvements plus veloutés et des soins plus moelleux. Tout cet empressement tumultueux est moins fait pour plaire que pour rebuter, et il y a là de quoi mettre en fuite le plus patient des mortels. Mais le directeur ne s'enfuira pas : le saint homme a ôté ses souliers ! C'est ici que la Hollande montre le bout de l'oreille. Le vicaire, maigre et jaloux , qui grimace dans un coin , n'est pas une idée heureuse. A quoi bon troubler la fête?
M. Blés mis à part, les peintres hollandais me semblent engagés dans une voie déplorable. Leurs intérieurs et leurs paysages sont pauvrement conçus , mesquinement dessinés , froidement peints. Ils n'ont conservé que les défauts de leurs illustres devanciers. Tout cet art est à régénérer, et je conseille aux peintres d'Amsterdam de venir étudier à Paris ou à Bruxelles : car c'est tout un.
M. Gronland, un des rares peintres du Danemark, nous a envoyé deux grandes toiles d'une exécution soignée. C'est un entassement de fruits et de fleurs : les grenades , les ananas , les melons et les gros rai-
sins de la terre promise se marient aux fleurs de tout pays et de toute saison; narcisses et pavots, roses de mai et camélias de décembre ; un paon , jardin ambulant, et quelques oiseaux chanteurs s'agitent au milieu de ce luxe de la nature. Ces deux tableaux ont dû apparaître au milieu des brouillards du Danemark comme le songe d'une nuit d'été.
La Suède et la Norvège ont été placées à l'entrée de l'Exposition , et les premiers regards des visiteurs s'adressent à leur peinture. On pourrait plus mal commencer : il y a de beaux talents dans ces pays froids.
Si M. Kiôrboe était un peu plus coloriste , il pourrait lutter avec nos peintres d'animaux. Ses chiens de Tartarie sont de puissantes bêles, faites pour manger les loups , comme le renard croque les poules. Leur gamelle héroïque el les fémurs de bœuf qui restent de leur repas rappellent les festins de l'Odyssée et l'appétit formidable des prétendants.
M. Jernberg, élève de M. Couture , ne manque pas de talent , mais il s'est trompé. Qui ne se trompe pas? M. Couture s'est trompé lorsqu'il a peint les portraits de Mlle P.... et de M. le baron C...; M. Diaz s'est trompé lorsqu'il a voulu lutter avec M. Ingres; la nature s'est trompée lorsqu'elle a fait les serpents venimeux et les tremblements de terre.
En Suède, on croit que les tremblements de terre sont l'ouvrage d'un génie malfaisant appelé Loke. Ce personnage dangereux est enchaîné sur un rocher, et reçoit sur son visage le venin d'un intarissable serpent. La légende n'est pas forcée de savoir qu'on
pourrait se laver avec du venin sans en ressentir aucun mal. Sigoun, femme de Loke, intercepte le venin et l'empêche d'arriver à sa destination ; mais si par malheur la coupe se répand, malheur au pauvre Loke! Il est cent fois plus à plaindre que les victimes de la coupe enchantée , dans la comédie de La Fontaine.
M. Jernberg a manqué ses trois personnages : Loke , Sigoun et le Serpent. Loke est un simple modèle d'atelier, dans sa laideur et sa vulgarité natives. Sigoun est une grosse fille qui chancelle au retour d'un bal masqué , et le serpent ne ressemble pas mal à une fontaine publique , destinée à l'ornement d'un jardin grand-ducal.
M. Dabi, chevalier de tous les ordres connus, et quibnsdam aliis, est un paysagiste distingué. Pourquoi rie nous a-t-il montré que deux paysages? Le meilleur des deux est sans contredit la Scène d'hiver au bord de l'Elbe. L'arbre phénoménal qui remplit le premier plan n'offre guère qu'un intérêt de curiosité; mais la rivière glacée et les plans qui fuient à gauche du tableau, dans une lumière douce, sont peints avec une singulière habileté.
Le Torrent de M. Larson est une grande toile achevée avec trop de soin et comme à la loupe. Nos paysagistes ont le tort de faire des tableaux ébauchés ; les peintres du Nord ont le défaut contraire. La Pêche au flambeau^ du même auteur, est une pièce curieuse. Il semble qu'on ait dit à M. Larson : « Les peintres français ont inventé un procédé qui s'appelle l'empâtement., — Est-ce bien difficile? aura demandé M. Larson. — Pas trop. Il suffit de prendre un mor-
ceau de couleur au bout d'un couteau à palette et de l'appliquer sur le tableau. — Yoilà qui va bien. » Làdessus, M. Larson, né en Ostrogothie, commença par peindre ses pécheurs dans le style auquel il était accoutumé , et qu'on appelle en France le stijle bonhomme. Puis il ramassa un terrible morceau de couleur rouge qu'il implanta au bout d'une torche. Cet empâtement a, sans rien exagérer, trois millimètres de hauteur. M. Horace Vernet pourrait y accrocher sa casquette, comme il fit un jour, dans le Musée de Versailles, à un nuage de M. X....
On voit au premier étage du palais des Beaux-Arts une boutique de barbier peinte à l'aquarelle,- par M. Landgren, élève de M. Léon Cogniet. C'est un ouvrage sérieux qui soutient la comparaison avec les meilleures aquarelles anglaises.
Mais l'œuvre capitale de l'exposition suédoise, et l'une des plus remarquables de l'Exposition universelle, est le Prêche dans une cliapelle de Laponie, par M. Hockert. Quand le livret ne nous apprendrait pas que M. Hockert a un atelier à Paris , on devinerait au premier coup d'œil que cette peinture magistrale a été conçue et exécutée en France.
M. Hockert ne se contente pas de nous révéler un des côtés les plus intéressants des mœurs de son pays ; son tableau est beaucoup plus qu'un enseignement, c'est presque un chef-d'œuvre. La chapelle est construite en troncs d'arbres mal équarris ; les paysans , vêtus d'habits grossiers , chaussés de souliers énormes et informes , écoutent attentivement la parole du prédicateur. Les vieux baissent la tête d'un
air recueilli ; les jeiines suivent d'un œil éveillé les paroles du prêtre ; les femmes bercent ou allaitent leurs enfants ; un chien à long poil , vautré au milieu de l'église, dort ou médite. Rien n'est plus simple et même plus misérable que le mobilier de cette chaumière de Dieu ; et cependant l'éclat d'une foi vive semble illuminer ces murailles de planches , ces habits de laine et toute cette pauvreté. Nul vice d'exécution ne vient gâter l'effet général. Les étoffes sont de bon drap , les visages de bonne chair , saine et vigoureuse. La femme en robe verte , malgré son type un peu sauvage , est d'une éclatante beauté. Je ne vois qu'un personnage à refaire , le ministre. Cet homme noir fait tache au milieu de la naïve assemblée. Son costume le sépare de ses ouailles ; n'était-il pas possible de l'habiller comme les autres paysans ? Son visage est à l'unisson de ses habits , et son geste répond à son visage. Il dogmatise ; sa barbe même est taillée d'une façon dogmatique. On ne comprend pas qu'une communion d'idées puisse exister entre ce monsieur et les hommes qui l'écoutent ; il est à cent lieues de son auditoire.
En dépit du ministre , de sa robe de professeur et de sa barbe en collier , je donnerais tous les tableaux de l'Italie , de la Hollande et de l'Allemagne , pour le Prêche de M. Hockert.
Amérique , département de la peinture française. — MM. Healy et Muller, — MM, Babock et Diaz. — MM. Rossiter et Gudin. — MM. W. Hunt et Millet.
Je me suis demandé un instant si je donnerais une place séparée aux peintres des États-Unis , ou si je les réunirais aux nôtres. Ils sont au nombre de dix , et neuf d'entre eux habitent Paris. Leur manière est celle des maîtres qu'ils ont choisis ; ils ont pris chez nous leurs qualités et leurs défauts ; ils ajoutent à l'école française un appoint qui n'est pas sans valeur ; mais ils ne forment pas une école américaine.
Le plus considérable de leurs ouvrages est un grand tableau de M. Healy , dans la manière de M. Muller de Paris. C'est Francklin plaidant devant Louis XVI la cause des colonies américaines. La figure de Francklin est spirituellement dessinée : le bonhomme ne plaide pas ; il sourit , il cause , il déduit ses raisons avec cette Umpidité placide qui était la moitié de son génie. Lorsqu'on songe que, derrière ce bonhomme et ce papier , il y a la liberté de l'Amérique et l'avenir de la plus grande nation du monde , on sait gré à l'artiste d'avoir échappé au danger de la déclamation. Louis XVI est bien inférieur ; M. Healy a outré l'insignifiance de cette tête royale qui tomba sous la hache du bourreau, parce qu'elle n'avait su vouloir ni le bien ni le mal. L'assistance n'a pas un caractère plus déterminé ; les quelques' per-
sonnages qui occupent le tableau , ^ans le remplir, ne sont pas suffisamment intéressés à la question. Il semble que le peintre ait hésité entre une conférence en lête-à-tête et une audience publique : son tableau ne représente ni l'un ni l'autre. Ce qu'il faut louer sans restriction, c'est l'étude des draperies : M. Muller, de Paris , n'est pas plus habile à chiffonner la soie ; mais M. Healy , comme M. Muller , doit se défier de ce talent. La peinture est autre chose qu'un étalage de nouveautés , et l'ambition des artistes ne doit pas se borner à faire concurrence à l'industrie lyonnaise.
Il y a de jolis portraits parmi ceux de M. Healy, et l'un des mieux réussis est le portrait-réclame de M. Charles Goodyear , peint sur caoutchouc. Les tableaux sur caoutchouc seront-ils élastiques ? Nous pourrons donc agrandir les tableaux de M. Meissonnier et abréger ceux de M. Horace Vernet.
M. Babock a étudié MM. Diaz et Eugène Isabey; il a cherché la couleur , et il l'a trouvée. 11 a sur sa palette une bonne dose de vrai soleil. Mais tout n'est pas fait , il faut maintenant apprendre le dessin. Malheureusement, lorsqu'on sait éblouir le public et lui jeter de la couleur aux yeux, on éprouve une certaine répugnance à dessiner des torses d'après nature ; il le faut cependant. Si dans un tout petit tableau , comme la Réunion de famille , il est facile de dissimuler la faiblesse du dessin, cela devient impossible dans une toile aussi grande que la Toilette ou les deux Pigeons. Que serait-ce si l'on peignait des personnages de grandeur naturelle?
M. Rossiter semble avoir travaillé d'après M. Gudin.
Il dessine un peu mieux que M. Babock , mais sa couleur est beaucoup moins vraie. Le triple effet de lumière est consciencieusement étudié dans sa Vie primitive en Amériqne. Mais pourquoi le ciel est-il vert? Est-ce que véritablement le ciel de l'Amérique était vert avant la conquête espagnole? La Vierge folle et la Vierge sage sont d'un homme d'esprit : je vous recommande les Bevx Urnes et le Hicjacet.
M. William Hunt, que je nomme en dernier ( ihe last , not the least), est le plus distingué de tous ces élèves de la France. Ses trois tableaux, et surtout la Bouquetière, sont d'une harmonie délicieuse. Ces tons sombres, cette couleur sage, et cependant ardente, cette apparence de terre cuite donnée aux draperies et même aux chairs , toute cette manière enfin , car c'est une manière , rappelle le talent d'un peintre français à qui l'admiration publique commence à rendre justice. M..W. Hunt est élève de M. Couture ; mais je parierais qu'il va quelquefois à Barbizons, chercher les conseils d'un aimable et excellent homme qui s'appelle Millet.