NOS FRONTIERES
Piémont : MM. Ferri et Gastaldi. — La Suisse , patrie du paysage. — M. Calame et M. Ulrich. — M. Diday et la peinture métallique. — MM. Castan et Baudit. peintres français. — Genre : M. Grosclaude et ses gaietés rustiques. — M. Van Muyden : les capucins d'Albano.
On parle français dans une partie du Piémont, dans la plus grande moitié de la Suisse, et dans toute la Belgique. Le grand-duché de Bade n'est qu'une Alsace indépendante. Toute cette frontière orientale de la France lit nos journaux , étudie nos livres et se nourrit de nos idées. Les peintres piémontais , suisses, belges et badois viennent à Paris , s'y établissent , étudient nos maîtres et les égalent quelquefois.
J'ai dit tout à l'heure que l'Espagne est en progrès : que dirons-nous donc du Piémont ? Cet honnête petit royaume, ce pays de bon exemple, marche à la tête de l'Italie , qui ne le suit pas et qui voudrait le retenir. Ses soldats campent en Grimée , ses peintres habitent rue de l'Est et rue Notre-Dame-des-Champs. Ses législateurs font de bonnes lois , ses princes de belles
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actions ; ses peintres commencent à faire de bons tableaux.
La Nouvelle de la mort du roi Charles- Albert, par M. Gaétan Ferri , est une œuvre de piété nationale. Un jeune blessé de Novare, rentré dans sa famille , apprend de la bouche d'un vieux prêtre la mort de son roi et de son général. L'idée est neuve et touchante , et jamais peintre ne s'était avisé de faire un tableau d'histoire avec de pareils éléments. La grande peinture choisit ordinairement d'autres théâtres qu'une cabane, et d'autres héros qu'un curé de village, un soldat et trois campagnards. Et cependant , n'est-ce pas une belle page de l'histoire contemporaine, que ce deuil des humbles et des petits à la nouvelle de la mort d'un grand ? Gela s'est-il vu souvent ? Gela se reverra-t-il jamais ? Quel homme peut se vanter que sa mort mettra les villages en deuil et tombera sur chaque cabane comme un malheur de famille? Un poëte à qui l'on ne rendplusjuslice,Béranger,achantéleslarmesdupeuple et les regrets de la France après la mort de Napoléon :
Parlez-nous de lui , grand'mère !
Grand'mère, parlez- nous de lui!
Il y avait dans le deuil de la France un mélange d'admiration et d'orgueil qui manque à la douleur du Piémont : on y pleure un vaincu, un homme qui a fait un effort sublime et stérile pour affranchir l'Italie. Mais n'admirez-vous pas comme moi cette reconnaissance impartiale du peuple , qui , sans tenir compte du succès, ne juge que l'intention et paye au bienfaiteur impuissant tout le prix du bienfait ?
M. Gaétan Ferri est élève de MM. E. Bouchot et Paul Delaroche. Sa peinture est donc sage , claire et suffisamment distinguée. Son tableau ne déparerait aucun musée , même en Italie.
M. André Gastaldi, autre élève de la France, a fait un excellent tableau. Ce n'est pas le Rêve de Parisina. Mais il y a beaucoup de talent dans les Prisonniers de Chillon. L'effet général est vigoureux : un rayon de lumière obtenu par grâce; vrai jour de prison. L'enfant est touchant à voir : ces pauvres petits bras, ces jambes maigres, ces mains mourantes, <îes yeux rougis par les larmes , composent un bel ensemble de misère et de désolation. L'homme est jeté simplement, avec goût, presque sans emphase italienne. Sa figure est naturelle comme un portrait : on rencontre encore en Italie de beaux modèles de prisonniers , préparés avec soin dans les cachots du Spielberg.
Si MM. Ferri et A. Gastaldi retournent habiter Turin et qu'ils y fassent école, les peintres piémontais apprendront à dessiner avec goût et à peindre avec vigueur, et, entre eux et nous, les Alpes seront supprimées.
La Suisse est aux yeux de bien des gens la patrie du paysage. C'est le pays des glaciers et des ravins , des neiges et des torrents , des sapins noirs et des chalets jaunes. Que faut-il de plus pour faire les plus beaux paysages du monde ? Ainsi pense-t-on rue Thibautodé. Un des héros de la Comédie Humaine, M. Grevel, parfumeur retiré, médita longtemps de voyager en Suisse pour contempler des paysages tout faits. En
attendant que le dieu des affaires daignât lui accorder trois mois de congé, il acheta plusieurs douzaines de Vues de la Suisse, et prit soin d'en tapisser son appartement.
N'en déplaise à MM. Crevel et Comp. , une vue n'est pas un paysage; un panorama n'est pas un paysage ; il n'est pas nécessaire d'aller en Suisse et de monter au sommet du Righi pour trouver des paysages. Partout où la terre est vivante , partout où le sein de la grande mère commune nourrit des plantes et des animaux , le paysagiste peut déboucler son sac, planter sa pique et ouvrir son large parasol. Les montagnes qui se perdent dans le ciel et les ravins qui se perdent dans les enfers attestent moins la vie actuelle de la nature que ses anciennes convulsions. Ces énormes verrues de la terre, que M. Crevel appellerait complaisamment de belles horreurs, n'inspirent pas plus d'intérêt à l'artiste qu'un jeune champ de blé frissonnant sous la brise du soir, ou un vieux chêne noueux assis au bord du chemin pour regarder passer les voyageurs.
Aussi nos grands paysagistes vont-ils en Suisse par acquit de conscience, et reviennent-ils précipitamment àBarbizons ou à Montmorency. Ils trouvent autour de Paris tous les matériaux dont ils ont besoin ; car enfin il ne faut pas tant d'ingrédients pour faire un tableau. L'air limpide que nous respirons, le soleil qui luit pour tout le monde, l'eau molle et transparente, l'herbe verte du printemps , les feuilles rousses de l'automne, ont fourni à M. Corot et à M. Rousseau les motifs de leurs ouvrages les plus admirables.
Le paysage historique , au temps de Poussin et de Claude Lorrain , employait bien d'autres matériaux. L'homme et les ouvrages de l'homme, les palais, les temples , les ruines , s'entassaient dans le paysage. La nature y jouait un rôle qui n'était pas souvent le rôle principal : elle servait à l'ornement de la scène, comme ces forêts de théâtre qui encadrent un drame de Shakspeare. Le principal intérêt d'un tableau était dans les personnages et dans les monuments : les arbres venaient ensuite. Aujourd'hui cet ordre est renversé, et je ne m'en plains pas. Si l'homme se ghsse quelquefois dans le paysage, c'est en qualité de comparse ; le seul, le vrai, le grand personnage est la nature : les arbres servent à la fois de décors et d'acteurs.
Les peintres suisses appartiennent sans exception à l'école moderne, et le paysage historique, qui a conservé quelques partisans parmi nous , n'en a pas un dans les cantons des Alpes. La nature y est trop grande pour qu'il soit possible de la rehausser par la présence de l'homme. Quelle figure ferions-nous , petits que nous sommes , sur la plus modeste des montagnes ?
Le malheur est que les plus grands des êtres organisés ,, les arbres, ne sont pas beaucoup plus grands que nous. Plantez un cèdre sur le sommet du Mont- Blanc , ou plantez-y un Anglais avec son parapluie : les voyageurs qui contemplent de loin la fière montagne ne feront entre les deux aucune différence ; ils ne verront ni le cèdre ni le parapluie; ils ne verront que le Mont-Blanc.
Il suit de là que les paysages de Suisse sont plus
difficiles à peindre qu'on ne pense. Dans ce pays d'exception, la nature vivante est écrasée par la nature inanimée. Je ne sais s'il existe au monde un spectacle plus imposant que le lac des Quatre-Gantons. C'est un paysage d'une grandeur accablante. M. Calame n'en a pas été accablé. Il a senti l'immensité sauvage du sujet, et il l'a rendue avec un rare bonheur. Avec la terre , le ciel et l'eau , il a fait une œuvre imposante et majestueuse. Le public des dimanches, mauvais juge des finesses du métier de peintre, mais guidé par l'instinct du grand et du beau, s'arrête complaisamment devant le tableau de M. Calame. Il passe indifférent devant une toile de M. Ulrich qui représente exactement le même sujet. Cependant M. Ulrich, professeur de dessin à l'École polytechnique suisse, a soigneusement indiqué les montagnes par du bleu , l'eau par du vert , la neige par du blanc : il a pris la peine de dessiner sur les eaux du lac la silhouette moderne d'un bateau à vapeur. M. Ulrich n'est pas un peintre sans talent ; il compose bien , et son Etang de la forêt a des parties excellentes. D'où vient que son Lac des Quatre-Cantons soit une œuvre insignifiante, malgré l'immense beauté du motif? Que lui manque-t-il pour rivaliser- dignement avec M. Calame ? Une qualité que j'essayerai de définir en parlant de M. Ingres : le style.
M. Diday a occupé la renommée pendant un an ou ' deux : ses tableaux ont trouvé à Paris des admirateurs passionnés, sa couleur a été à la mode;
Mais où sont les neiges d'antan ?
Mais où est le preux Charlemagne?
comme dit cet honnête Villon , qui ne fut pas pendu. M. Diday a fait école : tous les paysagistes de la Suisse sont élèves de M. Diday ou de M. Galame, qui est luimême un élève de M. Diday. Le plus célèbre tableau de cet heureux maître, nous l'avons sous les yeux, et nous pouvons contrôler à loisir nos admirations passées. Il n'y a pas quinze ans que tout Paris s'extasiait devant le Chêne et le Roseau. Que les temps sont changés ! Figurez-vous une grande toile froide , verte , sombre, triste, sans air et sans lumière; des herbes fouettées , des feuilles fouettées ; ou plutôt ce ne sont ni des herbes ni des feuilles, mais des fils de métal, des lamelles de bronze , dont on croit entendre le froissement sec et criard. Si M. Diday avait formé ses élèves à sa ressemblance , il aurait été le père d'une école nouvelle , l'école du paysage métallique. Son tableau de VOherland semble placé en face du Chêne et du Roseau pour donner l'échantillon de deux patinesdifférentes sur un bronze de même qualité.
Mais les élèves de M. Diday, et les élèves de ses élèves , lui ont fait d'heureuses infidélités. Sans parler de M. Galame, qui s'est placé trop au-dessus de son maître, voici M. Gastan avec sa Matinée d'automne y et M. Baudit avec six excellents petits tableaux. Le tableau de M. Gastan est bien composé, joli, frais, et d'une couleur qui rappelle celle de nos bons peintres. G'esl la couleur de M. Diaz un peu pâlie, le soleil vaporeux des Alpes imitant de son mieux la lumière ardente des Sierras.
M. Baudit, jeune peintre qui n'a pas trente ans, sera réclamé avant peu par notre école : son talent et le
caractère de sa peinture l'ont naturalisé Français. Il habite Paris et remplit la rue Laffitte de ses petits tableaux , qui ne font que paraître et disparaître : aussitôt achevés , aussitôt vendus. Sa manière est celle de MM. de Villevieille, de Lafage, de Varennes, et de tous ces jeunes peintres distingués, un peu froids, dont les ouvrages et les noms portent le même cachet d'élégance aristocratique et dédaigneuse. M. Baudit a sur eux cet avantage qu'il ne dédaigne pas la couleur. Ses deux Pâturages sont peints d'une main vigoureuse et qui ferait croire qu'il a fréquenté l'atelier de M. Rousseau. M. Baudit a choisi les motifs de tous ses tableaux en Bretagne, en Auvergne, à Fontainebleau , partout enfin excepté en Suisse : où est le mal ?
M. Louis Grosclaude, peintre de genre, est aussi un Suisse de Paris. Son atelier est rue Saint-Lazare, et ses modèles à la barrière. Il peint de préférence les scènes de cabaret ; la blouse bleue lui sourit , les cartes graisseuses l'attirent , et la pipe la plus avancée ne lui fait pas mal au cœur. Dans ce milieu séduisant , il installe volontiers des trognes vineuses, et quelqu'un de ces nez bulbeux que la vendange a mûris. Son art consiste à donner aux personnages de son choix une grimace agréable qui simule assez bien la bonhomie. Aussi les suisses de grande maison et les concierges des ministères doivent-ils le considérer comme un peintre national. M. Grosclaude, qui ne sait ni dessiner ni peindre, fait du Greuze sans élégance et du Téniers sans vigueur; cependant il n'est pas sans talent, puisqu'il a le talent de plaire. Ses toiles sont comme
des miroirs où toutes les trivialités du monde viennent se refléter en souriant. Le meilleur de ses tableaux est, sans contredit, celui qui trùne au Luxembourg, le Toast à la vendange de 183i. Là le dessin est presque correct, et la couleur n'a rien qui scandalise. A défaut de verve, les personnages ne manquent pas d'une certaine gaillardise , et l'homme qui lève son chapeau étale un gros rire de bon aloi. Cette œuvre sans distinction n'est pas sans mérite. Elle vaut en peinture ce qu'une joyeuseté du caveau peut valoir en poésie ; sous le règne de M. Proudhon et de la Banque d'échange, on l'achèterait pour une chanson de Désaugiers.
La Bouffée de fumée ^ autre sujet de très-humble bourgeoisie, me semble moins heureusement traité. La fdle endormie est d'une bonne grosse épaisseur : c'est une beauté saine et abondante, comme la nourriture des pensions. Mais les paysans sont trop poussés au gracieux : le peintre les a chatouillés pour les faire rire. La quenouille est un ornement vaporeux qui manque absolument de réalité. Elle n'est chargée ni de chanvre ni de lin , mais de nuage. Les cartes sont des planchettes de bois verni. Enfin le défaut, ou plutôt le vice de tout cet ouvrage, c'est la lourde , la cruelle, l'implacable vulgarité.
Passe encore si M. Grosclaude se résignait à ne peindre que des pipes , des quenouilles et des rouges bords ! Mais il force son talent , et se lance à la poursuite de l'idéal. S'il s'empare de la blonde Madeleine, ce triste et gracieux symbole du repentir, c'est pour en faire une servante d'auberge interrompue au milieu de sa toilette par les tintements de V Angélus. Il lui donne
une poitrine lâche , une clavicule saillante, une figure ronde et commune, des bras maigres, des yeux battus : pauvre fille! Que ne lui pardonnez-vous comme Dieu lui a pardonné ? Et fallait-il encore, après tant de rigueurs , l'emprisonner dans cette draperie de carton bleu?
La Tête d'étude d'enfant^ ou tête étudiée par un enfant, semble indiquer que M. Grosclaude ne se tient pas pour satisfait, et qu'il cherche une autre manière. Voici venir les airs penchés , les sourires roses , les yeux bleus dont le bleu se répand de l'une à l'autre commissure, les chairs nacrées et les cheveux dorés. Cette tête d'essai n'est pas plus laide que beaucoup d'autres, comme morceau d'apprentissage, s'entend. Mais décidément les pipes et les quenouilles valaient mieux. Ne forçons point... J'allais me répéter.
M. Alfred Van Muyden n'est pas élève de M. Grosclaude. Il étudie à Rome, et je crois bien l'avoir rencontré il y a deux ans sous les chênes verts de Lariccia. M. Van Muyden est un fin observateur et un peintre habile. J'ai entendu beaucoup louer son tableau d'une Mère avec son enfant^ petite toile gracieuse et sentimentale qui n'est point à dédaigner. Mais l'enfant est un peu vaporeux, le sentiment général un peu vague , et je préfère infiniment le Réfectoire des Capucins d'Albano, Quelques moines, quelques chats et quelques pies , se livrent , sans arrière-pensée , sans distraction , sans aucune préoccupation des choses d'en haut ni des choses d'en bas , au plaisir quotidien de manger des légumes. La pitance est maigre, la cuisine est simple , et les gour-
mets n'ont rien à faire ici. La salle est fraîche, humide et voûtée comme une cave ; les murailles blanchies à la chaux , le sol carrelé, la vaisselle de terre blanche, ne rappellent point ce luxe monacal que les Allemands reprochaient jadis à l'Italie, et qui scandalisa Zwingle et Luther. Mais l'appétit est bon , Dieu merci î et les Capucins ne sont pas des estomacs blasés. On mange donc à belles dents , à grand renfort de mâchoires , et le lecteur qui nasille un passage d'histoire ecclésiastique a l'air de parler dans le désert.
M. Van Muyden a peint finement la physionomie des moines italiens, grands, vigoureux, bien faits, indifférents , mais non pas inintelligents. Cependant les figures les plus spirituelles sont celles des chats : je le dis sans vouloir offenser personne. Les chats sont fins et déliés par nature ; à plus forte raison lorsqu'ils ont été élevés au couvent. L'effet général est tranquille et froid : il s'exhale de ce réfectoire souterrain comme une odeur de sacristie.
Les Suisses ne peignent que le genre et le paysage : ils n'abordent pas la peinture d'histoire. Où placeraient-ils un tableau de trente-trois pieds comme celui de M. Gérome? Leurs montagnes sont hautes, mais leur pays est petit.
DES BEAUX-AKTS,
Bade et Nassau. — M. Saal et le soleil de minuit. — M. Grund : qu'est-ce qu'un poncif? — MM. Fries et Winterhalter. — M. Knaus. — Un mot sur les bohémiens. — Le Lendemain d'une fête de village.
Les hautes montagnes de la Laponie éclairées du soleil de minuit sont un tableau curieux , surtout pour ceux qui n'ont jamais vu ni hautes montagnes , ni paysage lapon , ni soleil de minuit. L'artiste a-t-il rendu fidèlement cette nature exceptionnelle? J'aime mieux le croire que de le vérifier. Une belle voyageuse, Mme Léonie d'Aunet, a tenté avec bonheur cette périlleuse expérience*, et ses peintures, tracées de main de maître , ne contredisent point le tableau de M. Saal.
M. Georges Grund est un homme d'esprit qui s'est moqué très-agréablement des tableaux dans le genre poncif. Il n'est pas 'que vous n'ayez entendu prononcer à l'Exposition ce mot de poncif, que les peintres refusés appliquent volontiers aux tableaux reçus. Un poncif, dans le sens littéral du mot, est une plaque de tôle ou de cuivre percée d'un dessin à jour. On l'applique sur un mur, on la frotte par derrière , soit avec un pinceau , soit avec un tampon chargé de couleur. Lorsqu'on enlève la plaque , le dessin se trouve tout naturellement transporté sur la muraille , et l'on
1 . Voyage d'une femme au Spitzherg, par Mme Léonie d'Aunet. {Bibliothèque des chemins de fer.)
court recommencer un peu plus loin la même épreuve avec le même succès. Un seul poncif peut se reproduire à l'infini : il ne faut que du temps et de la couleur. La plupart des grandes affiches qui se répètent sur les murailles de Paris et sur les colonnes des boulevards sont faites, au poncif. Dans les arts, on appelle ironiquement tableaux poncifs ceux qui n'offrent que la répétition servile d'un même sujet, uniformément traité depuis longtemps. Par exemple Médée en habit de théâtre , au bord de la mer, égorgeant deux éternels enfants avec un éternel poignard , sur un coussin rouge à glands d'or, au pied d'une colonne dorique ; voilà un poncif qui sert depuis plus de deux mille ans , et qui est encore tout neuf. M. Grund , peintre de la cour grand-ducale de Bade, en a tiré une copie, histoire de rire et de s'égayer un moment avec nous.
Le Parc d'Heidelberg de M. Fries est un joli paysage qui ne manque ni d'air ni de lumière. M. Winterhalter, peintre de plusieurs cours , fait un emploi assez habile de la couleur rose. Mais le plus remarquable de ses ouvrages est une lithographie représentant Mme la comtesse K.... avec ses enfants.
Et maintenant, parlons peinture.
Je ne sais si M. Louis Knaus porte les ongles longs ; mais, les eût-il aussi longs que Méphistophélès , je dirais encore qu'il est artiste jusqu'au bout des ongles. Ses deux meilleurs tableaux , le Campement de bohémiens dans une forêt, et le Matin après une fête de village, plairont au public des dimanches,
au public des vendredis , aux critiques , aux bourgeois, et même (Dieu me pardonne!) aux peintres. Ce qui séduit le gros public, c'est une idée dramatique exprimée avec clarté : de là 'le succès de M. Horace Vernet. Les artistes et les connaisseurs sont plus touchés de la science .et de la perfection. M. Knaus a de quoi satisfaire tout le monde. Ses tableaux attirent les yeux les plus incompétents par ce que Balzac appelait le brio des belles choses ; ils retiennent les yeux les plus blasés par l'exécution parfaite des détails.
Connaissez-vous ce peuple mystérieux, ces sauvages de l'Europe civilisée , que la gendarmerie traque dans tous les bois et que le bagne décime de temps en temps? ces sorciers, ces bateleurs, ces filous que Béranger a chantés , que Callot a gravés? ces derniers débris d'une race intelligente et vigoureuse, ces Hindous expatriés qui gardent pieusement depuis tant de siècles l'horreur du travail, l'amour du soleil et la passion de la liberté ? ces nomades sans feu ni lieu , qui ne veulent pour toit que la voûte des chênes et pour foyer qu'un buisson allumé ; ces sages qui portent tout avec eux; ces habiles qui ne manquent jamais de pain; ces imprudents qui n'ont jamais de pain pour deux jours ; ces voleurs qu'on pourchasse sans les haïr ; ces menteurs qu'on écouté en secret ; ces barbares sans aucune notion du bien et du mal , dont la perversité naïve nous inspire plus d'étonnement que de mépris , parce qu'il nous semble qu'ils n'appartiennent pas à la même race que nous ? Les bohémiens , puisqu'il faut les appeler par leur nom ,
î)0 VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION
revivent avec leur indolence , leur énergie, leur beauté ei\eurs péchés mignons, dans la belle toile de M. Knaus.
Les paysans les ont dénoncés aux autorités locales. Le garde champêtre , flanqué de son sabre et escorté de son chien, s'est transporté sur les lieux. A travers ses lunettes il plonge un regard scrutateur sur le passe-port, sans doute irrégulier, de la tribu vagabonde : les bohémiens n'ont jamais été célèbres pour la tenue de leurs écritures. Il est imposant, ce fonctionnaire rural aux prises avec la barbarie ; mais son chien louloup est encore plus majestueux que lui. Salut, chien municipal, quadrupède administratif, champion frisé de la loi !
Une sorcière , vrai bronze ridé , discute en glapissant contre l'envoyé de M. le maire. Les secrets de l'avenir habitent dans les plis de son tartan , et c'est là toute sa fortune; car, ainsi que le disait l'éditeur et l'ami de Callot ,
Ces pauvres gens pleins de bonaventures N'ont pour tout bien que des choses futures.
Un grand diable de quarante ans , vêtu d'une veste de velours rouge , s'appuie contre un chêne et assiste de son éloquence sa mère ou sa femme, peut-être l'une et l'autre : telles sont les mœurs des bohémiens. Une poule et un lapin , gibier domestique , pendent à sa ceinture. Il tient au bout d'une corde un singe habillé de vieux brocart qui argumente de son côté contre le chien de l'ordre public. Pendant la discussion , un beau jeune homme de vingt ans, couché au pied de l'arbre, se repose dans sa force indolente. Son regard
est vague et endormi, mais il tient un bâton au bout des doigts. Ne réveillez pas ce lion qui dort : du premier geste, il casserait une tête. Derrière lui une femme assise présente à un enfant cuivré un sein jaune comme du cuir de Pxussie ; deux autres marmots , nus comme au paradis terrestre , se roulent sur les feuilles sèches ; une brunette fraîche , occupée à sa toilette , allonge curieusement la tête en se peignant du peigne d'Allemand , c'est-à-dire de ses cinq doigts. Le cheval de la troupe, blanc, court et velu, chargé d'un violon , d'une lanterne et d'une paire de bottes , broute mélancoliquement ces herbes roides et coriaces qui poussent à l'ombre des grands arbres.
Au second plan , quelques villageois hargneux semblent menacer les pauvres vagabonds. L'un tient une fourche , l'autre un bâton , l'autre un fusil , l'autre un dogue, arme vivante. Ainsi équipés, ils trouvent prudent de se retrancher derrière une mare.
Le seul reproche à faire à ce tableau , c'est qu'il manque un peu de perspective. Les personnages du premier plan sont comme appliqués sur les arbres de la forêt. Ces arbres, trop grassement peints, ressemblent moins à des chênes qu'à des figuiers. Le défaut de perspective est encore plus nuisible dans V Incendie. La maison en feu s'avance si bien vers le premier plan , que les incendiés semblent apporter leur mobilier pour qu'il brûle.
On ne blâmera rien de semblable dans le Lendemain d'une fête de village. Là tout est à son plan , les hommes et les meubles.
Le centre du tableau est un vieux paysan , un siècle
attablé, qui écoute en clignant des yeux les raisonnements avinés d'un jeune lourdaud. A gauche, les musiciens se reposent : la grosse caisse descend de l'estrade ; le joueur de contre-basse, atteint de cette soif incurable qui tourmente les ménétriers, repose son verre vide avec une grimace caractéristique. Le trombone est un type achevé de pauvre diable : son corps est long comme une complainte; sa redingote verte pend mélancoliquement autour de lui; six grands vieux poils de moustache descendent perpendiculairement sous ses narines ; sa main gauche tient une pipe ; la droite se plonge lourdement dans la ceinture du pantalon. De l'autre côté du tableau, une femme, son enfant sur les bras , essaye de déshabiller un gros homme hébété, qui gesticule en rêvant; et une belle jeune fille, blonde et pensive comme la Charlotte de Werther, soutient sur ses genoux la tête endormie de son fiancé. La chandelle qui va mourir jette encore sa lueur rouge ; le jour se glisse à travers les fentes des volets , et les poules matinales vont picotant les miettes de pain parmi la cendre des pipes. 0 monsieur Grosclaude!... Mais passons.
Tout le talent de Bade et de Nassau est contenu dans la personne de M. Knaus. Bade et Nassau habitent donc rue de l'Arcade, à Paris.
Belgique : paysage. — Paysage suivant Fénelon. — Citation d'un auteur plus moderne. — Les paysagistes belges travaillent dans le même esprit que les nôtres. — MM. Robbe, Knyff, Piéron, Fourmois, de Winter, Kuytenbrouwer, Roclofs, Clays. — Exceptions : MM. Le Hon et Bossnet.
Un auteur qui n'est pas connu comme critique de peinture , Fénelon , écrivit un jour ce qu'il pensait de la galerie de M. le Prince , à Chantilly. Voici l'éloge qu'il fait d'un paysage de Poussin :
« 11 y a une autre pièce du même auteur qui me plaît infiniment davantage. C'est un paysage d'une fraîcheur délicieuse sur le devant, et les lointains s'enfuient avec une variété très-agréable. On voit par là combien un horizon de montagnes bizarres est plus beau que les coteaux les plus riches quand ils sont unis. Il y a dans le devant une île dans une eau claire qui fait plusieurs tours et retours dans des prairies et dans des bocages , où on voudrait être , tant ces lieux paraissent aimables. »
Les paysages de Poussin et les descriptions de Télémaque se terminent de même par «t un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. >» Je lisais ces jours passés , dans un petit livre beaucoup plus moderne , la description suivante , qui caractérise assez bien les paysages de 18.^5 :
« Je ne sais rien de plus touchant que la vue des bois coupés en automne. Les grands arbres abattus ,
à demi cachés par les herbes, jonchent le sol; leurs branches brisées et leurs feuilles froissées pendent vers la terre. La sève rouge saigne sur leurs blessures; ils gisent épars , et, parmi les buissons verts et humides , on aperçoit de loin en loin les troncs inertes et lourds qui montrent la large plaie de la hache. Les bois deviennent alors silencieux et mornes ; une pluie fine et froide ruisselle sur les feuillages qui vont se flétrir; enveloppés dans l'air brumeux comme dans un linceul, ils semblent pleurer ceux qui sont morts ^»
Ces deux citations, sans autre commentaire, montrent la différence qui existe entre nos paysages d'autrefois et nos paysages d'aujourd'hui. Dans les premiers , l'artiste peignait les ornements variés de la terre ; dans les derniers , il s'efforce de rendre la vie sourde et silencieuse de la nature. C'est dans cet esprit que travaillent les paysagistes belges et français.
Je les réunis à dessein, parce qu'entre les Belges et nous je ne vois, dans l'art du paysage, aucune différence. La Belgique, il est vrai, n'a ni M. Rousseau, ni M. Corot, ni M. Troyon ; mais nous-mêmes nous n'avons qu'un Troyon , un Corot et un Rousseau. Nous possédons un certain nombre d'artistes hors ligne qui dépassent le niveau commun de toute la tête; mais le niveau est le même dans les deux pays. Les bestiaux de M. Louis Robbe et son Paysage de la Campine valent un tableau de M. Coignard et deux
1. Essai sur les Fables de La Fontaine, par Hippolyte Taine. Paris, 1853.
tableaux de M. Brascassat , membre de l'Institut. La Gravière abandonnée, de M. Knyff, est une étude de terrain aussi bonne, aussi solide, aussi sincère que les meilleures de M. Courbet. Peut-être l'eau y est-elle un peu ferme et les fonds un peu lourds , mats les premiers plans sont d'une vérité frappante. Les Huches étudiées d'après nature sont un ouvrage aussi achevé que beaucoup des études que nous décorons du nom de paysages. Les deux tableaux de M. Piéron sont d'une grande justesse d'impression. La Mare de M. Fourmois est un excellent paysage français : M. Fourmois est le premier en Belgique ; il serait chez nous un des premiers. Le tableau malheureusement unique de M. Lamorinière est d'une harmonie toute flamande. Le Clair de lune de M. Winter, peinture douce et mélancolique , se soutient bien au milieu de cette bagarre de couleurs qui s'appelle une exposition. M. Kuytenbrouwer , qui grave de si belles eaux-fortes , a peint une Entrée de forêt simple et grandiose : les arbres et les personnages sont sérieusement étudiés. La Vue prise dans les Ardennes , par M. Roelofs , a tout l'intérêt d'une étude de M. Lavieille, j'allais dire de M. Français. M. Glays, quoique élève de M. Gudin , peint la marine en homme qui a vu la mer. J'abandonne à la sévérité publique les plages savonneuses de M. Le Hon et les cartonnages dorés de M. Bossuet, dont les monuments en relief semblent imités avec de petits morceaux de liège. Mais , k parler généralement , les paysagistes belges sont aussi consciencieux, aussi vrais, aussi intelligents et aussi habiles que les paysagistes fran-
çais. Ils visent au même but que nous, ils emploient les mêmes moyens que nous ; entre eux et nous il existe une sorte de franc-maçonnerie dont le mot d'ordre est : Nature.
Belgique. — Genre, —École d'Anvers : chefs-d'œuvre de M. Leys; jolis tableaux de M. Lies. — M. de Brackeleer. — M. Dyckmans jugé par Gorgibus, — M. Mathysen. — Bruxelles : M. Madou, peintre anglais. — Le Judas de M. Thomas. — MM. Stapleaux, Dillens et Victor Eeckhout. — M. Degroux, peintre réaliste. — La promenade. — L'enfant malade. — L'enterrement à Ornans.
Il n'y a plus de peintres hollandais en Hollande; mais il en reste quelques-uns en Belgique. Je veux parler de l'école d'Anvers.
M. Leys est un maître. Il pourrait signer Van Eyck, et nous le croirions sur parole. Il a retrouvé nonseulement le dessin et la couleur , mais la naïveté savante des grands peintres hollandais.
On rencontre dans les rues d'Athènes un rêveur moitié peintre, moitié fou, qui croit être Raphaël. Il s'habille comme les portraits de Raphaël , il sort dans la rue avec le haut-de-chausse collant, le justaucorps et la toque de Raphaël. Malheureusement sa peinture ne ressemble en rien à celle de Raphaël. M. Leys aurait le droit de prendre le costume des maîtres flamands du xv* siècle, mais son ambition ne va pas jusque-là : il se contente d'avoir leur talent.
Les Trentaines de Bertal de Haze sont une des œuvres capitales de l'Exposition. Le peintre n'a pas compté sur l'intérêt dramatique du sujet pour ajouter à la valeur de son tableau. Une église, une défroque d'arbalétrier et des personnages qui disent leurs prières, voilà le théâtre et les acteurs. Tout le mérite de l'ouvrage est dans la pureté du dessin, dans la beauté du modelé, dans la riche sobriété de la couleur, dans l'ampleur de la manière et surtout dans le caractère des moindres détails. Ce chefd'œuvre archéologique n'est pas un pastiche , car dans tout pastiche il se glisse nécessairement quelque trait moderne, quelque imprudent anachronisme : il perce un bout d'oreille sous la plus savante imitation. M. Leys n'est pas un moderne qui imite les anciens , mais un ancien égaré parmi les modernes. Les hommes qu'il peint sont ses contemporains : il les a dessinés d'après nature vers l'an \ 500 de Notre-Seigneur. Les chantres qui tordent la bouche dans leurs stalles de chêne ne font pas une seule grimace qui ne date de trois siècles. Leurs figures sont laides , mais non pas triviales; et savez-vous pourquoi ? Parce que cette laideur n'est pas celle qui nous choque dans les carrefours : c'est la laideur des gargouilles et des bahuts de bois sculpté ; ce n'est pas la laideur des porteurs d'eau et des marchands de contre-marques. Il y a une époque dans ces mentons pesants et dans ces nez en pied de marmite ; chacun de ces braves gens porte son acte de baptême sur le visage. Le soudard en manteau blanc, le grand jeune homme habillé d'écarlate, sont bien de la même époque et taillés dans 198 g
le même bois : vous passeriez en revue les quatre armées qui assiègent Sébastopol sans rencontrer une tête de ce caractère. Le moule en est brisé.
On ne foule plus ces bons gros draps, nourris de forte laine; on ne coud plus ces habits qui duraient cent ans et qui enterraient leur homme. On ne fond plus ces chandelles de cire jaune qui parfumaient l'église comme un encens , lorsque le vent venait à les éteindre. La dame agenouillée devant l'autel porte une robe tissée dans ces célèbres manufactures de Flandre qui n'existent plus. Enfin, nous ne prions plus ainsi : la dévotion est ou plus chancelante ou plus passionnée; elle n'a ni cette tranquillité ni cette assurance. Personne ne pense, dans ce tableau : on prie, on chante, on regarde, on écoute; les hommes sont de grands êtres vigoureux, exempts des soucis de la pensée et des tracas de la réflexion ; les femmes , de bonnes et naïves créatures qui font le bien sans grand mérite, parce qu'elles ne connaissent pas le mal. Le tableau de M. Leys n'est pas seulement une anecdote de 1 512 , c'est une belle page d'histoire.
Vous trouverez le même goût d'antiquité, la même saveur de moyen âge dans le Nouvel an en Flandre et surtout dans la Promenade hors des murs. Le paysage, hérissé de tours et de tourelles , de pignons et de nobles girouettes, se découpe comme une dentelle sur le ciel pommelé. La belle fille du premier plan s'avance à la paysanne, le ventre en avant, la tête en arrière ; ses bijoux sont de poids , son missel est de taille; un bon casaquin de chaude flanelle «nferme avec soin son corsage opulent. Les bour-
geois, fils de bourgeois, tout confits en bourgeoisie, 5'avancent gravement, solennellement,
.... Deux à deux Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs.
En les voyant passer , le poëte des Niebelungen s'écrierait dans son naïf enthousiasme :
« C'est là qu'il y avait de belles femmes , grandes , cjrosses et blanches avec des joues roses ! Les hommes aussi étaient forts et bien portants. Ils avaient des chaînes d'or au cou, et leurs habits étaient bons. »
Je n'ai parlé que des qualités de la peinture de M. Leys. Quant aux défauts, un soupçon de mollesse, une apparence de rondeur : j'ai tout dit.
M. Lies est parent de M. Leys par les femmes. Sa peinture est un peu plus coquette et beaucoup moins savante. La Promenade est une jolie composition , agréablement peinte, sagement dessinée et qui sent aussi , quoique d'un peu plus loin , son moyen âge. Le paysage est harmonieux, les deux dames sont distinguées, le gentilhomme un peu niais, comme il convient; le page mutin et éveillé. Les figures et les arbres sont du temps. J'excepterais volontiers la femme en rose , dont la figure un peu eff"acée manque de caractère ; mais sa voisine, qui se montre de profil , est bien une grande dame d'autrefois. Les troubadours feraient des chansons pour elle, et Chérubin lui volerait ses rubans.
M. Ferdinand de Braekeleer, autre peintre d'Anvers, imite la peinture proprette de Van Ostade. UÉcole de village et le Jouî' de saint Thomas ne sont pas deux
mauvais tableaux; mais on y voudrait une couleur plus chaude et un dessin plus distingué.
M. Dyckmans pèche aussi par excès de propreté. Il existe en Hollande un village de plaisance appelé Brouck. Les rues y sont frottées comme des parquets, les maisons vernies comme des tableaux ; le tronc des arbres est raboté, peint à l'huile et enrichi de filets d'or. La peinture de M. Dyckmans m'a rappelé un peu le village de Brouck. Bien des gens qui tourneraient Brouck en ridicule s'arrêtent en extase devant la Brodeuse de M. Dyckmans. On admire ses mains en fuseaux et ses yeux « qui lui mangent la moitié de la figure. >' On s'étonne de la perfection de certaine dentelle et du fini de certains caméhas. Tout cela n'est pas sans charme, mais c'est trop pommadé , comme disait Gorgibus.
Nous ne sommes pas encore sortis d'Anvers. La Toilette du coquillard et du malingreux , par M. Mathysen, est un ouvrage archéologique. Les coquillards ont disparu avec les vrais pèlerins, et les mahngreux ou faux estropiés sont recherchés par la police, qui se charge de les guérir. M. Mathysen est élève de MM. de Braekeleer et Leys ; surtout, je crois, de M. de Braekeleer. Il y a du talent dans cette scène de la cour des miracles ; mais pourquoi le coquillard et le malingreux sont-ils des géants ? La femme qui travaille à leur ajustement n'est qu'une naine auprès d'eux. M. Mathysen pousse-t-il l'amour de l'archéologie jusqu'à peindre des gueux antédiluviens ?
A Bruxelles, près Paris, habitent MM. Madou, Thomas , Stapleaux , Dillens , Victor Eeckhout et Degroux.
La Fête au château de M. Madou est peinte avec autant d'esprit, de recherche et de curiosité que les meilleurs tableaux de l'école anglaise. La composition manque de verve, mais non d'intérêt; la couleur est froide , sans être ennuyeuse à voir. Le ton général n'est ni commun ni très-distingué; mais M. Madou a dépensé sur cette toile une somme notable d'idées , d'intentions et d'observations.
Toutes les fêtes du monde peuvent se résumer en trois mots : boire, manger et danser; manger, danser et boire; danser, boire et manger. Conformément à l'usage, on boit, on danse et l'on mange dans le tableau de M. Madou.
Au premier plan à droite siège l'assemblée des notables. C'est monsieur le bailli et monsieur l'officier, rouges jusqu'au bout du nez inclusivement; madame la bailUve et madame l'élue ont daigné s'attabler ellesmêmes, en compagnie de leurs petits. Ces personnes de conséquence mangent du jambon, viande noble , dans des assiettes d'étain luisant ; elles boivent du vin bouché, du rouge et du paillé, dans des verres de haut bord. Un marmiton, majestueux sous son bonnet phrygien , s'avance vers eux , le nez en trompette.
A gauche et sur le même plan , mais un peu en arrière, suivant toute justice, les fermiers, gens de peu, mais non pas gens de rien , boivent le café dans la faïence. Le père sommeille, la mère se carre; les filles, blondes, blanches et grassettes, se laissent inviter par les jeunes gens du cru, danseurs en bas rayés. Les ménétriers se démènent, et l'infatigable soldat conte
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la fleurette éternelle au sexe toujours friand de se laisser tromper. Au milieu, la blouse et la veste se trémoussent à Tenvi. Le seigneur , la dame et l'abbé viennent protéger d'un coup d'oeil la liesse de leurs vassaux. Sur le devant, les enfants et les chiens font la dînette ensemble ; et à travers les fenêtres bien lavées on aperçoit le village et un supplément de cohue qui se gaudit au soleil.
/ Que vous dirai-je encore ? Il faudrait un volume pour décrire ce tableau et une journée pour le voir. Les amateurs f[ui achètent ces œuvres de patience ingénieuse ne font pas une mauvaise spéculation. On les a depuis cent ans, et l'on y découvre encore quelque chose de nouveau.
L'œuvre de M. Thomas n'est pas un tableau de genre, mais un bel et bon tableau d'histoire. Mais pourquoi ferais-je un chapitre à part pour la peinture d'histoire , puisque M. Gallait n'a rien envoyé?
Ce Judas est une idé'e dramatique , et je connais peu- de sujets mieux trouvés.
C'est le matin du jour où Jésus sera crucifié. La lune blafarde jette sur les objets une lumière étrange. La croix inachevée repose à terre. Judas , poursuivi par ses remords, erre dans la campagne : il tient encore à la main l'argent de son crime. Le hasard l'a conduit sur le calvaire : un pas de plus, il trébuchait dans la croix. Les charpentiers, force brutale, dorment sur leur besogne. Celui qui est couché sur la natte est d'une horrible vérité. On voit quelquefois à la Morgue de ces têtes vulgaires qui semblent sommeiller pesamment. Ce sont des ouvriers
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qu'un coup de couteau a endormis au milieu de leur vie de travail. L'idée de M. Thomas vaut un peu mieux que son tableau. Le visage de Judas a je ne sais quoi de fantastique; sa main s'appuie sur un rocher qui est à dix pas de lui. N'importe; l'idée est belle, et c'est beaucoup. M. Stapleaux a fait un bon portrait de M. Cordelois, l'excellent maître d'armes de la Maison d'Or.
Les petits tableaux de M. Dillens, le Tournoi d^ bagues^ le Bal à Goës ^ le Droit du passage, sont spirituellement composés et d'une couleur agréable. Il y a des qualités plus solides dans la Leçon mal 5we-de M. Victor Eeckhout. Le père, enfoncé dans son fauteuil et dans sa robe fourrée , écoute avec une sévérité douce. L'enfant est très-gracieux dans son embarras. Il ne tremble pas comme devant un maître d'école, et l'on devine à. son attitude qu'il n'y a point de férule dans la maison. Ce petit tableau respire un bon parfum de famille. Connaissez- vous un roman de Balzac intitulé V Interdiction? Lisez-le ; vous y verrez un père qui sait élever ses enfants. .
M. Degroux est le plus distingué des peintres qui travaillent à Bruxelles. J'aurais supposé, en voyant ses tableaux, qu'il avait un atelier à Paris. Ce n'est pas que ses tableaux soient parfaits (il en a trois, et dans chacun des trois la critique trouverait quelque chose à reprendre); mais il a des qualités éminentes qui rachètent tout, et amplement.
La Promenade est une idée charmante assez faiblement rendue. Un vieux prêtre se promène le long d'un blé en s'appuyant sur le bras d'un jeune homme con- ^
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damné à la soutane. Le vieillard penche vers la tombe, comme le nez du père Aubry ;
Les choses d'ici-bas ne le regardent plus.
Le jeune homme , svelte et élancé , semble fait pour aimer et pour vivre. C'est un fils de famille qui a le malheur d'avoir un frère aîné, ou un innocent Jocelyn qui renonce au monde pour laisser une dot à sa sœur. Il porte mélancoliquement son bréviaire, et ses yeux languissants regardent à l'horizon un couple amoureux. Je serai bien surpris si ce tableau n'intéresse pas les femmes et si elles ne trouvent pas le jeune prêtre aussi touchant que Moïse pleurant sur le mont Nébo en vue de la terre promise , ou Adam exilé regardant à la grille du paradis terrestre. Malheureusement l'exécution d'une œuvre si heureuse est faible, ou plutôt négligée. Les blés sont mous, le paysage du fond est à peine indiqué. La tête du jeune homme est effacée, les mains du vieillard à peine dégrossies. Ce prêtre n'est pas un homme du commun. Tout cassé qu'il est, il garde je ne sais quoi de fin et de distingué dans la tournure : l'artiste aurait dû lui donner les mains de sa race. Un charmant rêveur, moins connu du public que des écrivains et des artistes, M. d'Arpentigny, a publié un livre très-curieux sur la physionomie des mains. Il aurait fort à faire si on le priait de déchiffrer les mains de ce vieux prêtre.
Le couple d'amoureux qui se promène au fond du tableau est doublement répréhensible ; d'abord il est mal dessiné; puis , ce qui est plus grave, il manque de tenue. On ne court pas les champs en se serrant
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par la taille. Si on le fait, on a tort. Si le garde champêtre le souffre, il manque à ses devoirs. L'idée serait tout aussi claire si les deux promeneurs se tenaient par le bras. Que faut-il pour éveiller les regrets de ceux qui ont renoncé au m.onde ?
La moindre paysanne au bras de son mari.
L'Enfant malade est une toile d'un aspect saisissant, d'une tristesse profonde. Le rouet , la couchette de bois peint, le papier à dix sous le rouleau, tout crie misère dans cette petite chambre. Pas de draps dans le lit : les draps sont vendus ou engagés. L'enfant est couché avec son pantalon , sa petite tête pâle est enveloppée dans un méchant madras. Il mange son brouel avec un appétit languissant et dégoûté. La mère, assise au pied du lit, semble se demander en quel endroit de la terre on pourrait trouver cinq francs. La lumière même est misérable autour de ce grabat : le soleil luit pour tout le monde , mais les pauvres des villes n'en ont pas tout leur soûl.
Vous voyez que M. Degroux n'est pas de ces peintres optimistes qui prodiguent à coups de pinceau l'or, la lumière et la beauté. Il appartient à l'école réaliste. Je n'ai pas dit qu'il fût élève de M. Courbet. Il peint la réalité sans travailler à l'enlaidir. Les bons habitants de Paris se souviennent encore, dans leurs cauchemars, d'un certain enterrement à Ornans. C'était, si j'ai bonne mémoire, une sorte de cérémonie grotesquement funèbre; quelque chose comme une danse macabre exécutée par des paysans francs-comtois. Le Dernier adieu^ de M. Degroux, est une étude plus se-
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rieuse de la réalité. La scène est dans le cimetière d*une petite ville. Il fait froid ; quelques croix de bois noir se dessinent sur la neige. Le mort est à six pieds sous terre. Une poignée d'hommes en caban , en paletot, en manteau, en carrick, se tiennent, le front découvert, autour de la tombe ouverte, tandis qu'un orateur prononce quelques paroles d'adieu. Les visages sont vulgaires comme des portraits, non comme des caricatures. Ils expriment très-simplement la tristesse, le froid, le devoir pénible. A droite du tableau, quelques amis emmènent un vieillard dont on ne voit pas la figure, et dont la douleur ne se devine qu'à son attitude abandonnée.
Pourquoi faut-il que le peintre , après avoir achevé son tableau, ait fait venir d'Ornans ou de Paris ce fossoyeur grotesque et ces deux polissons qui regardent dans la tombe? Évidemment, ces personnages ont été ajoutés après coup. Ils ne sont pas de la même couleur que les autres : on les dirait peints à l'aquarelle. Si M. Degroux voulait bien les effacer, son tableau serait sans tache et V Enterrement à Ornans sans excuse.
Suite du précédent. — Les Belges de Paris. — M. Hamman. — M. Willems, rival de M. Meissonnier. — M. Stevens des hommes. — M. Stevens des bêtes. — Retour au pays natal.
La distance n'est pas longue entre l'art belge et l'art français ; encore est-elle rapprochée par un chemin de fer.
Le public ne manquera pas de faire deux réflexions : l'une, que l'exposition belge est la plus brillante après la nôtre; l'autre, que, sans livret, il est difficile de deviner où la France finit, où la Belgique commence.
Les bêtes d'habitude et ceux qui répètent comme des échos les plaisanteries du siècle passé, crieront encore à la contrefaçon belge, sans savoir que la Belgique ne contrefait plus nos livres et qu'elle n'a jamais contrefait nos tableaux. Si les meilleurs peintres belges semblent avoir une certaine parenté avec les nôtres, c'est un heureux hasard qui s'explique par le voisinage des deux pays , l'unité des deux races et la contagion du bien.
Il ne serait pas juste de dire que M. Willems fait de bons tableaux parce qu'il habite Paris. Je pense plutôt qu'il habite Paris parce qu'il fait de bons tableaux : ce n'est pas la nécessité des études, mais l'attraction du succès qui le retient au milieu de nous. M. Willems habiterait Anvers comme M. Leys, ou Bruxelles comme M. Degroux, il ne serait ni moins savant, ni moins délicat, ni moins distingué. Dans la géographie spéciale des arts, Bruxelles et Anvers sont des faubourgs de Paris.
Personne ne sait mieux que M. Willems manier les plis moelleux du satin et du velours. M. MuUer de Paris, qui a fondé sur quelques robes de soie sa réputation de peintre d'histoire, ne saurait soutenir la comparaison. Ses draperies sont des haillons auprès de celles de M. Willems. hdi Coquette qui se regarde dans la glace est élégante jusque dans les ourlets de sa robe. Je ne sais si la composition de cette
petite toile est neuve; à coup sûr elle est très-gracieuse. La jeune fille tourne le dos au spectateur, et l'on ne voit sa figure que dans le miroir. Malheureusement, ce frais visage est trop fin pour la taille un peu massive qui l'accompagne. Tout est proportionné dans la nature, et la délicatesse des traits est inséparable d'une certaine délicatesse de toute la personne. On dirait que la jolie coquette a emprunté la tête d'une de ses amies, comme Mlle Favart emprunta un jour la voix de Mlle Wertheimber.
On donnait à la Comédie-Française le Mariage de Figaro. La salle était comble; c'était un jour de représentation extraordinaire ; je crois même qu'on jouait par ordre. Mlle Favart prêtait sa beauté et sa grâce au rôle de Chérubin. Mais Chérubin chante une romance, et Mlle Favart a moins de puissance dans la voix que dans les yeux. Une grande cantatrice , Mlle Wertheimber, lui offrit de chanter pour elle, dans la coulisse, tandis qu'elle remuerait les lèvres sur la scène. Au milieu du second acte. Chérubin venait de dire à la comtesse, d'une voix tellement émue qu'on l'entendait à peine :
Ah ! madame, je suis si tremblant!...
lorsqu'on entendit une voix éclatante, une voix métallique, une voix à réveiller les morts, une voix du jugement dernier entonner la célèbre romance ;
Mon coursier hors d'haleine, Que mon cœur, mon cœur a de peine !
J'errais de plaine en plaine, Au gré du destrier.
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Et maintenant regardez la Coquette de M. Willems. Sa figure ressemble à la voix de Mlle Favart, et sa taille à la voix de Mlle Wertheimber.
On ne fera pas le même reproche au jeune gentilhomme qui attend YHeure du duel. Dans ce petit tableau, tout est d'une harmonie exquise, l'ameublement, la personne, les armes, le costume, excepté peut-être le chapeau. Le jeune homme est de race, sa bravoure est simple et élégante. Ses vêtements, moins savamment froissés que dans un tableau de M, Meissonnier, sont d'une couleur plus distinguée. La tête est modelée avec une finesse flamande.
V Intérieur d'une boutique de soieries en i 660 est une adorable étude des costumes, des manières et des élégances du temps de Louis XIV. Henriette, la simple, la sage, la belle Henriette de Molière est assise en robe rose; la sincère Éliante est debout et lui montre des étoffes ; Damis s'appuie sur le comptoir, et ne pense à rien, comme un vrai gentilhomme qu'il est. La boutique simple et sévère respire une bonne austérité bourgeoise. En ce temps-là, les marchands ne jouaient pas à la Bourse et n'entretenaient pas de danseuses. Ce M. Dimanche , dont la nuque se reflète dans une glace de Venise, n'a point l'encolure d'un sot homme : sa royale a même, si je ne me trompe, un petit air guerrier. N'auriez-vous pas été quelque peu frondeur , mon cher monsieur le marchand ? Il y a gros à parier que vous avez crié : A bas Mazarin! ou tout au moins : Vive Broussel !
Sans être aussi savant que M. Willems, M. Hamman est un peintre habile, et je serai bien trompé s'il
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ne se fait pas un nom dans le genre historique. Son Christophe Colomb est une composition sérieuse. Son Adrien Willaert est une œuvre nationale, tendant à prouver que la première messe en musique est l'œuvre d'un Flamand. La tête d'Adrien Willaert ressemble fort à un jeune compositeur de talent qui sera bientôt joué à l'Opéra , M. Membrée. « Page, écuyer, capitaine; » cette mélodie a fait son tour de France.
M. Alfred Stevens et M. Joseph Stevens sont-ils frères? Je le crois. A coup sûr ils sont frères par le talent. M. Joseph Stevens, peintre d'animaux, doit être l'aîné. L'un et l'autre sont coloristes et réalistes ; les personnages de M. Stevens des bêtes semblent peints par M. Stevens des hommes; le chat de M. Stevens des hommes pourrait être signé Joseph Stevens.
Je commence par M. Alfred Stevens. Si son dessin répondait à sa couleur, il serait un peintre de premier ordre. Le Souvenir de la patrie est d'une couleur aussi distinguée que les meilleurs tableaux de M. Decamps. C'est un Maure, assis sur un rocher, la rapière entre les genoux, regardant à l'horizon de sa pensée quelque paysage radieux, hérissé de tentes et de palmiers. Ce petit tableau est, pour l'expression et la distinction, le meilleur de M. Alfred Stevens. La jambe gauche est un peu longue , mais à quoi bon éplucher un petit chef-d'œuvre. La Lecture et la Méditation sont deux études de types et de costumes du moyen âge. Le j eune homme qui lit un Elzévir in-4° est plus beau que la jeune fille qui rêve. Elle n'a ni les mains ni la figure assez modelées ; mais que sa robe est richement peinte ! La Sieste ou la Vieille au Chat
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esl un beau morceau de peinture réaliste. La vieille est très-vieille , et le chat est très-chat. Fénelon reprochait à une Vénus de Le Brun de n'être pas assez Vénus. La lumière est excellente : on la prendrait dans la main. Le Premier jour de dévouement , scène de mœurs parisiennes, représente, si je ne me trompe, une jeune fille émancipée qui engage ses diamants pour obliger une amie du sexe masculin. La jeune fille pose un peu trop ; la vieille est sans défaut. On voit qu'elle est à son affaire, et qu'elle a fréquenté depuis longtemps M. le commissionnaire du Mont-de- Piété. L'intérieur est froid, sombre et puant comme il convient. N'entrez jamais dans un pareil bouge! Avez -vous remarqué la physionomie scélérate du coffre-fort? Cette caisse de tôle vernie prête cinq francs sur le manteau de Gérard de Nerval, et trois francs sur le matelas d'une femme en couche.
Ce quon appelle le vagabondage , c'est le crime de n'avoir ni toit pour se couvrir, ni cheminée à la prussienne pour se chauffer. La patrouille vous rencontre , scandaleusement vautré dans la neige , à l'heure où les honnêtes gens reposent entre deux draps. On vous prend, et l'on vous mène au poste. Quelques jours après , vous comparaissez devant plusieurs hommes bien nourris qui vous demandent si véritablement vous êtes sans moyens d'existence. Ëtesvous coupable du crime de n'avoir pas le sou, on vous condamne à la prison. Pouvez -vous montrer un billet de cent francs, on vous met en liberté. Un homme qui a cent francs a des moyens d'existence, il n*est pas un vagabond. Cent francs , c'est l'innocence !
Ainsi s'exprime le tableau de M. Alfred Stevens. tlne pauvre femme et son enfant sont conduits au poste par trois chasseurs de Vincennes. Une élégante et un ouvrier s'arrêtent pour donner à ces malheureux un peu d'innocence.
On se demandera peut-être d'où vient cette jolie femme qui se promène dans la neige , en robe de velours, à sept heures du matin. Mais chut! il lui sera beaucoup pardonné. Le menuisier est mieux en situation : il va, comme tous les matins, à son ouvrage, et il déjeune d'une bonne action. Le pied gauche de la jeune femme est trop loin de son corps; on dirait qu'il suit à la remorque.
Les trois personnages de droite sont sur le même plan , et je ne sais comment ils trouvent la place de se mouvoir; mais passons : M. Alfred Stevens est de ceux à qui l'on peut passer beaucoup.
M. Joseph Ste>ens, peintre d'animaux, n'a pas besoin qu'on lui passe rien. Ses bêtes sont tout bonnement admirables. L'épisode du illarché aux chiens est de beaucoup au-dessus de tous les tableaux de M. Decamps. C'est la même couleur, jointe à un dessin précis, savant, honnête et sans escamotage. M. Stevens sait dessiner; M. Decamps sait faire croire qu'il dessine.
M. Stevens a beaucoup d'esprit, et ne vise point à l'esprit. Ses chiens n'ont d'autre physionomie que celle de leur race ; ce ne sont pas des chiens savants , et vous ne leur mettriez jamais un bonnet sur l'oreille. Le barbet qui regarde tendrement la vieille est un chien de famille , un chien de cœur, un chien sentimental et quelque peu larmoyant ; un chien dévoué ,
décoré de plusieurs médailles de sauvetage , et parent du chien de Montargis ; un chien honnête , et incapable de mettre le nez dans la boîte au lait de sa maîtresse. Mais tous les voisins , chiens de chasse, chiens des rues , chiens de salon , et ce dogue hargneux qui tire sur sa corde , n'ont rien dans leurs visages ni dans leurs attitudes qui les élève au-dessus de leur état. Le petit chien noir qui tourne le dos au spectateur ressemble trait pour trait à une bonne petite taupe, grasse, courte et ramassée; les deux captifs qui cherchent à sortir du panier sont d'une naïveté exquise; et ce benjamin dont on cherche maternellement les puces! il est le bijou de sa maîtresse, et un bijou dans le tableau.
Peut-être y a-t-il encore plus de puissance dans le tableau intitulé : Un métier de chien. Ces pauvres animaux, transformés en bêtes de somme contre le vœu de la nature, se reposent haletants et accablés après leur rude besogne. Leurs langues rouges pendent à terre , leurs yeux sont injectés de sang, h' Intrus est d'une couleur admirable. Il y a dans ce tableau un mur blanc, comme M. Decamps seul en a fait; encore n'en fait-il plus beaucoup. La Surprise est une ingénieuse réplique de la Coquetterie, de M. Willems. C'est presque la même scène exécutée par un chien. La Bonne mère, scène de famille, sans aucune autre prétention , est un excellent petit tableau. Les jeunes chiens ont bien cette souplesse d'articulations , ce je ne sais quoi de mou, de tendre el de cartilagineux, qui est le privilège du premier âge.* Enfin , le Philosophe sans le savoir est une belle in- 158 h
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terprétation d'un passage de Rabelais. Le livret a cité le texte; pourquoi ne le citerais-je pas aussi? On ne lit pas assez Rabelais.
« Vîtes-vous oncques chien rencontrant quelque os médullaire? C'est, comme dit Platon, la bête du monde la plus philosophe. Si vu l'avez , vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soin il le garde, de quelle ferveur il le tient, de quelle prudence il l'entomme , de quelle affection il le brise et de quelle diligence il le suce. Qui l'induit à ce faire? Quel est l'espoir de son étude? Quel bien prétend-il ? Rien , qu'un peu de moelle. »
Le philosophe de M. Stevens est un chien des rues, maigre, sec, affamé. Il a trouvé une bonne aubaine ; un os de gigot ne se rencontre pas tous les jours sous le pas d'un chien. Aussi faut-il voir de quelle affection il le brise l Tout son être est tendu, tous ses muscles crispés, tous ses poils hérissés. Appuyé solidement sur son train de derrière , la queue serrée entre les jambes , il tend ses jarrets comme des ressorts d'acier. M. Jadin a la spécialité des chiens, mais quelle différence ! Il peint des contours , des enveloppes, des surfaces de chiens ; le dessous manque. On peut hardiment disséquer un chien de M. Stevens. Sous les poils on trouvera la peau, sous la peau les muscles, sous les muscles les os, et au fond la vie.
Maintenant rentrons en France, ou plutôt restons-y. Qu'est-ce que la Belgique? Une heureuse petite France avec un peu moins de soleil et beaucoup plus de charbon de terre-