‹ Voyage agricole et horticole en ChineChapitre 17 sur 39 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

luspectiou des plantations de Thé daus l’Inde. — Système de culture suivi dans ces établissements. — Flore des monts Himalaya. — Plantations de Thé de Deyra-Doon, de Guddowli, d’Almorah , etc., etc. — Observations générales sur la culture du Thé dans l'Inde. — Moyens de l’améliorer. — Retour à Calcutta.

Peu de temps après mon arrivée à Saharumpore , je reçus du gouverneur général de l’Inde, par les soins du lieutenantgouverneur, l’ordre d’aller visiter les plantations de Thé des districts de Gurhwal et de Kumaon. Il m’était recommandé d’adresser un rapport tant sur leur état actuel que sur les résultats qu’on pouvait en attendre pour l’avenir.

Je fus accompagné, dans cette inspection, par le docteur Jameson. Les premiers établissements que nous visitâmes furent ceux du Deyra-Doon.

Le Deyra-Doon , autrement la vallée du Deyra, est située à 30° 18' de latitude nord et à 78° de longitude est. Elle a environ 10 myriamètres de longueur de l’est à l’ouest , et 2 myriamètres et demi dans sa plus grande largeur. Elle est bornée, au sud par la chaîne des montagnes, de

moyenne élévation , de Sewalick , et au nord par les monts Himalaya proprement dits, dont l’élévation est de 8,000 pieds (anglais) [environ 2,500 mètres] (1); à l’ouest elle reçoit la rivière Jumma , et à l’est le Gange. La distance entre ces deux cours d’eau est d’environ 8 myriamètres.

C’est au centre de cette vallée assez plate qu’a été établie la plantation de Thé de Raolagir. En 1847, 4 hectares étaient en pleine culture ; aujourd’hui la plantation s’étend sur 150 hectares; une quarantaine d’hectares sont préparés pour recevoir les jeunes plants que vont fournir les graines en germination.

Le sol est un composé d’argile, de sable et de matière végétale, assez compacte, très-dur en été, mais assez friable lorsqu’il est humide. Il repose sur un sous-sol graveleux mélangé de chaux, de sable, de schiste argileux, de quartz et autres roches entrant dans la formation géologique de la chaîne de montagnes qui la bornent. La surface en est généralement assez plate , bien qu’il y ait des dépressions et des ravins dans quelques directions.

Les plants sont bien disposés en rangées écartées de 1 mètre et demi, et dans lesquelles les pieds sont à 1 mètre de distance. Une espèce de graminée , d’une force de végétation prodigieuse, et spéciale à cette localité , tend toujours à envahir les plantations; on a beaucoup de peine à l’empêcher de surmonter les jeunes plants, et on n’y parvient que par des façons sans cesse renouvelées.

Outre les travaux communs à tous les districts à Thé de la Chine , tels que les sarclages et binages destinés à ameublir le sol, on pratique ici pour ces plantations un vaste système

(t) Nous avons dû , comme traducteur, reproduire le chiffre de M. Fortune. Nous ferons, toutefois, observer que tes géographes assignent une plus grande élévation aux montagnes de l’Himalaya qui passent pour être les plus hautes du globe. Leur hauteur varie généralement de 3,000 à 3,600 toises. Cependant il y a dans la chaîne occidentale quelques pics dont l’élévation n’excède pas 2,000 toises.

(.Vote du traducteur.)

d’irrigation. Pour faciliter l’opération, on plante les jeunes pieds de Thé dans des tranchées de 12 à 15 centimètres de profondeur, et la terre qu’on en retire, rejetée entre les rangées, sert à former de petits sentiers pour les travailleurs; de petites rigoles, ayant leur prise d’eau dans un canal, viennent couper à angle droit toutes ces petites fosses, et, à l’aide de petites vannes qui s’ouvrent et se fermenta volonté, on peut facilement régler l’arrosage suivant les besoins.

Les pieds de Thé ne me parurent pas, je dois le dire, présenter ces apparences de force et de fraîcheur que j’étais accoutumé à rencontrer dans les plantations chinoises bien soignées. Cette différence provient, suivant moi, de plusieurs causes : 1° de l’usage où l’on est d’établir les plantations sur des terrains plats ; 2° de la pratique des irrigations; 3° de l’enlèvement prématuré des feuilles ; 4° des vents desséchants qui régnent souvent dans celle vallée, du mois d’avril jusqu’au commencement de juin.

En quittant le Deyra, nous nous dirigeâmes, par une route tracée dans la montagne, sur Paorie, près de laquelle se trouvait la première plantation que nous avions à visiter d’après notre itinéraire. Cette route nous fit traverser les stations bien connues établies dans la partie montueuse, à Mussoree et à Landour. A mesure que nous nous élevions, nous remarquions un changement très-notable dans les productions du règne végétal. Dans la vallée, et au pied même des montagnes , nous trouvions en abondance les Justicia adhaloda, H auhinia, racemosa et varie y al a, Vitex tri foliota, Grislea lomentosa , etc., etc. Plus haut, à 1,000 ou 1,200 mètres, par exemple , au-dessus du niveau de la mer , paraissait le Berberis asialica, et enfin, en approchant du sommet, nous rencontrions des Chênes, des Rhododendrons, les Berberis nepalensis , Andromeda ovaii folia, Viburnum, Spirœa , et plusieurs autres plantes qui sont rustiques ou demi-rustiques en Angleterre.

Les montagnes du territoire de Mussoree et de Landour ont environ 8,000 pieds (anglais) [2,500 mètres] au-dessus

du niveau de la mer (1). Leurs pentes sont abruptes et généralement d’une désolante stérilité. De temps en temps on voit quelques étendues de terre cultivée disposées en terrasse, mais en très-petit nombre. De ces hauteurs la vue, par un temps clair, est magnifique; on aperçoit entre autres, une succession de pics neigeux d’un admirable effet.

Quittant ces stations le 30 mai , nous continuâmes notre route en longeant le liane des montagnes dans la direction de l’est. Le pays était des plus montagneux, et nous limes plusieurs milles sans trouver trace de culture. Une escouade assez nombreuse de paharies, ou Indiens de montagnes, portait nos tentes, nos provisions et tous nos effets. Le docteur Jameson et moi nous cheminions sur des poneys, et madame .lameson, qui était du voyage, se faisait porter dans une espèce de litière ou de palanquin nommé, par les gens du pays, jaun-pan.

Très-souvent la route que nous suivions était tracée au bord de précipices effrayants, et, si un faux pas nous y eût entraînés, nous aurions dû renoncer à tout secours humain.

En franchissant ces montagnes, quelquefois sur des points très-élevés, j’ai pu observer de près le caractère de leurs productions végétales. Comme nous l’ont déjà appris Royle et d’autres voyageurs, la flore des monts Himalaya présente, dans les parties les plus élevées , une grande ressemblance avec celle de nos contrées européennes (2) ; mais elle offre encore plus d’analogie avec les végétaux propres aux montagnes de la Chine, avec les espèces ou variétés que j’ai pu observer dans les montagnes de Bohen, ou dans celles un peu moins élevées de Che-Kiang ou de kiang-See.

Dans la matinée du G juin , nous parvînmes à la plantation de Guddowli, près de Paorie. Cette plantation est située dans la province orientale dite Gurhwal, à 30° 8' de latitude

(1) Voir la note précédente, page 73. (Noie du traducteur.)

(2) Voir l'ouvrage de M. Royle intitulé, « Botanique illustrée des monts « tlimalayas. »

nord et 78° 45' de longitude est. C’est une assez grande étendue de terre, d’une contenance d’environ 60 hectares, disposée en terrasse et s’étendant du fond de la vallée ou plutôt du ravin, car en cet endroit elle ne mérite guère d’autre nom, jusqu’à plus de 300 mètres d’élévation , sur le penchant de la montagne. Sa partie la plus basse est encore élevée, au-dessus du niveau de la mer, de 5,000 pieds (environ 1 ,600 mètres), et sa partie la plus haute, de 6,000 pieds (près de 1,900 mètres). Les montagnes qui l’entourent paraissent s’élever jusqu’à 8 à 9,000 pieds (de 2,500 à 2,800 mètres environ ).

L’établissement contient près de 500,000 plants, dont 3,400, plantés en 1844 , sont maintenant en plein rapport. Les autres sujets n’ont guère que deux ou trois ans de plantation. Il y a, en outre, un grand nombre de semis sur couche prêts à être relevés et transplantés.

Le terrain de la plantation est un mélange de loam , de sable et de matière végétale; il affecte la couleur jaunâtre, et convient très-bien pour la culture du Thé; il offre, d’ailleurs, une grande analogie avec le sol des meilleurs districts à Thé de la Chine. Il est généralement caillouteux, et renferme beaucoup de schiste argileux. Une grande quantité de terre, aujourd’hui inculte et de la même qualité, pourrait être utilisée sans porter aucune atteinte aux droits des colons planteurs.

L’aspect général de la plantation ressemble assez aux coteaux à Thé de la Chine , si ce n’est que ceux-ci ne sont que très-rarement garnis de terrasses; mais cette disposition est nécessaire dans l’Inde, où les pluies surviennent avec une force prodigieuse. On pratique aussi à Guddowli le système d’irrigation dont j’ai déjà parlé , mais dans de très-faibles proportions, et ce à raison de la grande rareté de l’eau dans la saison chaude.

Celte plantation promet beaucoup, et je ne doute pas que, d’ici à quelques années, elle ne donne de grands produits. Les pieds de Thé viennent parfaitement et paraissent se

plaire beaucoup dans ce terrain. Quelques-uns semblent avoir souflert de ce qu’on les a trop complètement dépouillés de leurs feuilles; mais il sera facile de parer à cet inconvénient pour l’avenir. Au total, elle est dans un état satisfaisant, et prouve l’utilité de ce précepte d’agriculture chinoise, qui dit qu’on ne doit jamais placer les arbres à Thé dans les terres basses propres à la culture du Riz ni les arroser.

Le territoire montagneux de Paorie est beaucoup plus fertile que celui de Mussoree , et aussi bien plus peuplé. On y voit un grand nombre de petites oasis consacrées à la culture, particulièrement dans les parties inférieures des coteaux , car les régions élevées sont entièrement stériles, et je ne pense pas même qu’elles aient jamais été visitées par l’homme.

Les ouvriers chinois que j’avais amenés avec moi furent placés sur cette ferme. On leur donna de jolies maisonnettes, avec des jardins, et enfin tout ce qui pouvait rendre leur position confortable.

Lorsque je quittai Paorie, ces braves gens se levèrent de grand matin et mirent leurs plus beaux habits pour venir me dire adieu. J’avoue que , de mon côté, je ne les quittais pas sans regret, habitué à les avoir depuis longtemps pour compagnons, et n’ayant eu qu’à me louer d’eux depuis notre départ de Chine.

Nous allâmes visiter ensuite les établissements d’Almorah. Le pays devenait de plus en plus fertile à mesure que nous avancions, et nous traversions des terrains d’excellente qualité pour la culture du Thé. Le 29 juin, nous arrivions à la plantation d’Hawulbaugh.

Cette ferme à Thé est située sur les bords de la rivière de Kosilla, à environ 8 kilomètres nord-est d’Almorah, capitale de la province de Kumaon, à environ 4,500 pieds (de 14 à 1,500 mètres) au-dessus du niveau de la mer.

20 hectares sont cultivés en Thé, en y comprenant la ferme de Chullar, qui en forme une annexe. Le sol est un loam sableux de fertilité moyenne, mélangé d’une assez forte proportion de matière végétale ; il est très-propre à la culture du

Thé. La plus grande partie de la plantation est établie en terrasses; cependant on a laissé, en plusieurs endroits, les pentes dans leur état naturel, comme en Chine : l’irrigation n’y est pratiquée que sur une très-petite échelle..

Tous les jeunes plants présentaient une très-belle végétation,. surtout ceux qui ne sont pas soumis à l’arrosage. Quelques pieds plus âgés étaient rabougris; ce qui provient évidemment de la trop grande abondance d’eau fournie aux racines par l’irrigation, et aussi de l’ablation exagérée des feuilles.

Plus prèsd’Almorah, à environ 5, 000 pieds (1,600 mètres), sont les deux petites plantations de Lutchmisser et de Kuppena, comprenant environ 4 hectares plantés en Thé ; le sol y est léger, sablonneux, mêlé de schistes argileux provenant des roches qui composent la montagne. Ces plantations sont très-rarement arrosées, et d’ailleurs la pente du terrain est assez forte pour faciliter le prompt écoulement de l’eau. Tous les sujets étaient bien portants et en plein rapport.

J’avais alors inspecté toutes les plantations île Thé du gouvernement anglais, à l’exception de celle de Bheem-Tal. Avant de m’y rendre, mes instructions portaient que je devais visiter les petites fermes à Thé des Zemindars, placées sous le patronage du commissaire général et du gouverneur de kumaon.

Je ne parlerai ici que de deux petites plantations du vaste district de Kutoor, situé à 5 myriamètres au nord d’Almorah, et dans le centre duquel se trouve l’ancienne cité, ou plutôt l’ancien village de Byznath. Ces deux petites plantations, établies sur deux coteaux de la partie la plus élevée du district, sont placées sous la direction immédiate du capitaine Bamsay ; chacune d’elles se compose de 3 ou 4 liect. de terre, et leur création ne remontait guère, à l’époque de ma visite, à plus d’une année.

Dans ce court espace de temps, les jeunes pieds avaient déjà formé de vigoureuses touffes d’une végétation luxuriante [nier stronf] buslies). Je n’avais jamais vu, même dans les

meilleurs districts à Thé de la Chine, de planterions d'une plus belle venue.

Le capitaine. m’assura qu’il avait obtenu ces remarquables résultats d’une manière très-simple, et qu’il me décrivit ainsi.: sur tout le- territoire des deux villages dont ces deux- termes'’ dépendent, il y a exemption ou plutôt transformation. -d’impôt; au lieu de l’acquitter, les cultivateurs sont tenus: de fournir une quantité d’engrais et de donner à la terre, en temps utile, les façons nécessaires, notamment à l’époque de la transplantation des semis. En outre, quatre détenus sont constamment employés dans la ferme.

Je suis convaincu que la réussite si remarquable de la plantation tient en grande partie, indépendamment de l’excellente qualité du sol, au judicieux mode d’exploitation qui y est suivi. Les jeunes plants sont repiqués avec tout le soin possible à l’époque convenable, et on ne manque pas de choisir, pour cette opération, un temps un peu humide; ensuite on leur épargne les irrigations.

Les autres plantations des Zemindars, qui ne sont pas en aussi bon état, auraient pu réussir également, si on avait pratiqué les mômes procédés. Il importe qu’on fasse bien comprendre aux Zemindars que, pour assurer le succès de ces établissements, il est indispensable de s’abstenir avec soin 1° de choisir des terrains bas et humides, éminemment propres, sous ce double rapport, à la culture du riz; 2° de pratiquer l’irrigation; 3° d’enlever les feuilles avant que l’arbre à Thé ait acquis toute sa. force et tout son développement.

Vers la mi-juillet, nous quittâmes la province d’Almorah pour nous rendre à Bheem-Tal. Après avoir franchi la montagne de Gang-Hur, élevée d’environ 9,000 pieds (2,800 mètres) au-dessus de la mer, nous en redescendîmes lesx versants méridionaux, au bas desquels se trouve cette plantation.

Le lac de Bheem-Tal est situé à 29° 20' de latitude nord et à 79° 30' de longitude est; il est à 4,000 pieds (1,230 mètres) au-dessus du niveau de la mer.

Les montagnes environnantes constituent la chaîne méridionale des monts Himalaya, et bordent l’immense plaine de l’Inde que l’on aperçoit de temps en temps par les intervalles qui les séparent. C’est sur les pentes les moins abruptes de ces montagnes que l’on a créé les plantations dont il s’agit, et qui forment trois établissements distincts :

1° Plantations d’Anoc et de Kooasur. Ces deux fermes à Thé se touchent et comprennent ensemble 25 hectares; elles sont formées sur un terrain bas et plat. Les sujets ne paraissent pas bien portants; quelques-uns sont morts; les autres végètent médiocrement; on ne devrait jamais choisir de telles localités pour la culture du Thé. Sans aucun doute, avec beaucoup de soins et en pratiquant le drainage, l’arbre à Thé pourra y vivre; mais dans de telles conditions il est impossible qu’il atteigne ce degré de force et cette riche végétation nécessaires pour que la culture en soit profitable. D’ailleurs ces terrains bas et plats peuvent être utilisés autrement ; ils conviennent très-bien pour la culture du Riz, qui offre de grands avantages.

2° Plantation de Bhurtpoor. Elle ne se compose que de 3 hectares en terrasse , sur le penchant de la montagne un peu à l’est de la précédente. Le sol est formé d’un loam léger mélangé de schiste argileux; il contient aussi une petite proportion de matière végétale ou humus. Sa situation et le terrain conviennent également pour la réussite de l’arbre à Thé; aussi la plantation est-elle dans le meilleur état.

3° Plantation Russia. Elle comprend 30 hect. de terre dans le bas du coteaa disposée en terrasse. Sur plusieurs points les pieds de Thé sont en bon état; mais, en général, ils paraissent souffrir de la trop grande abondance d’eau et de l’enlèvement prématuré de feuilles. Je ne doute pas, toutefois, que cette ferme ne donne de très-bons résultats lorsqu’on aura amélioré le mode d’exploitation qui y est suivi. En effet, j’ai pu remarquer des sujets très-vigoureux dans le jardin du directeur attenant à la plantation, et qui, par sa position, ne peut être irrigué.

Lorsque nous eûmes terminé l’inspection de ces etablissements, le docteur Jamesori me quitta pour retournera son poste, et je me dirigeai vers Nainee-Tal pour prendre la roule des plaines. J’éprouve un véritable plaisir à rendre ici témoignage au zèle et à l’habileté que le docteur a montrés dans la direction des plantations dont le soin lui était confié. Je dois même dire que, d’après le peu de notions qu’on avait pu obtenir jusqu’ici en ce qui concerne la culture du Thé en Chine, il est étonnant que son introduction dans l’Inde n’ait pas donné lieu à plus d’erreurs.

Maintenant que j’ai décrit toutes les plantations de Thé de nos établissements dans l’Himalaya, je présenterai quelques considérations sur cette culture dans les provinces de l’Inde et sur les moyens de l’améliorer.

On a pu remarquer, par tout ce qui précède, que je désapprouve complètement le choix des localités basses et plates pour l’arbre à Thé. Les Chinois, qui doivent, à cet égard, nous servir de guides, ne lui consacrent jamais ces sortes de terrains. Il est bien vrai que dans le beau district à Thé vert de Hwuy- Chow, près de la ville de Tun-Che, quelques centaines d’acres de terrain assez plat sont plantés en arbres à Thé ; mais il faut dire que ce terrain est dans le voisinage immédiat des coteaux, qu’il est traversé par une rivière dont les bords sont, en général, de o ou 6 mètres plus élevés que le niveau de l’eau, comme le Gange au-dessous de Benarès. Ainsi, par le fait, il présente les conditions des terres de coteau qui conviennent au Thé. Cette observation ne devra pas être perdue de vue pour les plantations à établir à l’avenir dans l’Himalaya.

Là où le Thé ne pourrait venir sans irrigations, c’est un signe certain que le sol ne convient pas pour cette culture. Sans doute il est toujours utile d’avoir de l’eau à sa disposition pour le cas d’une très-longue sécheresse; mais on ne doit

user de cette ressource que très-sobrement et par exception.

J’ai déjà eu occasion de dire que la terre convenable pour l’arbre à Thé doit être fraicbe, mais non humide. On doit bien se rappeler que cette plante n’est nullement une plante aquatique, puisqu’on la trouve à l’état sauvage sur les pentes des coteaux. Ce qui confirmerait au besoin cette assertion, c’est ce que j’ai consigné dans le récit de mon inspection des fermes à Thé de l’Himalaya, à savoir que les plantations dans le meilleur état sont celles où l’irrigation a été peu ou point employée.

J’ai signalé comme une méthode très-nuisible pour l’arbre à Thé l’habitude d’enlever les feuilles sur les arbres encore trop jeunes. En Chine, on ne les cueille jamais avant la troisième ou quatrième ann^e. Lorsque leur croissance s’opère dans de bonnes conditions, ils commencent, à cette époque, à donner de bons produits.

Tout ce qu’on peut faire à cet égard est de les émonder un peu dans ces premières années, afin de les rendre plus touffus si on remarque qu’ils ne donnent pas beaucoup de branches. 11 est facile de comprendre que, lorsqu’on enlève les feuilles trop tôt, et surtout lorsqu’on renouvelle l’opération, la plante perd de son énergie; elle n’acquiert pas le développement désirable, et ainsi on éprouve, chaque année, une perle notable sur la récolte qu’on aurait pu obtenir.

Un arbre à Thé qui, au contraire, a été bien traité peut, a huit ans, donner 2 à 3 livres (anglaises), soit de 910 grammes à 1 kil. 3(i0 grammes de Thé par année, tandis qu’un autre pied du même âge, mais beaucoup plus chétif par suite de l’enlèvement prématuré des feuilles, n’en donnera souvent que quelques onces.

La même observation s’applique aux sujets qui, pour telle cause que ce soit, sont mal portants ou faibles; dans ce cas, ceux qui font la cueillette des feuilles doivent s’abstenir d'y toucher jusqu’à ce que l’arbuste ait repris de la vigueur.

Climat. Les établissements de Gurhwal et de Kumaon me paraissant être les plus favorisés en ce qui concerne les cou-

dirions de température, je décrirai leur état climatérique comme le type le plus avantageux.

D’après un tableau d’observations météorologiques laites à Hawulbough de la fin de novembre 1850 à la mi-juillet 1851, et dont le relevé m'a été obligeamment fourni par le docteur Jameson, le climat de cette localité est extrêmement doux. Pendant les mois d’hiver, le thermomètre de Fahrenheit n’est jamais descendu, au lever du soleil, au-dessous de 32° (0°,00 centigrade), et encore cet abaissement n’a eu lieu que très-exceptionnellement. Le 4 février 1851, il est monté à 66° (18°, 89 cent.), toujours au soleil levant; mais, en résumé, la moyenne a été à peu près de 55° (12°, 78 cent.).

Le mois de juin parait être habituellement le plus chaud de l’année. Les 5, 6 et 7, le thermomètre est monté à 92° (33°, 33 cent.) à trois heures après midi, et c’est le point le plus haut du tableau dont il s’agit; le plus bas, relevé à la même heure, a été 76" ( 24°, 44 cent. ); mais la moyenne, à trois heures après midi, est de 85° (29°, 44 cent.).

Les saisons sèches et humides ne sont pas aussi tranchées dans les parties montueuses que dans les plaines. En janvier 1851, il a plu cinq jours et dix nuits, et la quantité totale de pluie indiquée par l’udomètre pendant ce mois est de 13 centimètres; en février, 10 centimètres; en mars et en avril, 5 centimètres ; en mai, point; en juin, 16 centimètres.

Pendant le mois de juin, il y a ordinairement quelques journées très-pluvieuses, puis plusieurs jours de sécheresse; après quoi, survient définitivement la saison des pluies. Celte saison commence dans le cours de juillet jusqu’en septembre. Les mois d’octobre et novembre sont généralement trèsbeaux ; l’atmosphère est pure et le ciel sans nuage ; ensuite régnent des brouillards assez fréquents jusqu’au printemps.

En comparant le climat de ces deux provinces à celui des meilleurs districts à Thé de la Chine, c’est-à-dire du Fo-Kien, du 4Voo-e-Shan, du Kiang-See et des parties méridionales du Kiang-Nan, je n’y trouve que peu de différence.

La ville de Tsong-Gan, située dans un canton à Thé noir,

près de Woo-e-Shan, est située à 27° 47' de latitude nord. Là le thermomètre, dans les mois les plus chauds, c’est-à-dire en juillet et août, reste toujours entre 1)2° et 100° (33°, 33 et 37°, 78 cent.); tandis que, pendant les mois les plus froids, décembre et janvier, il descend à glace, et quelquefois plus bas.

Il existe donc une grande analogie de température entre Woo-e-Shan et Almorah.

I.es grandes provinces à Thé vert étant situées à deux degrés plus au nord, les excès de chaud et de froid y sont un peu plus sensibles.

On remarquera que la plus grande chaleur, qui, dans l’Himalaya, règne pendant le mois de juin, se fait sentir, en Chine, dans les mois de juillet et d’août. Cela tient à ce que, dans ce dernier pays, la saison des pluies survient plutôt que dans l’Inde.

En Chine, les fortes pluies commencent vers la tin d’avril, et continuent, par intervalles, jusqu’en mai et juin. La cueillette des premières feuilles (celles qui servent à faire le Thé péko) ne s’opère, en général, que lorsque l’air a commencé à se charger de vapeurs aqueuses ; dès lors les pluies ne se font pas attendre. Il en résulte que la seconde pousse des feuilles, celles qui constituent la récolte la plus importante, a lieu dans de très-bonnes conditions, et que l’arbuste ne tarde pas à se regarnir.

Quiconque est tant soit peu familiarisé avec la culture du Thé comprendra que ces circonstances climatériques lui sont très-favorables. Or ces mêmes avantages se retrouvent dans F Himalaya , avec cette seule différence que l’époque normale des pluies y est un peu plus tardive. J’ai déjà indiqué, d’après les tableaux météorologiques du docteur Jameson, que les pluies printanières sont assez fréquentes dans la province de Kumaon, tandis qu’elles sont assez rares dans les plaines de l’Inde. Je pense, dans tous les cas, qu’on doit diriger la cueillette des feuilles suivant le climat, c’est-à-dire opérer la première un peu avant les pluies, et la seconde, la plus considérable, lorsqu’elles seront survenues.

Comparaison des végétaux de la Chine et de V Himalaya. — Un des moyens les plus sûrs de s’éclairer dans le sujet qui nous occupe, c’est l’examen des productions végétales des deux pays. Le docteur Royle, le premier qui a recommandé l’introduction de la culture du Thé dans cette partie du vaste territoire indien, appuyait ses déductions (en l’absence des données positives que nous possédons aujourd’hui sur la Chine , considérée à ce point de vue) non-seulement sur la similitude de la température des montagnes de ce dernier pays avec celle de l’IIimalaya , mais aussi sur la conformité dans les produits du règne végétal.

Cette ressemblance est, en effet, des plus frappantes. Dans l’une et l’autre contrée, si nous exceptons les vallées les plus basses de l’Himalaya dont nous ne nous occupons pas , on voit peu de plantes affectant la forme tropicale. Prenant pour exemple les arbres et arbrisseaux , nous trouvons que ceux des genres Pinus, Cupressus, Rerberis, Quercus, Viburnum, Indigofera, Andromeda, Lonicera, Deulzia, Rubus, Myrica, Spircea, llex, et un grand nombre d’autres, sont communs aux deux pays.

Parmi les plantes herbacées, nous y voyons les genres Gentiana, Aquilegia, Anemone, Ramex, Primxda, Lilnim, Leontodon, Ranunculus également distribués dans l’Himalaya et en Chine; la même similitude s’étend jusqu’aux plantes aquatiques, aux Nelumbium, Caladium, etc. Il y a plus , nous n’y trouvons pas seulement des plantes appartenant aux mêmes genres, mais, dans beaucoup de cas, des espèces absolument identiques.

L Indigofera, assez commun dans l’Himalaya, croît aussi en abondance sur les coteaux de la Chine ; il en est de même des Rerberis nepalensis , Lonicera diversifolia, Myrica sapida et de beaucoup d’autres.

S’il était nécessaire, je pourrais encore démontrer qu’il existe également une similitude frappante au point de vue géologique. Ainsi on trouve dans les deux pays le schiste argileux dans de fortes proportions , etc. , etc. ; mais je crois

avoir suffisamment établi la parfaite convenance des montagnes de l’Himalaya pour la culture du Thé : elle est, d’ailleurs, amplement démontrée par le fait lui-même, c’est-àdire par l’état florissant des plantations que j’ai visitées.

.l’ai démontré que l’arbre à Thé peut prospérer dans l’Himalaya et donner des bénéfices ; mais il me reste à présenter une considération importante , c’est l’avantage de s’attacher à produire des Thés de qualité supérieure par le choix des meilleures variétés et le perfectionnement des procédés de culture. On sait que l’espèce d’arbre à Thé qui croit dans les parties méridionales de la Chine est celle qui donne les Thés les plus communs. Elle peut s’obtenir beaucoup plus facilement que la variété supérieure des provinces du nord; et c’est elle qui a été, dès le principe, envoyée dans l’Inde, et qui a fourni des sujets pour toutes les plantations dont j'ai parlé.

C’était surtout pour changer cette situation et chercher à obtenir les variétés des districts qui fournissent les meilleurs Thés du commerce que j’avais été envoyé en Chine, en 1848, par l’honorable compagnie des Indes. Je devais, en outre, engager dans les mêmes localités de bons ouvriers préparateurs de Thé, et m’y procurer des ustensiles pour cette fabrication. On a vu plus haut que , par suite de cette mission , plus de 12,000 plants des arbres à Thé les plus renommés du centre et du nord de la Chine , six ouvriers de première habileté et tous les appareils nécessaires avaient été introduits dans les établissements de l’Himalaya.

Un grand pas a donc été fait; mais il reste encore beaucoup à faire. Ces espèces de choix d’arbres à Thé de la Chine doivent être entretenues avec le plus grand soin, réparties dans les différentes plantations, et aussi distribuées aux Zemindars. Il sera, en outre, nécessaire, pendant longtemps encore, de les renouveler, chaque année, par des importations de cet empire.

Les coolies chinois qu’on avait fait venir de Calcutta, quelques années avant nia mission, sont loin, suivant moi, d’être d’habiles travailleurs ; je doute même, à vrai dire, qu’ils aient jamais confectionné du Thé dans leur pays. Il conviendra de les évincer peu à peu et de les remplacer par des ouvriers réellement expérimentés, car ce serait chose fâcheuse que d’apprendre aux naturels du pays des méthodes vicieuses. Il serait, au contraire, essentiel de propager aussi promptement qu’on le pourra parmi les Indiens les bonnes pratiques de culture et de fabrication du Thé. Cet appel à des ouvriers chinois qui se font payer cher, en raison du besoin qu’on a de leurs services, ne peut et ne doit être qu’une, mesure transitoire.

On doit et on peut calculer l’époque où les naturels du pays pourront, comme en Chine, fabriquer le Thé, et alors chaque famille le fera sur son exploitation; mais, comme ils sauront le cultiver assez longtemps encore avant d’arriver à le bien préparer, il sera préférable, jusque-là, de leur acheter leur récolte de feuilles pour les transporter dans les fabriques du gouvernement.

De Kumaon, je me dirigeai vers Nainee-Tal, où je fus cordialement reçu par le capitaine Jones, qui m’offrit l’hospitalité dans son habitation. Nainee-Tal est une des plus jolies stations que j’aie vues dans l’Himalaya. Son lac, d’un aspect tout à fait romantique, est entouré de collines richement boisées; une belle roule a été tracée sur ses bords; les maisons des habitants sont disséminées de la manière la plus pittoresque sur les flancs du coteau. Des embarcations de toute sorte sillonnent incessamment le lac , et , vues des hauteurs, elles forment le tableau le plus animé et le plus agréable.

Le 28 juillet, je quittai celte charmante position et je pris la route des plaines. Mon hôte descendit avec moi et m’accompagna jusqu’à une petite plantation qu'il désirait voir, et où nous trouvâmes un déjeuner qui nous avait été préparé par ses ordres. Décrire la scène grandiose et imposante

qui s’offrait alors à nos regards dans ces vastes solitudes serait au-dessus de mes forces.

Derrière nous, des montagnes de toute hauteur, de toute forme, de l’aspect le plus étrange et le plus varié ; devant nous, les belles plaines de l’Inde qui se déroulaient à perte de vue. L’imagination restait comme confondue devant un pareil spectacle.

Il fallut enfin se séparer. Mon bon bote reprit le chemin de sa montagne et je continuai de franchir l’espace. Après avoir visité sur ma route les cités de Delhy et d’Agra, j’arrivai à Calcutta le 29 août, et je me retrouvai encore pour quelques jours au jardin botanique, chez le docteur Falconer, en attendant le steamer qui devait me ramener en Angleterre.

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