CHAPITRE VIII
Culture du Coton en Chine.— Variétés de Coton. — Description des districts où on le cultive. — Engrais qu’on y applique. — Procédés de récolte , de séchage , de nettoyage. — Vente du Coton. — Consommation intérieure. — Emploi des tiges.
La plante qui produit le Coton des Chinois ou de Nankin est le Gossypium herbaceum des botanistes, et le Mie wha des provinces septentrionales de la Chine (1). C’est un arbuste annuel portant des branches s’élevant à 1 mètre ou lm,20 de hauteur, suivant la richesse du sol; il fleurit depuis le mois d’août jusqu’au mois d’octobre. Ses fleurs sont jaunes, et, comme celles de Y Hibiscus et de la Mauve, elles ne s’ouvrent que quelques heures, pendant lequel temps elles accomplissent la fonction que leur a assignée la nature; après quoi, elles se flétrissent et ne tardent pas à mourir. A ce moment les capsules renfermant la graine commencent à se gonfler; elles arrivent promptement à leur maturité; alors l’enveloppe s’ouvre, et laisse voir le Coton d’un blanc pur dans lequel les graines sont comme cachées.
Le Coton jaune dont on se sert pour fabriquer les beaux nankins se nomme, dans le pays, Tze mie wha, et n’offre, d’ailleurs, que peu de différence, dans son apparence générale
(1) Voir dans les annexes , à la fin du volume , la notice sur les diverses espèces de Cotonnier et les essais dont elles ont été l’objet.
( Vole du traducteur. )
et dans sa structure, avec celui dont je viens de parler. Je les ai souvent comparés dans les champs où ils croissaient ensemble, et, quoique le Coton jaune ait, en général, un aspect plus grêle que le blanc, on ne peut dire qu’il ail des caractères assez tranchés pour constituer une espèce à part. C’est une variété purement accidentelle, et, bien que ses graines la reproduisent assez généralement, elles donnent aussi quelquefois naissance à des pieds de Coton blanc.
Il y a, au reste, réciprocité, sous ce rapport, entre les deux variétés; aussi voit-on fréquemment des pieds de Coton jaune dans les plantations de Coton blanc qui environnent Shanghaï, tandis qu’à quelques milles plus au nord, dans les champs, près de la ville nommée Poushan , sur les bords du Yang-Tse-Kiang, où l’on cultive le Coton jaune en abondance, j’ai souvent remarqué des individus de la variété blanche.
Celte dernière (le Coton blanc dit Coton de Nankin, Mie wha) est principalement cultivée dans les plaines du territoire de Shanghaï, où elle constitue la véritable récolte commerciale d’été. Ce district, qui ne forme qu’une partie de la grande plaine dite d’ Yang-Tse-Kiang , est de 1 mètre et plus audessus du niveau des rivières et canaux. Il convient, en conséquence, beaucoup mieux, pour la production du Coton, que les plaines basses consacrées à la culture du Riz dans plusieurs parties de la province, telles, par exemple, que la plaine de Ning-Po, dont le sol est toujours humide, parfois marécageux, et sujet à être, de temps à autre, complètement inondé.
Ce n’est pas qu’il n’y ait, dans ce même district, quelques parties basses et humides; dans celles-là, au lieu du Coton, on cultive le Riz, qui est régulièrement arrosé pendant sa période de croissance.
Quoique le sol de ce district, que j’appellerai district à Coton, soit généralement uni , à tel point que, du sommet des maisons de Shanghaï, on ne peut apercevoir aucune colline, d y a cependant quelques ondulations et accidents de terrain qui lui donnent un aspect agréable, et au total on peut dire que c’est peut-être le district agricole le plus fertile du monde.
L’engrais que les Chinois appliquent au Coton est, à coup sur, celui qui convient le mieux pour cette culture. C’est la eurure des étangs, des innombrables canaux et fossés qui coupent le pays dans tous les sens; une espèce de vase composée, en partie, des détritus de longues herbes, de Roseaux, de plantes aquatiques et, en partie, de la couche superficielle du sol des coteaux que les fortes pluies entraînent dans la plaine.
•En Chine, chaque opération agriculturale est exécutée avec une parfaite régularité, et toujours à l’époque qui a été fixée, après avoir été reconnue la meilleure. Cette régularité se fait remarquer plus particulièrement dans ce qui a trait à la fumure des plantations cotonnières. Au commencement d’avril, vous voyez de tous côtés les cultivateurs occupés à curer et vider les canaux et fossés. On fait d’abord écouler l’eau ; après quoi, on retire toute la vase, qu’on dépose sur les bords. Elle y reste quelques jours pour qu’elle puisse bien s’égoutter; ensuite on l’enlève, et on la répand dans les champs qui doivent être cultivés en Coton.
Il faut dire que, préalablement, la terre a été bien préparée pour la recevoir ; labourée d’abord avec la charrue à buffle en usage dans le pays, elle est ensuite brisée et, pour ainsi dire, pulvérisée avec la houe à trois pointes, ou bien, dans les fermes trop peu considérables pour s’élever jusqu’à la charrue et à la houe, ces mêmes opérations sont exécutées à la main. Lorsque la vase est apportée et répandue sur le terrain ainsi disposé, elle est d’abord peu friable; mais les premières pluies qui surviennent l’incorporent bientôt avec la partie superficielle de la couche arable. En peu de temps le mélange est ameubli et dans la meilleure condition pour recevoir le semis de graines de Coton.
Le résidu obtenu du ratissage des routes, le produit de la combustion des broussailles et mauvaises herbes est aussi soigneusement recueilli et employé dans le même but.
La plus grande partie des terres consacrées à la culture que je décris en ce moment reste en jachère pendant l’hiver, ou
bien l’on y sème des plantes qui peuvent se récolter avant le moment de la semaille du Coton. Il arrive même souvent qu’on voit, dans le même terrain, deux récoltes simultanément. Le Froment d’hiver, par exemple, est généralement mûr, dans le district de Shanghai, vers la fin de mai, et justement la période de la mi-avril à la mi-mai est l’époque convenable pour semer le Coton. En conséquence, afin de pouvoir obtenir ce dernier produit dans les terres à Blé, certains cultivateurs sèment la graine dans le champ de Froment à l’époque voulue. Lorsqu’on moissonne celui-ci, le Coton a déjà quelques pouces de haut; il prend alors son essor, et pousse vigoureusement sous la double influence de l'air et du soleil.
Ce qu’on appelle, à Shanghai, la saison , c’est-à-dire cet intervalle qui s’écoule oes dernières gelées du printemps à celles de l’automne, ne suffit que bien juste à la croissance et à la maturité du Coton, et il est indispensable de se renfermer dans cette limite, car cette plante souffre beaucoup des froids vifs. On conçoit, dès lors, que le laboureur chinois se voit souvent contraint, s’il veut obtenir de sa terre deux récoltes dans l’année, de l’ensemencer avant que celle d’hiver soit faite.
11 est cependant bien préférable, quand cela est possible, de ne semer la graine de Coton que lorsque cette récolte hivernale est achevée ; car on peut alors préparer le sol et le fumer convenablement, ce qui, naturellement, est impossible dans le premier cas. Cependant j’ai pu remarquer que beaucoup de fermiers, dans ce district, sont dans l’usage d’ensemencer un terrain avant qu’il soit débarrassé de sa récolte, et même en automne, avant que les pieds de Coton soient enlevés, il n’est pas rare de voir le Trèfle, les Fèves ou d’autres plantes qui sortent de terre et s’apprêtent à les remplacer.
C’est ainsi que les cultivateurs des provinces du nord de la Chine trouvent moyen de tirer tout le parti possible de leur terre. 11 faut dire aussi que leur sol, loam riche et profond, est d’une remarquable fertilité, et peut porter, avec une seule fumure, un certain nombre de récoltes successives. La nature
a départi ses faveurs d’une main prodigue aux habitants de cette contrée, et indépendamment des qualités du sol, qui est le plus fécond de toute la Chine, le climat se prête à la production de plusieurs plantes tropicales, en même temps qu’à celles de la plupart des régions tempérées du globe.
Quoi qu’il en soit de cette habitude d’ensemencer le terrain avant que la récolte du Coton soit faite, nous décrirons ici la méthode normale et celle qui, sans contredit, considérée isolément, est la plus avantageuse.
Vers la fin d’avril ou les premiers jours de mai, on apporte la graine de Coton dans des paniers, et on procède à l’ensemencement. On sème ordinairement à la volée, de manière à répandre la graine très-uniformément; après quoi, les ouvriers parcourent le terrain en le piétinant avec tout le soin possible. Cette méthode a pour résultat non-seulement de bien enterrer la semence, mais d’écraser et de bien ameublir le sol, à peu près comme ferait un bon rouleau ; la germination commence bientôt, les graines puisant leur nourriture dans l’engrais que l’on avait répandu sur la surface du sol.
Quelquefois, au lieu de semer à la volée, on sème en lignes ou rangées ; mais cette pratique est beaucoup moins usitée. Ces lignes sont alors fumées avec des tourteaux pulvérisés ; ces tourteaux sont le résidu de la fabrication de l’huile de graine de Coton.
Les pluies qui surviennent alors, au moment où change la mousson, rehaussent et humectent la terre, et la végétation marche avec une extrême rapidité. En général, en Chine, un grand nombre d’opérations agricoles se rattachent au changement de la mousson. Les cultivateurs savent par expérience que, lorsque les vents qui ont soufflé du nord et de l’est pendant les sept derniers mois tournent au sud et à l’ouest, l’atmosphère se charge abondamment de fluide électrique, et que les pluies tièdes qui vont survenir presque chaque jour favoriseront puissamment le développement des plantes.
Les champs de Coton sont, pendant l’été, l’objet des soins les plus assidus. On éclaircit les jeunes plants là où ils parais-
sent trop serrés; on bine, on sarcle entre chaque pied; on enlève toutes les mauvaises herbes. Si les conditions atmosphériques sont favorables, on obtient, grâce à la fertilité du sol, des produits considérables; mais, s’il arrive que la température soit sèche du mois de juin au mois d’août, la récolte en éprouve un échec dont elle ne peut plus se relever, môme en supposant qu’il survienne des pluies à partir de la dernière quinzaine d’août.
C’est ce qui a eu lieu en 1845; aussi la récolte a-t-elle été très-médiocre, comparée aux années ordinaires. Le printemps avait été très-favorable et la végétation donnait les plus belles espérances, lorsque survint en juin une sécheresse qui dura assez longtemps, et les Cotonniers en souifrirent à ne plus pouvoir se rétablir; il survint ensuite des pluies abondantes, mais c’était trop tard, elles ne produisirent d’autre effet que île faire monter la plante avec une végétation foliacée considérable, mais sans amener de floraison.
Le Cotonnier est en fleur depuis le mois d’août jusqu’à la tin d’octobre, et quelquefois même en novembre quand le temps est doux; mais alors la température froide des nuits saisit les boutons et empêche toute fructification. C’est ce qui arriva dans la nuit du 28 octobre 1844, pendant laquelle le thermomètre descendit à la glace.
Comme il y a, chaque jour, des capsules qui s’ouvrent, il importe d’y veiller et de les cueillir avec soin; autrement elles tombent, le Coton se salit et perd nécessairement de sa valeur : aussi voit-on, l’après-midi, dans chaque plantation de Cotonniers, de petits groupes d’ouvriers qui s’en vont cueillant les capsules mûres et les rapportent à la ferme. Comme les exploitations sont, pour la plupart, de petite dimension, cette opération peut s’accomplir avec le seul concours de la famille, qui, au reste, se compose assez fréquemment de trois et même quatre générations. Chaque individu a, d’ailleurs, un intérêt dans la récolte, en ce sens que plus sa part est considérable, plus il est rémunéré, sinon en argent, au moins en objets de corn fort.
Je n’ai pas besoin de dire qu’il y a des fermes plus étendues et dans lesquelles on est obligé d’employer des journaliers, mais c’est le petit nombre, et pour la très-grande majorité le travail s’exécute, comme je viens de l’indiquer, par les soins exclusifs des membres de la famille, y compris les plus jeunes ; il n’y a pas jusqu’aux chèvres de la maison qui ne prennent part à ces opérations. Ceci demande explication.
Dans chacune de ces petites fermes chinoises on entretient quelques-uns de ces animaux, qui sont comme de la famille et en grande faveur, surtout près des enfants. Donc, lorsque l’on procède à la récolte du Coton, ceux-ci sont assez forts pour enlever les capsules, mais non pour porter le sac qui les renferme ; ils se font aider par leurs chèvres, et c’est une chose assez curieuse de voir ces animaux les suivant avec complaisance le sac sur le dos, s’arrêtant, comme eux, près de chaque pied de Cotonnier, revenant ensuite à la maison avec leur charge, et paraissant, d’ailleurs, comprendre qu’ils travaillent pour le bien général (1).
Quelque belle apparence que présente la récolte, le cultivateur chinois ne peut jamais la considérer comme certaine que lorsqu’elle est achevée. Les circonstances atmosphériques de la période automnale ont une grande influence ; il importe que cette saison soit sèche, car, si le temps devient pluvieux lorsque les capsules commencent à s’ouvrir, elles tombent sur le sol humecté, et dès lors, comme je l’ai déjà fait remarquer, elles sont fortement avariées.
Le Coton, une fois apporté à la maison, est placé, pendant la journée, sur des claies de Bambou élevées de 1 mètre audessus du sol, et exposé ainsi au soleil. Comme le but qu’on se propose est d’éliminer toute l’humidité qu’il renferme, inutile de dire qu’on n’y procède que lorsque le temps est
(1) Nous modifions uu peu la plaisanterie de l’auteur... Evidently aware that they too are workiug for the general good, littéralement « ayant évidemment la conscience des services qu’ils rendent à la communauté. »
( Noie du traduct.)
beau et sec. Chaque soir, on le retire et on le serre clans la maison ou dans un des bâtiments de la ferme. Quand il est complètement sec, on s’occupe de le séparer de la graine. Cette opération s’exécute à l’aide de la machine à égrener, bien connue, qui, au moyen de deux cylindres, fait tomber le Coton d’un côté et rejette la graine de l’autre. Le système de cet appareil est aussi simple qu’ingénieux, et répond, d’ailleurs, au but qu’on a en vue (1).
Le Coton ainsi nettoyé est envoyé au marché, et on conserve une partie de la graine pour la prochaine semaille. Le matin, dans les belles journées d’automne, on voit, sur toutes les routes conduisant à Shanghai, de nombreuses troupes de coolies qui viennent des fermes à Coton, le bâton de Bambou sur les épaules, avec un sac rempli de Coton à chaque extrémité ; ils se rendent en hâte à la ville, pour livrer leurs charges aux marchands, qui les déposent dans de vastes magasins, d’ou ces Cotons sont dirigés sur tous les points du Céleste Empire. Quelquefois ce sont les cultivateurs eux-mêmes qui ne dédaignent pas d’apporter au marché le produit de leur récolle. A cette époque de l’année, il est presque impossible de circuler dans les rues avoisinant la rivière, et où sont, en général, situés les entrepôts, tant elles sont encombrées de sacs de Coton. Les marchands qui les achètent les vident immédiatement dans leurs magasins, puis les emballent avec soin, pour les transporter à bord des jonques qui les attendent.
Avant que le Coton soit converti en fil pour être remis au tisserand , il subit une préparation qui consiste à le débarrasser des nœuds au moyen d’un instrument généralement employé dans nos possessions de l’Inde et qui est bien connu.
(.1) On trouvera des détails à cet égard dans les notes à la fin du volume. (Noie du traducteur.)
C’est tout simplement un arc élastique dont la corde , passée dans une masse de Coton placée sur une table, le soulève en se tendant fortement à l’aide du mouvement que lui imprime l’ouvrier, et, le jetant en l’air, sépare la fibre sans le briser ni le gâter le moins du monde. En même temps, l’agitation de l’air, occasionnée par la vibration de la corde, le débarrasse de la poussière et des autres impuretés qu’il pouvait renfermer.
Le Coton chinois, à la suite de ces opérations , est parfaitement net et moelleux, et, d’après l’avis de juges compétents, il est supérieur à celui de tout autre pays. Il est, dans tous les cas, d’une bien plus belle qualité que celui qu’on importe de l’Inde en Chine, et se vend constamment plus cher sur le marché.
Chaque fermier ou petit laboureur réserve une partie de sa récolte de Colon pour les besoins de la famille. Celui-là est nettoyé , filé et tissé à la maison par les femmes. Il n’est pas une des chétives habitations de ce district où le voyageur n’aperçoive le rouet et le petit métier à main qui étaient jadis en usage en Angleterre , mais qui, de nos jours, ont été remplacés par les mécaniques.
Le travail de ces métiers forme l’occupation habituelle des femmes et des jeunes filles, quelquefois même des vieillards ou des jeunes garçons qui ne sont pas encore assez forts pour les opérations culturales. Dans les familles nombreuses, dans celles où règne une activité soutenue, on fabrique une plus grande quantité de tissu que n’en réclament les besoins intérieurs. Dans ce cas, le surplus est vendu à Shanghai ou dans les villes voisines.
Il se tient chaque matin , à l’une des portes de la ville , un marché consacré spécialement aux tissus de Coton. Le prix qu’on en retire sert à acheter du Thé ou d’autres denrées que ne produisent pas les petites fermes de ce canton.
Lorsque la récolte du Coton est entièrement terminée, les tiges sont enlevées et apportées à la maison pour servir comme combustible. Ainsi toutes les parties de cette plante
sont utilisées par les producteurs. Le Coton proprement dit sert à leur fournir des étoffes pour se vêtir ou pour se procurer d’autres objets nécessaires; quant à la graine, une partie est employée aux semailles, et le reste est converti en huile. Les liges servent à les chauffer et à préparer leur frugal repas. Les cendres mêmes et les débris de toute sorte constituent un engrais utile, et, répandus sur le sol, viennent favoriser de nouvelles récoltes.