CHAPITRE X
Sériciculture. — Mûriers. — Récolte des feuilles. — Éducation.
Dans le nord de la Chine, sur ma route, de la ville tartare de Chapuo , dans le Che-Kiang, à Shanghaï , je traversai un district essentiellement séricicole, où le Mûrier forme la principale culture. Les habitants étaient alors (18 mai) très-affairés à cueillir les feuilles pour nourrir leurs vers.
Les Mûriers sont tous greffés et donnent, en grande quantité, de très-belles feuilles. Dans le but de déterminer à quelle variété ils appartiennent et s’ils diffèrent de ceux qui sont cultivés en Europe au point de vue de la sériciculture, je m’en procurai un pied, qui est maintenant en Angleterre, où il a bien prospéré. Il n’est pas cependant encore assez déve- , loppé pour pouvoir fournir des éléments suffisants d’appréciation. Une chose seulement est certaine, c’est que la soie de ce district est la plus belle de la Chine. Quant à savoir si cette qualité supérieure tient à la variété de Mûrier, au sol, au climat ou à toute autre circonstance , c’est ce qui est encore en question.
Si, d’après l’examen du sujet dont je viens de parler, il était reconnu que c’est une variété autre que celles que l’on possède en Europe, il serait d’un grand intérêt de chercher à l’y introduire, surtout en Italie; car il est reconnu que la soie de Chine est beaucoup plus pesante que celle d’Italie, et quelle convient parfaitement pour les fabrications qui requièrent du lustre et du nerf.
Les arbres ou plutôt les arbustes (Mûriers à basse tige) sont plantés en rangées; on choisit de préférence les bords des canaux , et on ne les laisse pas s’élever à plus de 5 ou 6 pieds anglais (lm,50 ou l'u,80) (1).
Les travailleurs se servent, pour la récolte, de forts ciseaux, à l’aide desquels ils coupent les jeunes pousses près de la tige ; ces jeunes branches sont dépouillées de leurs feuilles soit sur place, soit à la ferme. Ces mêmes arbres, qui , avant l’opération, couverts d’un vigoureux feuillage, présentaient une belle et fraîche végétation, offrent alors l’aspect le plus triste et ressemblent assez à des arbres morts ; mais bientôt , grâce aux pluies abondantes et à la fertilité du sol , ils reprennent une nouvelle vie. Les gens du pays apportent , d’ailleurs, un soin extrême à travailler la terre au pied des arbres aussitôt après l’enlèvement des bourgeons.
(1) On élève dans la province de Che-Kiang, l’une des plus importantes de la Chine , une quantité prodigieuse de vers h soie ; des plaines entières sont couvertes de Mûriers dont ou a soin d’arrêter la croissance ; on les plante et on les taille à peu près comme les Vignes. Une longue expérience a convaincu les Chinois que ce sont les feuilles des plus petits Mûriers qui procurent la meilleure soie. La principale branche du commerce de cette province consiste donc en étoffes de soie; celles que l’on y fabrique, et auxquelles on mêle l’or et l’argent, sont les plus belles et les plus estimées de tout l’Empire. Quant aux autres pièces plus communes, gu en transporte dans toute la Chine, au Japon, aux Philippines et en Europe une quantité considérable, et, malgré cette exportation, il en reste encore assez dans la province pour qu’un habillemeut complet n’excède pas le prix que se vendent en France les étoffes les plus ordinaires.
On fabrique à Ning-Po des soies extrêmement estimées dans les pays étrangers , et surtout au Japon , oit les Chinois vont les échanger pour du cuivre, de l’or et de l’argent. — Ch. Gutzlaff, China npened ( la Chine explorée , l.ondres , 1838 ), 2e vol., p. 27f> et 292.
Les fermes sérieicoles sont , en général, de très-peu d’étendue et n’ont d’autres travailleurs que le fermier et sa famille. Ce personnel suffit non-seulement à la culture et à la greffe des Mûriers, mais à la cueillette des feuilles, à l'éducation des vers et au dévidage des cocons.
En voyageant dans ce district, j’ai eu occasion d’examiner un assez grand nombre de ces petites exploitations sérigènes ; je puis donc en parler en témoin oculaire.
Les éducations se font ordinairement dans des pièces assez obscures, garnies de tablettes superposées depuis le bas jusqu’en haut. Les vers sont tenus et nourris dans des espèces de paniers peu profonds, de forme ronde, ou plutôt de cribles en Bambous placés sur ces tablettes, de manière que chaque panier puisse être enlevé et inspecté facilement.
Ces pauvres gens éprouvaient une grande surprise à voir un étranger qui visitait ainsi leurs chambrées, et beaucoup d’entre eux s’imaginaient que je voulais dérober leurs vers. Dans chaque village que je traversais, on m’assurait qu’on n’y élevait pas de vers à soie, bien que les débris de branches et de feuilles de Mûriers étendus devant les habitations m’assurassent du contraire, et on s’empressait de m’indiquer une autre partie du district où je ne manquerais pas, me disait-on, d’en trouver. Cependant je dois dire que, avant que j’eusse quitté le pays, j’avais gagné leur confiance, et qu’ils me faisaient voir volontiers leurs petites magnaneries.