CHAPITRE XII
Description tk‘ l’ile de Cliusan et de la plaine de Ning-Po. — Botanique. — Sol. — Agriculture. — Plantes textiles. — Arbre a suif. — Procédé d’extraction du suif. — Éclosion artificielle d’œufs de canard. — Le cormoran pécheur.
A la fin de septembre, je quittai Amoy et me dirigeai vers le canal de Formosa, pour me rendre aux îles de Chusan, à Ning-Po et à Shanghaï.
A mesure que nous approchions de Chusan, j’étais frappé de l’aspect tout différent du pays. A peine débarqué, jetant les yeux autour de moi et examinant l’état de la végétation, je reconnus que je trouverais là, enfin, le moyen de remplir avec succès la mission dont j’étais chargé. Ce n’étaient plus ces rochers pauvres et stériles dont l’aspect m’avait tant affligé. Partout mes yeux rencontraient des terres cultivées, une riche végétation, des arbres et arbrisseaux variés.
Chusan est une grande et belle île de 3 ou 4 myriamètres de longueur sur 2 environ dans sa pilus grande largeur; elle offre une succession de collines, de vallées ouvertes et de petits vallons qui lui donnent un air de ressemblance avec nos Inglands d’Ecosse. A l’entrée de chaque vallée, un chemin tracé dans la montagne permet aux habitants de visiter facilement l’intérieur de l’île.
Pendant l’espace de deux années, à partir de novembre 1843, j’ai eu occasion de visiter Chusan à plusieurs reprises et à différentes époques de l’année. J’ai pu, en conséquence, acquérir une connaissance exacte du sol , du climat et des productions de cette île.
Le terrain des coteaux est un loam graveleux assez léger, mais de bonne qualité. Dans les vallées, il est plus compacte et contient plus de matière végétale, étant, d’ailleurs, fréquemment arrosé. Ce sont cependant des roches granitiques semblables à celles des montagnes de la région plus méridionale dont je viens de parler, et, bien qu’elles soient au-
jourd'hui recouvertes d’une couche arable et de plantes cultivées, il est probable qu’à une époque plus ancienne elles offraient un aspect aussi nu et la même stérilité que celles de Hong-Kong ou d’Amoy.
Tous les coteaux et toutes les vallées sont en culture. Le Riz est la principale récolte des vallées. Les Bâtâtes sont cultivées de préférence sur les coteaux. Cependant, au printemps et au commencement de l’été, on y récolte aussi du Blé, de l’Orge, des Fèves, du Maïs, les terres basses consacrées au Riz étant, en général, trop humides pour ces diverses cultures.
Il y a aussi, à Chusan, des plantations de Cotonniers, mais en petit nombre, seulement pour fournir aux besoins de la famille, et non comme récolte commerciale. Il n’en est pas de meme de YUrtica nivea (1), qui s’y trouve à la fois à l’état sauvage et en culture. Cette plante y atteint, en général, 1 mètre ou lm,20 de hauteur. Ses fibres corticales donnent une filasse très-forte, que les habitants vendent pour la fabrication des câbles et cordages. La plante donne, en outre, m’a-t-on dit, une fibre plus fine, employée pour •la confection du tissu nommé grass-cloth (2).
(1) China grass.
(2) Presque toutes les plantes textiles sont désignées , eu Chine , sous le terme générique de Ma. Nous trouvons dans les documents du ministère de l’agriculture, commerce extérieur ( faits commerciaux , 1845, n° 9 ) , la note suivante :
« Les échantillons du tissu chinois hia-pou, connu en anglais sous la dénomination impropre de grass-cloth , forment une série de huit qualités, depuis 30 fr. la pièce de 36 mètres jusqu’à 98 ou 100 fr. — Ce tissu est fabriqué avec les filaments d’une plante appelée )Ia , dont la plus grande hauteur est de 2 mètres. Elle est cultivée en grand à Laou-Tcbaou , province de Kiang-Si, et croît surtout dans les terrains humides. — 11 y a , dit en, trois choix de filaments : le premier provient de l’enveloppe extérieure de la plante , le deuxième de la couche fibreuse suivante , et le troisième d’un dernier tégument. Plus on pénètre dans l’intérieur de la plante , plus la qualité du filament devient mauvaise. »
On trouvera , au surplus, dans les annexes, à la fin du volume, des renseignements plus détaillés sur le Grass-cloth et sur les plantes qui fournissent des tissus analogues. (.Vote du traducteur.)
On obtient aussi une forte filasse de V écorce d’une sorte de Palmier que l’on cultive sur les coteaux de Cliusan et dans toutes les localités analogues de la province de Che- Kiang.
Ces produits conviennent bien, sans doute, pour l’emploi qu’on leur donne. Toutefois il est bon de remarquer que les cordages faits avec le chanvre de Manille leur sont bien supérieurs en force et en durée. Les habitants font, avec l’écorce de ce même Palmier, ce qu’ils appellent un so-e, une espèce de vêtement de feuilles, y compris le chapeau, et qu’ils portent pendant l’hiver. Ce costume, tout grotesque qu’il peut paraître à un Européen, les garantit très-bien de la pluie et du vent.
Dans les provinces méridionales, ce même ajustement se fait avec les feuilles de Bambou ou d’autres végétaux à larges feuilles.
J’ai dit que le Riz formait la principale culture des vallées de Cliusan. Lorsque la seconde récolte a été enlevée, la terre est immédiatement préparée pour recevoir quelques récoltes vertes plus rustiques , telles que le Trèfle, le Brassica sinensis, et d’autres variétés clu genre Brassica.
On sème le Trèfle sur des sillons très-élevés pour le garantir de l’eau, qui, pendant l’hiver, baigne souvent les vallées. Lorsque je le vis pour la première fois à Cliusan, je ne me rendais pas bien compte de ce qu’on en pouvait faire, car les Chinois n’élèvent guère de bétail, et le peu qu’ils en ont trouve sa subsistance le long des routes et sur certaines parties incultes des montagnes. J’appris alors que celle plante est cultivée seulement pour engrais. Il arrive quelquefois aussi que les habitants cueillent les plus belles feuilles du Trèfle avant qu’il atteigne sa maturité et en composent un aliment.
Quant à la plante a huile, Brassica sinensis, sa graine
atteint sa maturité vers le commencement de mai. Cette plante est l’objet d’une culture très-étendue, non-seulement dans cette partie de la Chine, mais dans tout le Che-Kiang et dans le Riang-Soo, et l’huile qui en provient donne lieu à un commerce considérable.
La petite charrue à bœufs et la roue à eau mue à la main (1) sont ici les deux principaux appareils employés dans les exploitations rurales. Le premier semble un instrument grossier, mais il accomplit bien sa fonction, et convient peutêtre mieux aux Chinois dans l’état de leur agriculture que des charrues mieux conditionnées; quant à la roue à eau, elle produit, sans beaucoup de difficulté, une immense quantité d’eau qui se distribue en peu de temps dans les rizières. Je me suis souvent arrêté pour contempler et je puis dire pour admirer le travail de cette machine, qui réunit la simplicité et l’utilité.
La flore de Chusan et, en général, de toute celle partie du Che-Kiang diffère, comme on peut le supposer, de celle des provinces méridionales. Presque toutes les plantes tropicales disparaissent pour faire place à celles des zones tempérées. C’est là que je vis pour la première fois la Glycine sinensis; je la trouvai à l’état sauvage sur les coteaux. Ses tiges flexibles et ses rameaux en fleurs grimpent au milieu des haies et des arbres, ou pendent en gracieux festons le long des routes étroites qui serpentent sur les flancs des montagnes.
Le Ficus nitida, si commun dans le midi autour des maisons et des temples, est ici inconnu. Beaucoup d’autres genres très-remarquables par leur beauté, et qui, dans le sud de la Chine, occupent le sommet des montagnes, choisissent
(] Voir ce qui est dit de celle roue à l’article de la Culture du liiz , page 102. ( Vofe du traducteur.)
ici des positions moins élevées; je citerai surtout les Azalea, qui abondent sur les pentes inférieures des coteaux de Ch usa n.
Beaucoup de personnes ont admiré, dans nos expositions horticoles, des collections de cette plante, dont quelques individus exceptionnels pouvaient même l’emporter en beauté sur ceux de la Chine , mais il est impossible de se faire une idée du coup d’œil magnifique que présentent à perte de vue ces coteaux, couverts littéralement et comme vêtus ( Azalea clacl mountains ) d 'Azalea étalant des masses de fleurs d’une fraîcheur et d’un éclat inexprimables.
Et ce ne sont pas seulement les Azalea qui charment la vue; les Clématites, les Roses sauvages, les Chèvrefeuilles, les Glycines et cent autres plantes ajoutent encore à la beauté du tableau par la variété, et fournissent la preuve de ce qu’on a dit souvent, « que la Chine est le pays des fleurs. »
On trouve aussi en assez grande quantité, sur ces mêmes montagnes, différentes espèces de Myrtacées et d’Éricacées, mais point de Bruyère, et je suis porté à croire que ce genre n’existe pas dans cette partie de la Chine.
On y voit beaucoup de Laurus camphora (Camphriers), mais on n’en retire pas de Camphre, ou du moins on n’en exporte pas hors de nie. L’arbre à Thé ( Thea viridis) y est cultivé partout; mais, sauf une très-faible exportation, qui a lieu, chaque année, vers Ming-Po ou les villes environnantes, ses produits servent exclusivement à la consommation de l’île. Chaque habitant a sur sa ferme une petite plantation dont il prend le plus grand soin, mais aucun d’eux ne songe à la cultiver sur une plus grande échelle, et en résumé je crois qu’ils ont raison. Bien que les pieds de Thé, cultivés en petjt nombre et avec des soins particuliers, soient en assez bon état, ils ne présentent pas, à beaucoup près, la végétation vigoureuse des districts à Thé que j’ai parcourus. Il est donc très-douteux que des plantations plus étendues pussent être profitables, le sol n’étant pas assez bon pour cet arbuste
Les forêts, consistant principalement en Bambous de diverses variétés, ont un aspect pittoresque et un caractère tro- , pical ; je ne connais rien, pour mon compte, de plus gracieux que le Bambou jaune avec sa tige lisse, droite et élancée, surmontée d’un bouquet de feuilles agitées doucement par la brise.
Le Pin, que j’avais déjà rencontré dans le Sud, est commun aussi à Chusan ; il semble faire exception à la loi générale des végétaux, en ce sens qu’il ne paraît affecté par aucune latitude, et qu’on le trouve dans toutes les parties de l’empire chinois. Ici existe aussi en abondance une variété de Pin, le Cunninghamia sinensis, qui, au contraire, est plus rare dans les provinces du Sud, plusieurs espèces de Cyprès, le Genévrier. Ces deux derniers arbres sont placés surtout autour des tombes des gens riches, lesquelles sont disséminées cà et là dans les vallées et sur les pentes des montagnes.
Chusan est assez pauvre en fruits; tous ceux qu’on trouve, en été, sur les marchés de Tinghae, sa capitale, Pèches, Raisins, Poires, Prunes, Oranges, etc., proviennent de la terre ferme. L’ile possède cependant deux espèces de fruits excellents; le premier, nommé yang-mai , est un fruit rouge ressemblant assez à celui de l’Arbousier ou à la Fraise, mais renfermant un noyau comme la Prune; l’autre est le kumquat. L’arbre qui le produit est une espèce de Citronnier nain; son fruit ovale approche assez de la forme d’une Groseille à maquereau; la pulpe en est fortement acide. On en fait des conserves qui servent à des cadeaux de famille au renouvellement de l’année. On en envoie de grandes quantités à Canton. Ce fruit, confit dans le sucre d’après la méthode du pays, est un excellent manger.
Le kum-quat croît abondamment sur tous les coteaux de Chusan ; c’est un arbuste de 1 mètre à 1 1/2 mètre de haut qui forme buisson, et, lorsqu’il est couvert de ses fruits d’un rouge orangé, il est d’un joli aspect.
L’arbre à suif est très-commun dans les vallées du Chusan, et l'on relire de ses fruits de grandes quantités de suif et
d'huile (1). Des usines sont établies, pour cette fabrication, sur plusieurs points de l’ile. Je décrirai ici le procédé d’extraction, dont je dois la communication à l’obligeance du docteur liawes, qui a résidé un certain temps dans File de Chusan.
Les graines sont recueillies au commencement de l’hiver, soit en novembre ou décembre, époque où l’arbre est complètement dégarni de ses feuilles. J’ai vu faire cette récolte un jour que j’étais en chasse à à Singkong, dans la vallée de Soh-Hoo, à peu de distance du lieu où j’habitais. On coupe les rameaux que l’on apporte à la ferme, et c’est là seulement qu’on détache les graines. On en remplit une espèce de boîte cylindrique en bois, ouverte à l’une de ses extrémités, et percée de quelques trous à la partie opposée. Celte boite est alors introduite dans un vase en fer de 18 à 20 centimètres de profondeur, et ayant seulement un peu plus de
(i) stillingia PORTE -SUIF. — Slillingici scbifcra, Willd. — Croton sebiferum, Linn.
Feuilles pétiolées, ovales-rhomboïdales, longuement acuminées, dentées, biglauduleuses à la base.
Arbre ayant le port d’uu Cerisier. Écorce blanche, lisse. Rameaux longs, flexibles. Feuilles semblables à celles du Peuplier noir. Capsules dures, glabres, brunes, à côtes arrondies. Graines presque hémisphériques, enduites d’une substance cireuse.
Le Stillingia porte-suif est indigène en Chine, où il porte le nom d’ 17- Kien-Mu. Chez nous, on l’appelle vulgairement arbre à suif. Cet arbre est d’une grande utilité pour les Chinois. La matière dont ses graines sont enduites leur sert à faire des chandelles, qui sont d’une extrême blancheur. On exprime, en outre, des graines de ce Stillingia une huile à brûler d’une bonne qualité.
Cet arbre est aujourd’hui complètement naturalisé sur les côtes de la Géorgie et des Carolines ; mais Elliot observe qu’on n’en tire aucun parti. Ou le cultive aussi en plein air dans les jardins botaniques des départements du Midi, et il mériterait d’être multiplié, à cause de l’élégance de son port. — En. Spach, Hist. nat. des végétaux, t. II, p. 523.
M. Hedde, dans son rapport au ministère de l’agriculture, à la suite de la mission en Chine, le désigne sous le nom d'arbre à cire. Voici sa note à ce sujet :
« Arbre à cire ( Stillingia scbifcra) qui se distingue par son feuillage « vert et rouge, et dont les fruits, à trois balles roudes, fournissent cette ■ cire végétale dont on fait tant, d’usage en Chine. » (Y oie du traducl.)
diamètre que le cylindre en bois. Cet appareil, placé sur un fourneau, contient de l’eau qui est bientôt chauffée, de sorte que la vapeur, pénétrant dans les graines, les amollit et facilite la séparation du suif.
J’ai vu un de ces fourneaux qui supportait une rangée de cinq ou six de ces bassines en fer : il avait environ 1 mètre de haut sur lm,20 ou lm,30 de large, et 2m,50 à 3 mètres de long. Le foyer, disposé à l’une des extrémités, était alimenté avec de la balle de Riz, des broussailles et autres menus combustibles produisant un feu clair, dont la chaleur se communiquait à toute la rangée des bassines.
Lorsque les graines ont été exposées à l’action de la vapeur pendant dix ou quinze minutes, on les vide dans un mortier en pierre , et deux hommes les battent doucement avec des marteaux ou pilons également en pierre, afin de détacher tout le suif des autres parties qui constituent la semence. On les place alors dans des espèces de cribles chauffés en dessous; puis elles sont criblées, et cette dernière opération permet, en général, d’obtenir tout le suif que la plante peut fournir. Cependant il arrive quelquefois qu’on passe les graines à la vapeur une seconde fois pour rendre l’extraction plus complète.
Le résidu est ensuite pilé et pressé, et on en retire de l’huile.
Le suif ainsi obtenu ressemble assez à une farine grossière de graine de Lin; sa teinte brune est due à une enveloppe très-mince qui recouvre la graine, et qui se brise et se détache dans l’opération du broyage et du criblage. On le met alors dans un tuyau ou cylindre formé d’anneaux de paille tressée au nombre de cinq ou six, superposés.
Lorsque ce cylindre est plein, on le met sous presse. Cette presse est un appareil assez simple et même grossier, mais qui, comme tous les ustensiles des Chinois, répond bien au but qu’on se propose. Elle est composée de deux grosses poutres placées longitudinalement sur une forte planche à Üm,4() ou 0D,,50 l’une de l’autre, formant ainsi une espèce d’auge
reliée en fer. Le suif est comprimé, et poussé par des coins qu'on enfonce de force à l’aide de maillets de pierre. Il coule alors par un trou pratiqué au fond de la presse et tombe dans un tube destiné à lui servir de récipient. Arrivé à ce point, il esl parfaitement propre et d’une belle couleur blanche. Il est à demi-liquide, mais il ne tarde pas à se solidifier, et dans les temps froids il est assez cassant.
L’intérieur du tube qui reçoit le suif est humecté, puis saupoudré d’une terre rouge, réduite en poussière, d’une extrême ténuité, pourempècher la matière d’adhérer aux parois. La matière, dès qu’elle est devenue solide, est extraite du tube et portée en cet état sur le marché. Comme les chandelles qu’on fabrique avec ce suif végétal sont sujettes à s’amollir et même à se liquéfier dans les temps chauds, on les plonge, pour leur donner plus de consistance, dans de la cire de diverses couleurs, rouge-verte ou jaune. Celles qui sont destinées aux cérémonies religieuses sont, en général, de plus grande dimension et richement ornées de caractères d’or.
Le tourteau ou marc restant dans la presse après l’extraction du suif sert comme combustible ou comme engrais. Il en est de même du marc ou résidu des graines dont on a extrait I huile.
Eclosion artificielle d'œufs de canard. — Une des notabilités de Chusan est un habitant fort âgé qui, chaque année, à l’époque du printemps, fait éclore des milliers d’œufs de canard par la chaleur artificielle. Son établissement est situé dans une vallée au nord de Tinghae, et attire constamment un grand nombre de visiteurs,
La première question qu’on fait à un étranger, c’est de lui demander s’il connaît l’établissement d’éclosion artificielle, et, dans le cas de la négative, on l’engage fortement à ne pas manquer d’aller le visiter.
Je m’y rendis par une belle matinée de mai, et j’arrivai on peu de temps à la demeure de ce brave homme, qui me re-
cul avec toutes les formes de la politesse chinoise, m’offrant le Thé et la pipe; je le remerciai de son offre sans l’accepter, et lui témoignai le désir de visiter de suite son établissement.
Le bâtiment d’éclosion attenant à la maison n’était, à proprement parler, qu’une espèce de hangar couvert en chaume, avec des murs en terre. A l’une des extrémités et par terre, le long d’un des murs, étaient rangés un assez grand nombre de paniers en paille, enduits, extérieurement, d’une forte couche de terre pour les garantir de l’action du feu, et ayant un couvercle mobile de la même matière. Au fond de chaque panier est placée une forte tuile, ou, pour mieux dire, c’est la tuile elle-même qui forme le fond. C’est sur elle que le feu agit, chaque panier étant placé sur un petit fourneau. Le couvercle, qui ferme hermétiquement, est maintenu sur le panier pendant tout le temps que dure l’opération.
Au centre du bâtiment sont disposées des tablettes destinées à recevoir les œufs à un certain moment donné.
Lorsque les œufs sont apportés à l’établissement, ils sont immédiatement placés dans les paniers, et on allume les fourneaux. On a soin d’entretenir, autant que possible, une chaleur toujours à peu près égale, et que je crois pouvoir évaluer, d’après quelques observations que je fis à l’aide d’un thermomètre dont je m’étais muni, de 95 à 102° Fahrenheit (35 à 38° 89 centigrades). Toutefois, comme les Chinois n’apprécient et ne règlent la chaleur que d’après leurs propres impressions, il est facile de supposer que celle-ci est sujette à certaines variations.
Lorsque les œufs ont été soumis pendant quatre ou cinq jours à cette température, on les retire pour les vérifier. Cette vérification se fait d’une manière assez singulière. Une des portes du bâtiment est percée de quelques trous de la dimension d’un œuf de canard. Les ouvriers présentent les œufs un à un à ces ouvertures, et, les considérant à travers le jour, ils jugent s’ils sont bons ou non.
Ceux qui sont clairs sont mis de côté. Les autres sont re-
placés dans les paniers et soumis de nouveau à Faction du feu. Au bout de neuf à dix jours, soit, conséquemment, quatorze ou quinze jours à partir du commencement de l’opération, on les relire et on les place sur les tablettes. Là ils sont seulement recouverts d’une pièce d’étoffe de coton, sous laquelle ils restent encore quinze jours, au bout duquel temps les jeunes canards crèvent leurs coquilles.
Ces tablettes sont fort larges; elles peuvent recevoir plusieurs milliers d’œufs, et l'on juge que, lorsque l’éclosion a lieu, ce doit être une chose assez curieuse à voir. .
Ceux des habitants qui se livrent à l’élève du canard savent, à point nommé, l’époque de l’éclosion. Deux jours ne se passent pas sans qu’ils viennent faire leurs approvisionnements, et en très-peu de temps le bonhomme est débarrassé de toute cette progéniture nouvelle.
La plaine au milieu de laquelle est située la ville de Ning- Fo est d’une étendue d’environ 5 ou 6 mjriamètres dans tous les sens. Elle est entourée d’un cercle de petites montagnes qui s’ouvrent cependant à l’est, vers la mer, du côté de la ville de Chinhae, laquelle sert de port à Ning-Po. Du sommet de ces montagnes on jouit d’une vue admirable. Elles descendent en amphithéâtre jusqu’à cette vaste plaine, sillonnée par des canaux et par plusieurs rivières qui y forment de nombreux détours.
Ces cours d’eau fournissent aux indigènes de grandes facilités pour faire arriver à Ning-Po les produits agricoles et leurs marchandises, qui de là sont transportées à Hang-Chow-Foo, et ensuite envoyées à l’étranger. Le Riz est la principale récolte des terres basses de cette région pour la saison d’été. La plante à huile [Brassica sinensis ) est cultivée sur une grande échelle, dans les mêmes terres, pendant l’hiver et le printemps, la graine étant parvenue à maturité à l’époque où l’on s’occupe de semer le Riz pour la première récolte. On y fait aussi beaucoup de Trèfle, et dans le même but que j’ai
indiqué plus haut, c’est-à-dire comme engrais. En résumé, la production agricole de ces plaines et des coteaux qui les entourent est la même que celle de Chusan, dont j’ai déjà donné le détail.
La flore naturelle des montagnes, au nord de Ning-Fo, est aussi à peu près la même que celle de Chusan et des iles voisines, mais plus riche. C’est une particularité à noter qu’en Chine les produits du règne animal et du règne végétal sont toujours plus nombreux proportionnellement sur la terre ferme que dans les iles, bien qu’il y en ait de fort étendues, et que souvent elles ne soient séparées du continent que par un étroit canal.
C’est là que j’ai trouvé pour la première fois, à l’état sauvage, le bel Azalea sinensis à fleurs jaunes. Ces coteaux sont plus stériles et plus nus que ceux du reste de la province, et on n’y voit qu’un très-petit nombre d’arbres d’une certaine dimension. Ils offrent, d’ailleurs, des différences assez sensibles avec ceux que j’ai trouvés à quelques milles au sud de Ning-Po, et que je décrirai ci-après.
Pêche. — On prend journellement , dans la rivière audessus de ÎNing-Po, d’immenses quantités de poisson. L’ayant un jour descendue en barque jusqu’à une certaine distance de la ville, j’aperçus quelques centaines de bateaux à l’ancre, montés chacun de deux ou trois hommes, et, la marée remontant juste au même moment, je les vis bientôt se mettre tous en mouvement avec une activité extraordinaire. Lorsqu’ils furent arrivés à un certain endroit de la rivière qui, probablement, était favorable à leurs projets, ils se mirent tous à jeter leurs fdets, puis à crier et à faire un bruit effrayant, sans doute dans le but d’y pousser le poisson. Au bout d’un quart d’heure, ils les retirèrent, quittèrent la place et remontèrent un peu plus haut , recommençant la même cérémonie, et cela à plusieurs reprises, remontant toujours à mesure que la marée avançait; puis, enfin, je les vis dé-
barquer avec leur charge el emporter tout leur poisson pour le marché du lendemain.
Les Chinois ont un autre mode de pêche, que j’ai vu pratiquer souvent, surtout dans les provinces du Nord, et qui est un peu plus curieux que celui dont je viens de parler. Toute personne ayant quelques notions sur la Chine sait que le poisson abonde dans toutes les rivières du Nord. Il y a plus, c’est que tous les étangs et les lacs en fourmillent. Je ne fus pas peu surpris lorsque je vis, pour la première fois, un pêcheur dans l’exercice de sa fonction. C’est un être amphibie dans toute la force du terme, il est complètement nu et nage autant qu’il marche; il élève ses bras au-dessus de la tête et se met à battre l’eau de toute sa force, en clapotant avec un grand bruit. Cette manœuvre a pour but d’effrayer le poisson qui se précipite au fond. Les pieds du pêcheur, qui sont dans la vase, ne restent pas oisifs; ils servent à l’avertir de la présence d’un poisson. A l’instant, notre homme plonge et disparait ; puis vous le voyez revenir à la surface, se frottant d’une main les yeux et la face ruisselante, de l’autre tenant le poisson dont il s’est emparé. Il le dépose dans un panier placé sur le bateau, et reprend la même besogne.
Mais , de toutes les méthodes dont les Chinois font usage pour prendre le poisson, la plus curieuse est, sans contredit, celle qui consiste à employer comme auxiliaire une espèce de cormoran qu’il appellent, pour ce motif, cormoran pêcheur. Celui-ci est vraiment un oiseau prodigieux. Je l’ai souvent vu fonctionner sur les rivières et sur les lacs, et, si je n’avais été à même de me convaincre de son extrême docilité, je n’aurais jamais pu ajouter foi à ce qùe certains auteurs ont écrit sur son compte.
La première fois que j’en fus témoin, c’était sur un canal, à peu de distance de Ning-Po. Nous aperçûmes deux petits bateaux montés chacun d’un seul homme ayant avec lui un certain nombre de cormorans. Je donnai l’ordre à mes bateliers de serrer la voile, et nous restâmes immobiles quelque
temps pour examiner ce qui allait se passer. Les oiseaux se tenaient perchés sur le bord des bateaux, et il me parut qu’on était arrivé à l’endroit marqué pour la pèche et qu’on se disposait à commencer les opérations. Chacun des deux hommes à bord fit un signal à ses cormorans, et ceux-ci, parfaitement dressés qu’ils étaient, s’élancèrent à l’instant sur l’eau et se dispersèrent sur toute la surface du canal à la recherche du poisson.
Ces oiseaux ont des yeux vifs d’un vert clair brillant, et ils sont doués d’une admirable aptitude à apercevoir le poisson, à se précipiter sur lui. Le poisson une fois tombé sous le regard du cormoran ne peut plus lui échapper ; celui-ci le saisit avec une étonnante promptitude, et reparaît aussitôt à la surface de l’eau. Dès que l’homme du bateau l’aperçoit, il l’appelle avec un cri particulier, et l’oiseau, dressé comme un chien de chasse, revient, en nageant, près de son maître et lui rapporte sa proie ; il rejette lui-même sa capture dans le panier destiné à le recevoir, et retourne à son travail. 11 y a quelque chose de plus singulier encore : s’il arrive qu’un cormoran a capturé un poisson d’une dimension telle qu’il aurait de la peine à le rapporter seul, ses compagnons, témoins de son embarras, viennent à son aide ; ils unissent leurs efforts, et parviennent ainsi à remorquer le prisonnier jusqu’au bateau.
Pendant l’espèce de chasse nautique dont j’étais témoin, il se trouvait quelquefois qu’un de ces oiseaux, par paresse ou par gaîté, s’amusait à nager à droite et à gauche sans penser à son affaire. Alors le batelier, armé d’une longue perche de bambou qui lui sert aussi pour manœuvrer la barque, frappait fortement l’eau du côté du délinquant sans le toucher, mais en le grondant fortement d’une voix courroucée. A l’instant, comme l'écolier pris en faute, le cormoran cessait de jouer, se remettait à la besogne et pourchassait le poisson tout de plus belle. Une petite natte est passée autour du cou de l’oiseau pour l’empêcher d’avaler le poisson qu’il vient de prendre; elle est disposée avec pré-
caution, de manière à ne pas descendre trop bas, ce qui pourrait l’étrangler.
Après avoir vu pour la première fois travailler ces cormorans pêcheurs sur le canal de Ning-Po, j’eus quelques occasions d’en revoir dans d’autres parties de la Chine, notamment dans tout le pays entre Hang-Chow -Foo et Shanghaï. J ’en trouvai aussi en grand nombre sur la rivière Min, près de Foo-Chow-Foo. Je désirais vivement pouvoir m’en procurer quelques spécimens vivants pour les rapporter en Angleterre. Ayant éprouvé d’assez grandes difficultés, parce que d’une part leurs possesseurs ne voulaient pas s’en séparer, et de l’autre que ces oiseaux viennent d’une partie de la Chine où aucun Anglais n’a jamais pénétré, je réclamai l’assistance de notre consul à Shanghaï 11 employa, pour cette mission, un Chinois attaché au consulat, et qui m’en procura deux couples .
Mais, par suite de plusieurs accidents de mer, je ne pus les conserver vivants pour les rapporter en Angleterre, comme je le désirais (1).
(1) La mer , les rivières, les canaux et tes lacs alimentent, parleur poisson, une grande partie de la nation chinoise.
On évalue à quelques millions le nombre des individus qui vivent sur les rivières ou le long des côtes dans des bateaux ; or la plus grande partie de cette population trouve son principal moyen d’existence dans la pèche , qui fournit , en outre, une nourriture abondante aux habitants des villes et des villages de la côte. Tout le monde jouit du droit de pêcher dans les rivières, droit que l’on exerce avec une industrie remarquable et avec des moyens plus nombreux, plus ingénieux et plus perfectionnés que dans aucun autre pays. On prend les poissons à l'hameçon, à l’émérillon, au harpon, au filet, au piège , enfin même avec des cormorans dressés à les rapporter à leur maître.
On en entretient aussi beaucoup dans les étangs.
Les poissons les plus communs sur les marchés des divers ports, et notamment sur ceux de Canton, sont la perche, la sole, la carpe , le mulet, la truite , 1 anguille , le mandarin , l'esturgeon , le hareng , le goujon et le maquereau. Le poisson salé est un grand article de commerce pour la Chine. — Iledde , Voyage en Chine , tome II , page 59.