‹ Voyage agricole et horticole en ChineChapitre 29 sur 39 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Végétaux de la province de Hwuy-Chow-Foo. — Pèche du Ling ( Trapa birornis ). — Le Tung-Eu (arbre à huile ). — Le Cliamcerops excelsa. — Le funereal Cypress.

Étant revenu pour quelque temps à Shanghaï, je résolus de pénétrer, s’il m’était possible, dans le district de Hwuy-Chow- Foo. En remontant la rivière dans la direction du sud-ouest, j’arrivai, peu après avoir dépassé Kea-Hing-Fo, cité d’environ 270,000 habitants, à un immense étang qui, je le suppose, communique avec le célèbre lac de Tai-Ho. L’eau était trèspeu profonde et couverte de Trapa bicornis, que les Chinois nomment Ling (1), et dont le fruit, de forme assez bizarre, comme on le sait, ressemblant assez à une tête de bœuf armée de ses deux cornes, est très-estimé en Chine. J’en observai là trois variétés bien distinctes , dont une qui donne un fruit d’une belle couleur rouge.

Des femmes et des enfants en grand nombre naviguaient dans de petits batelets de forme circulaire, à peu près comme nos cuviers à lessive, et étaient occupés à pêcher le Ling. Au fait, on ne pourrait rien imaginer de plus convenable pour ce genre de travail que ces singulières embarcations, qui, assez vastes pour contenir à la fois le pêcheur et tout le pro-

(1) Le genre Macre renferme plusieurs espèces. Celle dont parle ici M. Fortune est la macre bicorne. — Trapa bicornis , Linn., Til. — - Gaertu. Fruct. 2, tab. 89. — Trapa chinensis , Lour., Flor. cochinch.

Feuilles entières ou dentées, rhomboidales. Noix ( d'un brun roux ) à deux cornes opposées, épaisses, abstruses, recourbées au sommet.

Cette espèce est indigène dans le midi de la Chine et en Cochinchine. Loureiro remarque qu’on la cultive avec soin aux environs de Canton, comme piaule alimentaire.

doit <Je sa pêche, se dirigent doucement au milieu de toutes les plantes sans les briser. La vue de cette immense quantité d’individus naviguant ainsi sur ce marais, chacun dans son cuvier, formait pour moi un coup d’œil des plus divertissants.

Pendant le cours de mon voyage de Yen-Chow-Foo (province de Che-Iviang), à Hwuy-Chow-Foo (province de Kiang- Nan), j’eus plusieurs occasions de quitter le bateau et d’aller visiter les coteaux voisins de la rivière. Dans ces excursions qui avaient principalement la botanique pour objet, je rencontrai à l’état sauvage sur les pentes de ces montagnes plusieurs végétaux que je n’avais vus jusque-là que dans les jardins. .Fy trouvai notamment en grande abondance une plante très-curieuse et très-recherchée sur le littoral, l’ Edgwortliia chrysantlia; j’y vis, en outre, le Reeves's Spirœa et le Spirœa pruni folia, qui y croissent aussi à profusion ; plusieurs Chimonanthus ou Japan allspice , le Forsythia viridissima , le j Uudleia Lindleyana , beaucoup de Daphnés, de Gardénia , à’Azalea. Plusieurs espèces de mousses et de Lycopodes se montraient à travers les fentes humides des rochers. Parmi ces dernières plantes, je remarquai surtout en grande quantité, une très-jolie variété, le Lycopodium WiUdenowii.

Pour ce qui concerne les arbres, ceux qui me parurent y être les plus communs étaient le Dryandra cordata de Thunberg, le Tung-Eu de la Chine, très-estimé à cause de la quantité d’huile que fournissent ses graines. Je trouvais çà et là quelques plantations de Pinus sinensis, et le Pin à feuilles lancéolées bien connu des botanistes sous le nom de Cunin- (jhamia lanceolata. J’y trouvai dans les plus belles conditions de végétation une espèce de Palmier, la seule appartenant à ce genre qui croisse dans les provinces du nord et du centre, soit spontanément, soit par la culture. Il m’a paru que c’était un Chamœrops.

Il est très-estimé dans toute la partie septentrionale de la Chine, où l’on emploie ses filaments à un certain nombre d’usages. On en fait des cordages et des câbles de navire qui,

assure-t-on, se conservent très-longtemps sous l’eau. On les préfère de beaucoup, pour cet usage, aux fibres du Cocotier, avec lequel il offre, du reste, une certaine ressemblance. On en fait des sommiers à l’usage des classes inférieures de la population, des habits et des chapeaux que les laboureurs aiment beaucoup, surtout à raison de la propriété qu’ils possèdent de garantir contre les fortes pluies. Enfin cet arbre, qui sert encore à d’autres emplois , a , en outre , l’avantage de servir à la décoration et à l’ornement des jardins.

J’aime à espérer que nous le verrons quelque jour orner les pentes des coteaux dans le sud de l’Angleterre et dans d’autres contrées de l’Europe, où il trouvera la température douce qui lui convient. C’est dans ce but que j’en ai envoyé plusieurs pieds à sir W illiam Hooker, directeur du jardin royal de Kew, en le priant d’en faire passer un à S. A. R. le prince Albert, à Osborne-House , île de Wight(l).

On remarque , dans cette province , de grandes quantités d’arbres à suif (Stillingia sebifera) qui, à l’époque où je voyageais, ayant revêtu les couleurs automnales, ayant changé leurs nuances vert clair contre un rouge foncé couleur de sang, produisaient dans le paysage un effet des plus pittoresques. Il en était de même d’un autre arbre qui présente une semblable transformation, une espèce d’Erable, nommée par les Chinois Fung-Gze. Ces deux arbres formaient une remarquable opposition de couleurs avec le vert foncé des Pins.

Mais le plus bel arbre , sans aucun doute, que j’aie trouvé dans ce district est un Cyprès pleureur, que je n’avais vu dans aucune autre partie de l’empire chinois et qui même . je dois le dire , m’était tout à fait inconnu. J’aperçus, d’une distance de près d’un kilomètre, une espèce de Pin d’un

(1) Dans le Botanical magazine de mars 1850, Sir W. Hooker écrit à ce sujet : « Un Palmier , Chamœrops excelsa ( ? ), envoyé au jardin royal « par M. Fortune, a bravé impunément, sans aucune espèce d’abri, le rude « hiver que nous venons de passer » R. F.

Le muséum d'histoire naturelle possède un pied de Chamœrops c.rcelsa.

( Pinte du traducteur. )

port élégant, haut d’environ GO pieds (anglais) [18 mètres], ayant une tige aussi droite et aussi élancée que le Pin de File de Norfolk, avec des branches retombant comme celles du Saule pleureur de Sainte-Hélène. Ces branches, qui partent d’abord à peu près à angle droit de la tige principale, décrivent ensuite une courbe gracieuse et se replient encore à leur extrémité. De ces mêmes rameaux pendent perpendiculairement d’autres branches secondaires, ce qui donne à l’ensemble l’aspect du Saule pleureur avec une plus grande élégance de formes.

Quel pouvait être cet arbre? Il était évident pour moi qu’il appartenait à la famille des Conifères, mais qu’il était le plus beau et le plus distingué de sa famille.

Je marchai, ou pour mieux dire, je courus «à lui, à la grande surprise de mes compagnons de voyage, qui crurent que j’étais devenu fou. Lorsque je fus à proximité, il me parut encore plus beau qu’à la première vue. Sa tige était parfaitement droite comme celle du Cryptomeria , et ses feuilles ressemblaient à celles d’un arbre bien connu, YArbor vitœ; seulement plus petites et d’une forme plus élégante.

Ce spécimen si remarquable était, à ma grande satisfaction , chargé de fruits mûrs, et je désirais vivement pouvoir en emporter une certaine quantité. L’arbre se trouvait dans un enclos dépendant d’une auberge ; un mur nous en séparait, et j’avoue que je me sentais une forte velléité de le franchir. Mais cette pensée ne dura pas. Je jugeai qu’il était convenable de nous diriger vers la maison , dans la supposition, exacte du reste, que l’objet de mon enthousiasme était la propriété de l’aubergiste.

Nous entrâmes donc dans l’auberge , et, grâce à un bon repas que nous y prîmes et à quelques gracieusetés que je lui adressai, j’en obtins un certain nombre de graines, que je serrai précieusement. Elles sont maintenant en Angleterre (t). J’espère qu’elles prospéreront et que dans quel-

(1) I.o muséum d'histoire naturelle possède un certain nombre de pieds

Cyprès funéraire ( C.uprcssus funebris ).

de funcreal Cypress (Cuprcssus funebris) venus de semis et âgés de trois ou quatre ans. Plusieurs ont aujourd’hui 45 à 50 centimètres, et tout porte il croire que la croissance de cet arbre est très-rapide. (Noie du traducteur. )

ques années ce bel arbre décorera nos jardins et nos parcs. Du reste, à mesure que j’avançais , j’en trouvai beaucoup d’autres, et je reconnus qu’on en voyait assez communément des massifs sur les pentes de ces coteaux.

Cet arbre a reçu le nom de Cyprès funéraire (funereal Cypress). Le professeur Lindley(l), à qui j’envoyai quelques branches que j’avais cueillies pendant ce voyage, a écrit « qu’il le considérait comme une acquisition du plus haut « intérêt , » et il ajoute : « L’échantillon que nous avons « reçu ne nous permet pas de douter que ce ne soit un très- « bel arbre. On pourrait le décrire à peu près ainsi : sem- « blable au Saule pleureur quant à son port, et auSabina (2) « pour le feuillage , sauf qu’il est d’un vert plus vif. Ce n’est « cependant pas un Genévrier, comme notre Cyprès funéraire « ( Junipents virginiana ); c’est un véritable Cyprès. Nous « avons longtemps regretté que le Cyprès d’Italie ne pût pas « s’acclimater en Angleterre et décorer nos cimetières; mais « nous avons maintenant un arbre qui lui est supérieur en « beauté et qui convient encore mieux pour un tel emploi.»

En poursuivant ma route dans la direction de Ilwuy-Cliow- Foo, un peu au delà de Wae-Ping, ville de 150,000 habitants, située sur la frontière du Che-Kiang, lorsque nous fûmes entrés dans la province de Kiang-Nan, pendant un temps d’arrêt de notre bateau , je pus visiter rapidement le jardin d’un mandarin.

Ce lieu ne pouvait prétendre à être ce que nous appellerions un beau jardin; mais il est, delà part des gens du pays, l’objet d’une grande admiration, attendu que c’est à

(1) Le docteur Lindley, professeur de physiologie végétale, secrétaire de

la Société d’horticulture de Londres, rédacteur du Gardener's chronicle , homme aussi obligeant qu’il est instruit. Nous nous rappelons encore avec gratitude le soin qu’il voulut bien prendre, en 18.'$7, de nous faire voir eu détail le beau jardin de la Société d’horticulture , à Chisvvich , près de Londres. ( Note du traducteur .)

(2) Sorte de Genévrier.

peu près le seul de ce genre qui existe dans toute la contrée. On y voit, de distance en distance, de petites cours carrées remplies de pierres artistement rangées pour faire ornement.

Dans le jardin abondent VOJea fragrans, le Pœonia moutan (Pivoine en arbre), le Bambou sacré (Nandina domestica) et d’autres arbustes plus communs. Quelques jolies petites pièces d’eau sont recouvertes du Lotus, l’une de leurs plantes favorites; mais la plante la plus intéressante que j’y observai fut une nouvelle espèce de Houx toujours vert, ayant des feuilles semblables à celles du Laurier de Portugal , et d’un très-bel effet comme ornement. J’ai pu m’en procurer quelques graines, et j’en ai envoyé en Angleterre. Au milieu des fabriques et des constructions du jardin est une petite pagode en haut de laquelle je montai et d’où l’on découvre tout le pays à une grande distance.

On voit que le propriétaire de ce jardin l’a créé pour y donner des fêtes et de nombreuses réceptions. De petits temples , des tours, des kiosques y sont disséminés de tous côtés sur de vastes pelouses. Le tout ensemble ( 1) est d’un aspect imposant et complètement dans le style de prédilection des Chinois. Des guides appartenant à la maison nous conduisaient partout , comme cela se pratique en Angleterre, et, comme en Angleterre aussi, on voyait très-bien qu’ils attendaient une rémunération de leurs services. L’imitation même fut d’autant plus exacte , qu'ils nous quittaient de place en place, nous remettant aux mains de nouveaux guides, de manière que chacun d’eux eût sa part de l’aubaine.

Je trouvai aux environs , sur les pentes des coteaux , plusieurs plantes qui sont rares dans les autres parties de la Chine, ou au moins sur le littoral, notamment le Chimonanthus odoriférant, qui jouit maintenant d’une si grande faveur en Angleterre, où il fleurit à Noël.

Quelques jours après, en approchant de Tun-Che, à 29° 48 latitude nord, j’aperçus, dans un vieux jardin en ruines,

1) Ces mois sont en français dans le texte. (Note du traducteur.)

une plante assez singulière qui attira mon attention. En la regardant de plus près, je reconnus que c’était un beau lierberis toujours vert appartenant à la tribu des Mahonia, et ayant, en conséquence, les feuilles ailées, garnies d’une épine, d'une belle couleur d’un vert foncé brillant. L’arbuste [Mahonia Fortunci ) avait environ 8 pieds (2m,40) de hauteur ; il était très-garni de branches et surpassait en beauté toutes les autres espèces de Mahonia. Il n’avait qu’un défaut, c’était, par ses dimensions, de n’être pas transportable. •Ven pris seulement une feuille, et je remarquai bien la place, me promettant d’en cueillir quelques branches à mon retour.

Nous continuâmes notre route, et j’arrivai, peu de jours après, à Sung-lo-Slan, la patrie originaire du Thé (1). Pendant mon séjour dans cette ville, je me rappelai mon Berberisde Tun-Che et je me persuadai qu’il devait croître aussi dans le territoire de Sung-Lo ; il s’y trouve en effet, et les gens du pays lui attribuent quelques propriétés médicinales, je ne sais lesquelles. .l’eus assez de peine à m’en procurer ; mais enfin, en payant bien, je pus en obtenir quelques pieds bien garnis de leurs racines avec la terre au pied. Je les rapportai sains et saufs, et je les expédiai pour l’Angleterre, où ilsarrivèrent à bon port.

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