CHAPITRE XX
Végétaux des environs de INing-Po et de Shanghaï — L'Amclanchus racemosa. — Forêts de Bambous; usages divers de cet arbre. — Le Tung- Eau ( Dryandra cordata).— Le Lieu-Wha ( Nelumbium villalum Le Kum-Quat (Cilrus japonica).
De l’embouchure du Min, je revins à Ning-Po, et, comme je devais attendre, en ce lieu, des coolies que j’avais envoyés
t ) Voir ce qui est dit de la production du Thé dans ce district, p. 35.
dons plusieurs directions, je résolus d’aller visiter le temple de Tein-Tung, situé dans les montagnes à quelques myriamètres à l’ouest de cette ville. En parcourant les sites agrestes qui l’environnent, je fus frappé de la variété du paysage. D’innombrables plantes à l’état sauvage, couvertes de fleurs, s’offraient à moi de tous côtés. J’y trouvai YAzalea jaune de Chine; un arbrisseau nouveau pour les botanistes, et à peine connu en Europe, l’ Amelanchus racemosa , qui n’est pas moins beau que YAzalea et rivalise avec lui par ses bouquets de fleurs d’un blanc pur et éclatant.
Les collines au milieu desquelles ce temple est situé sont, d’ailleurs, richement boisées. Les prêtres qui le desservent professent de temps immémorial un grand respect pour les arbres. Quelques magnifiques Cryptomcria japonica , et un certain nombre de Pins de Chine, les plus élevés que j’aie jamais vus, ornent les abords du monument. Il est entouré de véritables forêts de beaux Bambous, bien dignes, à coup sur, de fixer l’attention du voyageur.
Les individus de la variété à laquelle appartiennent ces Bambous ont quelquefois une tige de 1 pied (30 centim.) de circonférence, lisse, droite, et de 30 à 40 pieds de haut (de 9 à 12 mètres).
Ils l’emportent de beaucoup sur ceux que j’avais pu voir dans toute la contrée, et il serait fort à désirer que l’on pût parvenir à les multiplier dans nos possessions de l’Inde.
Le Bambou est un des arbres les plus précieux pour la Chine, en ce sens qu’on l’emploie à toute espèce d’usage. Il sert à faire les chapeaux et les boucliers des soldats, des parasols, des semelles de souliers, des petits mats, des perches, des mesures de capacité, des paniers, des cordages, du papier, des portecrayons, des balais, des brancards, des tuyaux de tout genre, des porte-fleurs, des treillages pour les jardins; de ses copeaux ou rognures on fait des coussins ; avec ses feuilles on confectionne une espèce de vêtement grossier Irès-bon pour les temps humides, et que l’on nomme Sho-c, ce qui signifie littéralement : vêlement de feuilles.
Pour ce qui concerne la navigation, le Bambou olïre encore d’utiles applications; on en fait des voiles, des couvertures de bateaux ; des manches de lignes, des paniers à poisson, des bouées ; les catimarons, espèces de bateaux grossiers ou plutôt de radeaux servant de bacs, ne sont composés que de liges de Bambou fortement liées ensemble.
En ce qui tient aux travaux agricoles, le Bambou est employé pour amener les eaux sur les terres que l’on veut arroser; il entre dans la confection des roues à eau, des charrues, des herses et de presque tous les instruments aratoires.
Les meubles de Ning-Po, les plus beaux et les plus estimés de toute la Chine, sont souvent ornés d’incrustations de Bambou, représentant des hommes, des animaux, des temples, des pagodes, etc., et ces espèces d’ornements sont peutêtre, par la bizarrerie de leurs inventions, ce qui est le plus propre à donner une idée exacte de la Chine et des Chinois. On fait cuire les jeunes pousses et on les mange, ou l’on en fait des conserves. Une substance qui se trouve à la jonction des noeuds a des propriétés médicinales. Dans les districts à Thé cet arbre sert à la confection des tables à rouler, des paniers, des cribles (1), des ustensiles pour le transport des caisses de Thé.
Quelque incrédulité que cette longue énumération puisse trouver chez le lecteur, j’ajouterai que je suis loin d’avoir cité tous les usages du Bambou en Chine, et en vérité il serait presque aussi difficile de dire à quoi il ne sert pas que d’indiquer tous les emplois qu’on lui donne; on le demande partout et pour tout; il est utile aux Chinois pendant toute leur vie et ne les abandonne même pas à leur mort, puisqu’il sert à ombrager leur tombe.
Quelques jours après cette excursion , je louai un bateau pour me conduire à Kinlang, ou Silver-Island , une des îles
(1) Voir le chapitre de la préparation du Thé, page 9.
de l’archipel de Chusan , située entre cette dernière île et l’embouchure de la rivière de Ning-Po, vers le 30e degré de latitude nord. Elle a environ 1 myriamètre et demi de longueur sur 3 ou 4 kilomètres dans sa partie la plus large. On y cultive l’arbre à Thé plus que dans aucune autre île de cet archipel. Le Thé qu’on y fabrique est bon, mais il ne sert qu’à la consommation de l’île ou du littoral, et nullement à l’exportation , n’étant pas préparé de manière à satisfaire le goût des Anglais et des Américains. On y trouve aussi l’arbre à suif et le « Tung-Eau » (Dryandra cordata), qui tous deux fournissent des articles d’exportation. Le premier, dont j’ai déjà parlé, est bien connu pour le suif et l’huile qu’on en retire; le second donne une huile trèsestimée qui s’emploie dans la fabrication du vernis si réputé de ce pays, et par ce motif on le désigne souvent sous le nom d’arbre à vernis (varnish tree).
Pendant mon séjour à Ning-Po, j’eus occasion d’observer, dans un jardin , une très-belle variété de Nelumbium que je désignerai sous le nom de Nelumbium vittatum à cause de l’élégance de ses fleurs.
Cette variété est très-rare dans cette partie de la Chine, à tel point que je ne pus pas parvenir à m’en procurer un pied pour envoyer en Angleterre.
Bien que ces plantes soient généralement élevées en serre dans ce dernier pays, il est certain qu’elles peuvent supporter une température très-basse pendant l’hiver. Elles abondent dans toute la province de Kiang-Nan , à Shanghaï , à Soo- Chow, à Nanking, où les hivers sont très-rudes. Les étangs et les lacs y gèlent fréquemment , et il n’est pas rare d’y voir le thermomètre descendre à quelques degrés au-dessous de zéro. Pendant le printemps et l’été, le Nelumbium accomplit toutes les phases de sa végétation , feuilles , fleurs et fruits. En automne , toutes les parties de la plante visibles à la surface de l’eau périssent ; il ne reste de vivant que ses grandes racines, qui demeurent enfouies dans la vase, et elles res-
tent à l’état stagnant jusqu’au moment où le printemps vient ranimer la végétation.
Nous devons étudier les habitudes de cette plante, si nous voulons parvenir à la faire prospérer chez nous et suivre la marche de la nature. Nos étés ne sont probablement pas assez chauds pour que nous puissions l’abandonner à ellemême dans nos étangs; mais, si nous jugeons à propos de lui fournir une chaleur artificielle pendant cette saison, il ne faudra pas oublier que, l’hiver, elle doit rester à l’état stagnant.
En Chine, le Nelumbium (ou Lien-Wlia) est cultivé sur une grande échelle pour ses bulbes, que l’on considère comme une des meilleures racines alimentaires, et dont toutes les classes de la population font une consommation considérable. Ces racines atteignent tout leur développement au moment où les feuilles périssent ; on les enlève alors, et tous les marchés du Nord en sont amplement fournis pendant l’hiver. Malgré l’estime des Chinois pour ce mets, les étrangers en font, en général, peu de cas. On en fait, du reste, une espèce d’ Arrow-Root qui est excellente, et que l’on considère comme égale en qualité à celle des Indes occidentales. Les graines, que l’on sert rôties, sont aussi très-recherchées.
Rien ne me retenant plus à Ning-Po , je retournai à Shanghaï, où j’arrivai vers la mi-janvier, c’est-à-dire dans le fort de l’hiver des Chinois. C’est aussi chez eux l’époque du renouvellement de l’année, et il se fait alors un immense débit de fleurs de toute espèce.
En visitant les magasins des horticulteurs de Shanghaï, je fus surpris d’y trouver un grand nombre de Heurs provenant de cultures forcées et qui étaient toutes prêtes pour la vente. C’est alors seulement que j’appris que la pratique des cultures forcées pour les fleurs était très-répandue en Chine.
Ainsi beaucoup de Magnolia purpurea étaient alors en pleine fleur, ainsi que plusieurs espèces de Pêcher à fleurs
doubles, le joli petit Prunus sinensis alba et divers Camélias. Mais ce qui me frappa le plus, ce furent les Pœonia montait (Pivoine en arbre). Plusieurs variétés de celte plante étaient en pleine fleur, et à cette époque de l’année, où tout à l’extérieur était hâlé par le froid , elles avaient un air de vigueur et une fraîcheur des plus remarquables. Les Heurs étaient liées, pour les empêcher de se développer trop rapidement. Toutes ces plantes avaient été apportées de la célèbre cité de Soo-Chow-Foo, le grand dépôt de tout ce que la Chine renferme de luxueux et de fashionable.
On pourrait croire que les horticulteurs chinois ont des châssis, des serres vitrées, des conduits d’eau chaude, enfin tous les appareils de ce genre employés par les jardiniers et amateurs européens. Rien de tout cela; ils obtiennent tous ces résultats sous de petits abris ou auvents , dans leurs maisons, chauffées tout simplement au charbon de bois, avec des bourrelets en paille aux jointures des portes et des fenêtres.
À celte époque (15 janvier), le Kum-Quat ( Citrus japonica), dont on élève en pots des quantités considérables, est littéralement couvert de ses petits fruits de forme ovale , d’une couleur jaune orangé. On le mêle, ainsi que plusieurs autres espèces d’Oranger, avec les fleurs forcées, et cette réunion produit un excellent effet pour le coup d’œil. Je suis convaincu que , si le Kum-Quat était plus connu parmi nous, il serait fort recherché pour l’ornementation horticole pendant les mois d’hiver. 11 est beaucoup plus rustique qu’aucun autre de sa tribu , il produit des fleurs et des fruits en grande abondance , et je ne doute pas qu’il ne soit d’une culture très-facile ; mais, pour réussir à cet égard aussi bien que les Chinois, il y a une circonstance qu’il ne faut pas perdre de vue , savoir que tous les arbres de la tribu des Orangers qui portent fruit à l’état d’arbre nain sont greffés.
Il y a encore un autre arbre qui remplace notre Houx ordinaire. C’est le Nandina domestica , nommé par les Chinois « Tein-Chok » ou Bambou sacré. A cette époque, on en
cueille les branches et on les colporte dans les rues par toutes les villes. Chacune de ces branches est couronnée par une grappe de baies rouges à peu près comme celles du Houx, et qui, par leur contraste avec le vert foncé et brillant des feuilles, produisent un agréable effet.
On s’en sert pour la décoration des autels non-seulement dans les temples, mais aussi dans les maisons et les bateaux ; car en Chine chaque maison et chaque bateau a son autel , et c’est de là que lui est venu le nom de Bambou sacré.
Le Nandina se trouve dans les jardins en Angleterre; mais, à en juger par ceux que j’y ai vus, on ne peut guère se faire une idée de sa beauté. Il ne paraît pas, d’ailleurs, qu’il donne autant de fruits qu’en Chine; ce qui tient sans doute à ce que la température de nos étés est plus basse que celle de son pays natal.
En fait de fleurs d’hiver, la plante la plus recherchée et la mieux soignée en Chine est le Chrysanthemum, bien qu’il soit vrai de dire qu’à l’époque du nouvel an elle n’est plus tout à fait dans son plus beau moment. Pour les Camélias, les Azaléas, les Roses, le jardinier anglais l’emporte sur le jardinier chinois ; mais pour la culture du Chrysanthemum celui-ci n’a pas d’égal ; il excelle surtout à leur donner à volonté les formes les plus variées; il semble, en vérité, que cesplantes font la moitié du chemin et se prêtent d’elles-mêmes à toutes ses fantaisies. J’en ai vu qui avaient la forme d’animaux, de chevaux, de daims, d’autres qui imitaient des pagodes; mais, soit qu’elles aient subi toutes ces transformations, soit que le jardinier les laisse venir dans leur forme naturelle, elles sont toujours dans le meilleur état de santé, les feuilles toujours d’un beau vert , et ne manquent jamais de donner des fleurs à profusion en automne et en hiver.
Voici comment on cultive le Chrysanthemum en Chine : des boutures sont faites, chaque année, avec les nouvelles pousses, comme nous le faisons en Angleterre; quand elles ont pris racine, elles sont placées dans les pots , où elles doivent l'ester et ileurir.
La [erre mise dans les pots pour celte culture est de la meilleure qualilé. Aux environs de Canton, on la compose ordinairement de la vase des étangs où croissent le Nelumbium ou le Lotus. On la laisse sécher et se réduire en poudre pendant plusieurs mois; ensuite on la mêle à de l’engrais humain que fournissent les dépôts formés dans chaque jardin. On laisse encore quelque temps le mélange se mûrir avant de l’employer; on le retourne plusieurs fois, et alors il est bon à mettre dans les pots qui reçoivent les Chrysanthemura. On arrose ensuite fréquemment les plantes avec le purin qui s’écoule des dépôts dont je viens de parler, et ses effets se connaissent promptement à la vigueur de la végétation et à la belle couleur vert foncé des feuilles.
Voici le système adopté pour former la plante en belles touffes compactes, ce que je préfère de beaucoup, pour mon compte, aux animaux et aux pagodes. On ne laisse d’abord à la plante qu’une seule tige : elle est forcée de pousser, à sa tige, un grand nombre de jets latéraux, qui sont réunis et liés avec un fil de soie. En ayant soin de maintenir ainsi les branches réunies en touffes autour de la tige principale, on entretient la vigueur des feuilles, qui se manifeste par leur belle couleur verte, et on obtient une plante touffue, garnie au sommet, formant bien le bouquet.
A Shanghai et à Ning-Po , les Chrysanthemum sont , en général, mieux soignés que du côté de Canton; mais les beaux résultats qu’on y obtient doivent aussi être attribués, en grande partie, à l’intluence du climat natal, la plante étant originaire des provinces du centre et du nord de l’empire. Quant au mode de culture, il est à peu près le même, au moins pour les points principaux que je viens de mentionner. Les Chinois aiment beaucoup les fleurs à larges dimensions, et pour les obtenir ils ont soin, en général, d’enlever tous les boutons qui leur paraissent trop petits.
Le Chrysanthemum est la fleur de toutes les classes en Chine. On la voit partout , chez le riche comme chez le pauvre, dans la chaumière du petit laboureur comme dans
la splendide habitation du mandarin a bouton rouge.
Quoique nous soyons redevables aux Chinois de l’introduction de cette plante, il est certain qu’elle a donné, en Kurope, plus de nouvelles variétés qu’en Chine. Quelques-uns de ces magnifiques Chrysanthemum , obtenus en France par M. Salter, exciteraient certainement l’admiration et l’étonnement des Chinois eux-mêmes, et, ce qui est assez remarquable, c’est que plusieurs de ces charmantes variétés, telles que le formosum et le lucidum, qui se sont originairement produites de semence en Europe, se retrouvent aujourd’hui dans le nord de la Chine.