‹ Voyage an pays des perlesChapitre 8 sur 11 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

(La scène se passe dans le prétoire du pundit-soëb.)

AifinAMA. — Saveruhaden. — Latchoumtama. — Rangassakt. — Le pundit-saëb. — Foule de marchands, mendiants et fakirs.

ÂNNIAMA (tenant un enfant dans ses bras). — J'ai fait appeler devant vous, seigneur pundit, le comraouty Saverinaden, pour qu'il consente à me recevoir comme son épouse légitime, et qu'il reconnaisse cet enfant comme sien.

Je dépose entre vos mains vénérables le taly, signe du mariage, que lui-même a passé autour de mon cou, un soir qu'il vint près de la maison de ma mère me jurer une foi éternelle.

Le pundit-saéb. — Peux-tu affirmer que ta bouche ne se souille pas d'un mensonge?

Anniama. — Que mon corps soit privé de la sépulture des justes, que nulle cérémonie funéraire ne soit faite à perpétuité pour l'anniversaire de ma mort, et que mon âme revienne animer le corps immonde d'un vautour aux pieds jaunes, si ce que je dis n'est pas la vérité 1

Le pundit-saêb. — Ton serment a été entendu par Yama (juge des enfers). Que répond Saverinaden ?

Saverinaden. — Je ne connais pas cette femme, et tout ce qu'elle dit n'est que fausseté.

Le pundit-saêb. — Peux-tu faire le serment prescrit?

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Sayerinaden. — Ma caste me défend de jurer.

Annuma. — Tu ne me connais pas ! Tu ne te souviens sans doute plus des paroles que tu m'adressais, il y aura bientôt deux ans, pour la fête de Siva, au pied du cocotier de la grande rue de Bahour;je veux te les redire, car je les ai retenues, moi. (Eiie éclate en sanglots.) Yoyous si tu pourras Ics entendra sans rougir. « Laisse-moi presser mes lèvres sur tes lèvres, boire ton haleine amoureuse, comme le cerf altéré qui aspire sur les feuilles la rosée de la nuit. 9

La foule. — Cette jeune femme paraît sincère, et sa douleur fait mal.

Sayerinaden. — Non, certainement, je ne connais point cette femme, et son audace est étrange.

ÂNNIAMA (lui présentent son fils). — Et CCt enfant,

qui est ta chair et ton sang, auras-tu le courage de le repousser comme sa mère? Sais-tu que sa naissance m'a fait chasser de la caste, de la maison où mon père est mort? Sais-tu que depuis plus de douze mois je vis de l'aumône, errant sur les grands chemins, comme une paria sans asile? Mais il n'a pas souffert, lui ! Regarde comme il est fort et beau ! II te tend ses petits bras ; refuseras-tu de l'embrasser?

Le pundit-saèb. — Je crois que tu es ému, Saverinaden.

Sayerinaden. — Cette femme ment, yous dis-je...

Le pundit-saëb. — Le divin Manou t'autorise à faire entendre des témoignages. N'y avait-il personne auprès de vous/lorsque le commouty t'a

t26 VOYAGE AU PAYS BES PERLES.

remis ce taly? Parle sans crainte, Anniama, xoais aussi sans chercher à tromper.

Akniama. — Seigneur j)undit, une femme conduisit Saveiinaden près de moi^ et, d'avance, elle m'avait séduite par ses pai'oles dorées, mais perfides. C'est la vieille bayadère Latchoumyama. Qui pourrait se fier à ce qu'elle va dire ?

Latchoumyama. — Cette fille a été chassée par sa mère à cause de sa mauvaise conduite. Je lui ai procuré, à sa prière, bien des amants, mais je ne me souviens pas que Saverinadeû ait été du nombre.

Anniama. — Saverinaden m'a connue vierge : si \m autre homme a délié mon pagne, s'il a entendu sortir de ma bouche des paroles d'amour, qu'il se présente et répète le serment consacré.

Rangassamy. — J'ai partagé ta natte im soir sur les bords de la rivière de Gengi, et je t'ai donné deux roupies.

La foule. — Tchi! tchi! tchil Rangassamy!

Anniama (dédai^eusement). — Et combien Saverinaden t'a-t-il donné pour venir déposer ainsi?

Rangassamty. — J'ai dit vrai. Quemon corps soit privé de la sépulture des justes si. ... !

La foule (rinterrompant). — Abas,Rangassamy! ti'aître, menteur, iripon ! Au thana, Rangassamy !

Les marchandes. -^ A la rivière, Rangassamy!

La foule. — Marquons-le sur le firent avec le fer aux porcs.

(Rangassamy 6*enfuit.)

Saverinaden (avec agitation). — Je n'ai point chargé cet homme de prononcer ces honteuses paroleft»

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Anniama. — Saverînaden, si les esprits célestes qai veillent aitx bonnes actions ont du pouvoir sur ton cœur, reconimis au moins ton fils, et jeseraâ ton esclave, ta tanigartchie (porteuse d'eau).

Le PUNDrr-SAÈB. — Je vais dire la sentence que Tama m'^inspire ; maSs, avoat de faire parler la loi, f ordonne que Savermaden prenne entre ses bras Penfarit d'Anniama pour me l'apporter.

AnNIAMA (tendant renfant). — Yoilà toufils, SaVCTÎ-

naden !

L'enFAWT (souriant à Satcrinaden). — Papa !

SavERINADEN (le pressant sur son cœur). — pundit-

saëb, ne prononce point ta sentence, et toi. Anniama, mon épouse chérie, reprends ce taly et pardonne, les rakchasas (démons) m'avaient aveuglé, me soufflant de mauvais desseins, mais le divin Vischnou m'a éclairé par la bouche de cet enfent. Allons à la pagode accomplir la cérémonie de l'expiation.

La foule. — Que de longs jours soient accordés à Saverinaden et à la belle Anniama !

Le pundit-saéb. — Que Latchoumyama soit saisie et promenée toute nue dans l'aidée entière, avec dix stations de dix coups de rotin chacune : telle est la peine des faux témoins. Ainsi le veut Manoul

La foule. — Vive te seigneur punditi

Telle est cette petite pièce, dont on ne saurait nier nî l'intérêt ni les qualités dramatiques, et que les acteurs d'Ourdi-bazar représentèrent chez le colonel Maxwell avec un entrain et surtout un naturel qu'on

rencontre rarement, même chez nos meilleurs acteurs d'Europe, qui, dès qu'ils sont sur les planches, se croient obligés de remplacer le ton ordinaire de la conversation par la déclamation et l'afféterie.

La représentation de la tragédie d'Avany nous conduisit fort avant dans la nuit. Cette pièce est admirable, et j'affirme que jouée telle quelle en Europe, et simplement traduite, elle produirait le plus grand effet.

Avany, la belle-mère amoureuse de son beau-fils, même dans les plus grands emportements de la passion, est plus tendre, plus réellement femme que la Phèdre antique et que celle de Racine. C'est une femme vertueuse vaincue par l'amour. Les grandes luttes de vertu et de passion qui se livrent dans son âme la font plaindre et non mépriser, et si elle succombe, en avouant son amour à l'objet aimé, en face de l'effroi et de la pudique innocence de Nirdhasa, qui ne comprend pas bien ce que lui veut celle qu'il appelle ama (ma mère), elle s'élève à de sublimes fureurs contre son indignité, et finit par se tuer pour ne point succomber.

Quand nous voudrons bien fouiller dans cet antique Orient, mais alors d'une manière sérieuse, en étudiant son langage et traduisant ses livres... quels sublimes ancêtres nous donnerons à Racine, Corneille et Shakspeare, à Sénèque, Euripide et Sophocle I

GEYLAN. 129

Il pouvait être une heure du matin lorsque, la représentation terminée, je pus prendre congé de lady Maxwell et du colonel et reprendre le chemin du bengalow. En passant par le quartier ouest de la ville, spécialement haSité par les Indous malabares, je fus étonné de voir la plupart des vérandahs des maisons encore éclairées et garnies d'une foule d'individus des deux sexes qui semblaient écouter attentivement le chant nazillard d'un fakir ou d'un sannyassi. J'allais m' enquérir des motifs de cette veillée presque générale, lorsque je me souvins que le mois de mayaci (mai) est consacré spécialement, dans l'Inde, aux représentations théâtrales, ainsi qu'aux récits, contes, fobles et déclamations religieuses ou héroïques, et qu'il est d'usage que chaque chef de famille aisé attache à sa maison pendant ce mois-là, soit un rapsode, soit un fakir, soit un sannyassi, qui fait des tours, déclame des vers ou récite des fables, pendant une partie de la nuit, devant tous les parents, enfants et serviteurs.

Comme tout ce qui est art, philosophie, littérature, date dans l'Inde de plusieurs milliers d'années avant notre ère, le théâtre seul comptant des œuvres modernes, ces fables et ces contes sont généralement empruntés au Pantcha-Tandray immense recueil d'apologues que les jongleurs apprennent par cœur et s'en vont réciter littéralement aux veillées du printemps.

Lorsque j'arrivai au belatti-bengalow, je tombai inopinément au milieu de pareille fête. Kandassamy, mon vindicara, et Âmoudou avaient attiré

i;m VOYAGE AU PAYS D£S PERLÉS.

SOUS la vérandah du bengolow nii' de ces conteurs, dont la parole rhythmée avait fait accouru: immédiatenxent tous les Indous du voisinage, qui n'avaient pas les moyens de se donner un pareil luxe.

Ne voulant point troubler le plaisir de oes pauvres gens, j'ordonnai à chacun de rester en place, et au fakir de continuer son récit, à la grande joie de Kandassamy et d'Amoudou, qui tout d'abord ne paraissaient point des plus rassurés sur la manière dont j'allais prendre la chose.

M'étant fait donner un de ces fauteuils renversés si ehers aux Européens,, dans lesquels on peut, si l'on veut, passer la nuit entière aussi à l'aise que dans un bon lit,, je me mis à écouter comme les autres.

Le fakir narrait à ce moment à rassemblée émerveillée les aventures extraordinaires du brahme Kahla-Sarma, qu'il fit suivre immédiatement, à la demande générale, des contes de la première nuit de mai du berger Gartîca aai rajah Rama-Tchandra.

Voici deux récils, dont l'auteur est le brahme Vischnou-Sarma, connu en Europe, je ne sais trop pourquoi, sous le nom de Pylpay.

Cette traduction n'est pas de moi. Je l'emprunte à un recueil très-rare dans l'Inde, intitulé : Extraits du Pantcha-Tantray et qui fut imprimé à Chandernagor, par les ordres de Dupleix, en 4735, pour les besoins de l'école franco-indoue, que ce héros, .qui faillit nous donner l'Inde, avait fondée pour venir en aide à sa politique, qui était de rapprocher les deux races.

La lecture de ces deux morceaux de littérature

GETLAN. V m

antique ne sera pas, j'aime à le croire, sans intérêt pour ie lecteur.

Aventures du brahme Kahla-Sarma.

c Dans la< ville de Sonia-Pour vivait un brahmft du nom de Kahla-Sarma^ qui, après avoir été loiq;^ temps plongé dans la misère, se vit1x)utàcoup,par un concours de circonstances heureuses, élevé à un: brillant état d'opulence. II résolut alors d'enire*prendre le saint pèlerinage du Gange, pour obtenir le pardj)n de ses péchés en sa lavant dans les eaux cle ce fleuve sacré.

D Chemin faisant, un jour qu'il traversait un dô^ sert où coulait la rivière Saravasty, il voulut eflfectuer dans celte rivière ses ablutions accoutumées. A peine était-il entré dans l'eau qu'il vit venir à lui une écrevisse qui lui demanda où il allait. Informéequ'il se rendait en pèlerinage au Gange, elle le supplia de la transporter dans ce fleuve sacré, promet^ tant, s'il daignait lui rendre service, d'en conserver le souvenir tant qu'elle vivrait, et de faire, de son côté, dans l'occasion, tout ce qui dépendrait d'elle pour lui être utile.

j> Le brahme, surpris de ces dernières paroles, lui demanda s'il était possible qu'un être aussi faible et aussi vil qu'elle pût jamais rendre service à un homme et surtout à un brahme. A quoi l'écrevisse répondit par l'apologue suivant :

» Dans la ville de Prabavatty-Patnam vivait un roi nommé àhdita-Varma. Un jour ce prince était à la chasse au milieu d'une épaisse forêt, accompagné d'une foule de monde; il vit venir à lui un éléphant

d'une taille énorme dont l'apparition subite répandit la terreur, dans son escorte. Le roi, ayant rassuré ses gens, leur dit qu'il fallait tâcher de se rendre maître de cet éléphant pour le conduire à son palais. Pour cet effet, on se mit à creuser une fosse profonde que Ton couvrit débranches d'arbres et de feuillage ; après quoi tous les chasseurs environnèrent l'éléphant, ne lui laissant pour fuir d'autre issue que celle qui conduisait à la fosse, dans laquelle, en effet, il se laissa tomber.

» Charmé d'avoir si bien réussi, le roi dit à ses gens qu'avant de retirer cet éléphant de la fosse, il fallait le laisser jeûner pendant huit jours ; qu'au bout de ce temps, ayant perdu ses forces, on pourrait aisément le dompter. Tout le monde se retira donc, laissant l'éléphant dans le piège où il s'était pris.

» Deux jours après, un brahme, qui voyageait sur les bords du fleuve Youmna, vint à passer près de cet endroit, et, ayant vu l'éléphant dans la fosse, il lui demanda par quel fâcheux accident il se trouvait là. L'éléphant lui raconta sa triste aventure et, lui exposant ensuite les tourments qu'il endurait, tant des suites de sa chute que de la faim et de la soif, il le supplia d'avoir pitié de lui en l'aidant à recouvrer sa liberté.

» Le brahme lui représenta qu'il était hors de son pouvoir de retirer d'une fosse si profonde un corps du poids et du volume du sien. L'éléphant lui fit de nouvelles instances et le conjura de l'aider au moins de ses conseils, en lui indiquant le moyen d'échapper au danger qui le menaçait.

» A cela, le brahme répondit que s'il avait autrefois rendu service à quelqu'un, il devait l'invoquer à présent et l'appeler à son secours.

» Je ne me souviens pas, répondit l'éléphant, d'avoir rendu service à qui que ce soit, si ce n'est aux rats, ce que je fis de la manière suivante :

» Dans le pays de Galinga-Dessam régnait un roi nommé Souvarna-Bahon ; il vit tout à coup ses États infestés par des myriades de rats qui dévoraient toutes les plantes et répandaient partout la désolation. Les habitants, ne pouvant plus exister au milieu d'un tel fléau, allèrent trouver le roi, et le supplièrent d'avoir recours à quelque expédient pour délivrer le pays des ravages de ces animaux destructeurs. Le prince rassembla aussitôt tous les chasseurs de son royaume, qui, munis de filets et de pièges de toute espèce, allèrent ensemble à la poursuite des rats. A force de travaux et de patience, ils parvinrent à les faire sortir de leurs trous. Tous furent pris et enfermés vivants dans de grands vases de terre, où on le« laissa pour qu'ils y mourussent de faim.

» Sur ces entrefaites, continua l'éléphant, je vins à passer près du lieu où tous ces rats étaient emprisonnés et entassés pêle-mêle. Leur chef, m'ayant entendu, m'appela : il me supplia de prendre pitié de lui et de ses compagnons et de leur sauver la vie. Rien de plus facile, dit-il, puisqu'il me suffisait de briser d'un coup de pied les vases de terre qui les retenaient captifs. Touché de compassion pour le sort déplorable de ces infortunés, je mis en pièces leurs prisons, et je les arrachai à une mort certaine.

» Le chef des rats, après m'aTOÎr Femercîé, dit qu'ils conserveraient, lui et les siens, xm éternel souvenir du service que je leur avais rendu, et jura qu'ils me payeraient de retour, si jamais je metrou- •vais dans quelque embarras.

» Après que l'éléphant eut achevé ce récit, le brahme lui conseilla d'invoquer les rats, qu'il avait si essentiellement obligés, et de les appeler à son aide.

» Il lui souhaita ensuite une prompte délivrance, ^t continua sa route.

» L'éléphant, livré à lui-même, réfléchit qu'il n'avait rien de mieux à feire que de suivre le conseil qu'on lui avait donné.

» A la voix de son bienfaiteur, le chef des rats accourut sans délai.

» L'éléphant ne l'eut pas plus tôt aperçu, qu'il lui exposa les malheurs qui lui étaient survenus, ceux dont il était encore menace, et le supplia de l'aider de quelque manière à sortir de sa prison.

» Le service que tu requiers, seigneur éléphant, répondit le rat, n'est pas pour moi une chose difficile : reprends donc courage, et je te prometsd'opérer dans peu ta délivrance.

» A l'instant, le chef des rats convoqua plusieurs millions de ses sujets, et les conduisit au bord du précipice où leur libérateur avait été englouti; tous se mirent à gratter la terre qui était autour et à la jeter dans la fosse; celle-ci se comblant peu à peu, l'éléphant s'élevait à mesure : bientôt il put aisément sortir et se trouver à l'abri de tout danger.

» En terminant cet apologue, l'écrevisse dit au

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brahme pèlerin : Si un rat trouve l'occasion dépendre un service signalé à un éléphant et de lui fiauver la vie, ne p€ut-il ipa« s'en présenter une où je serai moi-même â portée de t'obliger et de te témoigner ma rec€»maissance ?

» Le brahme Kahla-Sarma, charmé de trouver tant d^intelligence dans un si chéiif animal, n'hésita plus à prendre l'écrevisse avec lui, et, la mettant dam fion sac de voyage, il continua sa route.

» En traversant une épaisse forêt, il s'arrêta vers l'heure de midi, au moment où le soleil étsdt dang sa plus grande force, pour se reçyoser à l'ombre d'un arbre touffu. Il s'y endormitbientôt^ et, pendant qu'il dormait, voici ce qui arriva :

» Près de lîarbre où Kahla-Sarma goûtait un paisible repos, un serpent monstrueux avait établi sa demeure dans un de ces monoeaux de terre élevés^ par les kariahs (fourmis blanches), et au milieu de ce feuillage, un corbeau avait construit son nid.

» Ce corbeau et ce serpent avaient, en qualité de voisins, contracté ensemble une étroite amitié. Lorsque quelque vopgeur fatigué venait se délasseï' à l'ombre de cet arbre, le corbeau en avertissait son* ami le serpent par un oerlain cri, et ce dernier, sortant aussitôt de .soaa rep^e, s'approchait en silence du voyageur, le mordait et lui insinuait son venia dans les veines. Le poison était ai subtil, que la personne mordue «i mourait presque à l'instant.

» Le corbeau rassemblatat aloi*s les individus de I

son espèce, ils se jetaieat tous sur le cadavre, qut leur servait de pâture.

» Le corbeau n'eut ptfê plus lot aperçu que le

136 VOVaGE au fA\S des PÂàLES.

brahme pèlerin dormait profondément, qu'il donna au serpent le signal ordinaire : celui-ci sortit de son trou incontinent, et lui ôta la vie par sa morsure empestée.

» Le corbeau s'empressa ae rassembler ses amis et ses proches, et ils fondirent tous ensemble auprès du cadavre. Gomme ils se disposaient à le dévorer, le chef corbeau ayant aperçu quelque chose qui remuait dans le sac du voyageur, et voulant savoir ce que c'était, y mit la tête. A l'instant même Técrevisse le saisit par le cou avec ses pinces, et le serra au point de l'étrangler.

» Le corbeau criait merci, mais elle lui déclara qu'elle ne le lâcherait pas, à moins que le brahme, dont il venait de causer la mort, n'eût recouvré le jour.

"» Le corbeau ayant fait connaître à ses compagnons l'extrémité où il se trouvait réduit, et les conditions auxquelles l'écrevisse consentait à le laisser vivre, les conjura d'aller en toute hâte informer son ami le serpent de sa situation critique, et l'engager à ranimer bien vite le corps du brahme. Le serpent, instruit du malheur de son ami, s'approcha du mort, mit la gueule à l'endroit même où il l'avait mordu, suça tout le venin dont il l'avait infecté, et lui rendit la vie.

> Dès que le brahme eut repris l'usage de ses sens, il ne fut pas peu surpris de voir son écrevisse tenant un corbeau étroitement serré entre ses pinces. Elle lui raconta ce qui venait de se passer. A ce récit, le voyageur, qui croyait sortir d'un doux sonimeil , fut saisi du plus grand étonnement. Néanmoins,

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lui dit-il, puisque le corbeau a satisfait aux conditions que tu as exigées de lui, il faut aussi que tu remplisses la promesse que tu lui as faite de lui laisser la vie sauve : lâche-le donc maintenant.

» L'écrevisse, qui voulait châtier ce méchant comme il le méritait, mais qui craignait de le faire dans le voisinage du serpent, répondit qu'elle ne lui rendrait la liberté qu'à quelque distance de là.

» Le brahme les transporta donc tous les deux un peu plus loin, et, ouvrant son sac, il invita de nouveau l'écrevisse à ne plu& différer de tenir sa promesse.

» — Insensé I répondit l'écrevisse , y a-t-il quelque foi à garder aux méchants? Peut-on compter sur leurs promesses, à eux? Tu ignores donc que ce corbeau perfide a déjà été l'instigateur de la mort d'une foule d'innocents, et que si je le laisse échapper, il en fera périr encore un grand nombre?

» Veux-tu savoir ce que les gens de bien gagnent à obliger les méchants? Veux-tu connaître la manière dont il faut traiter ces derniers quand on les tient en son pouvoir?

» La fable suivante te l'apprendra :

> Un brahme nommé Âstica habitait l'agrahra (monastère) d'Agny-Stala, situé sur les bords du fleuve Youmna. Ce brèdime, ayant entrepris le pèlerinage du Gange, passa un jour près d'une rivière dans laquelle il voulut faire ses ablutions.

> Il ne fut pas plus tôt entré dans l'eau, qu'un crocodile vint à lui, et, apprenant dans quelle intention le brahme s'était mis en route, il le supplia instamment de le transporter aussi dans les eaux

an ileuve sacré. Il espérait, disait-^il^ pouvoir yvivre phis à son aise que âsms le Jieii eu il était,, «qm^ se trouvant souvent à sec daas le temps des cim-* leur^, Texposait alors à <eiidiirôr des souffrances cruelles.

» Leibrahme, touché 4e compassiou, fit entrer ce crocodile dans son sac, et, le chargeant sur ses épaules, continua sa route.

D Arrivé sur le rivage du Gange,, le pèlerin ouvrit son sac, et, montrant au crocodile les eaux de ce fleuve, il lui dit qu'il pouvait y entrer. JMais ce dernier objecta à son bienfaiteurque, se sentant trèsfatigué de 4a rouie ^qu'ils avaient faite ensemble, il tf avait point la force de gagner seul le cours d'eau,, et qu'il le priait de l'y conduire jusqu'à une certaine profondeur.

7> Lebrahme,(ne soupçonnant aucune perfidie, eut encore cette condescendance pour le crocodile. Il s'avança le iplus qu'il j)ut dans le lit du Gange et y déposa son con^gnoa de voyage. Mais, au mcnaeiit ju il se retirait, <le ^crocûdile., le saisissajikt jpuir da jambe avec ses dents, s'efforça de l'entrainer auifâBi de l'eau. Plein de frayeur, et outré d'une pardlle tmAiisûn, le pèlmn s'écria : — Oh! scélérat^ oh! perfide, est-ce aàm que tu r^mds le mal pour le ihien ? Voilà «donc la ^ertu que tu j>ratiques ? YoS& donc Ja reconnaissance que j!avais lieu d^-attenâne de toi, après t'avoir irendu service I

% — Son, repartit Je crocodile, que lâens-ta me parl^derecûimaissanc^etde vertu !'La vertu, âenos î&ui^s, c'est de décorer 'Ceax «qui nous nourrisseiîL

B — Sa^ndsaujnaoias ton|>erfiâe dessein Dur

quelques moments, reprit le brahmc, et voyons si la morale que tu professes trouvera des approba* Seurs, remettons l'affaire au jugement des arbitres^ et, s'il s'en présente trois seulement qui approuvent ta manière d'agir et de penser, je consens que tu. me dévores.

3> Le crocodile se rendit aux réclamations du brahme, et consentit à ne le sacrifier à sa gloutonnerie qu'après qu'ils auraient recueilli les suffrages de trois arbitres qui ne blâmeraient pas son procédé.

» Ils s'adressèrent d'abord à un manguier plantésur le rivage. Le brahme lui demanda s'il était permis de faire du mal à ceux qui nous avaient fait du bien. — J'ignore si cela est permis ou non, répondit le manguier, mais je sais bien que c'est là prér cisément la conduite que les hommes tes semblables tiennent envers moi* En effet, j'apaise leur faim en les nourrissant de mes fruits succulents ; je les garantis des ardeiurs du soleil en les couvrant de mon ombrage : cependant, dès que la vieillesse on quelque accident me met hors d'état de leur procurer ces avantages^ ouhliant mes services antérieurs^ ils coupent mes branches et finissent par me priver de la vie en arrachant jusqu'à mes racines : d'où je conclus que la vertu, parmi les hommes, consiste â âÔtruire ceux qui les nourrissent

» Bs abordèrent ensuite une vieille vache qui jD^ssait sans ^rcfien sur les l)ord§ du .fleuve ; le hrahme lui demanda di ce n'ëtait pas blessa la vertu que dé Taire du mal à cenx qui vous avaient ùk du bien.

> — Que veux-tudireparcemot^ vertu ?rqpond^

140 VOYAGE AU PAYS DES PERLESw

la vache. La vertu, de nos jours, est de perdre?, ceux qui nous rendent service ; je ne l'éprouve que trop par ma malheureuse expérience. Jusqu'ici j'ai rendu les seiTices les plus importants à l'homme en labourant ses champs, en lui donnant des veaux, en le çourrissant de mon lait; maintenant que je suis vieille et qu'il n'a plus rien à attendre de moi, il me rebute : abandonnée et sans secours, sur le bord de ce fleuve, je me vois exposée à chaque instant à devenir la proie des bêtes féroces.

» Il ne manquait plus que le jugement d'un troisième arbitre pour consommer la ruine du brahme. Celui-ci, ayant aperçu un renar.d, lui fit la même question qu'il avait déjà adressée au manguier et à la vache.

» Avant de répondre, le renard voulut connaître à fond l'affaire dont il s'agissait; le brahme lui raconta en détail les services qu'il avait rendus au crocodile, et la trahison que ce dernier méditait. Le renard se prit à rire et parut d'abord disposé à donner gain de cause au crocodile : — Cependant, dit-il, avant de porter un jugement définitif sur votre affaire, il faut queje voiela manière dont vous avez voyagé ensemble.

> Le crocodile, ne se défiant point des intentions du renard, entra sans hésiter dans le sac de voyage, et le brahme le mit sur son cou. Alors le renard dit à celui-ci de le suivre, et, arrivé en un lieu isolé, il lui fit signe de déposer par terre son fardeau. A peine eut-il obéi que le renard, prenant une grosse pierre, la jeta sur la tête du crocodile et l'écrasa; puis, s'adressant au brahme : — Imbécile que tu es,

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lui dit-il, que les dangers que tu as courus t'apprennent désormais à être prudent : ressouviens-toi bien qu'on ne doit jamais contracter amitié ni s'associer avec des méchants.

» Le renard rassembla ensuite sa famille, et ils firent du crocodile un excellent régal. Le brahme, ayant accompli le but de son pèlerinage en se lavant dans le Gange, s'en retourna chez lui, où il arriva sans autre accident.

» Cet apologue, dit l'écrevisse au brahme son bienfaiteur, qui avait prêté une oreille attentive à son récit, doit te convaincre qu'il n'y a point de pacte à faire avec les méchants, et qu'on peut sans scrupule leur manquer de foi. Quand on les tient en son pouvoir, il faut les détruire. En disant ces paroles, elle serra fortement le cou du corbeau, et l'étrangla.

« Après ce châtiment exemplaire, le brahme Kahla- Sarma, reprenant avec lui l'écrevisse, continua sa route, et, arrive au Gange, il y déposa sa bienfaitrice, comme elle le désirait. Après lui avoir témoigné sa vive reconnaissance pour le service important qu'elle lui avait rendu en lui sauvant la vie, il fit ses ablutions dans le fleuve sacré, et reprit ensuite la route de son pays, où il arriva sain et sauf... »

Au milieu des murmures flatteurs de ses auditeurs, qui n'avaient pas perdu une syllabe de ce récit, le fakir, après avoir bu quelques gorgées de callou au vase qui circulait dans l'assemblée, et aspiré quelques boufiées de la funiée odorante du boukali de son voisin, entama immédiatement le morceau capital de la veillée de mai : les contes du berger Car-

tica devant le rsjjah Tchandra... Je ne ferai pas assister le lecteur A cette suite interminable de récits, qui nous conduisUJusgu'au jour;en dehors du paysage qui les encadrait, au milieu de cette nuit lumineuse, tiède et chargée des senteurs des canuelliers, des girofliers et des tamarins ^en fleurs, peut-être les trouverait-il monotones. Un seul de ces contes choisi parmi les ,plus intéressants suffira à donner une idée de cette littérature^, qui, quoique créée pour le vulgaire^ ,ne laissait pas parfois que de cacher de philosophiques enseignements.

Tel est le récit d'Ajppacyy, premier ministre du rajah Ghristna-Roya, par lequel notre rapsode termina la veillée.

Il s'exprima en ces termes :

« Avant les invasions des hommes du siord, au temps où les peuples de l'Inde jouissaient du bon- .heur d'être gouvernés par des princes de leur nation, un de ces princes, nommé Christna-Roya, régnait sur une des plus fertiles provinces méridionales du pays. Son unique sollicitude était de se concilier Tamour et le respect de ses peuples en s'appliquant à les rendre heureux; et, pour y pai-venir, il apportait une affection ^particulière à n'admettre au nombre de ses ministres et de ses confidents que des personnes qui, par leur savoir, leur expérience et leur prudence, fussent capables de lui donner de sages conseils.

n Appadjy, son poi'emier ministre, ipossédaitsurtout fia confiance, parce qu'il avait toujours l'art de lui dire la vérité en la voilant sous des allégories frsjpp£mte&.

e£TLAN. U3

». Un jour que ce sage^inistre était' seul avec son maître, celui-ci, dans un moment* où il n'avait pas d*avis plus important à lui demandier, hii proposa la question vivante à résoudre :

» — Appadjy, lui dit-il, j'ai souvent entendu ré* péter que les hommes, dans leurs usages religieux et civils, ne se conduisent que machinalement et par routine, et que la* religion et les coutumes, une fois établies et mises en vogue, sont suivies aveuglément et sans examen par 1» multitude, quelque absiffdes qu'elles puissent; ^e. Je désirerais que tu me prouvasses la vérité de cette assertion, afin de connaître la justesse du proverbe si répandu :

DjATRA - MAROULO ? DjENA - MAROUEO?. . . DjEN AS - MA-

ROULON ! (Sont-ce les usages ou ceux qui les suivent, qui sont ridicules? Ce sont les usages !)

» Appadjy, avec sa modestie ordinaire, promit au roi de réfléchir sur cette question et de lui donner une réponse dans peu de jours.

» Dès qu'il fut rentré chez lui, Fesprit tout occupé de l'argument que son maître lui avait donné à résoudre, le ministre envoya cherdier. le berger qui veillait à la garde de ses moutons : c'était un rusUre d'un esprit lourd et fort étroit, comme le sont ordinairement les gens de cette profession. Lorsqu'il se fut rendu aux ordres d' Appadjy, ce ministre parla de la sorte :

» — Kourouba, il faut que tu quittes à l'instant ton habit de berger, pour te revêtir du costume de saniassy (dévot ascétique), dont joyeux que tu joue» le rôle pendant quelques jours. Commence donc par te débarbouiller tout le corps avec des cendres ;

144 VOYAGE AU PATS DES PKRLES.

d'une main prends le bâton à sept nœuds qu'un pénitent porte toujours avec lui, de l'autre la calebasse qui lui sert à contenir son eau; mets. sous ton bras la peau de gazelle sur laquelle il a coutume de Rasseoir; et dans cet équipage, pars sans délai pour la montagne voisine de cette ville. Arrivé là, .tu entreras dans la caverne creusée sur ses flancs ; puis, étendant sur le sol ta peau de gabelle, tu t'y accroupiras à la manière d'un saniassy, ayant les yeux toujours fixés vers la terre, te bouchant d'une main les narines, et tenant l'autre main appuyée sur le sommet de ta tète. Sois attentif à bien jouer ton rôle, et garde-toi de me trahir. Il peut se faire que le roi, accompagné de toute sa cour, et d'une grande multitude de monde, aille te rendre visite dans cette caverne ; mais, qui que ce soit qui s'y présente, fût-ce moi, fût-ce le monarque lui-même, reste immobile dans la posture que jcvieiisde te prescrire, ne regarde personne, ne parle à personne, et quoi qu'il puisse t'arriver, t'arracherait-on tous les poils du corps les uns après les autres, ne laisse apercevoir aucun signe de douleur, ne bouge non plus qu'un roc.

» Voilà, Kourouba, ce que je t'ordonne ; si par malheur tu t'écartes le moins du monde de mes instructions, songe qu'il y va de ta vie. Si au contraire tu les suis ponctuellement, tu peux compter sur une magnifique récompense.

> Le pauvre berger, accoutumé toute sa vie à faire \ paître des moutons, ne se sentait nulle aptitude à

l changer sa condition pour celle de saniassy : cepen-

I dant, le ton de son maître lui paraissait tellement

CBTLAN. 145

impératif, qu'il jugea prudent de s'interdire toute

objection, et d'obéir aveuglément. Affublé de tout

l'attirail de son nouvel emploi, et repassant avec

attention dans sa tête tout ce qu'on lui avait prescrit

de faire, il partit pour sa destination.

1^ Sur ces entrefaites, Â{)padjy se rendit au palds,

où il trouva le roi environné de tous ses courtisans.

S'étant approché de lui d'un air sérieux, il lui adressa

la parole en ces termes:

> — Grand roi, en ce moment où, environné de

vos sages conseillers, vous vous occupez des moyens de rendre vos peuples heureux, pardonnez-moi si

je viens vous interrompre pour vous annoncer que le jour est arrivé où les dieux, charmés de l'édat de vos vertus, ont voulu donner une marque visible de leur protection et de leur faveur. A l'heure où je vous parle, quelque chose qui tient du prodige se passe dans votre royaume, et non loin de votre résidence. Sur le penchant de la montagne voisine de cette capitale il existe une caverne dans laquelle un saint pénitent, descendu sans doute du séjour même du grand Vischnou, a daigné venir établir sa demeure Plongé dans la plus profonde méditation sur les perfections de Parabrahma, il est entièrement insensible à êbus les objets terrestres, il n'a d'autre nourriture que l'air qu'il respire ; aucun des objets qui frappent les sens ne fait la plus légère impression sur lui : en un mot, on peut dire avec vérité que son corps habile seul ce bas monde, tandis que ses pensées et toutes ses affections sont déjà intimement unies à la divinité. Je ne doute pas que l'apparition merveilleuse de ce saint personnage dans

146 TOTAGS AU PAYS BKS PERLES.

VOS États ne soit un gage manifeste de Tintérèt (pie las dieux prennent à vous et à vos peuples.

> Le. discours d'Âppa(]ljy frappa d'étonnemeot et d'admiration le roi ei ses courtisans.

> Ce prince voulut aile? sans délai rendre visite à. nUustre pénitent dont son premier ministre venait dé lui faire un si pompeux éloge, et, pour que cette visite eût un éclat digne des vertus éminentes de celui qui en était Tobjet, il décida qu'il se rendrait près de lui accompagné de sa cour et escorté d'une fgrte partie de troupes» En outre, il fit annoncer aux habitants par les crieurs publics, au son des tambours et des trompettes, le motif qui le conduisait à la montagne, et tout le monde fut invité à le suivre.

]^ Bientôt le cortège se mit en marche. Jamais jus* qjAe-l& on n'en avait vu de plus brillant; jamais une aussi grande multitude de peuple ne s'était trouvée réunie. Le plaisir et la joie se peignaient sur tous les visages, l'air retentissait d^s cris d'allégresse, et chacun se félicitait d'avoir vécu jusqu'à ce jour, pour avoir le bonheur de contempler un des plus grands personnages qui de temps immémorial eussent paru sur la terre.

d Arrivé à la caverne, le roi, pénétré d'une crainte religieuse à l'aspect de ce lieuHicré, y entra avec les marques du plus profond respect. Bientôt ses regards empressés découvrirent la figure de l'illustre pénitent, qui, accroupi dans laposture bizarre qu'on lui avait permis dei prendre, pai*aissait être aussi immobile que le rocher qui lui servait de retraite. l^ roi, l'ayant contemplé quelque temps en silence, s'approcha en tiiemblant, et se prosterna devant lui

GEYIAN. Ul

laface contre terre. Puis, s'étantrelevé, illui adressa, les mains jointes et d'un ton humble , les paroles suivantes: .

' > — Illustre pénitent^ béni soit le destia qui m^a ikit vivre jusqu'à ce jour afin que je puisse jouir du bonheur inestimable de voir vos pieds sacrés. Je ne sais ce qui peut m'avoir attiré une faveur aussi éclatée, le peu de bien que j'ai fait durant cette génération n'a pu m'en rendre digne ; et c'est peut-être aux vertus de mes ancêtres ou à quelque bonne œuvre que j'aurai accomplie dans une génération précédente que j'en suis redevable. Quoi qu'il en scHt, le jour où j'ai vu vos pieds sacrés est certainement le plus beau, et le plus heureux jour de ma vie.

» Désormais je n'ai plus rien à désirer en ce monde. En les voyant, ces pieds sacrés , j'ai obtenu le plus grand bienfait qui puisse être accordé à un mortel. Par cette seule vue, tous les péchés que j'ai eommis dans cette génération et les précédentes me sont remis. Je suis désormais aussi pur que l'eau du Gange, et tous mes désirs sont accomplis.

» Le prétendupénitententendit ce discours flatteur sans témoigner qu'il y fut sensible, et sans changer de contenance ni d| posture. La foule qui l'entourait, étonnée de cette indifférence, demeura convain» eue qu'il n'y avait qu'un être surnaturel qui pût dédaigner de répondra à un aussi grand roi , et même de jeter un regard sur lui. Il est évident, se disait-on, que le corps seul de ce saint pénitent habite ici-bas, tan(fis que son âme et ses pensées sont intimement imiesà la Divinité, dont il est l'image.

» Le roiChristna-Raya, ravi en extase, et ne pouvant se rassasier de la vue du saint pénitent, lui dit encore des choses flatteuses, dans l'espoir de s'attirer au moins un seul de ses regards. Soins superflus I le plus léger mouvement de tête ne vint point interrompre l'imperturbable immobilité de ce personnage impassible.

' :> Le prince se disposait à sortir de la caverne, lorsque Appadjy lui parla de la sorte :

» — Grand roi ! étant venu de si loin pour visiter le grand personnage qui va désormais devenir l'objet de la vénération publique, vous ne devez pas le quitter sans avoir récusa bénédiction, ou au moins quelque don qui puisse vous porter bonheur le restant de vos jours. Absorbé dans la méditation, insensible aux objets extérieiurs qui l'environnent, ce pénitent ne peut rompre le silence ; cependant, vous devez tâcher d'obtenir quelque chose de lui, ne fût-ce qu'un des poils dont il a le corps tout couvert.

» Le roi goûta l'avis de son ministre et, s'approchant du saniassy, il lui arracha avec précaution un des poils dont sa poitrine était hérissée, le porta à ses lèvres, le baisa dévotement, et, le montrant ensuite aux spectateurs : — Je le conserverai toute ma vie, dit-il. Je le ferai enchâsser dans une boite d'or, qui demeurera sans cesse suspendue à mon cou comme le plus précieux de mes ornements, persuadé qu'une si noble relique sera pour moi im talisman contre tous les accidents fâcheux de la vie.

» Les ministres et les courtisans, à l'imitation de leur maître, voulurent tous participer à la même fa-

^eur et s'empressèrent d'arradier chacun au pauvre pénitent un poil de la poitrine, promettant aussi de le conserver précieusement et de l'honorer comme une relique.

» Les gens qui escortaient le prince, et la multitude presque innombrable qui l'avait accompagné, instruits de ce que le roi et ses courtisans venaient de faire, voulurent à l'envi suivre un si bel exemple, et en un instant le prétendu saniassy se vit épilé des pieds à la tète ; car les plus fervents, ne se contentant pas d'un seul de ses poils, les lui arrachaient à pincée.

» Le pauvre Kourouba soutint cet horrible supplice sans proférer la moindre plainte, sans changer de posture, et sans même lever les yeux.

}> De retour à son palais, le roi alla entretenir ses femmes de l'être merveilleux qu'il avait visité, et leur montra la relique dont il était possesseur. Les ranies, pénétrées d'admiration, prirent l'une après l'autre ce poil entre leurs doigts, le baisèrent dévotement, l'appliquèrent sur leurs yeux, et témoignèrent la plus grande envie de voir cet illustre personnage.

1 Mais comme les règles de la décence prescrites aux personnes de leur sexe et de leur pang ne leur permettaient pas de se montrer au public, elles supplièrent instamment le roi de leur accorder la faveur de faire transporter le saniassy au palais, afin qu'elles pussent aussi jouir du bonheur de le contempler et de cueillir de leurs propres main? un de ses poils.

» Le roi, après bien des objections, se rendit enGa

tSO VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

aux instances de ses femraeB, et, voulant encore dans cette circonstance honorer le pénitent autant quHl ^tait en lui, il envoya sa cour et toutes ses troupes à pied et à cheval pour Tescorter.

\f Arrivés tous auprès de la caverne, où la multitude était encore à se disputer les poils du saniassy, quatre des personnes les plus distinguées s'approchèrent de celui-ci; et| après lui avoir hnmblement exposé Fobjet de leurs d^irs, elles le prirent entre leurs bras et le placèrent sur un superbe palanquin, où il se tint dans la même posture qu'il avait gardée jusque-là. Il fut ensuite conduit en triomphe et promené avec pompe dans les rues de la ville, suivi d'une multitude de curieux qui poussaient des cris de joie, et faisaient retentir l'air de leurs acclamations.

]> Le pauvre Kourouba, qui n'avait rien mangé depuis deux jours, et qui ressentait les effets cuisants du rude assaut qu'il venait d'essuyé, était loin de s'enorgueillir de tant d'honneurs. L'espérance qne cette farce aurait bientôt une fin qui lui serait profitable, et la orainte d'encourir la colère de son maître, purent seules soutenir son courage, et le dissuader de déolarei^ tout haut qui il était.

)) — Qu'avais^je à faire, murmurait-il cependant en lui-même, de me charger d'un rôle qui me con* vient si peu et qui m'expose à tant de souffrances!

» J'aimerais mille fois mieux, au milieu de mon troupeau, entendre les rugissements des tigres des forMs, que d'être assourdi par les cris de joie et les acclamations de cette multitude insensée. Auprès de mes moutons, à l'heure qu'il est, j'aurais

déjà laîl mes deux repas ; et depuis deux jours, je me trouve à jeun sans savoir encore ni quand, ni comment tout cela finira 1 ^ » Pendant que le pauvre berger roulait ces pensées dans sa cervelle , on arriva au palais. Transporté dans un superbe -appartement, îl ne tarda pas à y recevoir la visite des princesses, qui vinrent successivement se prosterner à ses pieds. Après l'avoir admiré quelque temps en silence, elles vo.ulurent aussi chacune posséder un de ses poils pour le faire enchâsser dans une boîte d'or, et le mettre au nombre de leurs joyaux les plus précieux. En vain elles en cherchèrent sur les parties visibles de soïi corps, la foule des dévots qui les avaient précédées n'en avait pas laissé l'apparence. Enfin, après avoir fait une recherche soigneuse, elles en découvrirent par-ci par-là, dans les rugosités de sa peau grossière, quelques-uns qui avaient échappé à l'extirpation totale. Force leur fut de se contenter de ces respectables restes, et, après les avoir religieusement recueillis, elles se retirèrent. Le roi ordonna que le pénitent fût laissé seul durant la nuit, pour qu'il pût jouir du repos dont il avait un si grand besoin, après la fatigante et douloureuse journée qu'il avait passée.

> Cependant, Appadjy, s'étattt glissé en cachette dans l'appartement ou le faux saniassy mourait de faim, de fatigue et d'angoisse, lui adressa ces pa* rôles consolantes :

» — Kourouba, le temps de ton épreuve est fini; tu as bien joué ton rôle, et je suis content de toi; je t'ai promis une récompense, sois assuré que tu

la recevras ; en attendant, quitte ce costume de pénitent, reprends tes habits de berger; va réparer tes forces par une bonne nourriture et un sommeil paisible, et demain matin tu iras vaquer à tes occupations ordinaires.

j Le pauvre diable ne se le fit pas dire deux fois : il s'enfuit sur-le-champ par le passage dérobé que son maître lui indiqua, bien résolu de ne plus se laisser désormais attraper de la sorte.

D Le lendemain matin, le roi, accompagné de ses principaux officiers, se rendit à l'appartement où il avait laissé le saniassy, afin de lui offrir de nouveau l'hommage de sa profonde vénération ; mais on ne fut pas peu surpris de voir qu'il avait disparu. Cependant, cette circonstance ne fit qu'accroître sa renommée dans le public, et personne ne do.uta que ce saint personnage ne fût réellement une divinité qui, sous une forme humaine, avait daigné faire au monarque une visite passagère et, dans le silence de la nuit, était retournée au séjour du bonheur, d'où plie était descendue. Cette apparition et cette disparition miraculeuses furent durant quelques jours le sujet de toutes les conversations à la cour, à la ville et dans les. campagnes de tout le royaume; mais, à la fin, on s'ennuya de répéter toujours la même histoire et l'on cessa d'en parler.

> Quelque temps après cet événement, un jour qu'Appadjy était à la cour du roi son maître, celuici lui rappela la question qu'il lui avait proposée auparavant à résoudre, c'est-à-dire, sont-ce les coutumes qui sont ridicules, ou bien sont-ce les hommes qui les suivent qui le sont?

> Appadjy, qui n'attendait que cette occasion pour répondre, la saisit avec plaisir; et, après avoir obtenu du roi l'assurance de ne point s'offenser s'il s'expliquait sans déguisement et sans flatterie, il lui tint ce discours :

1 — Grand roi, votre conduite a résolu la question d'une manière irréfragable, lors de la visite que vous n'avez ps^s dédaigné de faire à la caverne de la montagne pour y voir le prétendu grand pénitent qui s'y était établi. Vous serez sans doute étonné d'apprendre que ce fameux personnage n'est autre que le berger qui depuis bien des années s'oc^ cupe du soin de faire paître mes moutons, homme stupide et grossier dont la personne ne peut inspirer que le plus souverain mépris. C'est cependant à un pareil être que vous et toute votre cour avez rendu des honneurs divins, et cela d'après mon seul témoignage. La multitude a suivi aveugléhient votre exemple ; et sans rien approfondir, sans chercher àconnsdtre l'objet de sa dévotion, elle s'est livrée à tous les excès d'un zèle religieux à l'égard d'un obscur et misérable berger qu'une faible lueur de raison distingue à peine de la brute. Peut-on ne pas reconnaître en cela la preuve frappante que les hommes, dans leurs pratiques religieuses et civiles, ne sont guidés que par la routine? Ainsi, vous avez justifié la vérité de l'ancien proverbe qui dit que, c quelque ridicules et absurdes que soient les cérémonies et les usages, les homtnes qui les suivent le sont encore davantage » .

1 Ghristna-Raya, loin d'être courroucé de la liberté avec laquelle Appadjy s'était conduit pour lui taire

tu tOTAGE AU PAYS DES PERLES.

toucher du doigt la vérité, sur un point aussi important, redoubla, au contraire, envers ce ministre, d^affèction et de confiance, et continua toujours da le regarder comme le plus fidèle et le meilleur da ses amis. »

Comme le fakir achevait tes mots, les premiers rayons du soleil illuminèrent l'Orient, ce qui fut re^ gardé par tout le monde comme un beiureux présage ; rhabile conteur, qui avait commencé au coucher, terminait ses récits juste au lever de l'astre, sans qu'il eût l'air d'y ajouter ou d'en retrancher une parole pour attendre la minute précise où l'horizon s'éclaire, ce qui est le comble de l'art. Tous tes assistants se levèr^at et, ayant frappé par trois fois dans leurs mains, s'écrièrent en choeur : La première veillée de mai est terminée.

Tel est ce conte célèbre qui, dans toutes les pro- Tinces du sud de l'Indoustan et i Ceylan, fait invariablement partie des récits qui ouvrent les veillées du mois de mai tout entier consacré à la poésie, auK diants et aux représentations dramatiques. A ce titre, et comme un souvenir du héros qui nous eût 4(mnérinde sans les haines imbéciles et jalouses qui firent échouar roeu¥re en brisant l'homme, j'ai tenu à le relater ici.

Quelques heures de repos et de fraîches aUu* tions eurent raison des &tigue8 de la nuit, et en déjeunant d'un excellent mouloucoutani de langouste, plat dans lequel Amoudou était passé maître, je lui annonçai ainsi qu'à Eandassamy, mon yinër cftra, que jaotre départ pour Tinter leur était irrévocablement fixé au lendemain. Je n^avais l'intention do;

tE'VLAN. t9»

mù mettre en route qu*un jour ou deux plus tard, car les charmantes relations que je m'étais créées à Jaffnapatnam m'obligeaient à de nombreuses visites d'adieu ; mais il est toujours bon, quand on s'adresse à des domestiques indigènes, de ne pas leur donner quatre ou cinq jours pour faire des préparatifs de voyage qu'ils ne commencent jamais qu'au dernier moment; lents et méliculefux dans tout ce qu'ils font,, ils ont l'imagination vive et prompte, mais cette qualité ne leur sert qu'à «e persuader qu'en trois heures, lorsqu'ils s'y mettront, ils auront raison d'une besogne qui leur en demandera vingt-quatre ; de cette façon, ils ont toujours le temps de commencer, et n'arrivent jamais, quoi qu'on fasse, à être prêts au moment voulu.

Je chargeai Âmoudou de maints achats en ap* provisionnements de toute espèce, dont je lui remis ttne liste détaillée, car, d^'après l'itinéraire que je me proposais de suivre, je ne pouvais espérer de Tflie ravitailler en objets européens qu'à Colombo, que nous allions mettre près de deux mois à atteindre. On m'avait bien affirmé que dans l'île de Banaar, centre de la pêche aux perles, et à Anourahdapour, la vieille capitale en ruine^i des anciens rajahs de race malabare, je trouverais des bazars asseî: bien fournis ; mais j'avais été pris au dépourvu tant de fois d^à, que je m'étais décidé .à ne suivre d'autres conseils qfue ceux de la prévoyance, et à ne me mettre en route qu'après avoir rempli ma petite caisse de réserve de tout ce dont je pouvais avoir besoin. A part trois ou quatre paniers devins, <fl une petite dame-jeanne de vieux cognac dont

j'usais modérément, et que j'emportais surtout pour couper l'eau, qui est souvent peu saine dans l'intérieur, je ne faisais pas de provisions de bouche, préférant de beaucoup la nourriture indoue, que je trouvais excellente, et qui, dans tous les cas, est admirablement appropriée à l'hygiène de ces contrées.

Cette nourriture se compose uniquement de carry, mais le lecteur ne s'apitoiera* pas trop sur l'ordinaire auquel il pourrait croire que le voyageur se trouve réduit dans ces contrées, quand il saura que ce mets indigène, dont j'ai donné la recette dans mes premiers récits de voyages sur la côte sudest de Ceylan, se compose de volailles, dindons sauvages, gibier de terre et d'eau de toutes espèces dont les forêts et la jungle regorgent, ^ue l'on mange avec du riz et une sauce parfumée et pimentée qui satisfait au plus haut point le goût et l'ap- , petit.

Ce plat vraiment délicieux, qui ne déparerait pas la table européenne la plus exquise, peut aussi se préparer soit avec des poissons de mer ou de rivière, soit avec des crevettes, homards, langoustes ou coquillages.

Lorsqu'on a la bonne fortune de s'arrêter dans un des villages musulmans de la côte ouest, on peut aussi ajouter à son menu un de ces délicieux pÛaux au riz et au mouton braisé dont les descendants de Baber et d'Aureng-Zeb ont conservé le secret. Amoudou, qui était fils du prophète, ne connaissait pas de rival, non-seulement dans la préparation du pilau, mais encore dans celle du couscoussou, dont

il avait appris la véritable recette avec les caravanes de la basse Nubie, qu'il accompagnait dans sol enfance.

On voit qu'il ne tenait qu'à moi de varier ma nourriture au gré de mes désirs, et les feuilles de bananiers qui, dans les campements, me servaient d'assiette, ont plus d'une fois contenu des pièces de venaison qui eussent réveillé les sens du plus blasé des gourmets.

A l'occasion, je donnerai la recette de ceux de ces plats exotiques qui se peuvent préparer en Europe. A mon avis, la cuisine d'un peuple doit trouver sa petite place dans les études qu'on consacre à ses mœurs. Et il ne saurait déplaire à l'observateur d'apprendre comment mangent des hommes qui appartiennent à une civilisation si différente de la nôtre. Il y aurait un livre intéressant à plus d'un titre à faire, pour un physiologiste voyageur, de l'étude sérieuse du mode d'alimentation de tous les peuples, de l'Esquimau, qui se nourrit d'huile de poisson, aux naturels del'Océanie, qui ne vivent que de mayoré, ou fruit de l'arbre à pain...

Après avoir fait mes dernières recommandations à Amoudou et à Kandassamy sur la manière dont j'entendais que fussent instaUés mes effets particuliers, et leur avoir par-dessus tout fait une loi de ne point toucher à ma caisse de munitions, poudre, balles explosibles et cartouches, ordinaire de chasse, dont je désirais opérer moi-même le chargement, je montai en palanquin, et commençai cette fastidieuse et obligée distribution de cartes P. P. G. (pour prendre congé) à toutes les personnes auxquelles j'avais été

présenté, distribution sans laquelle on ne peut e^ pérer de laisser chez les Anglais, aux colonies, la réputation d'un homme bien élevé. Il suffisait que j'eusse pris un verre de sherry avec le premier veau pour que je lui dusse ma oarle, si l'ami commun «hez lequel nous nous étions rencontrés avait jugé à propos de nous présenter Tun i fautre.

11 semblerait qu'en raison des ranuis que cela doit causer à l'étranger qu'on reçoit, ces présentations dussent être excessivement rares : il n'en est rien; car il est passé dans les mœurs qu'une nan-présen* tation à une personne que l'on voit avec son hôte, soit dans la rue, soit à la promenade, soit dans tout autre lieu public, est pour cette personne l'injure la plus mortelle que Ton puisse lui faire ; cela équivaut presque à lui dire en face :

— Je ne vous présente pas à cet Européen qui voyage dans notre pays, parce que vous n'êtes pas de son monde et qu'il ne pourra prendre congé de vous à son départ.

Il suit de là que pour éviter des brouilles et ces haines d'autant plus violentes, qu'elles auraient leuf cause dans des froissements d'amour-propre, tout créole ou Anglais d'origine dont vous a«vez accepté l'hospitalité ou avec qui vous êtes en relation en voyageant dans l'Inde, vous présente à tous les gens de sa connaissance qu'il rencontre avec vous, lesquels, sans plus de façon, acquièrent par cela le droit de vous présenter à leur tour tous leurs amis.

Si vous aviez l'inftention de rester plusieurs années dans la ville où vous vous trouvez, rien, il Êaut ?avoueri ne saurait être plus agréable» car vous avez

CEYLAN. iS9

immédiatement de nombreuses et fort utiles relations ; mais si vous ne devez y rester qu'une quinzaine ou un mois tout au plus, cette coutume n'a d'autre résultat que celui de vous obliger à une centaine de visites avant votre départ, ce qui est fort gênant, car, bien qu'il soit reçu qu'on doive se contenter d'une simple carte, il faut la porter soi*

même.

Dansles maisons où vous avez reçu des invitations, comme partout, la visite effective est de rigueur; mais de plus il faut la faire entre midi et d^x heures, à l'heure du lunch, et partager le repas de la famille ou produire une excusé valable. Aussi, quand un habitant de l'Inde se propose de partir pour l'Europe, commence-t-il d'ordinaire ses visites d'adieu un mois ou deux avant son embarquement, selon l'importance de la ville qu'il habite et le Aombre de ses amis.

Heureusement pour moi, je m'étais tenu le plus possible en dehors des invitations intimes, et à part mes correspondants, MM. Steward and C", le colonel Maxvirell, le collecteur du district, et deux ou trois autres personnes chez lesquelles je me faisais un plaisir encore plus qu'un devoir d'aller passer qndques heures, je n'eus qu'une trentaine de petits morceaux de carton à distribuer, ce à quoi je m'employai jusqu'à la nuit. Je venais de rentrer, assez fatigué et d'une humeur douteuse, lorsqu'un chocra au service du babou Soupraya-Chetty vint au belatti* bengalowm'apporter une lettre de son maître, qui m'intrigua fort et que .voici textuellement traduite, pour donner une idée du style épistolaire deslndoos:

f60 VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

« Au seigneur Franguy (Français).

9 Assirvadham ! (Que Dieu te bénisse !)

> Au seigneur étranger qui habite au belatti- 1 bengalow, qui est orné de toutes les vertus ; qui 1 possède une connaissance parfaite de toutes choses;

> qui, par Téclat de ses qualités, brille comme le

> soleil ; dont la réputation de sagesse est répandue 1 dans le monde entier ;

ï Moi, son très-humble serviteur et esclave, Sou- 1 praya-Chetty, fils de Narayana-Ghetty, de la caste » commouty;

» Me tenant à une distance convenable, les deux » mains jointes, la bouche close, les yeux baissés, » la tète inclinée, et attendant dans cette humble

> posture qu'il daigne jeter les yeux sur celui qui » n'est rien en sa présence; après avoir obtenu sa » permission, m'approchant de lui avec crainte et » respect et me prosternant à teiTe à ses pieds, qui » sont la fleur même du tavarai (lis d'étang), je » lui fais cette humble supplique :

T^ Ce deuxième jour du mois de mayaci (mai), le » seigneur Franguy voudra-t-il bien condescendre » jusqu'à accepter l'invitation que moi, qui ne suis » rien en face de lui, ose lui faire, de venir passer 1 la nuit avec son humble esclave à sa maison des

> champs de Wannapané.

» Si Sa Seigneurie daigne jeter sur ce projet un

> regard favorable, il ne sera pas nécessaire, pour

» faire connaître sa réponse à son indigne serviteur, i 1 qu'elle s'abaisse jusqu'au. point de m'écrire. Il » suffira, au cas où elle viendrait à accepter, que sa

GETLAN. 161

> bonté me fasse parvenir une feuille de bétel 1» échancrée par la pointe avec l'ongle; ce qui T^ signifiera que ma supplique a été entendue. » Telle est mon humble prière I

» Babou Soupraya-Ghetty.

> AssirvahdamI

1 Après avoir parcouru cette singulière missive, je fus intrigué au plus haut point, non par sa forme, car il y avait longtemps que je connaissais le style ridiculement emphatique dont les Indous se servent pour demander les choses les plus simples, dés qu'ils ont en mainla feuille de palmier et le poinçon à l'aide duquel ils gravent leurs lettres ; mais par cette invitation sans but apparent, mystérieuse même, dans la manière dont elle était présentée. J'hésitai quelques instants sur la réponse que je devais faire au babou; mais, réfléchissant que, dans tous les cas, l'associé de M. Steward ne pouvait me ménager qu'une surprise agréable, je descendis de lavérandah dans le jardin, suivi par le chocra, qui épiaitmes mouvements, cherchant à deviner la réponse qu'il allait remporter; et ayant cueilli une feuille de bétel que j'épointai avec l'ongle, je la lui remis, sans prononcer une parole. Le petit messager (les chocras sont de jeunes serviteurs de douze à quatorze ans), l'ayant placée dans un des replis de son chemin et porté la main au front en signe de remercîment, s'éloigna en courant dans la direction de la demeure de Soupraya- Ghetty.

Lanuit était venue, et j'allais ordonner à Amoudou de me servir à dîner, lorsque le bruit d'une voitui e s'arrètant du côté du jardin du bengalow qui regar-

1«l VOYAGE AUiPAVfe ftDS PEllLES.

dait la campagne pwvint à mes oreilles, et moms d'une minute après, le b«4>oti Soupraya-Chetty se faisait annoncer par le meti préposé à Tarrivée des visiteurs.

— Je t'attendais pins tard, lui dis-je.

— L'heure est bonne pour aller à la campagne, la brise de mer vient de se lever, répondit le babou. Es-tu prêt?

— Oui, en vingt-cinq minutes j'aurai terminé mon repas, et je serai à tes ordres.

— Laisse ton dîner à Amoudou, j'en ai fait préparer un à Wannapané àton intention, avec les meilleurs vins de ton pays !

— C'est donc une invitation à dîner que tu vî«is de m' envoyer?

— Ce n'est point spécialement pour cela que je t'ai prié de venir.

— Mais alors pourrais-tu m'expliquer. . .?

— nié!...

L'expression de illé est un chut tellement énergique en langue tamoule, que je regardai mon interlocuteur avec un réel étonnement.

Après avoir prononcé cette parole, Soupraya- Chetty porta vivement Pindex à ses lèvres, et, me montrant Kandassamy et Amoudou qui clouaient des caisses sous la vérandahet mettaient la dernière main aux préparatifs de départ, il me fit signe de !e suivre.

Je n'insistai pas.

Dne fois dans la voiture, qui partit au galop de deux magnifiques purs sangs de Singapour, je me retournai du côté de mon compagnon de voyaji^,

CETLAK. leB

Gt procédai à un interrogatoire en règle; je dois dire que ma curiosité était excitée au dernier point

— Eh bien, babou, lui dis-je, nous voM seuls^ peux-tu m'expliquer et ta lettre et tes allures singulières?

— Il y a sakty-poudja cette nuit à la pagode de Kandah-Swany, et comme je t'ai entendu un jour exprimer le désir d'assister à une de ces fêtes, je me suis arrangé de façon à pouvoir te conduire i ce spectacle, que peu d'Européens peuvent se vanter d'avoir vu.

Je fus pendant quelques nrinutes plongé dans le plus profond étonnement. Soupraya risquait, dans cette aventure, de se faire chasser de sa caste, s'il était surpris à introduire un Européen dans le sanctuaire de la pagode, et surtout pour le faire assister à une de ces orgies brahmaniques, appelées saktypoudja, que les prêtres cachent avec soin même i leurs compatriotes; je lui en fis l'observation.

— Je n'ai rien à craindre, me répondit-il, c'est moi qui fais tous les frais de cette fête, et demain les chefs de la caste des commoutys ne trouveraient pas un seul brahme pour venir déposer contre moi. Du reste, parmi tous les prêtres, un seul saura qu'un Européen y a assisté. ••

J'avais souvent entendu parler de ces mystères ou fêtes nocturnes que les prêtres sectateurs de Siva célèbrent dans des réduits souterrains de leurs temples, connus d'eux seuls, pendant lesquels ils se livrent, avec leurs invités des deux sexes, aux au3tes de débauche les plus monstrueux et les plus oontre nature; je savais que les brahmes profitaient

de ces oi^ies pour fanatiser leurs fakirs, en leur laissant entrevoir que les jouissances qu'ils leur procuraient n'étaient rien en comparaison de celles qui les attendaient dans l'autre vie, pourvu qu'en ce monde iU fussent toujours prêts à affronter les plus affreuses tortures en l'honneur de leurs dieux. Mais, quel que fût le désir que j'aie eu d'assister à ces scènes étranges qui me reportaient par la pensée aux mystères de l'Egypte et de la Grèce, je n'avais pu jusqu'à ce jour trouver un prêtre qui consentît à violer pour moi sa loi religieuse, et à m'introduire dans une de ces réunions : — Tu n'en sortirais pas vivant, m'avaient toujours répondu ceux à qui je m'étais adressé.

Je ne m'étais point payé de cette raison, tout au plus bonne à effrayer ceux qui ne sont pas familiarisés avec les mœurs de l'Inde, et chaque fois j'en avais conclu, soit que je n'étais pas assez avant dans la familiarité de celui à qui je m'adressais, soit qu'on n'avait pas une confiance sufiQsante dans ma discrétion. Il n'y a en effet aucun danger à aller n'importe où dans l'Inde, sous la protection d'un brahme ; il suffit qu'il consente à vous y conduire.

Ce fut, on le conçoit, avec un sentiment singulier de curiosité et d'émotion que j'appris ainsi inopinément que dans quelques heures j'allais être témoin de ces orgies sacerdotales, auxquelles on procède comme aux plus importantes cérémonies religieuses, et qui ont leur rituel ni plus ni moins que les autres sacrifices du culte.

Après les quelques paroles que nous avions échangées, Soupraya-Chetty s'était tu, attendant, sui-

CEYLAN. les

vant les règles de la politesse indoue, que je reprisse le fil de la conversation.

Mais, quelque désir que j'eusse de l'interroger à nouveau, je gardai pour l'heure du repas les questions que j'avais à lui adresser, et me laissai aller à ces rêveries pleines de Bien-être physique et de délassement intellectuel que les nuits de l'Inde ont toujours eu le privilège d'exciter en moi.

Rien ne saurait rendre l'attrait de cette nature, qui se calme, s'apaise, sous la brise de la mer, et se charge des parfums qui s'échappent de ces milliers d'arbres, de lianes et de fleurs à mesure que la fraîcheur remplace les feux du jour. Le sandal, le tamarinier, les acacias roses, les tulipiers au calice jaune, les lotus bleus des étangs, les amatlés qui s'enroulent autour des tiges flexibles des jeunes bambous, marient ensemble leurs odorantes exhalaisons, tandis que nous arrivent de loin par rafales les senteurs plus acres des champs de vétivert ou des forêts de cannelliers. Puis, quel concert vous entoure ! Dans le sein de chaque fleur est un oiseaumouche, qui bourdonne; sur chaque branche, gazouille im bengali, un boulboul; des myriades de ces petites perruches cyngalaises qui meurent dès qu'on tente de les arracher à leur île embaumée, font entendre leurs chants mélodieux et bizarres ; pendant des heures, toute la gent emplumée s'en donne à cœur joie, et ce n'est que fort avant dans la nuit que la dernière note cessera comme à regret, pour faire place au sommeil...

Le breack du babou s'était arrêté devant le perron de la maison deWannapané, que je n'avais pas

encore songé à remercier mon hôte de la surprise (ju'il m'avait ménagée ; je le fis en quelques paroles qui lui firent d'autant plus de plaisir, que les Indous se sont pas habitués à recevoir des Anglais la moindre politesse. Soupraya-Chetiy était, du reste, une nature délicate et cultivée, et il n'y avait à craindre avec lui aucune familiarité de mauvais goût.

Tout était prêt pour nous recevoir dans la salle à manger, éclairée à giorno: la table, chargée de hors d'œuvreetde fruits, ployait sous les plats; le Champagne se prélassait dans la glace ; les domestiques étaient à leur poste, et les pankah-bohis, accroupis souslavérandab, s'apprêtaient, leurs cordes de rotin à la main, à faire mouvoir sur nos têtes de larges pankahs destinés à donner à nos poumons de l'air &ais et renouvelé. Je ne décrirais pas notre menu, en carry, poiosons rares, volailles et gibiers de toutes espèces, si je n'avais l'espérance que parmi mes lecteurs il se trouvera bon nombre de gourmets qui me pardonneront ce hors-â! œuvre... Et puis, j'éprouve un certain plaisir à démontrer l'inanité de cette croyance assez vulgairement répandue, qu'on ne mange bien qu'en Europe*

Le cuisinier malabare dubabou avait admirablement combiné les ressources qu'offrent la cuisine indoue et la cuisine française, pour nous servir un de ces repas qui comptent dans l'existence d'un voyageur. Qu'on en juge :

Potages aux tomates farcies et à la purée de dindon. Les tomates, grosses comme de petites billes ijouer, avaient été farcies avec des crevettes d'eau dAuce, et un dindon rôti en broche avait été pilé

tout entier^ et passé au tami$, pour faire la purée du bouillon.

. Entrées :

Saumon noir du cap Comorîn, servi sur un lit d'huitres, sauce verte à la mangue;

Yavales crues (grandes coquilles, de mer)^ au piment ;

Queues de langoustes braisées ;

Ragoût d'agneau au citroa doux (on en mange trop);

Dindonneaux sauvages sur 1q gril; . Salade de piment doux;

Riz pilau aux filets de daim ;

Carrys de poulets, de canards brahme, de homaxds, d'anguilles > d'œufs, de Ssusaos, de tortue et de sarcelles.

Rôtis brochettes deboulbouls (l'ortolan du pays), et un mouton entier tellement bien saisi à la broche, que chaque blessure que lui faisait la pointe du couteau laissait échapper un jus rose et fumant, tout plein des senteurs des sauvages vallées du Samanta- Kounta, où l'animal s'était élevé, en liberté.

Entremets :

Crème végétale de pomme cannelto» croûte, aux. pistaches, ananas au Champagne.

Dessert :

Bananes, figues fraîches,, mangues, sapotilles^ letcby, gayaves, tous les fruits des tropiques.

Vin^j, Champagne frappé.

J'ai suivi l'ordonnancement du service indou, et ne fais que copier la carte qui se. trouvait dans moa verre au moment où ]e pris place à table.

m VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

L'usage de servir la salade au milieu du repas pour rafraîchir et exciter l'appétit m'a paru une excellente innovation, surtout sous les chaudes latitudes.

On se persuaderait aisément, à la lecture de cette carte, qu'im pareil festin avait été préparé pour une vingtaine de convives au moins?

Il n'y avait que deux couverts à table, et le babûu n'avait invité d'autres personnes que moi. Fût-il venu seul à sa maison de campagne, qu'il eût été servi avec la même profusion, à condition qu'il eût simplement envoyé le matin son cuisinier de Jaffna* patnam, l'illustre Covindasany, préparer le repas.

Contrairement aux prescriptions religieuses rigoureusement suivies par les Indous de la grande teiTe, les Cyngalais des hautes classes font usage de viande assez facilement, s'ils se trouvent avec des Européens, et vont même, s'ils sont hors de la discrétion de ceux qu'ils reçoivent, jusqu'à boire devant eux du vin et des liqueurs. Mais l'esprit de caste et le respecthumain sont tels encore que deuxCyngalais de la même caste, qui seuls, ou avec des Européens, et en présence de leurs domestiques, ne feront nulle difficulté de manger des viandes défendues, et de s'enivrer, à aucun prix ne consentiraient à se conduire ainsi eu face l'un de l'autre...

Aussi la plupart des riches babous ont-ils, comme Soupraya-Chetty, une maison de campagne le plus près possible de la ville, où leur famille et leurs amis ne mettent jamais les pieds, et où ils vont se livrer en toute sécurité à leurs penchants pour la bonne chère et les boissons alcooliques. Chacun

connaît la destination de ces réduits perdus dans la verdure, mais pas un n'avouera ce qu*il en sait.

Soupraya passait pour un de ceux qui se rendaient le plus souvent à leurs maisons des champs. En lace de cette table princière, mais qui, à pari les vins, n'avait guère coûté plus de huit à dix roupies à établir, vu le peu de cherté de la volaille, du poisson et du gibier, suivant mon habitude, je ne mangeai et bus que fort modérément. Quand au babou, il avait trop souvent vu les gentlemen au service de la reine aller se promener sous la table au milieu du desseit, pour ne pas trouver qu'il était de suprême bon ton de les imiter ; il tint bon jusqu'à la huitième bouteille de Champagne, mais, arrivé à ce chiffre respectable... il fallut l'emporter.

Devant les domestiques qui nous servaient, il ne nous avait pas été facile de converser sur le sujet qui me préoccupait au plus haut point. Tout ce que Soupraya-Chetty avait pu me faire comprendre à demi-mot en français, langue qu'il parlait fort mal, mais qui n'était pas entendue des serviteurs, c'est que la sakty-poudja, ou fête de la fécondation, ne commencerait qu'à une heure du matin, et que le brahme qui devait nous y conduire ne viendrait nous prendre qu'au dernier moment.

Il était à peine neuf heures du soir. Le babou. avait plus de temps qu'il ne lui en fallait pour se remettre. Et je m'installai moi-même dans un hamac sous la vérandah, pour prendre quelques instants de repos ; je m'aperçus bientôt qu'il me serait impossible de dormir, sous le coup des impressions multiples qui m'agitaient ; je me rendis dans un petit salon meu-

blé à reuropéenne qui faisait suite aux appartements que j'avais déjà occupés à Wannapané lors de la grande fête de Kandah-Swany, et me mis à feuilletm* un volumineux album où les moutchis les plus habiles du pays avaient enluminé les images des principaux dieux, demi-dieux et héros du panthéon indou, et inscrit les récits de leurs principaux exploits. Je regardais machinalement, comme un hoinme qui ne songe qu'à employer tantbien que mal des heures trop lentes à s*écouler, quand tout à coup mes yeux forent attirés par la vue d'une jeune mère allaitant deux jumeaux sur le seuil d^une caverne au milieu d'une épaisse forêt. Le dessin était frais, naïf et plein de charme; je regardai Tinscription du bas de la page et je lus : — La déesse Sita, épouse de Rama, allaitant ses deux fils dans l'ermitage du pénitent Vasichta.

Ces quelques mots éveillèrent ma curiosité, h connaissais les aventures de Rama à la recherche de sa femme Sita enlevée par le rajah de Ceylan, aventures d'où sont nés le Ramayana et Tlliade, et que presque tous les poètes anciens ont célébrées. Mais rien dans mes souvenirs ne me rappelait l'épisode dont j'avais la représentation sous les yeux« Je m'empressai de lire le récit qui se trouvait.àla suite de l'ims^e en langue tamoule, et quel ne fut pas mon étonnement de rencontrer, dans les aventures de Sita après sa délivrance, une des plus vieilles légendes dont en Europe on égayé les enfants, celle de GeAeviève de Brabant.

Voici cette légende :

« Après avoir vaincu Ravana, et délivré sa femme

CETLAN. m

Sita, Rama revint dans ses États. Quelque temps après son retour à Aodhya, étant sorti une nuit de son palais pour savoir ce qui se passait dans la ville, il entendit dans un coin de rue un blanchisseur qui se querellait vivement avec sa femme, sur la fidéb'é de laquelle il paraissailavoir conçu de forts soupçons. Dans sa colère, il voulait ia chasser de sa maison, et lui disait qu'il n'était pas homme à garder, comme le faisait Rama, une femme qui avait été au pouvoir d'un autre.

"s^ Ces dernières paroles furent comme un coup de foudre pour Rama, qui, pénétré de dépit et de douleur, retourna chez lui, 11 fit appeler Latchoumana, son frère, lui fit part de ce qu'il venait d'entendre, et lui ordonna de s'emparer de Sita, de la conduire au loin dans une forêt et de la faite mourir.

» Latchoumana se mitaussitôtendevoird'exécuter les ordres de son frère. Cependant, comme Sita était enceinte, et même avancée dans sa grossesse, il eut horreur de l'immoler en cet état, et résolut de lui sauver la vie. Mais, quel stratagème inventera-t-il pour persuader à Rama que le forfait qu'il lui a commandé a été accompli? Dans la forêt où Sita ax'ait été conduite, il se trouvait plusieurs de ces arbres qui lorsqu'on entame leur écorce, répandent un suc couleur de sang. Latchoumana tend son arc, prend la flèche qu'il avait destinée à percer le cœur de Sita,

la décoche contre un de ces arbres, la teint dans le suc qui en découle, et abandonne Sita à son malheureux sort. 11 va annoncer ensuite à Rama que sa vengeance est satisfaite, et pour preuve il lui montre la flèche teinte, lui dit- il, du sang de sa femme.

17t VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

» Seule et délaissée dans ce lieu sauvage, la pauvre Sita fit éclater son désespoir en poussant des cris lamentables, et versant un torrent de larmes.

}» Non loin de là, le pénitent Yasichta avait établi son ermitage ; surpris des accents plaintifs et des gémissements qui frappent son oreille, il s'approche de Sita, lui demande qui elle est et ce qui cause son affliction.

» L'infortunée, interrompant ses sanglots et prenant un air de dignité qui remplit le pénitent d'une crainte respectueuse, lui répondit en ces termes :

» — Je suis. Sita! J'ai eu le roi Sonata pour père, la déesse Kaly pour mère, et Rama est mon époax.

) A ces mots, le pénitent, pénétré des sentiments delà plus profonde vénération, se prosterne devant la déesse, puis, s'étant relevé et joignant les mains, il lui dit :

» — Illustre déesse, pourquoi vous livrer ainsi à la douleur et au désespoir? Avez-vous donc oublié que vous êtes la reine et la maîtresse du monde, et que c'est de vous que dépend le salut de toutes les créatures, car c^est de votre descendance que doit naître la vierge mère du rédempteur promis par Viscitnou.

» 11 lui adressa encore quelques paroles de consolation, et la conduisit à son ermitage, où il lui offrit le sacrifice.

» Peu de jours après, Sita accoucha de deux jumeaux, que le pénitent Yasichta éleva avec autant de soin que s'ils eussent été ses propres enfants.

» Sur ces entrefaites. Rama, ayant voulu accomplir le grand sacrifice de Tekiam (purification solennelle),

laissa échapper le cheval qui devait y servir de victime. Cet animai, après avoir parcouru beaucoup de pays, vint à Tendroit où vivaient les deux fils de Sita, et ceux-ci, pleins de force et de courage, quoiqu'ils ne fussent encore âgés que de cinq ans, allèrent au-devant de lui et Farrètèrent.

3 Anouman, général des armées de Rama, fut envoyé avec une armée considérable pour combattre les fils de Sita et recouvrer le cheval ; mais il fut vaincu par eux, et obligé de chercher son salut dans la fuite.

» Rama, à la nouvelle de ce désastre, se mit à la tète de toutes ses troupes, et vint en personne attaquer ces nouveaux ennemis. Mais il fut vaincu à son tour par les ûls de Sita, et tous ses soldats furent taillés en pièces sans qu'il en réchappât un seul. Yasichta, instruit de cet événement, se rendit sur le champ de bataille, qu'il trouva effectivement jonché de morts. Touché de compassion envers Rama et les siens, il prononça sur eux le mentram qui donne la vie, et les ressuscita tous.

9 Rama retourna chez lui et il persista dans son dessein d'accomplir le grand sacrifice de l'ekiam, auquel il invita tous les rois voisins et tous les illustres brahmes du pays. Mais ces derniers, consultés sur les moyens de faire réussir le sacrifice, ' répondirent qu'il n'aurait aucun succès à moins que sa femme ne fût auprès de lui ainsi que ses deux fils. Après beaucoup de difficultés, Rama consentit enfin à la rappeler, et lui fit en apparence un bon accueil.

> En conséquence, le sacrifice du cheval réussit

parfaitement. Rama voulut alors de nouveau répudier sa femme et la renvoyer dans les bois ; maû tous tes rois présents intercédèrent en sa faveur. Rama ne céda à leurs instances qu'à condition qu'elle prouverait, en sbb soumettant ir^aive du feu, que sa vertu n'avait subi aucune atteinte.

1 Sita,, fièf e de son innocence, sortit avec honneur de cette épreuve et de phisiem^ autres non moins dangereuses ; et, malgré cela, elle ne put guérir son mari de bob odieux jsonpcon et de son injuste jalousie.

1 Aïoeablée enfindeoonfiiaioaietde honte, elle versa un torrent de larmes; et, dans rexoès de son désespoir, elle adressa à sa mère la prière suivante :

j — Kaly, déesse de la terre!. toi de qui je tiens Texistence, justifie-moi en ce jour aux yeux de Funiversl et s'il est vrai que je n'ai jamais cessé d'être une femme vertueuse et chaste, rends-moi un témoignage authentique, en f ouvrant sous mes pieds et en m'engbutissantl

» Elle n'eut pas plus tôt proféré ces paroles, que k terre, exauçant ses vûbqx, l'eniievelit vivante dans son sein.

9 Rama tanlapeuàsuivne son i^ouse; pénéti^de douleur d^avoir méconnu h vertu d'une femmeaussi parfaite, et ayant partagé son royaume à ses deux fik, il ae.retirasur Jesborâsdu Gange, où il vécat (pielque tacnps dans la retraite ^ la pénitence, puis termina sa carrière mortelle. »

: U est certain i|ue aette légende, qui aire tant d'analogie avec celle connue en Europe, est arrivée jusqu^à nous par les éndgrations successives qui,

GEYLAN. m

parties du haut Bengale et des plateaux de THimalaya , ont colonisé les pays celtes » germaniques, Scandinaves et slaves, et avaient conservé dans les contrées nouvelles qu'elles avaient peu à peu envahies, non-seulement la langue, mais encore les principales traditions poétiques et religieuses de leur ierceau.

C'est ainsi que toutes les langues modernes, aussi bien que les langues anciennes, ne .sont, malgré les transformations que les siècles leur ont fait subir^ que des dérivés du sanscrit, et que nous retrouvons dans la plupart de nos coutumes, dans nos croyances religieuses, et Jusque dans nos codes, des signes irréfragables de notre origine indo-asiatique.

Comme j'étais plongé dans une foule de réflexions sur l'origine des races humaines, et que je suivais en pensée, d'un côté Manou-Vena, qui, vaincu par les brahmes, s'en fut coloniser la Perse, l'Arabie et l'Egypte avec ses guerriers, et de l'autre lodah et Scandah, qui, s' échappant parle nord de l'Inde après des luttes gigantesques, prirent le chemin de l'Occident six à sept mille ans avant notre ère, le hurlement d'un chacal qui éclata tout à coup dans les bosquets à quelques pas de mx)i vint m'arradier à ma rêverie, et, fermantle livre des dieux, je m'avançai sous lavérandah pour voir si rien du côté de Kandah- Swany ne décelait la £ête nocturne et mystérieuse qui n'allait pas tarder àcommencer, car l'heure que Soupraya-Chetty m'avait indiquée, approchait Le village de Wannapané, tout illuminé, étaitlui aussien pleines réjouissances de mai. Chaque maison avait sonfaldr conteur ou son rapsode, et parfois, quand labrise, qui

f76 VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

commençaitàmoUir, m'envoyait une risée plus forte, les chants nasillards et cadencés qui accompagnaient forcément toute déclamation poétique parvenaient jusqu'à moi, comme des murmures interrompus. A gauche, la grande pagode de Kandah-Swany se détachait en plus sombre dans la nuit : pas un bruit ne s'en échappait, pas une lumière ne venait trahir la silencieuse obscurité qui entourait l'immense monument ; le ciel était chargé de nuages noirs d'où se dégageait de temps à autre un éclair qui sillonnait l'espace en zigzag; la brise de mer était tombée, il y avait de l'électricité partout, avant une heure l'orage allait éclater... Tout à coup, il me sembla entendre marcher derrière moi, je me retournai vivement, et me trouvai en face d'Anandrayen, le domestique de confiance de Soupraya-Chetty. Comme il se tenait immobile, attendant, suivant la coutume indigène, qu'il reçût l'ordre de parler, je lui deman^ dai le motif qui l'amenait auprès de moi.

— Le babou te prie de l'excuser, répondit le dobachy à mon interrogation, il est occupé à faire ses ablutions, et viendra te rejoindre dans quelques instants.

— Il doit en effet avoir besoin d'un bon bain I fisje en souriant.

Sans s'arrêter à ma réflexion, ni témoigner d'un regard ou d'un geste qu'il l'eût comprise, Anandrayen continua:

— Si le seigneur belatti (étranger) veut me suivre, je suis chargé de le préparer et de le vêtir d'une manière plus commode pour la nuit.

— Qui t'a ordonné cela?

CEYLAK. in

— Soupraya-Chetly.

— Et quel est le costume que je dois revêtir?

— Le costume malabare.

— Tarderons-nous beaucoup à partir?

— Je ne comprends pas ce que tu me demandes. •• J'habitais Tlnde depuis trop longtemps pour ne

pas savoir que cette réponse signifiait :

— Je sais parfaitement que Soupraya-Chetty et toi allez assister cette nuit à la poudja (fête) de la pagode de Kandah-Swany, au mépris de toutes les lois religieuses; mais un bon serviteur ne doit point ouvrir les yeux sur les fautes de son maib*e... Aussi n*insistai-je point sur ce sujet; rien aumondo, j'ai souvent eu Toccasion de m'en assurer, ne pouvant faire avouer à un Indou ce qu'il a intérêt à cacher.

Dans rintérieur, les bas agents anglais, ceux du fisc surtout, leur infligent souvent la bastonnade et les tortures, dans le but de leur extorquer jusqu'à leur dernière roupie. Lapolice leur applique parfois, pour obtenir J'aveu d'un crime, les traitements les plus odieux ; je n'ai jamais vu que les uns ou les autres, à moins que le patient ne fût un enfant ou une fenune, arrivassent au moindre résultat.

Quelques minutes suffirent pour enrouler autour de mon corps les vingt-cinq à trente mètres de mousseline légère qui, sous le noip de chominj composent le vêtement cyngalais, et comme Ânandrayen me fixait autour de la tète les derniers plis du turban, le babou, aussi frais et dispos que s'il n'eût bu que de l'eau la veille, faisait son entrée en souriant. 11 tenait à la main une vaste bonbonnière pleine de dragées faites avec du jagre, de la racine de curcuma, de l'ex-

m VOYAGE AU PiL¥6LAES PERLES.

trait de chanvre, de Tessencade girofle et du gingembre, destinées à eiciter «es iorces^ et dont il bsait abondamment.

Dès que nous f àmee jseiiifi, il me £t signe de le suivre ^ms le jardin ; arrivés à Textrémité de F étang des ablutions, il s'arrêta eC me dit à voix basse :•«— C'est ici que j'ai dosiié nsndee-vous au brahnie qai doit nous introduire.

— Penses-tu qu'il tarde beaucoup à v^iir ? répondi&*jc sur le même ton.

— Cinq ou âx mimttes sa plus, car il doit être bien près d'une heure du matin.

— C'est assez pour que tu aies le temps, en^elques mats de calmer ma curiosité.

— Que veux-tu dire par là?

— Je vais t'interro^er brièvement; réponds de même.

— Je suis à tes ordres.

— Pourquoi ce costume malabare que tu m'as fait revêtir?

— C'est sur l'ordre du b'rahme que j'ai agi ainsi ; sans cela il n'eût à aucun prix consenti à te conduire.

— Je m'en doutais; cependant, cette précaution ne peut empêcher qu'on ne me reconnaisse pour un Européen?

— C'est vrai, aiussi n'esi^lle destinée qu'à tromper la curiosité de ceux que nous pouvons reuconrer dans le chemin de Wamnapané à Kandah-Swany . A la faveur de la nuU, nul ne pourra distinguer toa trisage.

— Cela est bien pour le dehors, mais dans la pagode l'illusion ne sera plus possible.

CLYLAN. 1JÎ>

— Aussi n'entrcras-tu point dans: la salle souterraine où doit avoir lien la fête ; ce serait folie que de vouloir y introduire un homme de ta race, et nul au monde ne voudrait prendre sur lui de commettre un pareil acte. II existe des cryptes taillées dans le granit, et qui, au milieu des sculptures et des bas-reli^s, ont des jours connus seulement des brahmes, sur les vai^s caveaux où s'accomplit chaque année la sakty*poudja. C'est là que j'ai obtenu d'un prêtre de la pagode, qui ne peut rieume refuser ;. ime place pour toi, et tu pourras assistera toute la fête sans courir le risque d'être découvert.

— Seras-tu près de moi?

— Non ! je suis chaque année un des prcânieES imités de la fête, et je me garderais bien d&n'ypas> assister; c'est le seul jour où l'on puisse; se livrer à la joie sams contracter de scfuillare; tu vasToir.là deux ou troîs rarfahs' et les plosr riehea habou& de kr presqu'île. Comme U adievait a» mots, nous ententdiipes les branches des lauriers-roses qui bordaieni Pétang s'écaarter sons un eorps qui les firoissait au passage, et bientôt une ombre sa dressa devant noifô.

— Saranai, ayal dit aussitôt le babou (salut, resipectueux seigneur).

— Âssirvahdam f répondit l'înconn» (qu& Dkû nous bénisse !).

— Yoici, continuante babou «a me piésentaat, le seigneur bnteie des provinces du nordy dont je t'ai parlé, et qui désire voir si les fète& des grandes pagodes du sud sont aussi bell«ft que celles de sox pays.

— Qu*il soit le bienvenu I La croix du sud s'incline vers la mer, depuis longtemps les éléphants sacrés ont frappé sur les gongs du sanctuaire l'heure qui partage la nuit : la fête de la nature fécondée va commencer y suivez-moi !

Nous nous engageâmes dans un petit sentier qui servait aux femmes de Wannapané pour venir faire leurs ablutions du matin dans l'étang du babou, et laissant le village sur la droite, afin d'éviter toute rencontre, bien qu'il eût été plus court de le traverser, nous nous rendîmes à la pagode de Kandah- Swany consacréeàYischnou, par un chemin détourna qui nous permit d'entrer par un des côtés latéraux, sans éveiller l'attention. Nous franchîmes le mur d'enceinte par une petite poterne située près du coraly des éléphants.

Arrivés près de l'étang sacré, Soupraya-Chetty nous quitta pour se rendre par le chemin ordinaire sous les portiques de la pagode, où se réunissaient les invités.

Le brahme ayant pris ma main pour me guider dans la nuit, nous marchâmes pendant quelque temps encore dans la direction de l'immense et somibre monument. Après avoir traversé une série de cours intérieures dont je ne pus distinp[uer la des* iination, nous nous trouvâmes en face d'un éléphant sculpté dans cinquante pieds de granit, qui portait sur son dos, d'après les renseignements que me donna mon compagnon, car je ne voyais pas à trois pas devant moi, la vierge Devanaguy et Christna enfant. Entre les pattes du gigantesque animal, se trouvait une ouverture dans laquelle mon conducteur

GBYLAN. 181

m'entraîna à sa suite, et nous nous mimes à descendre dans les parties souterraines de i'édiûce par un escalier aussi étroit qu'un boyau de mine ; je comptai soixante-douze marches, puis nous nous arrêtâmes; alors, se penchant à mon oreille, le brahme, après m'avoir dit que nous touchions à l'endroit où . il avait l'intention de me placer, me recommanda le silence le plus absolu.

Sans me faire quitter la marche d'escalier sur laq[uelle nous étions arrêtés, mon mystérieux interlocuteur me tira doucement à lui, et, autant que je pus m'en assurer par le secours des mains, nous entrâmes dans un caveau taillé dans le roc vif dans la paroi latérale gauche de l'escalier. Au bout de vingt pas environ, le brahme me fît brusquement tourner sur la droite, et, m'ayant averti que nous étions arrivés, me fit asseoir sur un banc de granit adossé contre la muraille du caveau.

— Où sommes-nous? lui dis-je.

— Dans une des cryptes de la pagode.

— Est-ce que je vais rester ici sans lumière ?

— Oui, il ne faut pas que tu puisses être surpris, et la lumière est un indiscret compagnon.

— Je ne vois pas encore comment je pourrai d'ici assister à la fête !

— En face de toi est une ouverture qui donne sur le sanctuaire souterrain dédié à Sakty. Bientôt les velakou (lampes sacrées) inonderont ces lieux de leurs clartés et il te semblera voir le Swarga (ciel d'Indra) s'ouvrir devant tes yeux éblouis. . . Il faut que je te quitte pour assister aux derniers préparatifs, une absence trop prolongée pourrait être

remarquée... A Tissue de la fête, je viendrai moimême te chercher... ne tente pas de sortir seul d'ici/ il pourrait ^arriver malheur... Salam, aya (adieu, seigneur).

— Combien de temps doi&'je rester ici, et ne pourrais-je dans quelques 'heures repr^idre à tâtons le chemin par lequel nous sommes arrivésT

Ma question ne reçut pas de réponse, le brdune était parti, sans que ses pieds nus dissent produit le moindre bruit sur la dalle, et j'étais certain qu'il n'avait point pris le chemin déjà 4iuivi ; car, pour revenir en arrière, il eût été c^Ugé dépasser devant moi; ce qu'il n'avait pas fait.

J'étais, je puis l'avouer, sous le ooup d'une des plus violentes émotions que j'aie jamais ress^ti^. .. Je n'avais aucune idée du lieu où je me trouvais, l'obscurité morne, silencieuse comme celle d'un tombeau, qui m'environnait, me pesait i l'esprit au delà de tout ce que je pourrais dire, et je compris, sans m'y laisser aller, comment cette fatigue intellectuelle de l'isolement et du silence pouvait eonduire à l'hallucination... Tout à coup je me souvins que j'avais roulé dans les plis de la ceinturede mon costume malabar un compagnon de voyage qui ne me quittait jamais, je veux parler de mon pmte^ cigarettes, muni de tous ses accessoires, tels qu'aiîumettes-bougies pour les campements, amadou et briquet en cas de vent ou d'épuisement de provi^ sions; prendre une allumette et la frotta sur la muraille fut l'affaire d'un instant et je jetai avidement les regards autour de moi, dès que la flamme eut jailli ; j'étais dans un oMiloir taillé à vif dans le

granit, et qui se prolongeait à droite et à gauche aussi loin que la vue pouvait s'étendre. Je songeai immédiatement à inspecter le chemin que j'avain parcouru aveclebrahrae, pour voir s'il ne me serait pas possible de le reprendra seul» ea cas qu'il me plût d'abréger la station que j'étais obligé de fairt sous ce bloc de rochers souterrains.

Ce qui contribuait le plus à m'enlever ma tran-' quillité d'esprit, était de penser que j'étais & la merci d'un étranger qui pouvait me laisser de longues heures daxn cette oubliette, et qui, s'il ne ve* uait pas avant le jour, attendrait certainement la nuit suivante pour me délivrer, car il était impossible, du lever au coucher du soleil, de me faire traverser la pagode et le village de Wannapané dans la costuma* où je me trouvais. Ce qui fût revenue dire à tout le monde que le Franguy-aaëb (seigneur Français) avait assisté à la Sakty-poudja. Peu importait au brabme acheté par Soupraya^Chetty que l'acte fût .soupçonné, su même, pourvu que nul m pût dire ; Nous l'avons vu.

Muni de mes allumettes-bougies, que je renouve* lais au fur et à mesure, je m'avançai à la déeouverte ; au bout de quatre pas je trouvai l'ouverture par laquelle le brahme m'avait fait brusquement entrer dans le couloir, je m'y engageai sans hésiter, et moins d'une demi-minute après je me trouvai en face de l'escalier dont nous avions descendu soixantedouze marches sans nous arrêter. Un vent frais qui venait du dehors, et qui menaça d'éteindre mon luminaire, acheva de me prouver que je ne m'étais pas itomfé. Tranquille de ce côté, et voyant qu'il

ni VOYAG£ AU PAYS DES PERLES.

n'y avait à redouter aucun Irou béant, aucune solution de continuité qui me fermât le retour, je revins me placer en toute hâte sur le banc où le brahme m'avait placé, et en face duquel se trouvait Touverturo qui allait me permettre de suivre la fête nocturne....

Aujourd'hui que je mets en ordre ces notes de voyage, je me demande s'il me sera bien possible, à l'aide de circonlocutions, de périphrases voilées et de certaines habiletés de plume, de décrire assez chastement ee tissu d'horreurs et d'infamies contre nature entouré de toute la pompe des cérémonies indoues, qu'on nomme les fêtes de Sakty-poudja, ou mystères de la fécondation universelle.

Avant d'essayer de tourner l'écueil, il est néces< saire de faire connaître l'idée qui a donné naissance et qui préside à ces fêtes.

La Sakty-poudja a été instituée en l'honneur de la fécondation de la nature par la trinité Brahma- Vischnou-Siva pour arriver à la création.

La nature, dans son union avec les trois dieux, est représentée dans le panthéon vulgaire des Indous par les trois déesses : Bahvany, Lakmy, Sakty ; et ce sont ces trois déesses qui sont invoquées et célébrées dans les fêtes obscènes qui nous occupent, et pendant lesquelles les assistants se croient tout permis sous le voile religieux, sans contracter aucune souillure et sans commettre de crimes.

Je reviens à la pagode de Kandah-Svany.

L'inspection à laquelle je m'étais livré n'avait duré que peu d'instants ; mais à peine avais-je regagné la place que le brahme m'avait assignée que

je compris que ma curiosité n'allait point tarder à être satisfaite... De vagues murmures montaient des entrailles de la pagode jusqu'à moi, des bruits dont je ne pouvais définir la nature frappaient mes oreilles, on eût dit une nombreuse réunion de chauve-souris frottant les murailles avec un léger battement d'ailes. . . Tout à coup une faible lueur se produisit, puis, avec lîj vitesse deTéclair, une traînée de poudre enflamma un feu d'artifice tout entier... Par Touverlure que j'avais en face, je plongeai avidement mes regards au-dessous de moi. Pendant quelques secondes ce fut un éblouissement qui ne me permit pas de distinguer autre chose que des gerbes de feu lançant dans l'espace et de tous côtés des millions d'étoiles de grosseurs et de nuances différentes, qui retombaient en cascade en crépitant, immédiatement suivies par d'autres égaleinent remplacées aussitôt qu'éteintes.

Ces étincelles de flammes, ces feux de Bengale, cessèrent peu à peu, mais l'immense sanctuaire souterrain resta illuminé ; les brahmes avaient pro • fité des feux d'artifice pour faire éclairer, avec une vitesse qui tenait du prestige, par leurs fakirs, des centaines de petites lampes qui ressemblaient, dans tous les coins où elles étaient suspendues, à des lucioles immobiles.

)e me trouvais eicactement dans la situation de celui qui regarderait dans la nef d'une église par une des basses croisées du dôme. C'est avec peine que je retins un cri d'admiration à la vue du spectacle qui se développait sous mes yeux... Qu'on se figure une immense crypte souterraine creusée sous

ia pagode dans un rocher de granit, dans laquelle s'étaient donné rendez-vous toutes les merveilles du vieil art indou qui inspira l'art antique de T^^te et de la Grèce... Colonnes aériennes de 30 mètres de hauteur, toutes fouillées au ciseau, gracieuses cariatides semblant supporter la voûte de Tédiflce ; au sommet des colonnes, entablements bizarres, chapiteaux polychromes, feuilles .d'acanthe et de lierre s'enroulant autour des clefs des frises, sculptures en fresque le long des murailles, du grec pur, du dorien, de l'égyptien, du gothique, du roman, de la dentelle arabe, édifiés, creusés «t sculptés quatre à cinq mille ans avant que FËgypte ait jeté les fondations de Thëbes, que la Grèce ait élevé le Parthénon, que les Arabes aient gravi et ciselé TAIhambra.

Et au milieu de toutes ces merveilles de l'architecture et de la sculpture des anciens brahmes dominateurs de l'Inde et de Geylan, au milieu de ce temple souterrain, à côté des statues de marbre blanc, de granit rose ou noir, quelles sont ces trois déesses palpitantes, animées, qui se montrent, sur l'autel dédié au Linguam, dans toute la splendeur de leur nudité, avec la pureté de formes et les charmes inco!npar£d)les de la femme indoue à quinze ans. L'illusion est complète 1... Est«ce vous, Bahvany, Lakmy et Sakty qui êtes descendues de l'Empyrée pour venir inculquer dans le cœur des mortels à genou, le culte du beau ? Est-ce vous qui inspiriez jadis Daoulhia, le sculpteur, dont on retrouve le souffle puissant dans les sculptures d'Anouradhapourala, ville antédiluvienne, vous qui avez conduit le ciseau de Praxitèles ou de Phidias quand il

GETLAR. f87

creusait le marbre de Corinthe ou de Lesbos?...

Autour des trois jeunes filles, qui, les dieveux tressés avec des fleurs, élevées sur la table de granit rose du Linguam, représentaient les trois grandes déesses qui conçurent des œuvres de la trinité et produisirent le monde, se tenaient, entièrement nues également, et dans des poses variées d'extase et d'adoration, une vingtaine debayadères, reconnaissables aux bracelets triangulaires qu'elles portaient aux dievilles et aux bras , et environ cent cinquante femmes, les plus jeunes et les plus jolies de Wannapané. Pï-ès d'elles je remarquai les trois brahmes poudjarys» bu sacrificateurs, et un peu en arrière avaient pris place tous les brahmes de la pagode, avec les namadarys ou invités à la fête, parmi lesquels j'aperçus au premier rang Soupraya-Chetty, le babou. De chaque c6té, une doueaine de fakirs, à là figure ascétique, tenaient dans leurs bras de vastes amphores pleines de liqueurs excitantes et enivrantes, tous étaient, de même que les femmes., dans le costume le plus primitif. . .

Malgré cela, les premiers instante de la cérémonie furent pleins de grandeur et de poésie ; et je ne saurais rendre l'effet saisissant que produisit sur moi la vue de tous ces corps de femme frais et jeunes qui émergaient, en poses extatiques, d'un lit de feuilles de roses, d'amadés et de lotos bleus, au milieu des colonnes sculptées et de toutes les merveilles de l'architecture indoue.

A un signal donné par le chef des poudjai ys, toutes les femmes quittèrent la posture qu'elles avaient prise, et de couchèrent en enlaçant leurs bras et

leurs pieds, de façon à faire comme une vaste couronne animée autour des trois femmes qui représentaient les épouses célestes de la trimourty (trinité). Jamais, dans ses rêves insensés, rimagination d'un fumeur d'opium n'a conçu quelque chose de plus bizarre, de plus extraordinaire, de plus magnétique, déplus énervant... que le spectacle de ces flots de chair humaine sur un océan de fleurs. . . Et de tous côtés brûlaient sur des trépieds d'or des boules de parfums que les fakirs arrosaient incessamment de poussière de sandal, et la fumée diaphane et blanche caressait tous ces corps enlacés avant de s'élever en spirales jusqu'à la voûte du temple souterrain. C'était fantastique.

Le poud jary fit un nouveau signe :

C'était au tour des brahmes et des invités de faire l'adoration aux trois déesses mères de l'univers.

Ils s'approchèrent enguirlandés de feuillage et de . fleurs et se prosternèrent devant l'autel du Linguam, sans franchir cependant le gracieux rempart que les femmes faisaient tout autour avec leurs corps.

À cet instant, des mets de toute sorte, des viandes de toute espèce défendues en temps ordinaire, furent apportés par monceaux. Les brahmes poudjarys offrirent aux déesses un sacrifice de fleurs, d'encens, de sandal, et appelèrent leur bénédiction sur les vivres et sur les amphores pleins d'arack, (eau-de-vie de riz) et autres liqueurs spiritueuses. A peine cette invocation fut-elle terminée, que hommes et femmes se relevèrent d'un bond et se jetèrent pêle-mêle sur les mets et les boissons qu* tenaient d'être consacrés, se défiant à qui absorbe

GEYLAN. 1811

rait et boiraitle plus... Toute la poésie venait de s'envoler en un instant... et l'orgie commençait...

En fort peu de temps il ne resta rien ni sur les plats ni dans les amphores, on n'avait mangé que pour se donner des forces, on n'avait bu que pour s'enivrer... et l'ivresse était complète. Les femmes, les yeux alanguis et provocateurs, se tordaient dans des poses félines sur leur couche fleurie... pendant que les hommes, en fumant leur cigarette d'opium, attendaient le dernier signal ! Les fakirs, ivres jusqu'à l'hébétement, se traînaient le long des colonnes massives de granit, en poussant des hurlements de bêtes fauves... Seuls, les trois brahmes poudjarys paraissaient avoir conservé tout leur sang-froid et maintenaient jusqu'au moment convenu cette foule exaltée...

Tout à coup, un nouveau feu d'artifice éclate en gerbes légères et multicolores. Les trois poudjarys s'avancent, et sur le lit de branchages et de fleurs qui garnit le temple tout entier, ils accomplissent publiquement l'œuvre de la génération avec les trois jeunes filles qui représentent les déesses Bahwany, Lakmy et Sakty, en l'honneur de la fécondation universelle de la nature. . .

A l'instant, un cri de joie poussé par trois cents poitrines éclate dans l'immense sanctuaire dédié aux saturnales brahmaniques,'et tous, hommes et femmes, se précipitent avec fureur leô uns sur les autres, comme deux troupeaux de tigres en rut qui viennent à se rencontrer dans la jungle... Nul autre choix que le hasard ne préside à cet horrible pêlejnêle.,. et auand ces bacchantes et ces satyres arri-

veront au dernier degré de rexaltaiîo'n, ils ne distingueront même plus les sexes...

On comprend que je doive m'arrèter ici dans la peinture de ces mœurs épouvantables qui souillent encore aujourd'hui les mystères religieux de l'Inde, mystères que cette contrée transporta par émigration daqs le monde ancien tout entier. Il est peu de peuples en effet qui, sous prétexte de rendre un culte à la fécondité de la nature, n'aient élevé des autels à la débauche et au libertini^e. D'irrécusables monuments historiques nous apprennent de quels excès étaient souillés les temples de Gérés, de Bacchus, de Jupiter et de Vénus en Grèce, de Mithra chez tes mages de la Perse, et d'Osirischez les Hiérophantes d'Egypte.

Je ne pus supporter la vue de ces horreurs, et me retirai sans nulle tentation de regarder à nouveau, au moment où l'orgie fit place à la débauche contre nature. . . Avant de tenter seul la sortie du monument, je m'assis un instant pour reprendre mes sens, sur le banc de pierre de l'étroit réduit; et je me demandai si les gens que je venais de voir appartenaient bien réellement à l'espèce humaine, et si c'était là tout ce que le despotisme religieux pouvait apporter à ceux qu'il courbait sous ses lois. En restant dans de justes limites de comparaison, n'est-il pas curieux de remarquer, que les religions autoritaires, qui ont proscrit la raison et le libre examen, sont arrivées infailliblement au même résultat, c'est-à-dire à pervertir le sens moral de leurs adeptes. Il est un fait démontré par chaque page de l'histoire de l'humanité, c'est que partout

GEYLÂN. 191

OÙ a r^né exeltisiTement la caste sacerdotale, elle n'a su faire que des esclares ou des débauchés.

Profitant de la lumière que je poutais me procurer à volonté, et qui malgré son peu de rayonnement suffisait à me diriger, je laissai l«s ad^tes de la Sakty-poudja se litrer ft leurs odieux excès, et je repris le chemin que j'avais parcouru avec le brsjime. Arrivé au grand escalier,, le vent du matin qui avait fraîchi et qui s'engouffrait avec force dans l'étroit boyau creusé dans le granit, éteignit mon faible luminaire. Sans éclairer d'autre allumette, pour ne pas donner l'éveil aux brahmes qui pourraient rôder dans les cours de l'édifice, je m'engageai résolument dans le couloir, m'appuyant à chaque marche delà main, contre la paroi latérale de rescalier;à un momait donné, comme j'avançais la main, elle s'enfonça dans le vide; manquant de l'appui que je croyais rencontrer > je faillis tomber sur le côté : je m'arrêtai devinant un danger, et allumant une de mes petites bougies, en la protégeant contre le courant d'air à l'aide du pan de mon chomin, je jçtai les yeux autour de moi : à la hauteur des marches de granit, une ouverture semblable à celle qui m'avait conduit dans le caveau d'où je sortais était taillée dans le roc, donnant dans une vaste crypte, dont l'entrée me parut impossible sans un pont-levis ou un saut des plus périlleux, car elle était séparée de l'ouverture par un trou béant d'au moins trois mètres de largeur, et dont il me fiit impossible d'apprécier la profondeur. Il s'en fallait de quelques centimètres que je n'aie été précipité dans ce gouffre. C'est sans doute à ce passage dan-

gereux que le brahme qui m'avait conduit songeait, lorsqu'il m'avait recommandé de ne point cherchei à quitter le lieu où il m'avait placé avant son retour.

Comme on doit le penser, ce fut la lumière à la main et en prenant les plus minutieuses précautions, que j'achevai .mon ascension. En arrivant sous h poitrail de l'énorme éléphant de granit noir, entre les pattes duquel l'entrée souterraine était dissimulée, j'aspirai à pleins poumons l'air frais du dehors. Rien ne pèse comme l'isolement à trente ou quarante mètres de profondeur, dans une cellulo de pierre... Il me semblait que je sortais d'un tombeau.

Les étoiles pâlissaient légèrement; au loin à l'horizon on n'apercevait plus qu'une branche de la Croix du Sud, il pouvait être quatre heures du matin ; le calme le plus complet régnait dans la pagode, et en me dissimulant le plus possible derrière les colonnettes de la vérandah qui accompagne le mur d'enceinte qui enclôt toutes les dépendances de la pagode, je me dirigeai vers la sortie, ayant hâte de me débarrasser»du costume' dont j'étais affublé, et d'aller prendre quelque repos.

En passant vers le koraly où les éléphants sacrés étaient enfermés, les colosses me saluèrent d'un petit grognement amical, et bientôt, atteignant une porte de sortie, je fus dans la campagne. Ainsi que nous 1 avions fait au départ, je me détournai un peu du village de Wannapané, pour n'avoir pas à répondre aux salams et aux saranai que les Indous ne manquent jamais d'échanger quand ils §o

CEYLAN. lUn

rencontrent dans la nuit. On n'eût pas manqué de me reconnaître à ma prononciation européenne, et le premier venu eût conclu avec raison de mon déguisement, que je sortais de la pagode, où j'avais assisté à la Sakty-poudja. Si les domestiques dans rinde sont d'un mutisme à toute épreuve sur les affaires de leurs maîtres, il n'en est pas de même de rindou qui ne vous est attaché par aucun lien, ne nous connaît pas, et qui n'a par conséquent aucune raison de ne pas s'entretenir avec ses amis des petits scandales du jour. Je savais l'importance que Soupraya-Ghetty attachait à ce que personne hors les siens ne pût se dire témoin des complaisances contraires aux préceptes religieux et aux lois de caste qu'il avait eues pour moi : aussi pris-je toutes les précautions nécessaires pour rentrer sans être vu.

En arrivant dans la maison du babou, je trouvai Anandrayen qui veillait, attendant le retour de son maître. En m'aidant à me débarrasser des flots de mousseline qui me servaient de vêtements, pas une question indiscrète ne s'échappa de ses lèvres; il me demanda simplement si je désirais qu'on préparât un hamac sous la vérandah, ou si je préférais coucher dans ma chambre. Lui ayant donné des ordres à cet égard, il s'éloigna pour les faire exécuter, sans que rien, ni dans sa tenue ni dans ses paroles, pût faire soupçonner un instant qu'il fût au courant de mes aventures.

Après m'être plongé pendant quelques minutes dansl'eau froide de l'étang, je me glissai sous le moustiquaire d'un large divan qui me servait de lit et pus jouir d'un repos que deux nuits sans sommeil et des

excitations de toute nature avaientrendu nécessaire,

II était environ quatre heures du soir lorsque nous reprîmes, Soupraya-Cbetty et mai| le chemin do Jaffnapatnam*

Le malheureux babou n'en pouvait plus de lassitude et d'épuisement, on l'avait rapporté ivre-mort de la pagode, et e'est à peine s'il était rentré en possession de lui-même quand nous quittâmes le charmant village de Wannapané, auqud je ne fis point mes adieux sans regret.

En arrivant au bengalow, je pus constater avec plaisir que mes deux excellents serviteurs avaient rivalisé de zèle, et que tous les préparatifs de départ étaient terminés, sans quSl fût possible de relever un seul oubli. Âmoudou me remit d'un air triomphant la liste de tous les objets qu'ils avaient soigneusement emballés, et il reçut avec Kandassamy , d'un air modestement orgueilleux, les louanges qufe je décernai à leur intelligente habileté.

Ainm que je m'y attendais, mon Nubien déclara que Kandassamy était un bon garçon, plein de bonne volonté, qui sous sa direction ne manquerait pas de devenir d'une force respectable dans l'art de ficeler des paquets, oe qui revenait à s'attribuer tout le mérite de la chose* Je leur ?emis en souriant quelques pièces de menue monnaie et les autorisai à aller boire ensemble quelques verres de calou; et les prévenant que nous nous mettrions en route le lendemain au premier rayon du soleil, je fus passer ma dernière soirée chez le colonel Maxwell*

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