‹ Voyage an pays des perlesChapitre 9 sur 11 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

léparf de Jaffna. — La itation de Kadawé. ^ Une nuit dans tes

jungles de Pannengam. — Gomb&t d'un boa et de deux éléphants. ^ Mantallé.

Il est cinq heures du matin, les premiers rayons du soleil teignent en rose les flots de Focéan Indien ; la brise des nuits, si tiède, si parfumée sur les côtes de Pennoryn et de Manaar, cède peu à peu au vent d'ouest, qui dans quelques heures embrasera la terre; de tous côtés les pieux Indous, brahmes, fakirs, babous et soudras, accourent pour faire les ablutions prescrites, dans l'eau des étangs consacrés, pendant que les sectateurs d'Hayder-Ali, à genoux sous les portiques des mosquées, ou dans la poussière des chemins, invoquent Allah et le prophète, la face tournée du côté d'Hayderabad,.la ville sainte des musulmans de l'Inde.

Il n'est pas d'expression pour dépeindre la splendeur du |)aysage indien à cet instant du jour ; pas un nuage à la voûte bleue qui sert de dôme à la plaine verte, les fauves sont rentrés dans leurs tanières, la lumière se joue dans le feuillage, qu'égayent des millions d'oiseaux au plumage varié ; sur les bords

106 VOYAGE AU PAYS DES PEïîLES.

des marécages qui avoisinent la route de JafTnapatnam à Catchay, les cormorans, les goitreux de toute espèce, les martins - pêcheurs aux nuances chatoyantes, les hérons roses debout sur une patte, happent les jeunes anguilles et les crevettes d'eau douce, d'un bec expérimenté ouvrent les coquillages, et déjeunent en compagnie de gros canards sédentaires qui meurent dans les marais où ils sont nés, et d'une foule de sarcelles et de poules d'eau qui pâturent à qui mieux mieux dans l'herbe tendre de la vase.

Dans les branches des multipliants, des tamariniers et des baobabs, de grands singes noirs se poursuivent en se jouant, accomplissent des merveilles d'équilibre et de force, au désespoir des aras blancs, dont ils dérangent les nids et brisent parfois les œufs dans cette course folle. Sous chaque feuille d'arbre est un oiseau, sous chaque brin d'herbe est un insecte, sur chaque fleur un papillon ; tout cela gazouille, bruit, chante, murmure, bourdonne au réveil, et le soleil se lève lentement au milieu d*utt concert.

Je venais de quitter Jaffnapatnam pour continuer mon voyage sur la côte nord-ouest, et je comptais, sans autres stations que celles des repas et de la couchée, me rendre directement à Virteltivoé et de là dans File de Manaar, centre de la pêche aux huîtres perlières.

Après un séjour plus ou moins prolongé dans ce dernier lieu, suivant l'intérêt qu'il offrirait à mes recherches, et les études que je pourrais y faire, je devais aller par la rivière d'Amerie visiter les ruines

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d'Ànouradhapour, la ville sainte des anciens bouddhistes, ruines tellement considérables, et empreintes d'un tel cachet artistique, qu'on se demande avec étonnement, sans que l'histoire ou la tradition puisse répondre, si les Gyngalais actuels sont bien les descendants des hommes qui ont sculpté ces colonnes, ces statues de granit à demi enfouies dans le sol, derniers restes d'un âge qui était déjà l'antiquité alors que l'Asie Mineure et la Grèce étaient encore désertes ou peut-être géologiquement inhabitables.

Un peu en arrière de la charrette à bœufs qui contenait mes effets et provisions, et sur laquelle je réglais mon pas, le fusil en bandoulière, je suivais un chemin charmant, complètement perdu sous bois, laissant la rêverie s'envoler au gré du hasard et les impressions que faisaient naître en moi les divers points de vue de la campagne que nous parcourions. Au bout de deux ou trois heures de marche, je fus obligé de demander à la tente de la charrette un abri contre la chaleur, qui commençait à devenir fatigante pourun piéton européen. Doucement bercé par l'allure lente et monotone des bœufs, j'allais, suivant mon habitude, me laisser aller aux douceurs de la sieste, lorsque le dialogue engagé entre Amoudou et Kandassamy, qui marchaient en tête des animaux sans nul souci du soleil, vint chasser toute velléité de sommeil et me procurer la plus amusante des distractions.

Il m'arrivait souvent, pendant les longues heures du milieu du jour, d'écouter, les yeux demi-clos, les discussions interminables qui s'élevaient à tout

propos, sans jsctnais troubler la bonne harmonie, entre ces deux braves serviteurs.

Le Nubien et le Malabar étaient aussi ignorants et aussi têtus Tun que l'autre ; la seule différence qni existât entre eux venait de ce qu'Amoudou, comme ayant beaucoup voyagé, en imposait à son camarade plus naïf; lacondition de Kandassamy, qui était dliligé de se conformer aux ordres d'Anioudou, contribuait aussi à donner à ce dernier une plus grande autorité dans la conversation.

Je sténographie le dialogue au moment où il vint attirer mon attention. On va voir que les gaillards savaient trouver des solutions aux questions le$ plus élevées.

— Ce qui m'étonne le plus, disait le vlndlcâra â Amoudou, c'est qu'il y ait sur la terre des hommes blancs, noirs et jaunes.

— (>a voit bien, répondit ce dernier, qtie tu n'âs jamais quitté la presqu'île de Jaffûa, car rien n'est plus facile à expliquer.

— Comment celai

— Lorsque Allah eut créé llïomme blanc, il fit le noir pour le servir, et l'homme jaune pour servir rhomme noir.

— Je ne crois pas que wmparliéz la vérité^ Amoudou-saëb, car Brahma, qui est bon, attrait donné aussi un serviteur au pauvre homme jaune.

— Il est vrai que tu ne saurais aller sttr feau avec tes bœufs ; mais si tu avais comme moi couru la grande mer, tu aurais vu qu'à Maurice, Bourbon, Mayotte, au Cap , les blancs se font servir par les noirs, et qu'à Zanzibar et à Mascate les sultans noirs se

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iont servir pur ies Parsis et les Malabars jaunes.

— J'avais toujours entendu dire que le jaune était d'une caste plus relevée que celle du noir, hasarda Kandassamy un peu ébranlé*

— Quelle pauvre cervelle est la tienne I répliqua le Nubien. Il n'y a que deux castes, la caste blanche et la caste noire; l'hunime jaune n'a pas de caste, parce qu'il ne sert à rien... Vois : lorsque l'homme blanc fait quelque chose que les esprits sont venus lui révéler, il a toujours besoin de l'homme noir pour l'aider. Tu connais les grands bateaux qui courent sur la mer contre le vent? Eh bien, c'est l'homme blanc qui construit le bateau et qui tient la barre pour le diriger, mais c'est l'homme noir qui jette le charbon dans le feu pour le faire marcher. (Amoudou se souvenait de son ancien métier de chauffeur à bord du Cam bodje. )

— Il n'y a donc pas d'hommes jaunes sur les grands bateaux?

On en prend quelquefois, mais c'est pour servir à la cuisine. Écoute encore : lorsque saëb veut partir en voyage, il me dit : Amoudou veille, à ce que tout soit prêt, et choisis un vindicara pour conduire les bœufs. Ce n'est pas difficile de diriger ces animaux, et je ferais cela bien mieux que toi encore; seulement l'homme noir, doit commander et l'homme jaune obéir, cela est toujours ainsi...

Le pauvre vindicara voulut hasarder encore quelques objections timides; mais Amoudou, qui était lancé, le terrassa sous des flots d'éloquence et finit par lui décocher d'un air protecteur l'argument ïavori par lequel il terminait invariablement ce genre

(le discussion. — Au reste, ce qu'a de mieux à faire un pauvre toucheur de bœufs de ton espèce, c'est de s'en rapporter à l'expérience d'un homme comme moi, qui possède.à la grande banque des blancs, à Calcutta, plus de six mille roupies (15000 francs).

Cette phrase manquait rarement son effet. Émerveillé par renonciation de cette somme véritablement énorme pour un Indien de basse caste, Kandassamy regardait avec respect le possesseur d'une pareille fortune, et ne cherchait plus à lutter.

Amoudou aimait Un peu trop à faire parade de ses avantages pécuniaires vis-à-vis de ses inférieurs; mais il ne se vantait pas sans motifs : il possédait en effet cette somme assez importante, que je lui avais fait placer à l'Agra-bank et qui lui venait pour la plus forte partie d'un de mes amis le major Daly, qui avait voulu récompenser son dévouement dans une circonstance où il nous avait sauvé la vie.

Après avoir dépassé Catchay, petite ville célèbre, jusque sur les côtes de la grande terre, pour ses merveilleuses poteries de terre noire, dont je fis une ample provision en tiselles à carry et en gargoulettes de toutes grandeurs, nous atteignîmes sur le soir l'aidée (petit bourg) de Kadawé, à deux milles deCaretchie, où nous fîmes haltepour la nuit. J'aurais pu pousser jusqu'à ce dernier village, beaucoup plus important que l'autre, mais il est une habitude que je me suis faite et que je crois bonne, c'est, dans le voisinage de deux centres habités, de choisir le plus petit pour un simple séjour de nuit. Dans une ville ou un village imporrant il y apresquetoujoursun bengalow, ou unehalte de voya-

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geurs appelée ambulam, dans lesquels descendent seuls les touristes autorisés, et qui sont munis do tous lob objets utiles en ces contrées, depuis lepan^ kah, jusqu'auxlits et hamacs garnis de moustiquaires. J'avais reçu du gouverneur général de l'Inde, sir John Lawrence une patente poitaat non-seulement le droit de séjour dans tous les bengalows, mais encore le droit de réquisition en vivres, dont je n'ai jamais usé, je me hâte de le dire qu'en payant. Eh bien, àmoins que je ne dusse faire un séjour prolongé dans la contrée où je me ti'ouvais, je préférais de beaucoup les stations en plein air dans les petits villages, stations fécondes en études de mœurs de toute natures Sur le soir, après le repas, alors que mes grands bœufs se reposaient des fatigues du jour, en pâturant dans l'herbe fraîche qui leur montait jusqu'au ventre, peu à peu les indigènes se hasardaient autour de mon campement, interrogeant Kandassamy d'abord, Amoudou ensuite, et bientôt toute l'aidée était assise en rond, près duboabab, du banian ou du tamarinier qui nous sei^ait d'abri, et une partie de la nuit s'écoulait en récits, légendes et contes sans fin dignes de figurer aux veillées des califes de Bagdad.

Autant dans les grandes villes, comme Pondichéry, Calcutta, Madras, Colombo, Bombay, j'aime la régularité dans les heures d'occupations et de repos, autant en voyage j'aime à laisser couler ma via au gré du hasard et de l'inspiration du moment ; il fait si bon rêver le soir à la fraîcheur en lançant dans l'air lafumée du houkah indigène (sorte de narguillé) , écouter les vieux chants indous retraçant les gigan-

â02 voyâgë au pays D£s perles.

lesques combats desNagas et des Souparnas (esprits infernaux), jouir enfin du plaisir de vivre dans une demi-somnolence qui nous laisse le sentiment de notre bien-être et la notion des beautés qui nous entourent.

Aussi, soit dans les bangalows, sdt dans les campements solitaires, était-il rare que je me livrasse au sommeil plus de deux ou trois heures par nuit, faisant, àla manière indoue, ma grande station de repos aux heures chaudes du jour, pendant lesquelles il eût été imprudent de voyager.

Quelques minutes avant le jour, mes deux bufflohes avaient reçu leur ration hal)itueUe d'eau et de son de riz. Le café du matin chantait dans une tiselle sur les charbons ardents... Nous nous préparions à quitter la petite station de Kadawé, une des plus charmantes et des plus pittoresques de la contrée, lorsqu'un bohis malabar ruisselant de sueur, couvert de poussière, les coudes serrés contre ses flancs, qui battaient comme ceux d'un cheval de course surmené, pamt tout à coup au détour de la route de Jaffnapatnam, et sans ralentir son allure arriva au pas gymnastique jusqu'à mon campement, fléchissant le genou, et faisant le salam indou des deux mains. Il me présenta une feuille debételécornée par la pointe, et attenditquejeFinterrogeasse sur la mission dont on l'avait sans doute chargé pour moi.

— Qui es-tu et qui t'a remis ce bétel de confiance? lui dis-je après avoir examiné si la feuille ne contenait pas de marque particulière.

— Je suis, répondit-il aussitôt, un des bohis (porteurs de palanquin, coureurs) de la maison Steward-

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Soupraya-Ghetty, et le babou m'envoie auprès de toi pour te prier de vouloir bien recevoir ses paroles.

. — J'écoute les paroles que Soupraya-Chetty m'en* itoie,

<*-- Il te demande de lui faire la faveur de ne pas quitter la station de Kadawé avant demain matin* -^ Et pourquoi?

*^ Il désire venir ce soir, à la fraîdieur, f apporter lui-même une nouvelle qui te fera plaisir, ^ C'est tout?

-^ Le babis n'a pas reçu d'autres paroles.

Je savais que le babou , tout en aimant ces façons mystérieuses d'agir, qui sont dans le caractère indou, n'était pas homme à me déranger pour rien-: aussi, aanshésitation, remis-je au bohts mon acquiescement aux désirs de son maître, c'est-à-dire une simple feuille de bétel écornée à la pointe comme celle que j^avais reçue.

La feuille de bétel a joué un grand rôle dans l'Inda pendant les années qui ont précédé la révolution de 1857. Elle fournit auxccmjurés qui complotaient contre la puissance de l'Angleterre un moyen de s'entendre, de se rallier, de correspondre, tellement simple, et facile, que les autorités britanniques ne s'en doutèrent jamais. Lesindous des deux sexes portent toujours, enroulées dans leur pagne , quantité de ces feuilles, qu'ils chiquent avec de la noix d'arrec et un peu de chaux éteinte ; et ils sont trés-habiles dans l'art d'envoyer les messages les plus compromettants, à l'aide d'écbancrures diverses faites à ces feuilles, dcmt eux seuls connaissrat la signification.

Amoudou et le vindicara accueillirent avec joie l'ordre de renvoyer les bœufs sur les terrains vagues ; les deux gaillards avaient partagé la veille leur souper avec deux jeunes et opulentes cyngalaises qui en quelques minutes avaient fait de profonds ravages dans leur cœur, et ils n'étaient point fâchés de faire avec elles une connaissance plus intime.

Âmoudou avait un véritable culte pour les femmes de Ceylan, qui de leur côté adorent les foulards de soie du Bengale. Mon Nubien devait sans doute avoir fait cette observation lors de notre premier voyage à Pointes de Galles, car en quittant Calcutta il s'était muni d'un petit ballot de ces célèbres mouchoirs de Dacca, qui devaient lui gagner bien des cœurs.

J'étais présent lorsqu'il avait fait son emplette dans une boutique de Radha-bazar, chez le célèbre Dourga-Chorone, fournisseur de la société française deChandernagor, et je n'avais pu m'empêcher de lui demander quel emploi il comptait donner à cet achat, et si son intention était de faire en route le commerce des étofies. Le rusé compère m'avait répondu qu'il voulait envoyer ces foulards partie à Âden et partie au pays des Barabras en Nubie, dont il était originaire, par la première occasion, pour faire des cadeaux à ses parents et à ses amis.

Depuis, je m'étais aperçu fort souvent qu'il distribuait sans vergogne ses foulards de famille aux* jolies filles qu'il rencontrait sur son chemin; le séjour de JafTnapatnam lui coûtait deux ou trois douzaines au moins de ces précieux vangoutys^ et je prévoyais qu'avant peu il ne lui resterait à envoyer

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à ses parents que la toile d'emballage qui les avait contenus.

Après déjeuner, comme je me préparais à faire la sieste dans un confortable hamac suspendu sous l'ombrage tutélaire d'un immense boabab, le thasildar (chef du village) vint me demander, avec toutes les circonlocutions de la politesse indigène, si je ne consentirais pas à aller prendre un verre de paleale et fumer un cigare dans sa maison.

Je ne refuse jamais une invitation indoue, c'est le seul moyen de faire des études de mœurs sérieuses et exactes.

Je connais ces voyageurs cosmopolites qui font le tour du monde par les steamers, à qui il suffit de descendre vingt-quatre heures dans un hôtel de Ceylan, Singapour, Java, Bornéo, Siam, Gantois, Yokohama, etc. , pour mieux connaître ces pays que ceux qui les habitent. . . Mais je n'ai pas cette intuition des choses que j'ignore, je crois qu'on ne peut voyager avec fruit si l'on n'entend l'idiome des.peuples que l'on visite, et c'est au point qu'après trois ans de séjour dans l'Inde, le jour où j'ai parlé le tamoul, j'ai brûlé toutes les notes prises auparavant, et qui ne correspondaient plus au point de vue nouveau sous lequel le pays se révélait à moi.

La maison du thasildar était située au centre du village de Kadawé ; elle était en même temps tribunal de police et centre de perception [d'impôts, d'après les doubles fonctions administratives et judiciaires dont le propriétaire était revêtu. Au moment où nous prîmes place sous la vérandah, devant une table chargée de fruits, de petits gâteaux de miel, de ci-

gares, et de quelques bouteilles de cette bière blanche et amère que Bass and c*" de Londres expé* dient dans le monde entier, deux scribes malabars étaient e9 train d'expédier des quittances sur oUe (feuille de palmier) i des contribuables tenaces qui ne voulaient point s'en aller sans emporter la preuve de leur libération. La mauvaise hiuneur avec laquelle ils promenaient leur poinçon sur la feuille démontrait surabondamment que la besogne n'était pas de leur goût; en effet, cette exigence les privait de la possibilité de recevoir l'impôt deux fois, ce qu'ils ne manquent jamais de faire quand un débiteur du trésor oublie de demander le pattah (reçu).

En m'apercevant avec le thasildar, me prenant sans doute pour un fonctionnaire anglais, les scribes devinrent presque 'gracieux, et ce fut au tour des contribuables à se montrer exigeants et à exhaler leurs plaintes.

— C'est la seconde fois que je paye le sovandarom (impôt foncier) , disait l'un.

— On exige de moi plus que je n'ai récolté de nelly cette année, répondait l'autre.

— Ma terre a été concédée en maniom (exempte d'impôt) à mon bisaïeul, et on me force à payer les redevances, disait un troisième.

Un autre afTirmait que le raîassom (secrétaire du thasildar) s'était entendu avec le talavaîe (sousinspecteur) pour imposer sa terre au delà de sa contenance.

C'était un concert à assourdir les oreilles, dans lequel le thasildar lui-même n'était pas épargné, et auquel cependant il ne pouvait mettre fin, l'étiquette

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indoue ne hrî jpermettant pas de prendre la parole devant moi.

Je dus intervenir; et dès que je vis que chacun ^ît muni de son reçu, j'engfi^eai tous ces pauvres gens à se retirer, leur donnant l'assurance que dorénavant le thasildar s'emploierait à prévenir ces abus. Ils obéirent, en me souhaitant toutes les pros* pérités que Brahma peut accorder à un mortel.

J'ai eu occasion de dire avec quelle rigueur et quelle rapacité l'Angleterre prélevait ses impôts dansrinde, et comment, sous prétexte de civilisation, elle arrachait au malheureux Indou jusqu'à la der* nière roupie de son épargne. Je n'y reviendrai pas, mais tant de gens parlent de la politique philanthropique suivie par ce pays dans ses colonies des Indes, qu'il me paraît utile de dire en quelques lignes quelle était sous les rajahs la condition des villageois, des cultivateurs, des padials, qui meurent de faim sous les Anglais.

On a dû voir déjà que j^aimais peu nos voisins comme peuple, ce qui ne m'empêche pas de compter de nombreux amis parmi eux ; aussi, pour n'être pas accusé de partialité, vais-je emprunter à M. de Jancigny, ancien aide de camp du roi d'Aoude,. les lignes suivantes sur l'organisation des vills^es indous :

€ Au milieu de tous les changements survenus par la conquête et les invasions dans l'état politique de l'Inde, les communes (car il n'y a pas de nom plus convenable pour les désigner) sont restées entières et sont encore aujourd'hui les atomes dont l'agglomération forme les plus grands États de l'Inde.

> Par conmmne nous entendons une certaine éten-

due de territoire d'un seul tenant et habité par une société qui a une existence à part dans l'Etat. Les délimitations de ces communes remontent aux époques les plus reculées et sont conservées avec le plus grand soin. Les terres qu'elles renferment peuvent être de toutes les conditions, les unes cultivées et les autres incultes; celles-ci qui n'ont jamais été défrichées, celles-là qui ne peuvent pas l'être.

) Ces terres sont partagées en lots dont les délimitations sont aussi bien surveillées que celles de la commune même ; dont les noms, les qualités, sont conservés aux archives de la commune. Les habitants de cette petite société vivent réunis dans un village qui dans beaucoup de pays est fortifié ou au moins presque toujours protégé par une forteresse.

» Chaque commune administre souverainement ses affaires. Elle lève sur ses membres l'impôt dû à l'Etat, et elle est collectivement responsable de soji acquittement intégral. Elle a la charge de la police sur son territoire et est responsable des vols qui peuvent s'y commettre. Elle rend la justice à ses membres, punit les petits délits, et juge les procès en première instance. Elle s'impose elle-même pour couvrir ses dépenses intérieures, pour entretenir les murs et le temple, pour subvenir aux frais des sacrifices publics et des aumônes qui se font en son nom.

1 Elle a des oflSciers chargés de remplir toutes ces fonctions ; et, quoique sujette au principe du gouvernement général, elle forme cependant en réalité une société complète. Cette indépendance et

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les privilèges qui en résultent peuvent être parfoia violés par les rajahs, mais ils ne sont jamais niéa par eux. Cette organisation sociale protège souvent les habitants contre la tyrannie des autorités, et en .plus d'une occasion elle a fait vivre la société en-^ tiëre, même après la dissolution du gouvernement général. »

Veut-on connaître l'opinion d'un des membres les plus distingués du civil service f

Étudiant l'Inde des anciens rajahs, sir Charles Metcalfe a dit :

« Les villages étaient de véritables républiques qui vivaient par elles-mêmes indépendamment de toute autorité extérieure. Elles semblent douées d'une étemelle diirée, dans une région où aucun empire ne se peut maintenir.

^ Les dynasties s'écroulent successivement, les révolutions succèdent .aux révolutions, les Alfghans, les Mayols, les Mahrattes, les Sikhs, sont maîtres tour à tour, mais le village reste^ujours le même. En temps de troubles, il s'arme et se fortifie. Une armée ennemie vient-elle à traverser le pays, les villageois mettent leurs troupeaux à couvert dans l'enceinte de leurs murailles, et laissent passer l'ennemi sans le provoquer, s'ils ne sont pas en force pour résister; ou bien ils se sauvent dans les villages voisins, et quand l'orage est passé, ils viennent reprendre leurs travaux.

1 Si une province reste pendant plusieurs années livrée au pillage, de telle sorte que les villages soient inhabitables, les villageois dispersés retourneront dans leurs foyers s^ussitôt qu'ils croiront pouvoir le

flO VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

£Edre avec quelque sécurité. L'exil peut durar pendant une génération, la génération suivante revien* dra immanquablement. Les fils prendront la place de leurs pères ; le village sera reconstruit an même lieu, les maisons dans les mêmes positioss; les mêmes terres seront occupées par les descendants de ceux qui ont été contraints de fuir.

1 Getteunion indestructible de la communauté villageoise a contribué, je crois, plus que toute autre oause, à conserver la société indoue au milieu de toutes les révolutions politiques dont ce pays a été le théâtre ; et elle donne lieu de croire que grâce à elle les habitants vivaient heureux et jouissaient d'une liberté réelle. C'était Je dief de la commune qui réglait avec les officiers du gouveraemrat la somme à payer chaque année^ et répartissait les cotes contributives parmi ses administrés, suivant leur fortune présumée. Il affermait les terrains vagues^ réglait le partage des eaux pour les irrigations, jugeait les lég^s différends, et Msait arrêter les criminels; c'est lui, en un mot, qui était diargé de tous les soins du gouvernement municipal. »

Se puis ajouter à ces renseignements, que le thasildar administrait en public, dans un lieu à cet effet appelé chavderiey et que sur tous les points qui concernaient l'intérêt général il devait consulter ses admiciîstrés. Toutes les fois qu'il avait à se prononcer dans des contestations civiles, il était assisté par des arbitres au choix des parties, ou par des assesseurs nommés par les chefs de caste. Son conseil se composait de tous les chefs des différentes castes qui composaient le village. Trois oGGciers

étaient adjoints au chef du village pour l'aider dans son administration ; c'étaient :

1* Le raïassom, ou comptable, chargé des archives de la commune. Il avait soin des registres du cadastre dans lesquels étaient décrites, avec leurs tenants et aboutissants, ainsi que les noms des propriétaires, toutes les propriétés qui faisaient partie de la commune; il était en même temps conservateur des baux à longs termes entre particuliers ou entre rÉtat et la commune, et notaire ;

9" Le taleari, qui était chargé de veiller à l'intégrité des délimitations publiques et privées. Principal officier de police, il gardait les moissons, sur; veillait et arrêtait les malfaiteurs, faisait partir les dépêches des chefs, guidait les étrangers sur le territoire communal, et devait assurer la tranquillité de tous pendant la nuit. Dans ces fonctions multiples, auxquelles il n'aurait pu suffire seul, il était autorisé à se faire assister par les membres de sa famille. Le taleari était toujours choisi parmi les gens de castes inférieures, et ceci pour des motifs que l'on trouverait singuliers en Europe. Ayant une grande part d'autorité dans l'administration du village, on craignait que, venant à ajouter à cela le prestige de la caste, il pût facilement s'emparer à lui seul de tout le pouvoir. En nommant à ce poste un homme de la caste la plus basse, on respectait la loi et la coutume dont il était l'organe, sans qu'on eût à craindre de sa part aucun abus d'autorité ; de plus, en raison desa condition infime, n'étant jamais soutenu par une cabale puissante, on le brisait avQjC la plus grande facilité à la moindre faute ;

• 3** Le scharaff, qui était en même temps trésorier et receveur de la commune, sous la surveillance du (hasildar, ainsi que changeur et vérificateur des monnaies ayant cours.

Ces trois assesseurs du Thasildar étaient nommés dans rassemblée générale des castes, et ils conservaient leurs fonctions tant qu'ils ne s'en rendaient pas indignes.

Le titre de thasildar était héréditaire dans la première famille de la caste la plus relevée du village, mais celui qui le portait ne jouissait qu'honorairement de toutes les prérogatives qui y étaient attachées; chaque année était nommé,'en assemblée générale, le serestadar, ou vice-thasildar, qui administrait la commune et pouvait être changé pour un manquement à ses fonctions.

Tous ces fonctionnaires étaient payés soit en aident, soit en nature sur les revenus communaux. Après eux venaient le médecin, le maître d'école, l'astronome et un corps de devadassys (danseuses, bayadères) et de musiciens pour l'ornement des fêtes publiques, qui recevaient également une rétribution du trésor communal.

I Dans cette situation, le village trouvait dans sa lorce de cohésion d'énergiques moyens de résistance aux prétentions exagérées des rajahs, et l'on a vu parfois tous les habitants d'une aidée, les hautes castes et le thasildar en tête, abandonner leurs propriétés et émigrer dans une autre contrée plutôt que de subir un impôt exagéré et vexatoire. Devant de pareilles manifestations, le rajah se hâtait de leur donner pleine et entière satisbction.

Après avoir soumis Ceylan et l'Inde entière à ses lois, l'Angleterre a conservé l'organisation ancienne, qui lui donnait sans peine un pays tout administré ; et il semblerait de prime abord que sa conquête n'ait fait que donner aux Indous un seul maître, sans toucher à leurs libertés communales, au lieu d'une centaine de rajahs qui se partageaient le pays.

C'est là une grave erreur, que les Anglais cherchent à accréditer dans l'intérêt de leur domination, mais contre laquelle on ne saurait trop protester.

Thasildar, serestadar, taleari, raïassom, scharaff et les autres employés d'un ordre inférieur ne sont plus nommés par les habitants en assemblée générale; ils ne sont plus les délégués, les protecteurs naturels de leurs concitoyens. L'Angleterre les nomme, les révoque à sa guise, et se sert d'eux pour pressurer le pays : aussi sont-ils cordialement dé testés des Indous, qui ne voient en eux que des enne mis, alors qu'autrefois ils entouraient de leur respect et de leur affection les administrateurs de leurs aidées.

Le résultat ne s'est pas fait attendre ; et comme les exigences des collecteurs anglais augmentaient d'année en année, et menaçaient de tarir jusqu'à la dernière cache de l'épargne des Indous, ceux-cî n'ont pas trouvé de meilleur moyen de se soustraire à la rapacité du maître, qu'en dissimulant leur fortune, diminuant l'importance de leurs terres, cachant leur récolte, ou même en gagnant à prix d'argent les percepteurs indigènes, pour se faire taxer d'une manière plus régulière et plus équitable aux livres de la collecte.

On peut hardiment évaluer l'impôt que TAngleterre arrache aui Indous à la moitié de la production brute: aussi ne reste*t-il pas la plupart du temps à ces malheureux de quoi vivre jusqu'à la prochaine récolte.

J*en ai vu qui laissaient leurs champs en friche faute de semailles, et d'autres qui préféraient vivre de maraude plutôt que de travailler pour le percepteur.

La parole suivante m'a été dite dans un interrogatoire Je puis donc en affirmer la sincérité :

Un jour que je présidais une audience de la cour d'assises à Ghandemagor, dans une affaire de vol avec effraction, de nuit, dans une maison habitée; en posant au principal accusé les questions d'usage, d'Agc,de domicile, de profession, etc., je fus surpris de l'entendre me répondre, sur la question de profession, « qu'il était propriétaire, sur le territoire anglais, de mille cotthas (environ six hectares) de terre à nelly (riz) > , et lui ayant demandé comment il pouvait se livrer au vol avec une propriété qui était une fortune réelle pour un Indou, il me répondit textuellement : « Tant que j'ai travaillé ma récolte je n'ai pu suffire à payer l'impôt, nourrir ma famille, et conserver des semailles; chaque année je m'endettais. J'ai fini par me dégoûter de payer les Anglais et je laisse mes terres sans culture, parce qu'en cet état elles cessent d'être soumises aux redevances du trésor. . . »

11 y a certainement dans ces paroles une exagération dont il faut tenir compte ; mais il est triste d'avoir à reconnaître qu'en travaillant du lever au

coucher du soleil, un cultivateur indou ne peut faire face aux exigences britanniques qu'avec la plus grande peine, et dans les bonnes années seulement. Que ceux qui seraient tentésde me taxer d'exagération veuillent bien lire les lignessuivantes, que j'emprunte àlamèmeautorité, et, le cœurnavré, ils comprendront ce que valent les déclamations philanthropiques de ce peuple, qui n'a aboli l'esclavage que pour être seul à en profiter, et qui, par ses honteuses exigences et son âpreté, réduit deux cents millions d'Indous A une situation plus misérable que celle de la brute. Voici l'opinion d'un homme qui a passé vingt ans de sa vie dans l'Inde, qui fut ami des Anglais et pensionné par eux, et n'a pu cependant s'empêcher d'écrire ce qui suit :

c Les cultivateurs sont obligés de vendre d'avance à bas prix, à des usuriers avides qui profitent de leur détresse, au moins la moitié de leur récolte pour payer leurs redevances; ce qui leur reste est à peine suffisant pour les faire subsister avec leur famille durant six ou huit mois de l'année ; plusieurs conservent à peine de quoi vivre quatre mois, et il en est qui ne moissonnent même pas les champs qu'ils ont cultivés; car aussitôt que la plante a poussé un épi, et que le grain commence à s'y former, pressés par la faim, ils vont chaque jour couper une partie de ces épis verts, dont ils séparent le grain à demi mûr, et en font une espèce de bouillie. Ainsi, à l'époque de la moisson, ils n'ont plus à recueillir sur leur champ que la paille, et, pour s'épargner la peine de la couper, ils y envoient paître leurs vaches.

1 Si, à force de privations, ils ont gardé intacte

leur récolte, ce n*est pas à eux qu'il est donné d'en jouir. A peine le grain est-il foulé dans l'aire, que les créanciers qui leur avaient auparavant prêté de l'aident pour payer leurs impôts viennent enlever la portion qui leur est due; d'autres, qui leur avaient tait des avances de grains pour vivre lorsqu'ils en manquaient, viennent en réclamer la restitution, et vingt-cinq pour cent d'intérêt en sus, c'est-à-dire que celui qui avait emprunté vingt mesures de grain en rend vingt-cinq.

1 Le temps compris entre Tépoque où le grain commence à se former dans l'épi et celle où le gouvernement permet de le fouler dans l'aire, ce qui fait environ quatre mois, est appelé souky-kala, ou le temps du bien-être, et c'est à peu près le seul de l'année où les pauvres gens trouvent de quoi se repaître à discrétion d'une npurriture grossière : elle consiste en diverses sortes de menus grains, les mêmes en partie que ceux dont on engraisse les porcs, et la volaille en Europe, ou qui servent à nourrir les chevaux dans l'Inde. De là est venu ce proverbe fort commun dans le pays : c On ne doit pas approcher un paria dans le temps du soukykaUij ni un bœuf dans le temps du divouligai (saison des pluies, où la terre est couverte de verdure), parce que l'un et l'autre, trouvant de quoi se rassasier, deviennent intraitables.

» Dans la plupart des provinces, ceux qui cultivent du riz ne le mangent pas, ils sont obligés de le vendre vùw payer leurs impois. Cependant, durant les quatre mois du souky-kalay ils ont quelques pois ou fèves qui ont poussé dans les champs. Le reste de

Tannée, leur unique pitance est pour presque tous une bouillie de millet assaisonnée d'un peu de sel et de piment long réduit en poudre, dont ils font une sauce piquante.

D Lorsqu'ils ont consommé ce qui peut leur rester de leur récolte après qu'ils ont payé les impôts et leurs créanciers, ils ont recours aux expédients: les uns font des emprunts de grains, qu'ils s'engagent à restituer avec usure à la récolte suivante ; les autres parcourent les bois y le bord des étangs et des rivières y où ils trouvent des feuilles j des rejetons de bambous^ des fruits sauvages y des raines et autres substances qui les aident à vivre ou plutôt à ne pas mourir de faim,

» Trois mois surtout sont un temps de détresse presque généralepour ces pauvres gens, c'est-à-dire, comme on vient de le voir, pour les trois quarts à peu près des habitants de la presqu'île de l'Indoustan. Ces trois mois sont, pour le sud, juillet, août et septembre, et l'on a coutume de dire que ceux qui ont du grain pour vivre durant ce laps de temps sont heureux comme des princes. La disette commence à se faire moins sentir en octobre ; alors le menu grain commence à se former, et la pluie fait croître dans les champs une grande quantité d'herbages bons à manger, et suffisants pour calmer les an- "•oisses de la faim.

» Ce ne sont pas seulement les hommes qui sont

însi exposés à manquer d'aliments durant une

i,rande partie de l'année, les animaux domestiques

ont aussi à supporter les mêmes privations. La

paille de la récolte ne dure pas longtemps. On les voit

alors chercher les terres ghsses etisarées, qu'ils lëdient avec avidité, et cela joint à Teau qu^ils boivent «ompose presque toufee leur p&tore. Aussi sont-ik pendant la saison de détresse exténués de inaigi*enr •et'peOTBntù peine se aHHEteaii:. Je me suis souvent trouvé à celte époque dans des Hallages oA il y avait plus de cent vaches, et quelquefois je iie pouvaôs m'y procurer une demh^Dosssmse de lait pour num déjeuner, i»

Je pense qu'après aettecUatinn nul ne sera tenté de croire que je calomnie les. Asglais en notant d'iafamie la conduite qu'ils irensent dans leurs possessioDS del'Inde. Il est constant que les malheurem Indous opprimés par ce peuple de marchands sans vergogne sont obligés de vendre la plus grande partie de leur récolte, leur nourriture, celle de leurs bestiaux, pour pouvoir payer les impôts dont on les écrase. Il est constant que pour satisfaire l'avidité 'dffî hommes du Nor4, ils sont réduits à vivre pen- «dant quatre ou cinq mois de l'année des jeunes rpausses de bambous et des herbes sauvv\ges qu'Us disputent à leurs maigres troupeaux le bi^ des étrâgs et sur la lisière des bois.

£t je ne parle ici que de .œixx qui possèdent, qui jcultivent, . . Que serait-ce si je soulevais le voile (pà eouvre la isituation affreuse Mte aux mercenaires et aux journaliers. Si le maître, en face des exigences de d'impôt, ne peut conserver de lanourriture pour toute l'année, pendant les mois où il est réduit aux privations. les plus dures, comment vivent ces milliers de mercenaires, d'ouvriers agricoles, qui sont saiis travail .et. sans riz? Comment vivent les parias?... Ils

tEYLAN. 210

vivent delà prostitution de leurs femmes et de leurs filles... etohaque soir, pendant les mois de disette, les promôueurs sont accostés dans les chemins par de pauvres petites filles de quatre à cinq ans déjà rompues à t$e.hideuxi»àtter... Là, àdeuxpas dans la jungle,denaœte îun buisson, se cadie le père ou la mère, qui pousse en «avant ces pauvres êtres... Épouvantable.prdfanation ! Il faut bien ne pas mourir de faim '!

Mais Pimpôt rentre, mais 9ohn Bull s'engraisse, liourra pour la vieille Jtngleterre! Voilà un pays qui sait faire ses affaires : il éciime les terres et les mers, pend les négriers et»revend lesnéjgres dans ses colonies, il broie Tlnde entre les engrenages de ses machines pour en exprimer toute la sève... Des milliers d'individusmeurentdefaimchaqueannée,delapointe du cap Gomorin aux vallées de THimalaya... peu importe, comptez s'il y à une nation au monde qui ait plus de sociétés philanthropiques, plus de négrophiles, etsi vous voulez vous faire écharper, vousn'avez qu'à fouailler un dog dans les rues de Londres.

Ah ! ma pauvre France, ils ont beau, dans leur puritaine hypocrisie, se voiler la face en parlant de ta prétendue corruption, tous ces Saxons aux pieds plats, toutes ces brutes germaniques, si lâches quand elles ne sont pas cinq contre un, si impitoyables quand elles surprennent un ennemi désarmé... va, tu es encore la nation la plus propre ! Et s'il est resté par le monde quelque idée généreuse et chevaleresque, c'est encore sur ton sol qu'il faut venir la chercher!

Je me suis laissé entraîner fort loin à propos du petit village de Kadawé et de son thasildar, et cependant je n'ai fait qu'effleurer un sujet quidevi*ait être traité avec tous les détails qu'il comporte, car il y a dans la conduite des Anglais dans l'Inde un enseignement profond. Ne voulant pas en faire une question de race, contrairement à ce que font tous les hypocrites rêveurs du pays de la bière je suis obligé, en face des hontes et des ignominies dont j*ai été témoin, de reléguer dans le domaine des illusions et l'adoucissement des mœurs par la civilisation et le progrès humanitaire... Et certainement, quand on a le sens moral d'appeler les choses par leur nom, sans s'inquiéter de l'étiquette officielle, on est obligé de dire que les Indous, sous la main de fer del' Angleterre, sont dans une situation plus tristement misérable que celle des anciens esclaves de l'Amérique ; seulement cet état ne s'appelle pas l'esclavage..^ C'est pis que la chose, et ce n'est pas le nom : voilà l'habile différence... La vue des pauvres diables qui étaient venus en maugréant payer leurs contributions chez le thasildar, m'avait comme malgré moi plongé dans une série de réflexions et de pensées i dont je suivais les déductions sans m'inquiéter de mon hôte, et j'avais totalement oublié le chef de Kadawé, lorsque, m'étant retourné machinalement pour allumer un cigare, je l'aperçus qui dormait paisiblement sur un canapé en rotin de la vérandah.

Nous étions entre deux et trois heures, c'est-à-dire au moment le plus chaud de la journée, mais en réalité la température n'avait rien de trop pénible, adoucie qu'elle était par les fraîches brises de mer

qui soufQent avec une régularité chronométrique et donnent à cette île fortunée un climat véritablement exceptionnel sous les latitudes où elle est située.

Sur le soir, comme nous savourions, le thasildar et moi, sous la tente de mon campement, un délicieux carry de jeunes dindons pris au nid, œuvre culinaire à laquelle Amoudou avait consacré toute sa science, nous vimes déboucher par la route de Jaffnapatnam deux magnifiques éléphants noirs couverts de housses en cachemire et portant des haoudahs d'une richesse tout à fait princière. Arrivés sur la petite place à l'extrémité de laquelle nous nous trouvions, les deux colosses, qu*àleur taille on reconnaissait pour avoir été pris dans la province de Kattrayam, s'arrêtèrent près de la maison du chef, sous un baobab, etnous vimes toutà coup une énorme boule tomber d'un des haoudah, plutôt qu'elle n'en descendit, dans les bras d'une huitaine de serviteurs.

— Voici le babou, dit aussitôt Amoudou, qui l'avait reconnu malgré la distance et la nuit qui s'avançait.

Je me levai pour aller vérifier le fait, car il me semblait extraordinaire que Soupraya-Chetty vînt me rendre visite, à quelques lieues de la ville, dans cet attirail de nabab voyageur, alors qu'il possédait des chevaux de prix et des voitureslégères beaucoup plus commodes pour un.court trajet.

Mon Nubien ne s'était pas trompé, ce fut bien le babou qui m'apparut couvert de pierreries, chamarré d'or, dans un costume enfin d'une telle magnificence, que je ne pus m' empêcher de lui demander en plaisantant s'il ne m'avait point tout d'abord caché sa condition, et s'il n'était pas le soubedar de Maïssour»

La flaUerîe b moih^ vimsemblafiflèr^ Is plus exa^ gérée, faite même sur te ton db la moquerie, séduira toujourà un; Itidou, et: Sisupra^^Sketty; rouge de plaisir, me rendit IS'moiffîSffe de ma pièce, en m'ao eablant à son:touF detouttesieshyperBolesT eut usage dans la rhétoEique- indoue esa pareille cirooirstânce;

Quand ce déluge" de complimentsi se M un peu ealmé, je demandaii an: Balum* Tes^licration^ de son mystérieux message^.

Au lieu d'aller au*. Mty e^ se trouvant en vcâne de poésie, le gros-bomme mB r^ondit en prenant un air sentimesntal, et* en^ se" ftiisant dé Tair avec un riche foulard or et soied» Dacca ; — Que ne pouvant résister à la douleur que lui avait causé notre séparation sibrusqui?, et pour ne pas expirer de regrets, etc-.. Vousle voyez' aller d'ici, et il est inutite que je finisse la périodéi Le brave* coramouty éclata tout à. coup en sanglots^ et son ftdèle Anandrayen, qui l'accompagnait, sa précipita pour lé soutenir dans ses bra& Je: compris^ de suite ce que la nuit m'avait caché' jusqu'à ce moment :- lis babou- Soupraya*^hetty,. de la maisonSteward e^C*% était ivre commerun simple^;macoua (pécheur)^

Nous le Qmes œnduire dans la maison du thasil* dar, où, mollement étendu dansnn hamac, ilne tar<b pas à dormir profondément! J'en avais pour une heure ou deux avant depouvoirsatisfairemacuriosité. biterroger le» domestiques, je ne l'essayai mêmepas, ils ne savaient riBn]S93is doute des intentions de leur maître ; mais eussent-iteconnu les motife^ui Pavaient conduit à Kadawé, qu'il eût été impossible d'obtenir ïeuxuneautreTéponsequexelle-d r

lOiKdiikd^

— lUé (je ne 3aifi:pâ&)f.

J'étais fortement intrigué : les deux éléphants étaient caparaçonnés Goimna pour un long voFyage, et à Tarrière des somptueux et confortables haouidahfi dont, oïl tes avait, ebsmgés^ chacun portait eso. outre une immense caisse en rotin garnie de provirsions de bouche aussinombransesque variées : caisses de: bordeaux, cognac,. Champagne, arack-patté du pays; je compris, au soin qui avait présidé au choix djes liquides,, que le babou devait avoir le projet d'une excursion de quelques ^urs dans Tintérieur, et je. lui supposai l'intention de me proposer de l'accompagner.

Jje ne me trompais pas dans mea conjectures, car, lorsque Soupraya-Ghetty vint nous rejoindre, assez remis de ses émotions^ il m'apprit que,. le matin même de mon départ, sa maison avait reçu de Londres par dépêche une. commande de nacre et de perles: tellement importante, que toutes les réserves de la place n'en faisaient pas la dixième partie ; en cinq minutes, MM. Steward avaieait jugé la situation, et décidé que l'un, d'entre msL se rendrait sur la côte de Manaar, à la pêche au& huitresi perlières, qui a lieu toutes les années à la fin.demai,.pûm' y complé? ter la. cargaison demandée..

D'un commun accord ce mandat avait été confié i Soupraya*-Ghetty,, qui, eu: raison de sa nationalité, était L même de traiter ce marché aux meilleures conditions possibles avec les pêcheurs malabars; sitôt la chose décidée,. le^baboui s'était occupé de ses préparatifs, et, se rappelant que'|a devais suivre la même route, m'avait envoyé, le message q^ Ton

connaît, se réservant le plaisir de m'apprendre luimême qu'il allait être mon compagnon de voyage.

— Eh bien, babou. lui dis-je après avoir reçu ces explications, je suis enchanté de me rendre avec toi à la côte nord-ouest, mais je dois te poser mes conditions.

— Tu es obéi avant d'avoir parlé.

— J'ai visité tes coffres à provision, et je sais qu'ils contiennent beaucoup de vin et de cognac. Eh bien, tu vas prendre l'engagement de ne jamais donner à Amoudou, sans ma permission, même un seul verre de ces liquides.

— Que mon âme renaisse dans le corps d'un chacal immonde, ou de l'impur oiseau qui se nourrit du cadavre des morts, si je transgresse ton commandement, répondit Soupraya en se servant du serment consacré.

— Ce n'est pas tout, continuai-je. Tes éléphants régleront leur pas sur ma charrette, je choisirai les campements qui me conviendront, déciderai du nombre de jours de station, dans les contrées intéressantes à visiter, et pour tout ce qui concernera l'ordre de la marche et le campement, tes domestiques n'obéiront qu'à moi.

Le babou, adhérant à tout ce que je lui demandais, prononça de nouveau la formule précédente, et, faisant assembler ses domestiques, leur ordonna de m'obéir en tout et pour tout pendant le cours du voyage.

— Le pacte est conclu, dis-je alors au babou, et nous irons ensemble au pays des perles.

Âmoudou, depuis qu'il était à mon service, avait

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exposé sa vie plusieurs fois pour moi. Rude, sauvage, comme tous les nègres de race pure, son affection pour moi ressemblait à celle que les fauves ont pour leurs petits. .

Une simple menace adressée à ma personne, même par plaisanterie, n'eût pas été prudente; droit et honnête, j'avais en lui la plus entière confiance, mais il était d'une intelligence bornée, et ne savait pas résister à l'appât des liqueurs fortes. Deux fois déjà, arrivé au paroxysme de l'exaltation par l'ivresse, il avaitméconnu ma voix, et j'avais eu toutesles peines du monde, quelques mois avant le voyage actuel, à lui arracher des mains, à Chandernagor, un pion de police qu'il voulait étrangler. — « Ça, mauvaise bête, saëb,me disait-il souvent, en me montrant le pauvre diable, dans un français original dont il avait le secret, quand ça faire couic, ça n'a plus arrêter femme. »

Cette expression de ça servait à Amoudou à désigujpr un Indou, à quelque caste qu'il appartînt. J'ai toujours soupçonné que sa haine persistante contre ce pion venait de ce que ce dernier avait dû mettre au thana (prison) quelqu'une des belles qu'il honorait de sa protection.

Une autre fois, un prêtre de Chinchura, sur la conduite duquel on avait un peu jasé dans la colonie, vint me rendre visite ; j'ordonne de l'introduire, et comme mon cansama (1) va pour s'aquitter de son devoir^ il trouve Amoudou pouvant à peine se tenir

(1) Le cansama est au Bengale le domestique de confiance appelé dans le sud de Tlnde, et à Geylan, le dobachy.

de boisson qui lai disait : € Qiii ça toi voulez, dans maison à président? Maison à président n'a pas maison femmes. »• Jefus obligé d^ûitervenir... Le prêtre eut l'air de n'avoir rien entendu, mais j'ai su depuis qu'il avait tâch& d'en- faicefune; affaire auprès de ses chefs.

On conçoit qu'après de. pareilles aventures je fusse toujours sur le qui-vive pour en prévenir le retour. Si personne ne dbnnait à boire à Amoudou, tout allait bien, car il était tellement incapable de prendre une bouteiUedevûtsoit à autrui, soit à moi, qu'à la maison- ja lui.eonfiais: toujours la surveillance de la cave, queje n'aurais pu-donner impunément à un Indou. Et c'est également à lui que nous donnâmes la gaiMlç des caissons de liquide que Soupraça avait apportés..

J'avais dansi mes conditions^ eicigé que le babou me laissât l'entière directiorfde la route et de ses domestiques, d'abord parce queie-voyageais en: touriste, et que ie ne voulais en men changer mon itinéraire; et ensmte parce (ga'iL est impossible à un Européen dans l'Inde de se m^tre à. la disposition d'un natif; outre qu'on ne pourrait jamais être sûr de rien ai^ec le nonchaloir et la lenteur indigènes, on serait exposé à. des familiarités de mauvai^alolqu'il' est mieux de n^'avoir pas à réprimer. L'Indou; neconniait pas Téga- Iftté;, serviteur oamaitite,; voilà les seules catégories 9i'iladmeltedàiis lesiselati0BS sociales des hommes : idumomentoù voo&nelui commandez pas,til sedonoe immédiatement autorité sur vous et devient d*une insolence dontiLseraitdifiicile dese faire uaeidée.

J'ai connu. uaviemcpharmacien delà marine, qui

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était resté jusquJà l'âge, de cinquante ans dans ki troisième classe de son grade; &ibla et maladif, il avait obtenu de ne pas aller serwr ausL colonies. Deux années avant sa. retcaite^ unahaine bureaucralic[ue le force à venir dan&EIndaaohever sDn<tempsde:âôrvice.. Homme simple^ doux. ^ essentiellement, bcm, parlant à ses Âomestiques^ à 1& troisième personne, les prévenant de na point; le forcer à les gronder, il était devenu le joiiet: da ces coquins, au point d!en être réduite faire soaménageeâL sa. cuisine, pendant qa'ils mâchaient leur hétel^ et donnaient.au soleil. Il en arriva à être sL malheureux, qjoJon. leiil rentrer . en France par pitiés...

Nous quittâmes Kadawë le lendemain quelques instants avant la lever du.soleil,,câr j^'avais décidé que nnufr franchirions en une. seule- journée la diMance qui nous séparait de l'Odear, rivière qui limite par un Goin' les distracts^de. Palfihdéjpellé et de PannengauL. Le babou, qjoii aurait ^conebé dansclehaoudalL suc le dos de son éléphant favori, dormait encore lorsque, sur mon ordre lai petite caravane s^ébranla pour prendre la route de Caretchie. En tête se trouvaient les bœufs, puis venaient lesr deu3L éléphants,, et en anière, portant une foule de paquets qui n'avaient, pu trouver placedans. les caisâons, marchaient, san& la conduite d'Anandrajen^les:) domestiques de Sou» praya.

yadjonctionidear âeusiLéIéphBat& était chose beaucoup plus imporliuiXô; goui! niai fue la présence da tous les autces IndaïUL iiasecsonra de ces puissants, animaux allait ma permettre, de. modifier mon plan; primitif, et, au lieu de suivre prudemment les côtes.

avec mes deux bufilones, qui ne m'eussent été d'aucune utilité en cas de danger, je pouvais maintenant m'enfoncer au cœur même de la province de Pannengam sans craindre les fauves, les boas et les éléphants sauvages dont elle est infestée.

Voulant faire connaissance avec celui des deux éléphants que le babou avait eu la gracieu3eté de faire harnacher pour moi, je m'approchai de lui et fis signe au cornac que je désirais monter dans le haoudah. Sans attendre le commandement de son conducteur, Tintelligent animal s'arrêta, et me présenta le bout de sa trompe ; j'y mis le pied à la manière indoue, et d'un bond saisissant son oreille, je fus en moins de rien sur son cou, d'où je m'installai commodément sur le canapé du haoudah.

— Quel est ton nom? dis-je au conducteur assis sur le cou de l'animal.

— Saravana, fils d'Âppassamy, répondit l'Indou, en portant en signe de respect les deux mains au front.

— Et celui de l'éléphant que tu conduis ?

— Pratita I

En entendant prononcer son nom, l'éléphant fit entendre un petit grognement de satisfaction et se mit à balancer sa trompe, comme s'il voulait faire comprendre qu'on avait eu raison de l'appeler Pratita, c'est-à-dire le Joyeux.

En continuant la conversation avec le cornac, j'appris avec plaisir que ma monture était un véritable élépfiant de chasse, admirablement dressé, avec lequel il n'y avait à craindre aucune fâcheuse renconlrc. '.

GEYLÂN. 229

Après une petite station d'une heure vers le milieu du jour pour faire manger et reposer les animaux, laissant sur la droite le district de Pennoryn, qui est un des plus remarquables de Tilepar la magnificence de sa végétation, ses plantations de cocotiers et de palmiers, et sesgrandes cultures de paddy et de cotonniers, nous nous dirigeâmes du côté de TOdear, que nous atteignîmes un peu avant la chute du jour, et nous installâmes notre campement pour la nuit sur les bords de la rivière. A quelques pas de là cessait le territoire cultivé et habité, et commençait la jungle dans laquelle nous allions nous engager le lendemain.

Pendant cette première journée de marche, le babou avait été un compagnon peu gênant ; il avait consacré à fumer et faire la sieste dans le haoudah la plus grande partie du temps qu'il n'avait pas employé à manger et surtout à boire, et je pensai qu'il avait dû faire de fréquentes visites aux flacons de cognac et d'arack-patté qui garnissaient les nécessaires de son haoudah, lorsque je l'entendis me prier de l'excuser s'il ne descendait pas pour partager le carry du soir, rejetant sur le soleil un violent mal de tête dont il prétendait souffrir. Je lui souhaitai meilleure chance pour le lendemain, et ne m'occupai plus de lui; j'étais certain d'avance que chaque jour serait la répétition de celui qui venait de s'écouler, tant que les liquides ne seraient pas absorbés en totalité. ^^

Soupraya-Chetty n'était pas cependant un Indou ordinaire ; depuis son enfance il vivait dans la fré- (jpentation des Européens; entre nous il faisait bon

marché de toutes les superstitions, de tous leis préjugés de caste auxquels la plupart da ses compatmotes tiennent plus qu'à la vie; il ne se gênait pas pour manger des viandes et boire des liqueurs défendues, pourvu que ce ne fût pas en public;, il avait vifiitéeadifférente&foisMadras, Calcutta, la. côte de Singapour et Java, et passait pour très-entendu en affaires ; mais rien ne pouvait lui enlever le cachet dé sa race, et comme tous les Indous (hors ceux de la. classe despundits, 3avants)v il n'employait ses loi«sirs qu'à se plonger dans les jouissances* matérielles les plus exagérées, qu.'à satisfaire tous ses vices.

Pendant tout le cours de ce voyage, il ne passa presque jamais la nuit seul dana son haoudah; ce n'était pas par amour de la femme, ce dont certes je ne le blâmerais pa& : il ne faisait que céder in ce besoin de débauche et d'excitation dont il s'était fait une habitude. U avait appris les ignobles secrets des satisfactions honteuses dans les tripots tenus par les vieilles bayadères sur le retour;, et àla naïve etappétissanteGyngalmse^qiui le soir écoute ea souciant sous les grands tamacmiers les folies d'amour qplQn débite à ses quinza^ ans et à soui opulente beauté, il; préférait les vieiUea prostituées mEdahare& et leurs excitations contre, natuire....

lly mit cependant beaucoup de discrétion,, et je n'eus jamais Ifair de m'sq^erces^oir de la conàoite quL'il tenait, et de rigpâniime de* ses choix..

Il se passait peu de stations de quelque impoï-^ tance, c'est-àrdire d'uiL jaur de repos,. sans^qpfAmimdou £it ma, emprunt au« ballot de foukord» qp*û destinak; à sa fioaille^ aa pcofit d!un& de ee»

CE VLAN- «r

belles" filles qui se donneait avec l'insDUciance de l'oiseau qui gazouille suc une branche, un peu. par plaisir, un peu par bonté d'âme et pour ne vous point refuser; mais, dans ces circonstances, je n'avais qu'à fermer les yeux en souriant sur de charmantes faiblesses qui ne pouvaient pas plus se comparer aux vices du babou, que le lotus bleu des étangs» à la vase du fond dans laquelle plongient ses racines»..

Le troisième jour de notre campement sur les rives.de l'Odear, lasoleil, assez élevé sur l'horizony proDiE£tait de nous éàsàsser. plusieurs heures encore ; pendant qu'Âmoudosa veillait à l'installation de latente, j'offris au babou, cpii se trouvait ce soir-là dans un état à peu près lucide,, de m'accompagner dans une excursion: que je voulais faire jusqu'aux . ruines d'un pagotin (petite pagode) que j'apereevais^ au sffinmet d'une colline située au milieu de la jungle, à environ un miUa- du lieu où nous^ mmB étions arrêtés.

Un petit sentier quisemblaitvenir de cette direction, et qui aboutissait à la; rivière me faisait suppOfser que cet ermitage pouvait être haisAltéj dans, la cas eontrake, nousf devions* certainement rencontrer aux environs (piekpes huttes d'Indous tehaléas^ oai écorceurs de caimelle,, car la partie de la jungle ou nous nous trouvions» fouionillaft de celta essence si vantée.

Après un quart d'heura de marehe,; nou& n'étions pbiscpx'à unefeible distance des ruines, lorsque tout à coup je vis Anandrayeny qui iioua précédait de foelques pas dans:l'étroitseiUder,,et.dontl&n§ittétait

d'écarter les branches d'arbre sur notre passage, se précipiter à genoux, la face dans la poussière, en murmurant les paroles suivantes : — Gourou-pourobita !

Soupraya-Chetty s'était hâté, quoique avec moins de vivacité, de prendre une posture identique avec celle de son domestique.

En regardant à travers le feuillage j'aperçus, assis sous ]e portique à demi écroulé du pagotin, un vieil Indou paraissant n'avoir plus que le souffle, qui roulait entre ses doigts les grains d'un énorme chapelet qui faisait deux fois le tour de son corps : c'était un gourou-pourohita, ou ermite sanctifié^ qui s'était retiré dans la jungle pour offrir en paix, loin des bruits de ce monde, le sachtanga-poudja, ou sacrifice perpétuel d'adoration à Vischnou.

Maintes fois dans le sud de l'Indoustan, aux Nielguerrys, aux Gaths de Gengy, j'avais rencontré de ces brahmes anachorètes objets de la vénération des fidèles, qui voient en eux l'image de la divinité ; mais je ne croyais pas, bien que le nord de Ceyian fût habité en partie par des sectateurs de Brahma, qu'on y pût rencontrer de ces illuminés.

Pour faire comprendre au lecteur ce que sont ces religieux ascétiques, j'emprunte au Manava-dharmasastra (lois de Manou) et au Vedanta-sara (commentaire sur les Vedas) les passages suivants :

Manou, livre IV, sloca 2 et suivants.

c Lorsque le Dwidja voit sa peau se rider, et ses cheveux blanchir, et qu'il a sous les yeux les fils de ses fils, qu'il se retire dans la forêt.

» Renonçant aux aliments qu'on mange dans les

GEYLAN. Î39

villages, et à tout ce qu'il possède, confiant sa femme à ses fils ou l'emmenant avec lui.

» Emportant son feu consacré et tous les ustensiles domestiques employés dans les sacrifices; quittant le village pour se retirer dans les jungles, qu'il y demeure en maîtrisant ses organes.

» Qu'il porte une peau de gazelle ou un vêtement d'écorce ; qu'il se baigne soir et matin ; qu'il porte toujours ses cheveux longs, et laisse pousser sa barbe, les poils de son corps et ses ongles.

}D Autant qu'il est en son pouvoir, qu'il fasse des offrandes aux êtres animés, et des aumônes avec une portion de ce qui est destiné à sa nourriture, et qu'il honore ceux qui viennent à son ennitage, en leur présentant de l'eau, des racines et des fruits.

» Un pot de terre, les racines des grands arbres ou les ruines pour habitation, un mauvais vêtement, une solitude absolue, une conduite égale avec son prochain, gardant le silence, exempt de tout désir, il doit supporter avec patience les paroles injurieuses, ne mépriser personne, et ne jamais garder de rancune au sujet de ce corps vil et méprisable.

1 Qu'il ne désire point la mort, qu'il ne désire pojnt la vie, et qu'il attende le moment fixé pour lui, ainsi qu'un moissonneur qui dort sur sa faucille en attendant l'heure de son salaire, etc. »

On sait queManou est l'ancêtre de Moïse et du Christ de plusieurs milliers d'années. Les cénobites chrétiens des premiers temps de l'Église disparus aujourd'hui ne furent que les disciples et les continuateurs des anciens vanaprastha (anachorètes) de rOiient.

234 VOYAGE AU PJlif6iD£S PERLES.

A propos d'eux le^ Yâdanta*Sara s^prime ainsi :

« Un vrai gpu£ou-pQiuu)hita ou vanaprasiha. est uitliômmeii.q|iila.piatû|U0. de toutes les vertua est familièm ;. qui^aveo la glaive, dâ. la. sagesse^ , a^agaé toutes les branches etar£aeli& toutes, les. racines da péché ;

n Qui a dissipé' avec les lumières de. la raison l'ombre épaisse dontle mal s'enveloppe;

]» Qui,, quoique assis sur la montagne des séductions, oppose à leurs, atteintes un ccaur. aussL diir que le diamant;

> Qui se conduit aviec dignité et indépendance ;

}) Qui a des entrailles de. père pour ses disciples, et ne fait aucune exception, entre ses amis et ses ennemis, et est pour les. uns et le& autres d'una bienveillance égale ;

» Qui voit l'or et les pierreries avec autant dlindifférence que des morceaux de fer et des tessons de poterie, sans faire plus decasdes uns que des autres ;

» Qui met tou&sessoina à écarter les ténèbres de l'ignorance, dans lesquelles la reste des honmies sont plongés ;

» C'est un homme qpi se livre à toutes les pratiques de dévotion qui ont Vischnou pour objet sans en omettre aucune.(Vischnouestla deuxième personne de la trinité indoue^ incamé dans Christna, fils de la vier.ge Devanaguy. C'est cette incarnation de l'Orient que les fondateurs du christianisme se sont appropriée);

» Qulne reconnaît d'autre Dieu, que Vischnou ;

D Et ne lit et n'entend d'autre histoire qiie k sienne ;

GEYLAlf. 23&

-» Qui, au milieu des noages épais de l'ignorance qui l'environnent, brille comme le soleil ;

T> Qui médite sans cesse sur les mérites de Uavatar de Yischnou. (infiarnation); et publie partout ses louanges;

» Qui repousse lain.de sa pensée toute action tant soit peu criminelle^ et na pratique que des actesh de vertu ;

» Quiy connaissant toutes les voies qui mènent au péché, connaît aussi les moyens de les éviter toutes ;

x> Qui observe avec une scrupuleuse exactitude les règles de bienséance,, de respect^ d'amour et d'ado^ ration envers la divine trimourty (trinité).

» C'est un vrai sage qui possède parfaitement le Vedanta.

» C'est un homme qui a fait des pèlerinages à tou& les lieux saints, et qui a. vu de ses propres yeux Cassy, Kedaram, ICautchy,.Ramisseram,.Slrirudram„ Sringuéry, Cocaruam, Calastry, et autres lieux célèbres consacrés ài Yischnou,» ^ à s& mèi^e la. vierg& Devanaguy.

^ C'est un homme qui aifistit ses ablutions dans tous les fleuves sacrés,, tels que le Gange,.le Yumna, le Sarasvaty, le Sindou, le Godavery, le Nerbouda, le Khristna, le Cavery, et qui a bu de leurs eaux sanctifiées.

» C'est un homme qui s!ei^ lavé daoB toutes lesi sources et étangs sacrés^ tek que le Seucya-pouchkaramy, le Tchendra-pouchkaramy, l'Indra-pouchkaramy (étangs sacrés des pagodes^dédiées aux dieux inférieurs, Sourya^^Tchendra et Indra}.

» C'est un homme qui a visité tous les déserts et tous les bois sacrés, tels que le ^^eimiss-arania, Badaric-arania, Daudac-arania, Goch-aranià, et qui y a iuiprimé les vestiges de ses pas (pèlerinages célèbres dans le sud de Flndoustan).

1» C'est un homme qui connaît toutes les pratiques de la pénitence ou sramas, recommandées par les plus illustres dévots, et connues sous les noms de Narayana-srama; Vamana-srama, Gouthama-srama, Vaçichta-srama, qui est familier avec ces divers exercices spirituels et eji a éprouvé l'efficacité. {Narayana et Vamana sont deux surnoms, l'un de Brahma et l'autre de Vischnou incarné. Gouthama et Vasichtasont les noms de deux ermites célèbres. Narayana-srama signifie expiation en l'honneur de Brahma ; il en est de même des autres expressions.)

» C'est un homme qui possède parfaitement les quatre Vedas (écriture sainte), le tarca-sastram (la logique), le bouta-sastram (la psychologie), le mimousa-sastram (la philosophie en général).

» C'est un homme versé dans la connaissance du Vedanya (un des nombreux commentaires des Vedas), du djotchioa-sastram (astronomie), du veiddia-sastram (médecine), du dharma-sastram (législation), du kavianatakam (la poésie); qui sait parfaitement les dix-huit Pouranas (récits historiques) et les soixante-quatre Kalaïs (réveil de toutes les autres connaissances humaines).

» Tel est le caractère d'un vrai gourou, telles sont les qualités qu'il doit posséder, pour être en état de

CEYLAIV. 237

montrer aux autres la voie de la vertu, et pour les retirer du bourbier du vice. »

{Vedanta^saray proœmium.)

Comme on le voit, en fait de sainteté, le Yedantasara n'y va pas de main morte, et il faut être ni plus ni moins qu'une espèce de demi-dieu pour la pureté, double d'un encyclopédiste pour la science, si Ton veut être digne de retirer son semblable du bourbier du vice.

Inutile de dire que ces anachorètes, ermites et moines indous, sont de simples jongleurs, d'habiles farceurs, si vous le préférez, qui trouvent commode de vivre plantureusement dans l'oisiveté de par la grâce de la bêtise humaine.

Mais les Indous ont pour eux une telle vénération, qu'ils ne les approchent qu'à genoux, implorant d'eux le prassadam.

Le prassadam est un don d'une pincée de poussière, d'un peu de salive ou de fiente de vache avec lequel le béat personnage, en retour d'un important cadeau, vous barbouille la figure en prononçant les mentrams (prières) consacrées, moyennant quoi, suivant la valeur de votre ofiTrande, une purification de tous vos péchés vous est accordée pour huit jours, un mois ou plus...

Les fidèles se précipitent également pour recueillir dans des vases de cuivre l'eau avec laquelle le saint vanaprastha se rince la bouche, se lave le visage, les mains et les pieds, et il en est qui ont le courage de boire cela pour mieux se purifier de, leurs 3awllures.

OT VOYAGE AD P.A.YS'3y£S PERLES.

Malheur à qni n'ajoute pas foi à la puissance du gourou-pourohita et ne lui rend pas ses hommages quand il le rencontre, car sa malédiction peut produire les plus terribles résultats. Il est une croyance vulgaire qu'il serait inutile de chercher à déraciner par le raisonnement,.c'est que quiconque ose lever tes yeux sur le igourou et affronter ses regards avant d'avoir reçu son assirvadam (bénédiction) est immédiatement changé en pierre, Bn^pois, ou en iserpent, à la volonté du personnage.

C'est ce ' qui expliqnela adtesseavec laqudle Anandrayen «t son malte Soupraya-Chetty s'étaient prosternés <dans la poussière jen apercevant .tout à coup à quelques 'pas jdevant enx Je gourou^ponrohita de Nour-Kaloor : — ainsi .m nommaient les ruines où le prétendu saint avaitidomicite.

— Assirvadam, aya ! Assirvafbm, aya ! (vofere bénédiction, seigneur), s'étaient écriés immédiatement les deux Indoùs esans quitter leur posture. Le lecteur a déjà deviné quepensDuneUement je . préférais courir la chance d'être diaiigé en porc ou .jen :serpent plutôt que de barboter dans la poussière. Je m'étais simplement arrêté^ ^observant ce qui allait se passer.

Le gourou me lança un .regard de travers et bénit promptement les deux ,indigènes en prenant à témoin la lune, le soleil etlesmers. J'ai suplusiard, une fois rentré au campement, que j'avais couru, sans m'en douter, le plus épouvantable de tous les dangers. En effet, Soupraya-Ghetty m'apprit que, furieux de ce que*je ne m'étais pas prosterné, le pourohita allait m'envoyer une de tes malé-

ceylan.

dictions gui vous changent en cinq minutes 'un

homme en crapaud ou en salamandre, lorsque tout à coup se ravisant il m'Bmk épai^gné, par crainte que sa malédiction ne vint, en passant, à s'arrêter sur Ânandrayen ou Soupraya, qui étaient prosternés devant moi. Je ne pus in'empêcher de frémir après coup, en songeant à l'épouvant^le malheur qui eût pu m'arriver si le hasard eût fait que je me fusse trouvé en tête... Le pourohita n'eût pasMsité,mon voyage était fini, et il ne fût sans doute resté de mdi qu'une pierre destinée Aservir d'exemple aux visiteurs. ..

Le .plus curieux de raffaire, c^st qu' Anandrayen et Soupraya-Chetty restèrent convaincus qu'ils m'avaient pour le moins sauvé la vie,

kpvès avoir reçu la bénédiction du gourou, Soupraya43hetfcy s'empressa défaire une^offrànde de cent roupies, pour obtenir que le saint personnage voulM bien faire pour lui l'avahana-poudja, ou sacri&ce de l'évocation de la Divinité.

Celui qui est assez heureux pour assister à une cérémonie de ce genre, accomplie par un cénobite, peut mourir après, il est certain d'escalader sauB peine les quatorze cienx auxquels préside Indra, et d'aller s'absorber dans le sein de la-Divinité.

Le babou, on le conçoit, ne pouvait manquer une pareille occasion.

Le samt pénitent, après ravoir pris l'argent avec une avidité peu commune, déclara qu'il ne pouvait accomplir ce sacrifice en présence d'un belatti possédé du diable, et que ses mentrams récités devaiMt moi n'auraient aucune vertu...

tlO VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

Soupraya-Chetty tourna de mon côté ses regards suppliants... et voyant que je lui ferais un plaisir extraordinaire en laissant la place libre, ce qu'il n'osait me demander, je repris le chemin du campement. Je ne pus m'empècher, en suivant le petit sentier qui conduisait de l'ermitage sur le bord de rOdear, d'admirer à quel point l'esprit clérical se ressemble sous toutes les latitudes.

J'aurais pu me cacher dans les broussailles, pour peu que j'eusse tenu à assister à ce sacrifice, mais j'avais déjà eu différentes fois l'occasion de le voir, et je tenais médiocrement à en acheter une nouvelle expérience par une heure d'immobilité et d'ennui.

Le grand sacrifice de l'avahana, que seuls les gourou-pourohita, ou prêtres cénobites, ont le droit d'offrir à la Divinité, et que les Indous ne manquent jamais de faire accomplir devant eux, quand ils ont la rare bonne fortune de rencontrer un.anachorëte, se compose des cérémonies suivantes, accompagnées de mentrams ou prières :

i"" L'hassana, invocation à la Divinité pour qu'elle descende dans le tabernacle de l'autel ;

2'' Le souagatta, ou offrande de l'arrivée. VischnOQ a daigné descendre sur l'autel;

3"" L'arkia. On lui consacre des fleurs, du safran et de la poudre de sandal ;

il" Le madou-parka. On lui présente, dans un vase d*or, du miel, du sucre et du lait, et après plusicuiï mentrams le gourou-poufohita boit ce mélange en Vhonneurdudieu;

5*» L'atchamavia. L'officiant se lave la bouche et les

mains dans une aiguière que lui présente son assis^ tant;

6** Le doupa. L'officiant encense l'autel ;

T Le niveddia. Le gourou consacre à Vischnou du riz^ des fruits et des petites galettes cuites sous la cendre ; il appelle sur ces mets labénédiction du dieu, et^ les plaçant sur un plateau d'argent, il les fait manger aux personnes qui assistent au saint sacrifice;

8** L'asservadam, bénédiction, aspersion de la foule par l'eau lustrale. Fin de la cérémonie.

N'est-ce pas le cas de répéter le vieux dicton quid sub sole novum ? Tous les gourous, tous les brahmes, tous les demches hurleurs ou tourneurs, toutes les cérémonies religieuses se ressemblent. Passons..»

Il faisait nuit lorsquû Soupraya-Chetty et Anandrayen revinrent de l'ermitage, avec une provision de bénédictions, depurifications, d'indulgences, qui allait durer deux ou trois mois au moins ; le brave babou était véritablement désolé de la colère du pourohita contre moi, et, avant d'aller se reposer, il m'oflïît d'envoyer un cadeau en mon nom, pour faire ma paix avec le saint homme. Je le remerciai de ses bonnes intentions, et lui assurai pour le calmer que les mentrams indous n'avaient pas de prise sur moi.

Soupraya-Chetty était certahiement un esprit fort à sa manière, mais ni ses voyages, ni ses relations constantes avec les Européens, n'avaient pu le débarrasser de cette superstitieuse croyance aux mm-tram'Sy que tous les Indous partagent à un même

degré.

lis VOYAGE AU TJlYS 'D£S PERLES.

Ik riront [du singe hannotima, de la tortue qui supporte le monde ; en secret se moqueront de la fleur qui sort du nondsril sacré de Yischaou, et delà plupart des aventures fabuleuses de leurs dieux : on n'en trouvera pas im qui osedoaâltre en doute l'eS- «acité des mentram&.

Les menPrams sont des pnèr® conçues d'après <;ertaines formules, dont le secret n'appartientqu'aui brahmes,prêtres, pourohita,vanaprastha, sannyassis, igourou, etc. , qui tmt la vertu de procurer la puissance des dieux à ceiocqui les proopncj&nt. C'est ce qu'exprime cet2ouplet.wm5m^si connu dans l'Inde:

JMhfadiDasi x^af^ mrfsm;;

Mantradinam ta dévala,;

Tan mentram brahmanadioam :

Brahmana.nama dérala.

Tout ce qai existe est sous da pitusanee des dieux; Les dieux sont sous. la puissance des mentrams; tes mentrams sont sous la puissance des brahmes; Donc les brahmes ont la puissajwe des dieux.

Les mentrams servent à tout : à provoquer l'amour ou la haine, à feire mourir un ennemi, à envoyer le diable dans le corps de quelqu'un ou à l'en <;hasser, à évoquer les esprits et Jes morts, à faire périr des villes et des nations entières, à donner des maladies et à les guérir, etc.' A côté du mentram qui fait le mal, il y a celui qui le neutralise ou le répare.

Voici un extrait du Br^hmatara-kouda, poëme en l'honneur de Siva, qui donne un échantillon de l'efficacité des mentrams :

c Dachara, roi deMadura, ayant épousé Kalavaty,

GEYLAN. 24»

fille du rajah de Kassy; cette princesse, le jour même de son mariage, l'avertit de prendre garde de ne pa& user du droit que sa qualité de- mari lui donnait sur elle,^parce que le mentiam àeacinq lettres (Gaitry) qu'elle avait appria, l'avait pénétrée dîunfeui^purifiant qui: ne permettait àaucun hommes sans risque de la vie, d'en agir familièremeiU; avec elle, à moinsi qu'il n'eût été auparavant purifié de ses souillure»parle même moyen qu'dle; qu'étant sa femme, e\le< ne pouvait pas lui enseigner ce mentram, parce qu'en le faisant elle deviendrait son iinitiatewr (gourou), et par conséquent supérieure à lui. Lelendemain les deux époux furent trouver le célèbre^ gourou-pourohita (Sourga,. qui, après avoir connu le sujet de leuc visite, leur ordonna de jeûner un^ jour, et de se laver le jour d'après dans le Gange. Ainsi préparés, les deux époux retournèrent auprèsdu pénitent,. qutfit asseoir le mari par terre, le visage tourné à l'orient; et, s'étant assis lui-même à côté, la; face tournée à l'occident, il lui dit à l'oreille ces deux mots : Namah Sivaya (salut àSiva) ! A peine le rajah- Dachara eut appris ces. mots merveilleux qu'on vit sortir des différentes parties de son corps une troupede corbeaux qui. s'envolèrent et disparurent : ce» corbeaux n'étaient autre chose que les péchés commis par ce prince dans les temps antérieurs. »

Et pour que le lecteur ne doute point de ce récit, le rapsode du Brahmatara-kouda ajoute naïvement :

€ Cette histoire est véridique, je la tiens de mon. gourou Veda-Vyassa, qui l'avait lui-même apprise de Brahma. Le roi et son épouse ainsi purifiés vécurent leureux cnf ^mble durant un grwd nombre d'an-

nées, eurent beaucoup d'enfants, et ne quitterez ce bas monde que pour aller s'absorber dans le seô de l'Être suprême dans le séjour du bonheur, i

On emplirait des volumes de tous les contes bleui de toutes les histoires merveilleuses, qui ont coui^ parmi les Indous, sur la vertu des mentrams, et les braves gens vendraient jusqu'à leur dernier lopin de terre, jusqu'à leurs femmes, pour posséder le secret de quelques-unes de ces importantes prières.

Inutile de dire que, muni de ces nombreuses absolutions et indulgences, Soupraya-Chetty n'en continua qu'avec plus d'acharnement à cultiver la bouteille et la beauté sur le retour.

Nous quittâmes les rives de l'Odéar à Nour-Kaloor, | et deux petites étapes nous conduisirent m gros village de Pannengam, qui donne son nom au district.

De Ponningour à lUipékarwé, bourg important situé sur la côte ouest à vingt milles de l'île de Ma-. naar, la route est des plus dangereuses: la jungle, plus épaisse que sur les bords de l'Odear, parsemée de marécages et de tourbières, fourmille de tigres et d'éléphants sauvages qui interdisent complètement cette traversée aux piétons pendant la saison des amours; nous étions précisément en mai, moisjdédié à Vénus sous toutes les latitudes ; et sans les deux éléphants de Soupraya-Chetty, j'eusse été forcé de prendre la route du nord, par Palvyrayen-Kattoé jusqu'à la hauteur de l'île de Tren, et de gagner par la côte lUipékarwé, Virteltivoé et Manaar.

Le soir de notre premier campement en pleine jungle, je fis prendre les précautions d'usage en pareille

GEYLÂN. 2tô

circonstance : les deux bœufs et la tente, que nous abandonnâmes aux domestiques , furent placés entre Pratita etNavaja, les deux éléphants, et pour la première fois depuis le départ, je pris le parti de suivre l'exemple du babou, c'est-à-dire de coucher dans le haoudah, sur le dos de Pratita. #

L'emplacement que nous avions choisi pour passer la nuit était, grâce à l'instinct d'Amoudou, admirablement situé pour éviter toute fâcheuse rencontre dans la mesure du possible. Mon fidèle Nubien, qui avait passé sa jeunesse à lutter avec les fauves, quand il suivait son père, conducteur de caravanes, dans le centre de l'Afrique, connaissait admirablement les mœurs et les habitudes de ces hôtes sauvages des déserts; aussi, en apercevant aumilieu de la jungle une légère éminence dépouillée d'arbustes de bam* bou et couverte de sable, nous dit-il immédiatement : — C'est ici qu'il faut camper, loin des marécages et des étangs où le tigre et l'éléphant viennent s'abreuver.

Nous n'avions absolument rien à craindre des tigres : Pratita et Navaja (fleur de jasmin) étaient détaille et d'humeur. à en mettre à la raison autan; qu'il s'en pourrait présenter; si le danger devaii venir, nous ne devions l'attendre que d'une troupe d'éléphants sauvages de force à terrasser les nôtres. La nuit s'écoula tout entière au milieu d'un étrange concert, mais dans un calme relatif troubla par deux ou trois alertes qui heureusement n'eurent pas de suites. Autour de nous, dans les broussailles» et n'osant s'approcher, glapissaient et hurlaient des centaines de chacals et de hyènes tenus en respect

TOTAGE AU PATS DES PERLES.

à des distances oonv^iables par nos gigantesques montures, dont ils sentaient les émanations* Chose extraordinaire, ces nuits troublées par les cris des fioives agissentsur les nerfe de l'éléphant de la même manière que sur ceux de rhomme : Pratita*. et Nevaja ne feimèrent pointUoeiL de la nuit, inquiets, agités; /4iurs cornacs avaient toutes les peines du monde à tes empêcher de s'âancer darâ* les- broussailles^ diaque fois que 1& rugissement bintain d'un jaguar (m:<Êun éléphant sauvaga parvenait jusqu'à, nous. Sur les deux heuresdw matin, tes nsées dcwnt'de Itaré qui nous arrivaient paifmnées^ des acres senteurs des vétiverts et des cocotiers des plaines du iac Padviel cédèrent la place à la brise du large, qui, en: rafraîchissant l'atmosphère,, vint £aire perier la rosée sur les feuilles des lianes, des palmiers et des lauriers-roses qui s'étendaient àprofusion autour de nous, au milieu dé gigantesques touffes de bambous qui se détachaient dans le ciel noir comme une forêt de mâts de navires privés de voiles. Immédiatement nos-deux éléphants semirentàliennir en aspirantl'air asms force, et agitant leur trompe comme s'ils voulaient menacer un ennemi invisible;* et peu à peu ils entrèrent dans une véritable flireur j surpris par la soudaineté de cette émotion, lesîdèuxcornaes quisommallaientsur lecou desK^olosses, craignant dene pouvoir les mdtriser, descendirent et seplàcèrentà leur tSte, en lesengageanténei^quementau silence. Ce» ÎHfcelligents animaux étaient admirablement dressés; ilffcessèrent de s'agiter et de bondir sur place, mais^ rien pendant le restant de la nuit ne fiit capable de lor apaiser, et ils continuerait à gronder sourde-

gëylan. 3«r

nent, à faire claquer leurs défenses, ce qui est chea eux le signe d'une colère concentrée des plu&violentes.

— Que penses-tu^ da. cela, Saravaua ? dis-je aw cahducteur de Pratita^ .

— C'est la brise qai vient de se lever du nord- Duest qui cause tout ce^ tapage, saëb.

— Je ne comprends pas quelle influence un chan-^ gement de vent peut avoir sur nos éléphants, d'autant plus que celui-ci nous a amené une agréable fraîcheur?

— Cela est vi^ai, saëb, mais cette nouvelle brise a: dû sans doute apporter dès émanations dont nous^ ne pouvons nous rendre compte, mais que Pratita et

. Navaja sentent parfaitement, car ils se conduisent exactement comme s'ils étaient sur la piste d'unligre: ou d'une panthère.

Tout à coup un. coup de feu se fit entendre dans le lointain, et il me sembla reconnaître la détonation' d'une carabine dont j'avais fait cadieau à Amoudou. . . Je l'appelai... tous les domestiquBsindous, tenus en: éveil par le& bruits étranges de la nuit et les hurlements des jaguarsv fumaient ou mâchaient leur bétel enidehors de-laitente ; c^ flilj la voix. d*Anandrayen' qui me répondit.

— Amoudou n'est pas là, saSb : il s'est glissé à travers les hautes herbes de la jungle au mxjment où. leâ~éléphante ont commencé à sefâcher.

— Etait-iliarmé?

— Oui, saëb : il avait.uwftiâlT

Le sauvage enfant des^ marais de la basse' Nubi» l'avait pu résister aux appels des fauves, et il était

parti en chasse, sans me demander une permission que je ne lui eusse certainement pas accordée.

Au bout d'un quart d'heure j'entendis, sur la gauche, le glapissement d'un jeune chacal ; quelque bien imité qu'il fût, je reconnus lesignal habituel d'Amoiidou, qui un peu après était aux pieds de mon éléphant. Les Indous lui dirent que je l'avais appelé, îiussi m'annonça-t-il immédiatement son retour.

— C'est moi, saëb, me dit-il, je viens de tuer une magnifique panthère.

— Tu finiras par te faire dévorer, lui-dis-je sans autre reproche. Pourquoi as-tu quitté le campement? C'est presque de la folie par une nuit sans lune.

— Ne me grondez point, saëb : en voyant la peine qu'on avait à calmer les éléphants, j'ai voulu me rendre compte de ce qui pouvait causer leur colère.

— Eh bien, qu'as-tu découvert?

— Peu de chose, si ce n'est, à un demi-mille d'ici, une odeur tellement nauséabonde, que j'ai été obligé de revenir : il doit y avoir là le cadavre de quelque buffle en putréfaction; j'ai voulu passer à droite d'abord, àgauche ensuite, de l'endroitoù je supposais que l'animal se trouvait. L'odeur me poursuivit partout, augmentant à mesure que j'avançais ; craignant, si je m'éloignais trop, de ne pas retrouver le campement avant le jour, j'ai rebroussé chemin.

— Et la panthère?

— Comme je me retournais pour reprendre cette direction, j'ai aperçu à vingt pas devant moi deux yeux brillants dans le fourré, et j'ai tiré au milieu; la bête est restée sur place. J'irai l'écorcher au lever du soleil.

GEYLAN. 249

Sauf les grognements persistants de nos éléphants, rien ne troubla plus la tranquillité de la nuit ; les hurlements des jaguars et les cris des chacals allé rent peu à peu en diminuant, et quand le soleil se leva bur la jungle, où étincelaient mille fleurs de formes et de nuances différentes au milieu de la plus luxuriante des végétations, nul n'aurait pu se ^. douter que ces lieux servaient d'asile aux plus dan- ^ gereux de tous les animaux.

Il fallait, si nous ne voulions pas passer une autre nuit semblable à celle-14, nous mettre en marche immédiatement pour atteindre la fin de la jungle avant le soir; aussi à peine les premières lueurs du jour nous permirent-elles de nous diriger, que la tente fut levée, et que, pour nous servir d'un terme de marine, nous mettions le cap sur Virteltivoé. Les éléphants ouvraient la marche en cas de danger.

Nous ne devions pas tarder à apprécier à sa valeur l'habile prévoyance d'Amoudou. qui avait changé ainsi l'ordre habituel de marche de la caravane.

Suivant mon habitude, je marchais à l'arrière, respirant à pleins poumons l'air frais et embaumé du matin, attendant les heures accablantes de la chaleur pour me mettre à l'abri dans le haoudah sur ie dos de Pratita... Cette habitude devait m'éviter ce jour-là les premières atteintes de bien terribles émotions que j'avais eu le temps de raisonner au moment où je les ressentis. . .

L'obligation où nous étions de forcer notre marche n'avait pas permis à Amoudou de prendre la peau de la panthère qu'il avait tuée, ce que nous regret-

tSO VOYAGE AU PATS^ ]>ES PERLES.

tâmes peu, du reste, car elle avait- été assez: ment endommagée par les chacals. Arrivés à V où elle se trouvait, nous commençâmes ii incommodés fortement par Itodeur qui avaiiki Amoudou à) rétsoi^^adery. et que nous rass étepuis quelquesjngtantsdéjà ;:iiou»n?eniContt pas moins à avancer,, osâ) nous ne pouvions de direction. avanC diavoir fcandii une esipta^ chaussée naturelle sur laquelle nous nous tromia^ entre des marécage^ dont nous ne pi*évoyians .p4 encore la* fin.

Tout à coup j • aperçusles deux éléphantsquisflstiMi valent à environ deux-cents pas au-^devantdenttiî^ji'é» î lancer en avant, en bondissant avec 4es rugîssâiMBtt f sauvages,.etjevislesIndousdbmestiquesdeSoopn9» Chetty accourir au-<levant. de moi en criant rifaifft sai^a! maha-sarpa (un boa, un boa)! etdottiia^ les signes les moins équivoques d'une îmnmnÉ frayeur.

Armant ma. carabine Devi6me:àballes ^plorïUlal qui ne me qpittait jamais dans les marcheâ, je( ni portai en avant au pas de course au. secoim di babou, qui n'avait pas quitté son haoudahb RaaBoréi par mon attitude, les Indous rebuoussèrent duniiii à ma suite, et nous arrivâmes à un détour dbla chaussée sur les bords du marais, en faca dm pins étonnant spectacle qu'il, m'ait été donna d&voindhuts tous mes voyages. . .

Pratita et Navaja avaient saisi de laur toompe puissante un énorme boa-constrictor qui tout d^ coup s'était dressédevant eux sur les bords du marais, et^'étaitlaocé sur PratiUu pour s'emparer du corme

CE<Yl/àTÏ. fSl

Le noble animal avait défendu son compagnon, et ayant saisi le serpent à la tête, l'étranglait contre ses puissantes défenses àl'aide de ?a Irompe. Navaja, habilement guidé par «on oomac, s'était emparé de l'autre extrémité du boa, ^t le maintenait malgré les soubresauts d'une puissance inouïe que faisait le terrible serpent pour se dégager... Nous étions tous haletants, en face de ♦cette lutte extraordinaire et de l'intelligence déployée par les nobles animaux qui étaient entrain de nous sauver la vie... Le boa, les yeux injectés de sang et à dem^ sortis de leurs orbites, râlait depuis cinq minutes, répandant sur les défenses de l'éléphant une bave sanguinolente, saiss que ses efforts et ses soubresauts nous parussent diminuer de force.. . Cela pouvait durer, et, songeant aux balles explosibles, dont je n'avais pas encore trouvé à faire usage dans une aussi dramatique cipconstance, j'épaulai ma carabine, et, me plaçant de façon à n'atteindre personne, je fis avertir les éléphants par leurs cornacs et tirai. . . J'étais à faibte distance, la balle porta en plein corps, l'explosion se fit broyant l'épine dorsale et les chairs, et le boa, à demi partagé en deux, acheva sa lente agonie sous une dernière étreinte de Pratita.

Pendant tout le temps de la lutte, mon fidèle serviteur était resté bravement sur le cou de l'éléphant, prêt avenir en aide au cornac en cas de besoin.

Je n'oubherai de ma vie les émotions de cette matinée. Jamais danger plus imprévu, plus extraordinaire, ne s'était dressé aussi inopinément devant moi, et je n'éprouvai une émotion sérieuse de l'aventure que plus d'un auart d'heure après, et

Ce fut avec un indéfinissable bien-être que je me reposaile premier soir de mon arrivée dans unhamac suspendu sous la vérandah du bengalow, en face de la mer; et contemplant la vieille terre indoue, qui se détachait en lignes bleuâtres à trente milles au large, ayant devant moi, à l'extrémité de Ma/iaar, les bancs de sable et les rochers qui servirent de pont à Adam pour gagner le cap Gomorin, suivant les récits fabuleux de la mythologie brahmanique, je me laissai aller au sommeil, doucement bercé par le murmure des flots, rêvant aux antiques légendes qui font de la belle Lanka (Ceylan) le berceau de l'humanité.

HM^ty*^..^.^... ^^

Bib lioteca d a Eevista "VIDA"

^•ii^i Mergftcia

Tiltr: Crt

OUATRIÈHE PARTIE

tlle de Uanasr. — lie pont ^Tâflam. — namisBeram. — Bépm pour rUe de Kartivoé. — La liaie ^e Kalpeat^. ^ Les calmani. — La poche aux huîtres perlières. — Amoudon «t le requin. — Départ d'Arippo.

La p^ite île de Manaar n^offire rien de bien hxtéressaut aux investigations da voyageur. Ce n'est qn^un banc de sabk âe dk-huit à vingt milles d& longueur sur quatre à cinq de iaiige, qui, les coco* tiers aidant, a fini par 3e eoumr de végétation. Une noix poussée par les flots, une graine emportée par ie vent, et la pluie et le soleil ont fait le reste.

L*îlot le plus désolé où un cocotier vient à prendre racine est changé, en moins d'un demi-siècle, en un nid de verdure. De proche en proche, les fruits tombent à maturité, de nouveaux arbres s'élèvent, gagnent du terrain, et le rocher naguère stérile supporte une forêt.

La plupart des îles madréporiques de l'Océanie ont été fertilisées de cette manière. Que de fois, dans nos courses en pirogue au milieu des récifs de cotml du Pacifique, n'ai-je pas surpris les différentes phases du travail de cet arbre bienfaisant, qui n'est

jamais plus solide et plus beau que quand il peut atteindre Teau de mer avec ses racines. A trente lieues de rOcéan il meurt. Ici un coco encore vert, saisi, grâce aux flots qui l'avaient apporté, par les poussées arborescentes des polypiers calcaires, attendait le moment où la fermentation intérieure ferait éclore son germe. Plus loin, la noix entr'ouverte laissait apercevoir et la tige verte du jeune arbre et les racines, qui avaient trouvé un point d'appui dans la gelée vivante des corailliaires. Plus loin encore, l'arbre dans toute sa vigueur se tenait orgueilleusement, et couvert de fruits, sur la pointe d'un récif. Puis c'était un bosquet s' ébauchant dans le sable, qui, grâce aux détritus végétaux, était en train de se changer en terre fertile, et enfin venait l'îlot couvert de végétation. Et c'est ainsi qu'avec quelques polypes et quelques graines les îles et peut-être les continents s'élèvent peu à peu du sein des mers, se couvrent de plantes et d'animaux, et à son heure apparaît l'homme...

A son extrémité nord-ouest* Manaar est reliée à l'île de Ramisseram par une digue de sable percée de quatre passages étroits et peu profonds où les petites embarcations peuvent seules s'engager. C'est sur cette jetée, suivant la légende, qu'Adhima et Héva, le premier couple humain, se sont engagés pour passer de l'île de Ceylan à Ramisseram et de làsui la grande terre indoue, qui n'est distante de ce dernier lieu que d'un mille environ.

foute cette partie du canal entre Ceylan et le cap Comorin, et aux environs de Manaar, est excessivement poissonneuse : aussi les deuxprincipales castes

CEYLAII. 257

de pêcheurs malabares, les macouas et les parawas, se sont-ils établis dans l'île en grand nombre, et on m*a affirmé qu'ils possédaient plus de trois cents bateaux de pèche, tant à Ramisseram qu'à Manaar.

Quand j'aurai ajouté que cette petite île possède quarante-quatre villages, deux pagodes, une cour de justice, une douane, un beau bazar et un fort en miniature, j'aurai complété tous les renseignements qu'il est possible de donner sur ce bouquet de verdure.

Après Manaar le village le plus peuplé est l'aidée dePezelé.

Je ne voudrais pas quitter cette île sans raconter une des plus étranges scènes judiciaires que j'aie vues dans l'Inde, et dont j'ai été témoin en visitant la cour de justice de Manaar. C'était jour d'audience des pouvoirs correctionnels, et le juge, à qui j'avais fait visite la veille, par déférence coufraternelle, m'avait fait offrir un sié^ge en arrière du prétoire. Je suivais d'un œil distrait l'expédition des affaires, ayant Tair d'y prêter quelque attention par pure déférence également, lorsque tout à coup une d'entre elles vint piquer au vif ma curiosité. Je sténographie comme un simple reporter de Justice- News^ en traduisant du tamoul aussi fidèlement ^e possible les demandes et les réponses.

Deuxindous s'étaient pourvus contre une sentence du juge de police qui les condamnait tous deux à âDq[uante coups de rotin et à cent roupies d'amende pour un fait étrange d'immoralité que la relation suivante de l'interrogatoire va faîra ronnaître.

— Ton Boaii cehiî de loa p^^ ta pfofessioa €t ta caste? dit le jiige au premier inculpé.

— Tailavarom^ fils de Yaitiligaai, tandel (eondao* leur d'embarcation)^ casie nunboury, répondil rior terpellé.

— De qaette pro^mee efr*tn)

— De Traveaeor^ sur In grande terre*

— Quel lieu habites-tii?

— Tantôt Manaar, tantôt Bnmisseram, sumal Ua saisons de pêdie.

— As-tu un défenseur?

— Je veux parier moi-même.

— Explique-toi.

— Pourquoi Fanire jHmdt^-sfféd (seigne«ir justicier) m'a-t-il condamné à cinquante coups de rotin et à cent roupies d'amende? Je n'ai &it qot ce que ma caste ordonifô pour les jeunes filles qui meurent vierges ; n'ai-je point payé à Sadas* sevam, — c^était le second inculpé, — le prix conr venu?

— C'est vrai, répondit Sadassevam, après avoir, comme le précédent, fait connaître ses qualités et sa caste. Tadavaorom est venu me trouver près de la grille où je construis: le bûdiier des morts,, et U mia dit : Mariama est morte sans que nul homme ait délié son pagne... Veux*tu déUer le pagne de h morte, et tu recevras le sipamdi habituel (salaire religieux, prix d'un sacrifice). J^ai accepté, et Tadavarom m'a payé le prix convenu. Puisque j'ai exéenté mon engagement, pourquoi Ydnire pundit-^mb m'a-t-il condamné à cinquante coups de rotin et i cent roupies d'amende?

OCYtAl. 119

*-« Av6^70U6 im chef dci caude h Manaaar? inler*^ rompit le juge.

— Non, saéft, il n'y a pas de village nambouPf dans rUe ; le plu& près e«t &, Rsmusseram.

-•-C'est bien J'af&îre eM renvoyée au mois; faites prévenir votre diel de caste que la cour désirèrenttendre. La liberté sans caution est maintenue.

-«<-Que pensez^voïns de cette 0Qtu3e?aie dit sir Haight en sortant. Une espèce semblable s'est-eUe déjà produite devant les tribunaux des possessions françaises ? Depuis quinze ans (pie je suis à, Geylau, ce cas est le preioier qm se soit, présenté devant mot

^-«< Je connaissais la coatum^y répondis-|e & mon interlocuteur, mais je ne l'ai ja^mais vue amener des poursuites devant nos tribunaux. Je n'ai même pas souvenance d'avoir vu un seul namboury soutenir un procès quelconque devait moi. Je ne crois pas que cette caste existe sur aucun point des possessions françaises dans Flode.

Le lecteur n'a peut-ètee point saisi le sens exad de cet usage extraordinaire, et qui montre bien h quel degré de décrépitude sont arrivées les basses castes indoues sous Faction démoralisante de leurs prêtres. Je vais ajouter quelques mots d'explication, pour rendre plus clair l'interrogatoire des deux prévenus, dont je n'ai pas osé rei^dre la crudité des expressions.

Les iiUes de la caste naiQJ)onry sont d'ordinaire mariées avant l'âge de puberté. Cette coutume est du reste, commune à toutes les castes de l'Inde et do Ceylan. La croyance générale des Indous est que la

femme n'est complète que par le mariage, etqu'eDe ne peut parvenir au Swarga (ciel) sans passer par cet état:

c II n'y a, dit Manou, ni sacrifice, ni pratique pieuse, ni jeûne, ni prières, qui concernent les femmes en particulier. ^ La femme doit être épouse et mère, et c'est par la grâce de son mari qu'elle sera reçue dans le ciel. » >

La jeune fille mariée avant l'âge de puberté et qui meuit avant d'avoir été conduite au domicile coniugaly et par conséquent sans que le mariage ait été consommé, est obligée, par une nouvelle migration, de revenir sur la terre conquérir l'état d'épouse. Aussi, pour éviter un pareil malheur, conduit-on la ' jeune femme à son mari au plus léger signe de nu- , bilité. Toutes les jeunes filles de bonne caste sont mariées dès l'âge de quatre à cinq ans, mais elles restent sous l'aile de leur mère jusqu'aux époques favorables, qui se montrent d'ordinaire entre huit et onze ans.

S'il arrive qu'une jeune fille meure après avoir dépassé l'époque de puberté, et sans être mariée, alors elle est condamnée à franchir de nouveau toutes les séries de migrations, depuis les animaux les plus infimes, et les parents qui ont commis la faute de ne point la marier reviennent pendant mille et mille générations dans le corps d'un chacal immonde ou dans celui d'un vautour aux pieds jaunes.

Voilà les croyances religieuses que les brahmes ont fini par donner à l'Inde. Voilà où est tombé, sous l'étreinte sacerdotale, ce grand et noble pays, aima parens de la plupart des nations da globe.

Quand, malgré toutes les précautions, un pareil malheur arrive, dans toutes les castes, les parents se soumettent aux austérités et aux jeûnes les plus sévères une ou deux fois par semaine, ei jusqu'à la fin de leurs jours. De plus ils attachent un chapelain brahme spécialement à leurs maisons, pour faire constamment des prières dans le but d'abréger le plus possible les séries de migrations que leur malheureuse fille doit parcourir. Si la famille est pauvre, tous les membres se cotisent et travaillent pour nourrir le béat personnage et satisfaire tous ses caprices, et il faut voir comme le cagot, bourré de riz et de beurre clarifié, s'engraisse, dans une douce et sainte oisiveté, des larmes et des souffrances de ses hôtes.

La malice populaire, qui nulle part ne perd son droit, a édicté ce proverbe :

Par les temps de douleurs lesbrahmesetles chacals s'engraissent.

En effet, par les grandes épidémies ou les disettes, les temples regorgent d'oifrandes pour apaiser Dieu ou le diable, — je n'ai jamais bien su lequel — et la voirie regorge de cadavres.

Une seule caste, celle des namboury, ne suit pas cette règle, et quand une jeune fille nubile vient à décéder avant d'avoir été mariée, vite on cherche quelque pauvre diable de la même caste qui consente àprix d'argent à s'unir à la morte, et l'épouvantable mariage doit être consommé...

Tel est le cas qui avait amené Tadavarom et Sadassevam devant la justice anglaise.

Surla grande terre, dans le Travencor, où la caste

namboury compte xm% oertame quantité de villages, au lieu de heurter de front cette coutume, ce qm est i«opossible ààos l'Inde pour tout ce qui revêt un caractère religieux, les magistrats européens, soucieux de leurs devoirs, s'appliquent à prévenir ees immorales et dégradantes cérémonies, en agissant sur les chefs de caste pour que les jeunes filles soient toutes mariées avant Page de puberté; de cette façon, le retour fréqu^it de cet acte contre nature est à peu près conjuré, car il suffit que la jeune fille soit mariée au moment de sa mort, quand bien même elle n'aurait pas encore été livrée à son mari, pour que l'épouvantable cérémonie n'ait pas

lieu.

A Manaar, oùle fait se produisait pour la première fois, car la caste namboury n^existe pas à Ceylan, le juge de première instance avait sévi avec rigueur.

— Que feriez-vous à ma place ? me dit sir Haight en déjeunant.

— Je me déclarerais incompétent, lui répondis-je.

— Comment eela?

— N'ètes-vous pas oM%é, comme les tribunaux français dans toutes les questions qui touchent à la coutume religieuse, de .vous conformer aux déeisk)ns des chefs de caste?

— Oui 1 aussi ai-je ordonné ce matin la comparution du chef àt h caste namboury.

— Eh bien, à votre place je me laveraisks mahis de cette afifaîre, et voici pourquoi. Si vous eoi^rmez la condamnation prononcée par le juge de police, ne craignez-vous pas d'être injuste et dur pour ces pauvres diaWes, abrutis par des milliers d*annêesde

eSY^AH. Sil

ervitu(k, qm exécutent areugléme&tleursprescrip- Lons religieuses et ne comprendront rien à Tarrôt [ui les frappera définitivement, car jusqu'ici ils croient à une erreur. Vos collègues du Travencor, >û les namboury sont nombreux, s'emploient à pré* T^enir ces tristes événements; mais quand de loin en .oin ils se produisent, ils ne les poursuivent pas, car l'invariable décision de ehef& de caste, portant que c^ette coutume est purement religieuse, les obligerait Si acquitter les prévenus.

D'un autre côté, si vous brisez la décision sans maintenir une peine, peut-être cela produii;a-t-il un fâcheux effet sur Tesprit des Cyngalais, qui ne con* naissent pas cet usage. Sans doute le magistrat ne doit pas tenir compte de l'opinion publique, mais il doit veiller aussi à ce que ses arrêts ne produisent pas de scandale...

— Donc y par ces motifs, interrompit en souriant mon interlocuteur, je ferais bien d'envoyer nos deux hommes à Ramiss^ram se faire juger dans leur pays, près de leurs chefs de caste et des magistrats dont ils dépendent.

Ainsi se termina celte earieuse affaire.

En prenant possession de l'Inde, l'Angleterre, pour son vaste empire que Pupleix nous avait donné et que nous n'avons pas su garder, la France, pour les minces possessions qui lui restent, ont garanti aux Indous la liberté la plus complète pour tous leurs usages religieux et tous leurs usages de caste, et, pour constater la qualité d'une coutume, les juges européens sont obligés de s'en remettre i la décision de la caste consultée régulièrement comme

Sei VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

tribunal coutumier et religieux. Une pareille situalion fait souvent naître les décisions les plus singulières, coinine par exemple Tacquillement Forcé par la loi elle-même de gens qui pour le même fà seraient condamnes sous d'autres latitudes. Noos aurons occasion de faire connaître les plus curieux parmi ces faits.

Quelque? jours avant notre départ, Souprajs- Chetty, que je n'avais fait qu'entrevoir depuis notre arrivée à Mantotté, occupé qu'il avait été à nouer j des affaires en djagre, bois de palmier, paddy, tabac , et nacre, avec les commoutys de la contrée, vint m'annoncer qu'il se rendait le lendemain à Kamisseram pour y visiter un lot d'écaillés, et comme nous étions dans la première quinzaine d'any, qui est la grande époque des fêtes religieuses dans l'Inde entière, il me demanda si je ne désirais pas l'accompagner pour visiter la pagode de cette île, célèbre dans toutes les provinces du sud par sa destination spéciale, la beauté de ses cérémonies et la richesse de son trésor.

Cette pagode est dédiée âSiva, troisième personne de la trimoùrty indoue (trinité), et àParvady ou Sakty, son épouse. De tous les points [du Karnatic, du Maïssour et du Malayalam, les femmes stériles viennent enfouie faire des neuvaineset des pèlerinages, pour obtenir de la déesse une heureuse fécondité.

J'acceptai avec plaisir la proposition de Soupraya- Chetty, et il fut convenu que nous partirions dans un ipeûtdony à voile, le soir, au lever de la lune, pour profiter de la fraîcheur de la nuit, et de la grande brise d'ouest qui devait en quelques heures nous conduire

grand largue à Ramisseram. Notre absence devait durer quarante-huit heures, et j'avertis Amoudou et Kandassamy de commencer les préparatifs, le tour du retour devant être celui de notre départ pour les districts de la pêche aux huîtres perlières.

— Saëb ne m'emmène pas à Ramisseram, me dit mon Nubien d'un air moitié fâché, moitié joyeux !

— Non! tu sais bien, lui répondis-je, que je ne puis confier qu'à toi la garde de mes armes et des bagages que je laisse au bengalow.

Lorsque je parlais ainsi à Amoudou, il eût passé dans le feu sans hésiter, sa grosse tête crépue se transfigurait, il jetait autour de lui des regards d'importance, et semblait grandir de moitié dans sa propre estime, et il était rare qu'il ne trouvât pas dans le quart d'heure qui suivait vingt fois l'occasion de faire des reproches au vindicara Kandassamy, uniquement pour lui faire sentir son autorité. Mais cela durait peu, le brave garçon oubliait dîordinaire assez promptement sa dignité, et le tout se terminait par une promenade au bazar, auprès des marchandes de callou et d'arack.

Sur les dix heures du soir nous nous embarquâmes, et le dony, sa grande voile goélette toute enflée par la brise du large, frémissant sous les flots d'écume, se dirigea sur la pointe sud de Ramisseram.

Le temps était splendide. La lune répandait à flots sur la mer et sur les côtes de Céylan sa lumière argentée, dont la pureté du ciel augmentait l'éclat à un Doini que ces nuits de la mer des Indes, tièdes et

<^hargées de parfam, soiil phis cladres que certains Jours de notre brumeux Oceideiiit.

La Gouhouka (cokunbe), c'était le nom de notre petit navire, ne comptait pas que nous comme pas* sagers ; il avait (Hnbarquè en outre une cinquantaine de Malabars des deux sexes, qui se rendaient en pèlerinage à Ramisseram. Les pauvres gens, car ils appartenaient presque tous aux castes les phis infimes, portaient à Siva et aux brahmes des oiiVandes et èts présents dont la valeur représentait plusieurs années de leur travail.

Le temple et le prêtre absorbent généralement <ians 1 Inde le peu que la rapacité de l'Angleterre consent à laisser à ses malheureux habitants. Dans' tous les villages, une dtme considérable est prélevée sur les récoltes pour Tentretien des pagodes, et dans une foule d'endroits ces dernières sont en outre propriétaires de terres importantes entièrement soustraites à l'impôt.

Mais cela ne suffit point encore, et il n'est sorte <le jongleries et de pieux mensonges que les brahmes n'emploient pour ranimer la ferveur des dévots, et s'engraisser de leurs offrandes.

L*^ambîtîon inassouvie de l'autel se ressemble <)ans tous les temps et dans tous les lieux, et les stratagèmes grossiers sont ceux qui réussissent le mieux.

En première ligne il faut placer les oracles et les miracles, deux sources abondantes de bénéfices, qui ont longtemps abreuvé les prêtres de l'antiquité, et ou ne dédaiç^nent pas de puiser parfois les bonzes modernes.

CigriAN 267

Dans les contrées centrales de Tlnde, au milieu des pauvres pêcheurs, artisans et laboureurs des côtes de Malabar et de Goromandel, les prêtres en sont encore aux ruses les plus rudimentaires. Ici c'est la statue elle-même de Siva ou de Vischnou, qui harangue la multitude stupéfaite et recueillie, qui écoute les deux genoux dans la poussière, sans se douter qu'un rusé fripon caché dans les flancs du dieu s'exprime par la bouche de celui-ci : — Allons, dit-il aux assistants, e^-ce que la pêche ne va plus, est-ce que la récolte des menus grains a manqué cette année, que vous ne me faites plus que de misérables présents dignes des parias?... Et la bonne idoïe de tonner contre la lésînerie des fidèles, les menaçant de leur retirer sa protection, et même de décamper de leur temple, pour aller chercher en d'autres lieux des adorateurs plus généreux. Il faut voir alors ces pauvres abrutis se frapper la poitrine avec componction et supplier Siva de rester parmi eux. Il va de soi que chacun se dépouille pour essayer de satisfaire le dieu.

Là, ce sont de petits, enfants, un cooli de basse caste, ou un vanaprastha (anachorète), à qui Brahma lui-^même apparatt dans un bois sacré, et ces pieux fbrceurs viennent donner aux hommes des ncHKveUes du ciel, et annoncer la céleste volonté. Lq thème ne change jamais, ee sont toujours des temples à bâtir, des dons et des aumônes à faire aux brahmes.

On ne croirait jamais à quel degré de naïf àbratis^ sèment le régime sacerdotal a fait descendre les populations des castes inférieures» et quelle gros»

sières inventions elles sont capables d'accepter.

Ainsi, un beau matin la foule trouve sa shère idole ayant les pieds et les mains chargés de chaînes. D'impitoyables créanciers l'ont réduite dans cet état humiliant parce que les bratimes n'ont pu payer certaines sommes qu'ils prétendent avoir empruntées en temps de disette, et n'avoir pu rendre. Touché de compassion, de tous côtés on s'empresse, on se cotise et l'on n'a point cesse qu'on ait fourni aux brahmes les fonds nécessaires à la prompte libération du dieu.

Dès que l'argent est encaissé, les fers qui retenaient la statue tombent, tout le monde se livre à la joie dans le village, et les prêtres se retirent dans leurs sanctuaires pour compter ce que ce stratagème leur a rapporté.

Voici un autre expédient fort en usage également:

Un jour le bruit se répand dans le public que la statue du dieu est atteinte d'une maladie dangereuse causée par la douleur qu'elle éprouve en voyant les dévotions s'affaiblir de jour en jour, — dans le langage sacerdotal universel, la dévotion s'affaiblit quand les dons et les offrandes deviennent rares. —

On descend alors la statue de son piédestal et on l'expose à rentrée de la pagode. Les prêtres viennent de temps en temps lui tâter le pouls, lui frotter la tète avec des drogues, et lui présenter des potions calmantes ; la maladie s'aggrave de jour en jour, on désespère du salut de l'idole, l'inquiétude est générale, il n'y a qu'un moyen de la sauver, c'est de la couvrir d'ét.^9os précieuses de bracelets d'or et de

pierreries. De toutes parts les fidèles accourent thargés ^de présents de toute espèce, et bientôt la statue entre e^ convalescence...

LA récompense dans la vie future, le châtiment en ce monde et dans l'autre sont aussi des moyens familiers aux brahmes, qui jouent de Dieu et du diable, du ciel et de l'enfer avec une habileté peu ordinaire Ils ont des compères qui jouent admirablement le rôle de possédés. J'ai souvent rencontré dans l'Inde, aux abords des pagodes célèbres de Trichnapoly, Tiroupatty, Chelambrun et autres, de ces fakirs dont le corps était devenu la demeure d'un pisatcha; ils se roulaient par terre avec des grimaces et des contorsions épouvantables, en proie à des convulsions périodiques, que les brahmes savent leur procurer à volonté à l'aide de boissons et d'une méthode d'entraînement dont ils ont le secret.

Dans leurs moments de calme, ils font le récit lamentable de leurs mésaventures, toujours attribuées par eux à la vengeance de quelque dieu qui les punit de* leur indifférence à enrichir les autels par des dons pieux.

Ils s'en vont ainsi de village en village, provoquant les oblations et les sacrifices, et surtout leurs auditeurs à profiter du terrible exemple qu'ils ont sous les yeux; partoutonles accompagne avec pompe et au son de la musique, et partout la farce a le même succès, la pagode regorge bientôt d'offrandes. .

Je dois dire que ces fakirs ont cela de particulier, qu'ils sont des compères convaincus, en ce sens

que, ftinatisés dès tear piii9 tendre eafânee, sowm aux plus étranges pr^ratîans excitantes, ils i plongent à volonté dans* des^ extases ou des comni' sions sans B^.

Les miracles sont irtfe des brandies les plus fru^ 'tueuses de l'industrie hiéiratïque. Les prêtres, daas PInde, en ont de toute espèce pour tous les cas d toutes les maladies : les aveugles, tes sourds, les boiteux, qu'eux ou leurs (fieux ont guéris, les morts ^'ils ont ressuscites, se comptent par millions, -et nos thaumaturges qui peuvent à peine porter à leur actif quelques morts inconnus revenus â h vie, et quelques malades mal guéris, ne pourraient guère avoir la prétention de lutter avec les sorciers, de la mythologie brahmanique... Donc, nos pauvres compagnons de la Gouhouka se rendaient à Ramisseram en pèlerinage. Pendant toute la pre mière partie de la nuit, ils chantèrent d'une voii nasillarde dinterminabïes hvmnes où étaient décria et dénombrés avec soin tous les exploits et toutes les -qualités de Sîva et de Parvady, son épouse.

Ces récitatife monotones, dont les modulations se mêlaient au murmure des flots et au bruit âes toiles qui clapotaient sous Faction de la brise, ne laissaient pas que d'être, au milieu de cette nuit si calme et si poétique, pleins d'une étrange et bizarre harmonie- Sur les deux heures èa matin, je sentis le besoin do prendre un peu de repos, et, m'enroulant dans une couverture à la manière indoue, je m'Stendfe sur le pont où je ne tardai pas à m'endormir, bercé |Kir la lame et les chants. •• .

CE Y {.AU. 27t

Quand je me réveillai, le soleil commençait à dorer s hautes cimes du Soumanta-Kounta, couvertes un» végétation éternelle ; ses rayons chautfe et dorés i jouaient dans les vj^ées, et les grands bois de eylan que nous apercevions par notre travers à jigt-cinq milles de là, créant d^acfaniraMes opposions d'ombre et de himiére, qui, vues d'ensemble ft à distance , produisaient les effets les plus granioses.

A quatre àcinqmiHes de là, nous apercevions, par abord avanty la petite lie de Ramisseram, dont les lautes tours carréesde la pagode se détachaient avec me étonnante netteté dans Fazur du matin.

Notre petit navire ne marchait plus, pasun souffle le vent dans la voile, et pas une ride sur les flots; 'océan Indien était aussi calme qu'un de ces viviers t truites bordés de chalets qui parsèment la )uisseu

Soupraya-Chetty était en grandte conversation avec e tende! (patron). Je m'approchai.

— Y a-i-il longtemps que nous sommes ici? dis-je 1 ce dernier.

— La brise d'ouest a refusé eaître trois et quatre neures du matin, me répondit l'Indou, mais vous savez, saëb, combien les vents sont réguliers sur ces aôtes, et avant dix minutes nous allons pouvoir continuer notre route. Si nous étions partis hier soir une heure plus tôt nous serions à l'ancre à Ramisseram depuis plusieurs heures.

. — Le tendel achevait à peine ces mots, qu'une légère risée de brise d'est vint nous caresser la 6- {nire, et après quelques rafales entremêlées d'accal-

mies, le vent finit par s'établir d'une manière régulière, et en peu de temps notre petit dony, dansant sur la lame comme un cheval au galop, toutes voiles dehors, abordait Ramisseram.

Cette petite île, longue d'environ huità neuf milles sur quatre de large, est située dans le golfe de Manaar, à l'entrée du détroit de Palk, par 77*» 1' 5" de longitude est, sur 10'' de latitude nord. A moins d'un demi-mille de la côte de Coromandel, elle dépend de la présidence de Madras et a pour capitale la petite ville de Panban. Ceci dit pour faire ma cour aux géographes, ce qui ne m'arrive pas souvent, car j'oublie assez volontiers dans quel petit casier du globe sont, à une minute près, placées les contrées que je parcours, pour m'égarer au milieu des ruines, faire parler les traditions anciennes, les comparer aux nouvelles, étudier les différents phénomènes de la vie civilisée ou primitive dans ce qtf ils furent hier et dans ce qu'ils sont aujourd'hui.

Nous fûmes reçus en débarquant par un gros Indou de la caste chetty, qui était correspondant de Soupraya et répondait au nom de Covindam. Comme il m'importait fort peu d'aller visiter le lot d'écaîUes de tortue qui avait motivé le voyage de mon compagnon, j'acceptai la voiture que le négociant malabar mettait à ma disposition, et me fis conduire à la pagode, une des plus anciennes et des mieux conservées de rinde entière.

Le temple de Ramisseram se compose de quatre étages de colonnes enb^emêlées de sculptures massives superposées les unes sur les autres ; chaque étage diminue de largeur « de façon à former une sorte de

GEYLAN. 273

framide tronquée, et le dernier se termine par îux tours carrées.

Le monument est entouré par une vaste galerie à iiatre rangs de colonnes supportant une terrassa atourée d'une balustrade sculptée pleine d'origina-» té dans ses moindres détails.

Dans les parties solides de l'édifice se trouvent de ombreux colonnes et pilastres, couverts de sculpires en relief représentant des épisodes des guerres es dieux et des héros. Des groupes de figures myhologiques courent le long des frises et augmentent jncore la richesse incomparable des entablements.

Les impostes et les liteaux des portes, leurs panleaux, sont entièrement recouverts par des encadrenentsde moulures, par une profusion d'arabesques, ie plantes, de fleurs, de fruits, d'animaux, d'êtres imaginaires et d'hommes, et par toutes les espèces i' ornements que peut seule «inventer l'imagination la plus fertile et la plus poétique. Ces sculptures sont d'une élégance et d'une délicatesse telle, que l'art des musulmans à Stamboul, et des Arabes à Grenade, n'a rien produit déplus parfait.

Le monument dans son entier revêt un cachet d'antiquité et de mystère qui saisit l'àme du visiteur, et le reporte par le rêve aux brillantes époques de cette gigantesque civilisation brahmanique, ancêtre de toutes les sociétés anciennes, et dont les ruines et les souvenirs tiennent encore une si grande place dans le monde moderne.

On ne se douterait guère, hélas ! du passé intelligent, rationnel, philosophique de l'Inde, lorsqu'on voit les honteuses et dégradantes superstitions

274 VOTAGE AU PATS DES PERLES.

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qui servent aujourd'hui de pftture à la plèbe.

La grande fête dont le babou m'avait parlé était terminée dq)uis deun jotffs à Ramisseram, la foule de pélerifis avait regagné la côle de Coromandel ou la presqu'île de JaflDoa, A la pagode, que je pus vister en détail, hors les sanctuaires intérieurs, qui ne s'ouvrent pas aux {Hro&nes, n'était hantée pour le moment que par un certain nombre de fenunes de toutes les castes et de tous les pays qui venaient demander à l'illustre déesse Parvady de vouloir bia feire cesser leur stérilité. J'^i remarquai plusieurs parmi elles, de très-jeunes et de fort jolies, d'autre^ étaient couvertes de bijoux et 2q>partenaient au classes les plus élevées. Lorsque je passai près d'elle:, sur les bords de l'étang sacsré, un vieu^ brabme, i la figure cynique et pleine en même temps de douceur hypocrite, ei^liquait à ces naïves et charmantes créatures les miracles accomplis par une neuvaifle nocturne faite dans l'intérieur du temple près de l'autel de Parvady. . .

La stérilité d'une femme est le plus grand malheur qui puisse atteindre la famille indoue.

Il est d'une croyance commune que l'homme ne peut entrer au séjour de Brahma, et s'absorber dans la grande Ame^ s'il ne laisse derrière lui un fils qui puisse accomplir sur sa tombe les cérémonies funéraires de la purification, destinées à lav^ Fâme et le corps des dernières souillures contractées sur la terre.

Le père de famille, pendant le cours de sa vie, rachète les fautes qu'il peut commettre, par la méditation, la prière et les ablutions; mais, quoi qu'il

CeVLÀN. tl^

fasse de bien, que la mort le frappe subitement ou après une longue maladie, il n'a pas le temps de se purifier de456s dernières souiUusres, etdès lors comme rame ne peut parvenir 9^ S^warga (ciel) que pure de toute faute, le fils aîné au^re à son père le séjour céleste par le jeûne, les ^prières et les cérémonies funéraires, et nul autre que lui ne peut présider à ces purifications elcpiatoires. La nécei^ité d'avoir un fils est rendue tellement impérieuse par celte^ croyance, qu'en cas de stérilité définitivement con^ statée la femme n'hésite jamais à introduire une de sas suivantes dans le lit conjugal. Par une bien eu-rieuse fiction de droit, Tenfant qui vient à naître de cette union passagère n'appartient pas à sa mèrenaturelle, mais bien à la femme légitime de son père,' et il est réputé issu d'elle. La formule dont la femme se sert dans ce cas consacre et conserve son droit. — Va, dit-elle à sa suivante en l'introduisant iu son mari, et que de toi menàisse un fils pour l'honneur de la nfiiison et l'accomplissement des cérémo^ nies funéraires !

Cette croyance fut commune à presque tous les peuples de l'antiquité, qiu l'avaient reçue de l'Inde par émigration.

N'est-ce pas en effet dans ce sens que Sarah la Chaldéenne dit à Abraham en lui conduisant Agar : — Voilà maintenant que le Seigneur m'a privée d'enfanter, approchez-vous de votre servante, peut-être aurai'je des enfants (Telle !

Les femmes indoues, surtout dans les castes qui réprouvent la polygamie, n'ont recours à ce moyen que quand il ne leur reste plus d'espérance de con-

cevoir elles-mêmes. Aussi voit-on celles dont liKcondité est trop lente à leurs désirs, courir de tenfe en temple, et s'y ruiner en offrandes et en sacriÈes pour obtenir la faveur de devenir mères. Les brahi^ trouvent ^à de nombreuses occasions d'exercer lac industrie, et en même temps d'assouvir impunémem leur lubricité.

Voici d'ordinaire comment cela se passe. TouLes les femmes venues en pèlerinage dans le même hxt doivent chaque nuit, pendant toute la neuvaine, co^ cher dans l'intérieur du temple, où le grand Sijà lui-même, cédant aux instances de sa femme Pas vady, viendra les visiter et les féconder. 1

Inutile de dire que les brahmes assignent eu J mêmes aux femmes, dans les nombreux sanctuairf J et cryptes des pagodes, les places qu'elle ne doiveiti pas quitter, et que ces ignobles farceurs revienneiC ] eux-mêmes jouer le rôle du grand Siva auprès k ces naïves et douces créatures. Celles qui sont jeun5 et jolies reçoivent la visite du dieu tous les soin Quant aux beautés sur le retour, ce n'est guère qu la dernière nuit qu'elles sont honorées des faveuR célestes, car c'est toujours ainsi que la neuvaine doï se terminer.

Sur la fin de son séjour, la femme offre au brahmes les présents qu'elle a apportés. Ces maîtres hypocrites, feignant la plus complète ignorance, se font raconter tous les détails des différentes visites du dieu, ils se récrient alors, poussent des exclamations d'étonnement et de joie, et ils accablent de félicitations le mari, qui ne se doute pas du rôle joué par ces effrontés coquins.

GEYLAN. 277

Dans les castes élevées, comme celles des vellaja u des commoutys, où une certaine culture intellecuelle fait comprendre l'absurdité de pareilles couumes, il est excessivement rare que les femmes 'y soumettent. Puis, on y doit savoir à quoi s'en enir sur ces dégradantes obscénités, car il est peu rindous riches, qui dans leur jeunesse n'aient à prix l'argent obtenu des brahmes l'entrée de ce harem jlein de mystérieuses séductions. Au contraire, dans es classes inférieures, il est peu de femmes stériles jui n'aient recours à ce moyen suprême.

La femme obtient aussi la cessation de sa stérilité en assistant à la Sakty-poudja de mai, fêle dont j'ai raconté les obscènes cérémonies pendant mon séjour à Wannapané.

n existe dans des lieux isolés des temples dédiés au Linguam, où le culte qu'on rend à cet emblème de Siva se compose de tous les actes que la débauche la plus raffinée peut inventer. Là aussi on promet la fécondité aux femmes qui, mettant bas toute honte livrent leurs faveurs atout venant. Ce sont les pagodes de Gengy, non loin de Pondichéry, de Karymodaï dans le Goïmbatour, de Mondou-doraï dans le Maïssour, de Mongour, d'Alambady, de Tirvicaré dans le Karnatic, et une foule d'autres de moindre importance que l'on rencontre 'dans le sud de l'Indoustan.

On y célèbre tous les ans, au mois de janvier, une fête qui est le rendez-vous de tout ce que le pays renferme de plus dissolu dans l'un et l'autre sexe. Beaucoup de femmes stériles y viennent chercher leur guérison, et font vœu de s'abandonner à un

nombre déterminé de libertins. D';autres, tuûquement pour honorer la divinité du lieu, se pro^tuent en public et sons honte pendant tout le temps que dure la fête, s^us le portique même du t^nple.

Les mêmes mœurs existaient chez les Assyriens •et les Babyloniens; au rapport dHérodote et de Strabon, chaque femme était obligée de se prostituer au moins une fois en sa vie dans le temple de Hylitta.

Toutes ces fêtes se célèbrent avec pompe à Ramisseram; mais, de mèmequ'âKandah-Swany^ oni6 environne d'ombre et de m^tère, et seuls les Indou qui participent à la dépense occasionnée par ce orgies, y sont^admis*

Je visitais le coraly des éléphants sacrés lorsque J'aperçus Anandrayen, le serviteur de confiance de Soupraya-Chetty, qui venait à moi ; le babou renvoyait prendre mes ordres pour le départ. Le dony qui nous avait amenés le matin repartait sur les huit heures du soir pour Manaar, et mon compagnon m faisait demander s'il était dans mes convenances è rester jusqu'au lendemain à Ramisseram ainsi quei cela avait d'abord été convenu, ou si je ne préférai! pas avancer le retour; pour lui, ses affaires étaieni terminées, et il était entièrement à ma disposil lion.

J'avais visité avec soin la pagode, la seule chose intéressante du pays, rien ne me retenait donc plus à' Ramisseram, et je fis répondre à Soupraya-Chetty, que nous rentrerions le soir même avec la Gouhouka.

Comme je franchissais une des portes de Tenceinte

©BYLAIT. 2TO

xtérîeiare, pour gagner la voitttreeireatrerà RaoniSr eram je fus littéralement assiégé par une armée le fakîps, de devadassys (bayadères) et de desserrants du temple, qui tous me tendaient k main >OTir recevoir quelques pîèees de menue nwmnaîe, m criant d'un ton nasillard : Saranaiy aya ! assii^ mdham! Salut, respectueux seigneur ! Que Dieu vous :>énisse, etc. Je leur jetai une poignée de demifanons (petite monnaie d'argent valant 15 centimes) et les bénédictions recommencèrent de plu» belle.

Tous ces malheureux ne faisaient plus partie du service actif de la pagode : fakirs et bayadèrcs, réformés par l'âge, ne recevaient plus du temple que quelques chétifs aliments, qu'ils étaient obligés de compléter à Taide de la charité publique. Parmi eux je remar<|uai plusieurs vieilles Kaly-youga-Parvady,. c^est-à-dire épouses mortelles de Siva, qui, le signe du dieu imprimé sur ta poitrine, se promenaient fièrement n'ayant qu'un lambeau d'étoffe grand comme la main pour voiler leur nudité.

Un mot d'explication i l'égard de ces dernières.

Le temple de Ramisseram a la prérogative spéciale

d'une grande fête qui se célèbre tous les six ans, et

qui purifie pour le même laps de temps tout^

les fautes que les assistants ont pu commettre.

On comprend combien doit être immense l'af-

fluence des pèlerins qui de toutes les parties de

rinde viennent assister à ces fêtes périodiques qui

procurent une indulgence flénière d'une aussi

longue durée. Les offrandes de toute espèce, en

denrées, or, argent, joyaux, étt^s précieuses^ che-

tSO VOYAGE AU PAYS OES PERLES.

vaux et bœufs, sont si considérables, qu'elles suffiset pendant trois ou quatre ans à l'entretien de pltsieurs centaines de brahmes employés aujL diverse fonctions du culte.

Parmi les particularités remarquables qui signalent cette grande solennité, il en est une biea curieuse, dont j'ai été plusieurs fois témoin dans les fêtes des pagodes du Karnatic. Le dernier jour de la fête, qui dure une semaine, il se fait une procession dans laquelle on déploie un luxe vraiment extraordinaire. La statue de Siva est promenée sur un superbe char entouré de bayadères qui dansent en lançant des fleurs sur le parcours ; le cortège doit faire ainsi sept fois le tour de la pagode. Pendant le parcours, les brahmes qui président à la cérémonie se dispersent dans la foule, font choix des plus jolies femmes qu'ils y rencontrent et les demandent aui parents au nom de Siva, au service duquel ils affirment qu'elles sont destinées.

Il est rare que ceux à qui s'adresse pareille demande aient le sens commun de répondre qu'une statue de bronze ou de bois n'a pas besoin de femmes, et la plupart du temps ces pauvres abrutis, enchantés de l'honneur qu'un si grand dieu veut bien leur faire en s'alliant à leur famille, s'empressent de remettre femmes et filles entre les mains de ses ministres.

Et c'est ainsi que se peuple le sérail des prêtres de Ramisseram et de la plupart des grandes pagodes où cette coutume existe.

Lorsque le dieu s'aperçoit que quelques-unes de ses épouses commencent à vieillir ou ne lui plaisent

GEYLÂN. 281

pluSy il leur fait signifier le divorce par la bouche des interprètes de ses volontés.

On leur imprime alors sur la cuisse, ou sur la poitrine, avec un fer rouge, la marque symbolique de Siva, on leur expédie une patente certifiant qu'elles ont servi loyalement pendant plus ou moins d'années en qualité de femmes légitimes du dieu, et on les met à la porte en les recommandant à la cba«* rite publique.

Munies de leur congé de réforme, les pauvres femmes s'en vont parcourant le pays et vivant d'aumônes. Il est juste de dire que partout où elles se présentent, palais du rajah, somptueuse demeure du babou, ou chaumière du soudra, chacun pourvoit abondamment à leurs besoins. Elles portent le nom de :

Kaly-youga-Parvady, si elles sont consacrées à Siva;

Kaly-youga-Lakmy, si elles sont consacrées à Vischnou.

Et Kaly-youga-Brahmy, si elles sont consacrées à Brahma.

L'expression de Kaly-youga, signifie en sanscrit rage du mal : c'est T&ge actuel du monde qui, d'après les Indous, a passé par les quatre périodes suivantes:

Le Cilra-youga, ou âge du bonheur, âge d'or;

Le Treta-youga, ou âge du feu, sans doute appelé ainsi en commémoration de cette découverte;

Le Dwapara-youga ou âge du doute, âge du bronze;

Et le Kaly-youga, ou âge du mal, âge du fer, Parvady, Lakmy et Brahmy sont trois déesses épouses

de Siva, Yischncm et Brahma, dans le Swai^a (ciel

Le titre donné aux. épouses terrestres signifie doi épouses de Tâge damaïde Brahnia Vischnou ou Sivc

Aumo\i}entoùjetenni]tais€esmodesles aiunôoes qu'on ne doit jamais oublier de faire quand m visite une pagode dans Flnde, — si faible qu'elle soit ?oti*e offrande est toujours bien reçue, — j'allais donner au vindicara le signal de rendre la main à ses chevaux, lorsque trois ou quatre fakirs à moitié ivres sous l'action du callou etdes boissons cipiacées, s'écrièrent, en se roulant dans la poussière, qu'ils foulaient faire la tdiiddj-Parvady en Thonneur de l'étranger.

En entendant ces paroles, mille cris de joie éclatent dans la foule avide, de ces sortes de spectacles, et malgré mon vif désir de me soustraire à cette cruelle représentation, je dus céderaux supplications unanimes du public, que mon départ aurait privé de la tchiddy-Parvady»

Cette expression signifie l'épreuve en l'honneur de la déesse Parvady,

J'ai déjà eu occasion de parler de cette sanguinaire coutume. Dans les pagodes où elle est en usage, une espèce de potence munie à son sommet de plusieurs bras mobiles est dressée à demeure en face du grand portique du temple; à chaque bras penp une poulie terminée par une corde munie de crocs de fer assez semblables à ceux dont les bouchers se servent pour suspendre les animaux. Ceux des fakire qui se présentent pour subir ce supplice se placent aux pieds de la potence, et là, après qu'on leur a un peu amorti la chair du milieu du dos en la pressant

*CETLAN. 232

Drtement avec la main, on enfonce le croc dans la partie préparée, et en cet état les malheureux, qui Qondent la terre de leur sang, sobI élevés en l'air L trois ou quatre mètres du sol, et là, loin de laisser paraître sur leur visage la moindre expression de [ouleur, pendant tout le temps qu'ils restent sus- )endus, ils jouent, plaisantent, gesticulent à qui nieux mieux pour amuser les spectateurs, quiprenlent un plaisir extr&fsrè à ce spectacle et applaudissent frénétiquement à leurs moindres lazzis.

n arrive parfois que la chair se rompt dans le crochet sous l'effort d'un soubresaut un jpeu trop violent, et alors le fakir tombe à plat ventre d'une hauteur suffisante pour lui briser la mâchoire et lui enfoncer trois ou quatre côtes. Le malheureux se relève meurtri, pantelant, couvert de sang... et il continue à rire et à plaisanter. L'enthousiasme de la foule ne connsut alors plus de bornes.

Deux de ces malheureux hallucinés s'étaient présentés pour accomplir la tchiddy. Mais j'avais assisté trop souvent déjà à ce triste et cruel exercice, pour que l'attrait de la eurioâlé prâl surmonter l'invincible horreur qu'il avait fini par m'inspifer»

La première fois que pareille chose se passe devant vous, tout un monde de pensées vient vous assaillir; l'étrangeté de la situation, les mystérieuses pratiques dont on a entendu parler, et à l'aide desquelles les brahmes fanatisent ces misérables ; le souvenir des stoïciens, ces fakirs de l'antiquité, qui eux aussi avaient vaincu la douleur; l'exaltation de la foule, tout contribue à vous &ire accepter ce dégradant spectacle. «.

Mais cela dure peu... bientôt tous les sentimen dignes et humains se révoltent, et Ton sent bond au fond de son cœur une de ces haines franches t vigoureuses qui vous envahissent tout entier, conti\ ces prêtres hypocrites qui n*ont fait servir leui prestige religieux qu'à la satisfaction de leurs appé tits et à la dégradation des peuples qu'ils ont courbé sous le joug.

Je ne pouvais repousser l'honneur qu'on, voulaii me faire, sans blesser tous les usages reçus, mécontenter les fakirs et la foule, mais je n'étais pas forcé d'assister à toute la représentation; aussi, à peine les deux fakirs commencèrent-ils à s'élever dans l'air, que je déposai entre les mains d'un de leurs compagnons l'offrande habituelle ; sur un signe, mon vindicara fit écarter la foule, et nous partîmes u toute vitesse dans la direction de Ramisseram.

Dans tous mes voyages autour du monde, dans rindoustan, l'extrême Orient, les lies de la Sonde, la côte d'Afrique, chez les anthropophages de l'Océaiiîe, ou parmi les sauvages du Far-West dans le nord de l'Amérique, une seule chose, non-seulement m'a préservé de toute insulte, de tout mauvais traitement, mais encore m'a fait bien voir et adopter partout, c'est le respect et l'observance personnelle de toutes les coutumes des peuples que je visitais, si stupides et si ridicules qu'elles pussent être.

A ce sujet, je vais demander au lecteur la permission d'ouvrir une parenthèse. Pendant dix ans j'ai sillonné le monde, je suis allé dans des contrées d'où on ne revient pas toujours. Eh bien, je puis affirmer sur l'honneur que jamais je n'ai été en

langer de mort ; que jamais je n'ai même été melacé, et je suis prêt à retourner n'importe où, sûr i'y être bien reçu et d'y pouvoir séjourner le temps ju'il me plaira.

Peut-être éprouvera-t-on quelque intérêt à connaître ma manière de voyager.

Je serai bref.

Quand on désire sillonner le monde sans choisir ivec soin chaque endroit où l'on veut poser le pied, il est une vérité qu'il faut avant tout se graver dans la mémoire, et que je formule ainsi :

— Moins le peuple, la tribu, le clan, lès différentes agglomérations d'hommes enfin que vous visitez, sont civilisés, et plus ils tiennent à leurs moindres coutumes, à leurs usages les plus insignifiants, qui, presque toujours, soyez-en persuadés, ont une origine religieuse.

Il suit de là que la sûreté du voyageur dépend entièrement du respect qu'il professe pour ces coutumes, et je puis sdBrmer, par expérience, que les plus ridicules sont celles auxquelles on tient le plus> et qu'il serait le plus dangereux de mépriser..

On se brouille souvent en Europe pour une visite qu'on ne vous a pas rendue; un acte équivalent chez les peuples sauvages amènerait infailliblement votre mort.

J'étais sur les côtes nord de Birmanie, prés d'Islamabad, lorsque j'appris par hasard le départ de Jules Gérard, le tueur de lions, pour un voyage d'exploration dans l'intérieur de l'Afrique.

— Je lui en donne pour quinze jours, dit un ancien chirurgien de la marine établi dans la contrée,

VOYAGE AU PATS ftES PERLES.

chez lequel m'aTaknicomlflit les hasards d'une éta|ie et qui m'avait gracieusement prié à diner.

~- Pourqwoi cek? fil un des convives.

— Parce que, répondit notre hôte, c'est le dernier homme qui puisse vojpger en sûreté dans un pareil pays. Je l'ai un peu connu dans une station que y à faite en 1 854 à Oran, où il vint passer quelques jours; c'était un soldat sans giande mtelligence et bmtal à l'excès avec les Arabes ; ce n'est pas avec de pareilks habitudes que l'on peut se &ire accepter des tribus sauvages du Niger et du Sénégal. Dès qu*il aura quitté tes territoires oà la protection de la France peut efOeacement s'exercer, il se fera tuer in£ulliblement.

Deux mois après j'arrivais i Dacca, chez le major Daly, mon ancien compagnon des tourbières du lac Kandellé, et là je lus dans V Euglishman de Calcutta le récit de la mort de Jules Gérard. Il s'était en effet fait massacrer à sa première journée de marche es pays insoumis.

Le même sort attend tout voyageur qui mettra sa dignité à ne pas plier devant des usages qu'il trouve grotesques, et qui, sous prétexte de supériorité intellectuelle, confiera sa sûreté à ses armes et se fera respecter à coup de trique cm de courbache. Pour moj, chaque fois que je me suis trouvé dans une contrée étrangère civilisée, ou simplement sortie de la barbarie primitive, j'ai respecté toutes les coutumes, tout en gardant mon indépendance et mes habitudes personnelles, même chez les sauvages de la côte de Guinée, ou chez les anthropophages océaniens, je me suis toujours soumis à leurs usages

extérieurs, fueltpie pxrtesqnes el iiiseasés qu'ils muaient paru, sachant parfaitement que leur <^ servance me dcmaak dccrit de càé <diez eux.

Un jour j'étais à la BonàxàqoB^ île du groo^ des Marquises, où Ton mange eaepre les ¥oya^urs de temps en temps. Il y avait ëdipse de lune, et le Tahuà-ati (prêtre) s'écriait devaat la foule assemUée gémissant et se frappant la poitrine :

— Thi rave na oia te marama... Thi amou na oîa te marama.-^. « Le dieu TMa pris la lune, le dieu Thi a mangé la luse.

— A Faàuta outou temaltai. c Apportez des présents. 1»

Et diacun d^ msaistanlB répétait en poussant des cris lamentables :

— Le dieu Thi a nmngé la lune.^

— Apportez des présents...

Je suis convaincu, que le tabuà-ati se moquait parfaitement de son histoire, qu'il ne croyait pas le moins du monde que le dieu Thi avait soupe de la lune, et qu'il ne voyait dans cette manière d'expliquer les éclipses qu'un moyen de percevoir des offrandes ; mais k foule crédule qui l'entourait remplissait la case sacrée où se trouvait le dieu représenté par un tronc d'arbre dégrossi ii coup de hache, de cadeaux de toute espèce pour engager Thi à restituer l'astre au plus tôt. La situation était pleine de comique. Un voyageur sceptique n'aurait pas manqué de s'en donner à cœur joie et se fût £adt manger in£adlliblement. Me souciant peu d'un pareil sort, et voulant prévenir toute possibilité de danger, j'achetai immédiatement un gros cochon >^ un paquet d'igname?,

t88 VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

que j'ofiris avec les salutations d'usage à la statue c

dieu.

En voyant la grosseur de la bête , qui pouvait à pein se traîner, le prêtre, joyeux d'une telle aubaine, m'as sura de la protection du grand Thi, et un murmur flatteur pour mon acte pieux circula dans la foule

En faisant cela j'avais agi sagement ; ces sortes dt cérémonies se terminant toujours par une orgie de kava (eau-de-vie de racines), il y aurait eu réellement péril sérieux pour moi à rester au milieu de ces gens ivres sans m'être mis sous la sauvegarde de ridée religieuse. Un bon porc avait suffi ; en Europe ça coûte plus cher.

Combien de voyageurs eussent évité la mort avec le même esprit de conduite et le même respect pour les mœurs des peuples qu'ils visitaient.

Il est bon de faire connaître aussi que les trois quarts des gens qui de temps en temps de par le monde se font massacrer ou manger chez des populations sauvages, le sont pour des actes qui, en pays civilisé, leur eussent valu presque toujours une détention perpétuelle ou la mort par la main du bourreau. L'Européen en face du sauvage se croit tout permis ; pendant longtemps ce dernier courbe la tête, on ne se ferait pas une idée de ce qu'il supporte jusqu'au moment où, poussé & bout, il se redresse et tue...

Je n'ai nulle envie de soutenir un paradoxe, je parle de choses que j'ai vues, et que la nature de mes fonctions m'a mis à même d'apprécier à leur valeur.

Un exemple entre içille :

CEYLAIf.

Un jour à Taïtî, Océanie , quelque temps avant ' ouverture de la cour d'assises, que j'allais pi'ésider, e me rendis à la prison pour interroger, suivant le ^œù de la loi, les prisonniers qui devaient être jugés \ cette session, et les poui^oir de défenseurs dans ie cas où ils n'auraient pu en trouver de leur' îhoix.

Le dernier qui fut introduit devant moi était un pauvre sauvage de l'île de Hivaoa. Son dossier portait que les gens du village dont il était chef et lui, avaient assommé dans leur baie le capitaine d'un navire baleinier américain, avec deux officiers, et qu'ils les avaient ensuite mangés. Le consul américain àTaïti avait demandé la punition des coupables, et un aviso avait fait une descente dans l'ile, où on s'était emparé du chef de la baie de Mataiéa, seul coupable, puisque tout s'était fait par son ordre.

Hivaoa fait partie de l'archipel des Marquises, qui contient onze îles ou îlots dont quatre sont inhabités.

Il y a quelques années, on conçut la pensée de leur faire payer des taxes ; un employé des finances coloniales fut expédié dans les sept iles du groupe sud-ouest, à Hivaoa, qui contient six mille habitants; il fil assembler les chefs et leur exposa sa mission, qui avait pour but de leur demander une prestation en nature par village.

— Nous voulons bien te donner, répondirent ces

pauvres gens, tant de porcs, tant d'ignames, de taro

et de nacre par an, mais qu'est-ce que le hoo-taoà

(marchand) nous donnera en échange?...

Malgré son habit brodé et son képi, les pauvres

VOYAGE AU ribY.SMS PERLES.

geûs prenaient leur interlocuteur pour le commB d*un trafiquant. Et notre homme eut beau faire, i ire put jamais leur faire comprendl^e qu'il venait âtercar un droit de souveraineté, et non pratiquer dei^ échanges. Il rentra sans avoir rien pu conclure, et le projet fut abandonné jusqu'au jour où on Timposera à coups de fusil.

Lorsque le chef de Mataiéa tut introduit dans mDU cabinet, il s'accroupit dans un coin, en me fi&ant d'un œil triste et hagard , dans lequel on Usait l'effroi causé par l'ignorance où il était de ce (}U'on allait faire de lui.

Je considérai quelques instants le pauvre i^u^ vage : il se mourait d'anémie et de nostalgie causées par une longue prison préventive ; ses jambes amaigries pouvaient à peine le soutenir, on eût compté les os et les muscles de sa vaste poitrine... Tout à coup, sans préambule, sans que rien n'eût trahi aU' dehors la douleur qui allait déborder, il inclina sa grosse tête , chevelue comme celle d'un Franck salien, sur ses genoux, un sanglot lui déchira la gorge, et il se mit â pleurer non comme un homme. . . mais comme un enfhnt qu'on arrache des bras de sa mère.

Je ftis obligé de sortir, tellement l'émotion m'étreignait le cœur.

Je rentrai bientôt, car j'avais hâte de savoir si la torture imposée à ce pauvre Océanien, qui ne savait rien de nos lois, de nos mœurs, qui jusqu'à ce jour avait vécu d'air, de soleil et de liberté, était juste non au point de vue du code pénal, mais en face de la justice positive et philosophique.

Je rinlerrogeai , et voici ses répoaaes, telles belles furent écrites le jour même :.

— E&t-il vrai que toi et les tiens ayez tué et aagé trois marias d'un baleinier américain?

— Oui.

— Pourquoi cela?

— Je vais te raconter*.

— Je te demande l'exacte vérité, le Té«-Atua (Dieu) soute tes paroles*

— Je vais parler aum clair que Veau pwre. Les méricaioâ sont venus dans ma baie, avec leur grand avire. Us n'avaient plus d'eau ni de vivres frais, â m.' en ont demandé*. Et je leur ai fait eonduire eux taureaux sauvages |, des porcs, des^ g^yaves^ es patsU;es> des oranges, du maïorè (Iruiià pain) las bananes et du fel (banane à cuire) par mes Lonmies tant qu'ils en. ont voulu. Nous leur avons empli leurs barriques d'eau douce et les avons rouées jusqu'au bord de la mer. Ils devaient me donner 30ur mes gens vingt-cinq pièces d'étoffes, dix car» 'Ottes de tabac et cinq barils de té-ia-miti (saumon l'Amérique salé), et pour moi un pupubi (fusil). L»e jour où ils devaient m'apporter tout cela, le ta* /ana-arii (le chef) vint avec deux de ses urateni [suivants) en me disant que les matai (présents,» échanges) allaient venir après eux, parce qu'il y en ivait tant et tant que cela n'aurait pas pu tenir dans leur embarcation.

€ Je leur donnai une grande fête dans le village; ils firent apporter beaucoup d'ava (eau-de-vie) et burent jusqu'à la nuiL Quant ils eurent bien bu, ils me demandèrent des femmes, et je les laissai cboi-

éH VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

sir eux-mêmes celles qu'ils désiraient, Le lendemai matin il n'y avait point de matai sur la plage, et; dis au tavana-arii : Où sont les échanges ; alors il î mit à rire avec ses hommes, et me répondit qui me les apporterait à son prochain voyage.

c Voyant qu'ils m'avaient trompé , je leur di qu'ils étaient de méchants hommes, et que s'ils rtvenaient dans ma baie je ferais mettre le feu à leur n^ vire. Alors ils se sont jetés sur moi, et m'ont battu] J'ai appelé les hommes du village à mon secours, el nous les ayons tués à coup de fronde, voilà. »

En saine justice, ces trois forbans avait reçu h peine que méritaient leurs vols et leur odieuse conduite, et il est inutile d'ajouter que sans attendre l'ouverture de la cour d'assises, pour l'honneur d( la justice française et de l'humanité, je m'employai à faire mettre ce pauvre diable en liberté immédiate.

Tout son récit était de point en point d'acGon avec les faits révélés par l'instruction.

Lorsqu'il eut terminé, je lui demandai pourquoi il avait mangé ses victimes. Il me répondit sans aucun embarras, et d'une manière qui me prouva qu'il ne comprenait pas l'importance de l'acte en luimême qu'il avait commis :

— No té ea, te iomerei aramoina. Fallait-il donc laisser perdre toute cette viande?...

Je n'insistai pas. Au point de vue ethnologique et

-philosophique, je jugeai inutile de perdre mon

temps à faire comprendre à cet homme inférieur

ce que sept à huit siècles de civilisation progressif

pouvaient seuls l'amener à saisir... Et tout en l'en

gageant à se défendre contre tout pillage et tout vol les hommes blancs, quelle que soit leur nationalité, e lui fis promettre de ne plus manger de chair lumaine...

 quelque temps de là, une goélette partait pour les [les, je lui fis accorder un passage pour son pays. Quand le pauvre diable apprit qu'il allait revoir sa baie et sa hutte de palmier et de bambous, pendant trois jours il ne fit que danser en face de ma maison sur la plage, la hupa-hupa, danse qui est à elle seule l'expression symbolique de toutes les traditions, religieuses, guerrières, poétiques et erotiques des îles Marquises.

Le matin où il s'embarqua, il donna à mon domestique, pour m'être remis, son petit sac tressé plein de pierres polies préparées pour la fronde; c'était tout ce que le pauvre diable possédait de plus précieux, et il avait voulu me laisser un souvenir. . . ' Voilà ce que sont la plupart des anthropophages. J*ai vécu au milieu d'eux des mois entiers en visitant les différentes possessions françaises de l'Océanie , et je n'ai reçu d'eux que des marques d'attention et de respect. Mais aussi je ne les battais point, je ne les volais point, je ne leur prenais point leurs femmes, et je m'appliquais à leur donner des coutûmes et des mœurs des blancs une tout autre idée que celle qu'ils avaient pu recevoir des marins ou des déclassés qui viennent échouer dans ces îles... '^

Je reviens à Ramisseram et à l'océan Indien, que j'ai négligé pendant quelques pages pour l'océan Pacifique.

En nous 'dirigeant sur la petite ville de toute lai- Cesse de notre attelage, je me mis à ré&échîr à c^ ppopensiraqu^oiïtte Indiens là contracter par des vœux l'obligation de soumettre leur corps aia supfflîces les plm attrooes, «t^a dans îespérance d'une «récompense •fotm'e.

©ans les gigantesques fêtes du sud de l'Inde, «n voit se produire des hommes amaigris par le jeûne, les macérations et les privations de toute nature, <;ouvcrts de chapelets, de scapulaîres et de saintes amulettes, les yeux hagards, sombres et fanatisés... Ils tiennent en public défier les tortures, défier la mort ; les uns se précipitent sous le char colossal qui porte la statue de Siva ou de Vischnou traîné par vingt mille fidèles : leurs os sont broyés en us instant, leur sang inonde la terre ; ils meurent en souriant, et la roue qui les écrase étouffe en même temps les dernières notes du cantique sacré qu'ails chantent en l'honneur de Brahma.

Et la foule se précipite dans la poussière pour recueillir une goutte de sang sur un morceau d'étoffe, «ne parcelle d'ossement, etle tout est précieusement 4îonservé comme des reliques sacrées de sainte personnages à qui leur mort a ou^rt sans autre expiation le séjour des bienheureux.

D'autres fakirs, qui ne sont point destinés à mourir dans les cérémonies présentes, s'imposenlt, en attendant, le sourire sur les lèvres, devant la foule émerveillée, les supplices les plus incroyables: l'un s'arrache avec tme tenaille les ongles des pieds •et des mains ; un autre se coupe la preïnière phalange de chaque doigt, ou emploie sa main droite i

CCnAN.

couper sa main gauéhe, cpfîl jette mti milieu des assistants, il cautérise son moignon sur un brasier , ottout est dit... Un autre s'ari^ache les deux yeuii, lexitement, posément, et comme s'il prenait tm plaisir extrême à se livrer à pareille besogne. D'autres encore se coupaient la langue ou les paupières, les lèvres, le nez, les attributs de la virilitô, ou bien se mettaient les deux pieds dans un brasier ardent et ils laissaient leurs membres se carboniser, les yeux levés au ciel comme en extase , et sans donner l'apparence de la moindre douleur, . . J'en ai vu qui n'étaient plus que des troncs humains, sans membres, et auxquels les Indous menaient rendre leurs devoirs pieux de plusieurs centaines de lieues à la ronde.

Je m'arrête dans l'énumératîon de ces horreurs, explicables sans doute au point de vue physiologique, mais qui démontrent à quel point les brahmes se sont emparés de l'esprit de ces misérables, qui semblent feire leur joie des plus affreuses tortures.

Il faudrait un volume spécial pour narrer conrenablement par quelle éducation première, par quels moyens, par quelle excitation des sens les prêtres parviennent peu à peu à amener les fakirs à cet état d'exaltation physique qui les rend insensibles à tout, et les fait se jouer de la douleur. J'aurai l'occasion d'expliquer toutes ces choses dans les volumes que je consacrerai à narrer les voyages que j'ai faits dans Tlndoustan, pendant les longues années que j'ai passées dans ce merveilleux pays.

Sur le soir, après un copieux repas chez Covindam, servi à la manière indoue, c'est-à-dire unique-

f90 VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

ment composé de carrys de toute espèce, de pit sucrés et de fruits, nous nous retrouvâmes le baba et moi à bord de la Gouhouka^ qui, obligée, i caui du vent qui ne lui était point favorable, de louvoyé une partie de là nuit, fut assez longue à opérer sa retour à Manaar, et je n'arrivai que le lendeinain,i la chute du jour, au bengalow de Mantotté.

Dans la journée, chaque fois que nous courio]S| Mne bordée sur bâbord pour gagner au vent, nouj nous rapprochions tellement du pont (TA dam ^ qui j'apercevais à l'œil nu quelques enfants de la casti des pêcheui*s, qui, sur les bords du récif de sable se livraient, en poussant des cris joyeux, à la chas: du gros crabe de mer si commun sur ces côtes.

En rentrant au bcngalow, je m'aperçus que mes ordres avaient été ponctuellement exécutés et qut tout était prêt pour le départ du lendemain. Seloi l'habitude que je lui en avais donnée, Âmoudou mt présenta une liste de toutes les munitions et de toutes les provisions de bouche qui se trouvaien; soigneusement emballées dans la charrette, et je pus me convaincre que les provisions épuisées étaient remplacées et que rien de ce qui m'était nécessaire n'avait été oublié.

En inspectant la charrette pour me rendre compte de la place que chaque objet y occupait, j'aperçus le fameux ballot de foulards acheté dans Radhabazar, et qu' Amoudou destinait à des cadeaux à sa famille et à ses amis d'Aden : c'est à peine s'il en restait huit ou dix, qui allaient suivre sous peu b même route qucleuis devanciers.

— Eh bien, Amoudou, lui dis -je, ta provisioi

s'épuise, et il ne te restera pas le plus petit souvenir du Bengale à offrir à tes nombreux amis de Kaltna.

— Nous irons à Kaltna, saëb? s'éciia le brave garçon en joignant les mains, et la figure empreinte de la plus vive émotion.

— Certainement. Quand la pêche de la nacre sera terminée, nous descendrons à Colombo et de là à Kaltna, où nous nous reposerons quelque temps avant d'entreprendre nos excursions dans les sauvages provinces du sud et de l'est.

— Oh! saëb, répondit Amoudou au comble de l'enthousiasme, j'achèterai dix pièces de soie du Bengale et de Chine dans les bazars de Colombo ,

Les lecteurs de mon premier voyage à Ceylan comprendront sans peine toute la vivacité de la joie de mon Nubien.

En effet, trois ans auparavant nous avions passé deux mois au pied des monts Kotmalès dans la plantation d'un ami j située près du site le plus ravissant et le plus pittoresque qu'on puisse rencontrer dans ce pays que la nature s'est épuisée à couvrir de ses plus grandioses et plus originales créations. Nous nous étions quittés en nous disant au revoir, sans espérer que le hasard nous ferait rencontrer de nouveau, et ce n'était pas sans être doucement ému moi-^même que je songeais au plaisir d'aller serrer la main de M.Duphot et de sa charmante compagne.

Quant à Amoudou, qui s'y était marié àla manière cyngalaise, c'est-à-dire pour le temps de son séjour, avec une des suivantes de la maison, il brûlait de

im TOTAGE AU PATS DES PERLES

renouer les liens dont le temps me paraissait pc avoir af&ibli le souvenir.

Je fis prévenir Soupraya-Chetty d'envoyer ses élé phant£ au bengalow, et de venir lui-même y passe la nuit, afin que rien le lendemain ne retardâlnatr. départ à la première heure du jour.

Dès l'aube nous nous mimes en marche daa> Tordre accoutumé : Âmoudou et Kandassamy en iête avec la charrette à hœufa, puis les deoz élé^ phanls qui nous servaient «de montiire, et en arrière la domesticité de Soupraya-Ghetty.

Manlotté n'était distant de la baie de Kalpentyn, qui cette année était le centre de la pèche, que d'environ quarante*cinq à cinquante milles, et trois pe* tites journées de marche devaient nous suffire pour arriver au bengalow de Pomparipo, en feee de Tile de Kartivoé, où je désirais séjourner pendant tout le temps du trafic <de la nacre et tdes perles précieuses.

Ce court voyage , pendant lequel nons suivifflies presque constammentle bord de<la mer, s'accomplit sans grand incident; le premier soir nous couchâmes à Dangoor, petite aidée du district de Nanatan, sur les hords de l'Amené, qui prend sa source non loin des ruines d'Anouradhapor, la vieiUe cité des rajahs de la primitive race cyngalaise; le second jour à Maritchicattoé, prèsdupetit ruisseau du même nom; et le troisième nous arrivions un pea avant le coucher du soleil au bengalow d'Aripo, à l'embouchure du Pomparipo-oya. Un cours d'eau avait marqué nos stations de chaque jour.

Durant tout le trajet je n'avais pas vu le babou;

CBYtA-N. '«W

'îl avait renouvelé «es provisions à Manaar et à Man-* totté et s'était dédommagé amplemantde la retenue qu'il avait étô obligé de «^imposer pendant notice dernier séjour.

La pèche avait commencé la veille, avec plus de deux cents bateaux et cinq ou six cents plongeurs, échelonnés le long de Tîle de Kartivoé et de la presqu'île de Kalpentyn et de Navekoor, sur une longueur de vingt-cinq à trente milles, et les tas d'écailles d'huîtres à nacre et à perles, déjà amoncelés sur le rivage, indiquaient que la saison serait fructueuse cette année.

Le surintendant de la pêche habitait le bengalow, et comme c'était un fonctionnaire anglais, je crus ^^voir lui faire une visite avant de m'y installer aussi. Mais, ne connaissant point rhomrae etn*ayant personne pour me présenter, je crus devoir au préalable lui faire demander son heure par Amoudou, que je chargeai de lui remettre ma carte, et de lui donner en même temps communication de la lettre de recommandation que j'avais reçue de sir John Lawrence, gouverneur général des Indes anglaises, ' à tout agent du eivil or military service.

Le surintendant, M. William Bamett, était à dîner; mais à peine eut- il Vu ma carte et la lettre, qu^ vint à ma rencontre et me donna ce vigoureux mais banal slmck-hand que tous les Anglais ont au sefvice de tous les gens qui leur sont présentés. A la seule inspection de sa physionomie, je compris que mon homme, bien que tenait les Français en médiocre estime comme tout Anglais de la classe moyenne, devait cependant, comme ses compatriotes

aOO y OTAGE AU PAYS DES PERLES.

de toutes les castes, de Thabitant des workhous au membre du parlement, porter une aflection sii gulière au cognac et autres liqueurs généreuses d France. H. Barnett était un ancien capitaine voloc taire de la Compagnie des Indes, qui, licencié à I dernière guerre des cipayes , et après que le gou vemement de Flndoustan eut été enlevé à la Conr> pagnie, avait reçu, avec sa retraite, ce poste modcsii de surveillant des côtes de la pêcherie.

Apprenant que mon intention .était de séjournai à Pomparipo pendant le temps de la pêche, il mit un canot avec des rameurs à ma disposition, et m'invita à l'accompagner dans la baie chaque fois que cela me ferait plaisir. Â part ses anglicismes un peu prononcés, c'était, au demeurant, un for{ brave homme dont je n'ai eu qu'à me louer. Par exemple, il était tout d'une pièce quand il s'agissait des coutumes nationales, et n'entendait point raillerie sur tout ce qui touchait de près ou de loin à un intérêt anglais ; on n'aurait pu lui sortir de la tête que les autres peuples dans le monde n'existaient que par une gracieuse condescendance de la reine, et je lui ai fait avouer un jour que nos vins des côtes de la Bourgogne et de la Gironde étaient meilleurs de l'autre côté du détroit.

Dans la soirée, après avoir veillé à Tinstallation de ma chambre, que je faisais toujours orner dans tous les bengalows comme si je devais y rester plusieurs mois, je me rendis avec Amoudou sur les bords du Pomparipo-oya, où une foule de macouas et de parawas, castes pêcheurs et plongeurs de nacre, péchaient aux flambccux pour se reposer des fa-

CEYLAN. m

ligues de la journée; il faisait une de ces nuits calmes et majestueuses si communes dans les pays équatoriaux : aux feux du jour succède une douce et tiède fraîcheur qui assouplitvos membres et vous délasse comme un bain après une longue marche ; la moindre risée du vent vous apporte les senteurs embaumées des cannelliers en fieurs ou des champs de vétivert; on jouit delà vie, on se repose à l'exemple de tout ce qui nous entoure ; mais écoutez. . . ce n'est pas le repos muet, le sommeil, le repos mélancolique des brumeuses contrées du Nord; pendant que FOcéan, dompté lui aussi par le calme de l'atmosphère, laisse à peine quelque flot léger courir sur la rive en se chargeant d'une mousse argentée, de tous côtés la terre entonne, par les mille voix des êtres qui l'habitent, cet hymne éternel de la nature, qui se symbolise, dans cette poétique mythologie des In* dous, par le chant de toutes les voix animées de l'air et des eaux à l'immortelle et féconde déesse Nari. Et dans le ciel, semblables à des étoiles égarées, des milliers de lucioles phosphorescentes s'élèvent et s'abaissent, jetant le reflet de leur lumièï'e bleuâtre sur le feuillage des baies et l'herbe des rivières.

Je n'ai jamais pu m'habituer à ces émotions, et chaque fois que je me suis trouvé seul le soir dans la jungle, sur les bords de la mer, ou sur les terrasses polychromes de la belle Pondy, la ville des palais, en face de ces nuits de l'Inde, je me suis toujours bercé dans une contemplation voisine de l'extase...

Je me dirigeai sur le rivage, en suivant le cours du

Pomparipo, dans rintenlion d'idler donner la chas à ces gros crabes de mer qm is'aventurent ass« «vant sur le «ble pour qu'il soit possible de li saisir avant qu'ils aient regagné leur liquide df •meure, lorsqu'à deux cents mètres environ de Ten bouchuredu petit fleuve, j'aperçus, au détour d*ui bosquet de baobabs, un jeune (dievreau attadié a pied d'un cocotier, et dont j'enteadaisies bêlement plaintifs déjà depuis quelques instants.

Amoudou, qui marchait en arrière de moi, précipita tout d'un coup en avant.

— Arrêtez-vous, saëb, me dit-îl d'une voix treml)lante.

— Qu'y a-t-îl? répondis-je.

— Vous êtes en face d'un piège à caûuan#

— A quoi distingues-'tu cela?

— Le Pomparipo-oya fourmille de ces terrible naimaux... Tenez, regarda là^-bas dans ce recoii •du fleuve que la lune éclaire d'aplomb de ses rayons voyez-^vous toutes ces lignes noiree qui «emblen. •dériver au fil de l'eau?

— Parfaitement I on dirait des troncs d'aAres ou de petites pirogues qui auraient perdu leur balancier.

— Ce sont des caïmans, eaS).

— Eh bien? continuai-je.

— Eh bien, saëb, ce petit chevreau a sans aucnn ^oute été attaché là pour les attirer par sescris ; deirant lui doit se trouver «ne large et profonde fosse recouverte de feuilles de cocotier, et rien ne no© dit, vu l'heure déjà avancée de h «oîrée, qu'elle u

oit pas habitée par un ou deiu de ces oangereux eptiles qui se sont laissé prendre A l'appât.

A peine mon Nubien adievaitrdl de me donner es explications, qu'un Indou sortit du massif de ocQtiers près duquel était attaché le chevreau, et Lous fit signe de rentrer sous bois.

Je suivis la direction qu'il mUndiquait pour me endre auprès de lui et lui demandai pom*quoi il ne détournait de mon chemina

Après force salams pour excuscâr la hardiesse de >on action, — car il est un usa^ que nul n'ose enfreindre , et que les Anglais entretiennent soi* gneusement dans l'intérêt de leur domination, c'est qu'aucun Indou, si élevé que soit son rang, ne peut adresser le premier la parole à un Européen , — le pauvre diable me renouvela les explications déjà données par Amoudou; tout se trouvait vrai dans les suppositions de ce dernier. Il y avait une telle quantité de Gsumans, qu'à de certains endroits ils grouillaient littéralement dans le fleuve. Le jeune chevreau était bien un appât, et, chose plus intéressante encore, la fosse contenait déjà deux caïmans, dont par instant le froissement des écaiUes et les sifSements gutturaux parvenaient jusqulà nous.

J'eus le frisson en songeant au sort de l'iœinrudent qui viendrait & tomber en pareille compagnie. J)'apcès les xenseignements que je demandai, la fosse avait environ âk mètres en i^rofôndeur et e& largeur, et les légères traverses <de bambou ainsi queles feuilles de cocotier sèches qui la recouvraient, étaient si artistement arrangées, que Tœil le plus exercé ne |>ouvait en jeconnaitre remplacement,

30i VOYAGE AU PAYS D£S PliillLES.

ce que Ton concevra aisément quand on saura e dans tout lieu planté de cocotiers il y a toujourst demi-pied au moins d'épaisseur de feuilles de « arbres sur le sol.

Uindigëne que je venais de rencontrer était t ouatsa, caste sang-mélé de Cyngalais et de Javana. Je lui demandai s'il ne pourrait pas me rendre v moin de la capture d'un de ces animaux. Il i conduisit alors dans une espèce de petit réduit < verdure qu'il s'était ménagé à quelques pas de là, d'où il surveillait le fleuve et la fosse. Nous attei dîmes ! . . .

On entendait vaguement dans le lointain, ei amont du Pomparipo, les cris des pêcheurs se mè lant par instants aux plaintifs hurlements des chacals en quête de nourriture. Le fleuve coulait sile^ cieusement à quelques pas de nous, et sur ses eac fortement éclairées par la lune, pas un mouvemef des reptiles que nous guettions ne pouvait échappt

nos regards.

— Est-ce qu'il y a toujours autant de caïmans qu cela à l'embouchure de l'oya (cours d'eau)? dis-je à Fouatsa à voix basse.

— Il y en a beaucoup, saëb, me répondit-il sur le même ton. Aujourd'hui le nombre en est presque doublé , car tous ceux qui habitent la rivière sur deux milles en amont se sont réfugiés ici, chassés par les cris que poussent les macouas, et la lumière des torches dont ils se servent pour pêcher.

— Attention, fît Amoudou, en voici une bande qui se dirige de ce côté-ci de la rive.

L'Indou s'accroupit, et nous l'imitâmes.

C£YiAN. 305

Tout à coup il se mit à bêler avec la dernière erfection, comme une chèvre qui rappelle son pet. En entendant ce bruit connu, le pauvre chereau, qui depuis quelques instants ne faisait cpie eindre tristement, se mit à crier et à sauter de lus belle au bout de sa corde.

L'effet de la ruse ne se fit pas attendre.

Trois caïmans, soulevant légèrement leur tète pointue au-dessus de l'eau comme pour s'assurer le la direction de leur proie, quittèrent le fil de Teau tt nagèrent droit au rivage.

En quelques minutes ils allaient aborder. Nous 3 tions haletants... Amoudou, ramassé sur lui-même, les narines gonflées, Tœil flamboyant, le couteau malabar à la main, prêt à tout événement, sentit bouillonner en lui tous les instincts de sa race. Je suis sûr que sans moi il se fût glissé dans les paletonniers et les roseaux qui bordaient le fleuve, pour éventrer le premier caïman qui allait aborder... En un instant les trois caïmans furent sur la berge ; mais celui qui tenait la tête n'eut pas fait trois pas qu'il disparut comme par enchantement. Le feuillage s'était dérobé sous lui, sa chute dans la fosse fut accompagnée d'un cri rauque et strident, immédiatement suivi d'un bruit étrange ; les terribles sauriens, rendus furieux par l'arrivée de ce nouveau compagnon, battaient de leur puissante queue les parois de leur prison.

En voyant tomber leur camarade, les deux autres s^étaient retournés, d'un bond avaient atteint le fleuve, plongé et disparu.

— Voilà nuLchassfi iermméQ pour cette nuit^ fii l'ouatsa.

— Est-ce ijue le^ caîmansiïe mordraient plusi J'appât?

— Si, mais dVdînaire je m'arrêta quand j*enn capturé deux, car j*eQ:ai)PQur la Tastant de la mil à les tuer et aies d^ecar,

— Comment, vas-tu t'y prendre jpour avoir raisa d'eux dans leur fosse? i

— Si le saëb veut rester encore quelques instan ici, il verra tout par lui -même. Je vais faire tombe Je toit de feuilles sèches dans la fosse , j'en ajoutera encore quelques brassées et j'ymetlwd le feu. Quanc Jes animaux seront morts, je les dépouillerai, je vendrai la chair grillée aux iàka-karous et aux rhodia {subdivisions de l'impure caste de parias), la moelt ^e l'épine dorsale aux mestrîs (médecins indigènes), et les anneaux de l'épine aux padouas, qui en réunissent pilusieurs et y soudent des lames de sabre

Je glissai quelques roupies dans la main di pauvre diable et repris le chemin du bengalow, pei i soucieux d'assister au supplice des caïmans , malgré toute Taversion qu'ils m'inspiraient.; c'étaient des êtres animés, et cela suffisait pour que je ne pusse supporter la vue de leur souffrance.

Les longues années que j'ai vécues dans llnde m'ont donné un extraordinaire respect de la vie; entouré sans cesse de brâhmes qui poussaient la •mansuétude jusqu'à faire construire des hôpîtaax «t des asiles de vieillesse pour les animaux domestiques ; sans paitager leurs idées sur la métempsycose, j'ai été touché par la douceur et la philo-

CEYtâil.

sophique liumaBilé âe ces coulumes, et yéprovm pour tout oe qm vit et qui «ouffre une commieéra* tion et une pitié qui devraient bien passer surtocft dane les nMaurs d« la Frdi»e, pays M les animaux sont le plus nmltrnités.

Quand nous raortrâmes au i>eBgalow, il poorait être une beure du malin, les demim^ feux s'étaient éteints suria rivière, les pêcheurs étaient rentrés dans teur case. Avant de 'm'instaOer dsms mon hamac, sous la vérandah de l'habitation, je jetai les yeux du odté de la mer; juste dans la direeâon de Tarnbouchure du Pomparipo ; une épaisse eolonne de flamme et de fumée s'élevait dans les airs... c'était l'ouatsa qui brûlait les caïmans.

Un peu avant le jour, je montai dans l'embarcation que nuister Barnett avait mise i ma disposition, et me dirigeai avec Amoudou du côté de la mer, IK)ur assister à h j^remière plonge au matin. Nous fûmes rejoints, à un demi- mille environ avant de passer la barre (lieu de réunion des flots du fleuve et des flots de la mer), par Soupraya-Ghetty, qui, commeàMantotté, avait logé chez un correspondant. Au prOTïier rayon de soleil, la brise se leva, et nous mfanes à lai^ile pour arriver plus rapidement par le travers de l'île de Kartivoé; en gagnant l'emboudiure, nous longeâmes la rive droite du fleuve pour nous éleveï* au vent, et nous passâmes à quelques mètres de la fosse de l'ouatsa , qui fumait encore... L'indou triait ses os au milieu des débris. , Amoudou le héla , et le pauvre diable , nous reconnaissant, interrompit sa besogne pour venir nous faire le salam sur les bords de l'eau. Nos bateliers,

qui le connaissaient, nous dirent que cette besoge lui rapportait en moyenne de vingt -cinq i trem caches (six à huit sols) par nuit.

Entre Karlivoé et Kalpentyn nous rencontrâme Tembarcation du surintendant de la pèche ; non mimes la barre dessus et la rejoignîmes. .

— Je vous attendais pour donner le signal dans cette partie de la baie, dont je veux vous faire le honneurs, me cria M. Barnett en ni'apercevant.

Je fis amener les voiles en arrivant sur lui, et ai moment où les deux embarcations se croisèrent, i s'élança d'un pied léger dans la mienne et vint s'asseoir près de moi.

La longue baie de Kalpentyn et les petits détroits de Eare étaient littéralement couverts de pirogues et d'embarcations montées chacune par deux hommes des castes macouas, karawès et parav^ras : l'un dirigeait l'embarcation et recevait les coquilles d'huîtres pedières ; l'autre plongeait et rapportait les coquilles. Les karawès sont de race cyngalaise, les macouas et les parawas sont Malabars et viennent de Ramisseram ou du cap Comorin.

Le surintendant fit un signe de la main, auquel répondirent de proche en proche les trompes des pirogues, et la pêche commença. Cinq cents plongeurs, ^ui se tenaient sur l'avant des embarcations, disparurent sous les flots et revinrent à la surface dans les trente à quarante secondes qui suivirent, tenant chacun dans leurs bras une ou deux de ces grandes coquilles de nacre, qu'ils déposèrent chacun dans leur embarcation, pour replonger de nouveau.

Rien ne pourrait rendre le pittoresque de ce sper^

GEYLAN 309

lacle, qui avait pour scène les flots de FOcéan, et qui était encadré dans cette éternelle végétation de Ceylan.

Quand chaque plongeur eut fait dix voyages sous l'eau, son camarade qui se trouvait dans l'embarcation prit, sa place, et cela continua ainsi jusqu'à onze heures du matin. Chaque fois qu'un canot était plein, il venait déverser sa charge au rivage et retournait ensuite prendre sa place.

La moyenne des profondeurs auxquelles atteint chaque homme varie de quinze à vingt brasses. Les plus habiles, qui plongent par vingt-cinq à trente brasses, sont obligés de rester sous l'eau quarantecinq à cinquante-cinq secondes, et il n'est pas rare de les voir revenir à la surface rendant le sang par les narines, sous le violent effort qu'ils ont été obligés de faire pour retenir leur respiration.

Ceux qui plongent dans les bas-fonds prennent à deux mains une pierre pesant trente à quaran(^ livres attachée à une corde, ce qui, ajouté à leur propre poids, les fait parvenir plus rapidement sur les bancs d'huîtres. Arrivés là, ils lâchent la pierre, qui est remontée par leur camarade resté dans l'embarcation, et ils s'empressent d'arracher du sol les plus belles coquilles dont ils peuvent s'emparer.

La coquille de nacre qui contient la perle précieuse atteint un développement, suivant son âge, de dix, quinze, vingt et trente centimètres de diamètre. Si l'on ne veut pas appauvrir le banc, il ne faut pêcher que les huîtres arrivées à maturité. Il faut de douze à quinze ans pour le complet développement d'une coquille de nacre, et c'est dans cette espèce

310 VOYAGE AU PATS BisS PERLE&

seulement qu'on trouve les bell^ perles, qui, afai qu'on le sait, ne sont que des porceflea de naerepk fines, rondes, ovales, ou affectant la forme d'us poire, que le mollusque secrète dans l'iatérieur de s coquille. Ces perles soni bltmches,. bleuâtres, ou lu» res, suivant la nature de la micre que secrète Thuitre

La naere de Ce^n e^ d'un blaoc <Fargent pleii d'éclat et de fraîcheur, ^ les perles sont de même Toutes les coquilles ne contâennent pas de perle, e ii est mtoie fort rare d'en troui^âr d'une grand valeur. On csdcule ordinairement, lorsqu'un parti eulier loue une: station m govEvemement et qu'il pêche pour ses compte, que le produit des perlai lui paye tous les frais de pêche, et qufil aUa nacre comme bénéfice. Or, il faut savoir que cette marchandise vauit parfois, sur les^ marchés d'Ebrope, jusqu'à deux mille francs le tonneau;.

Le gouvernement anglais fait pêdier pour son compte, dans toutes les stations qu'il n^apra louées^ et dans la baie de Kalpentyn, dont il sa réserve toujours les produits; la pêche achevée, le tout est vendu par lots sur mise h prix et adjugé au plus offrant; les coquilles sont livrées fermées, tant mieux pour ceux qui tombent sur des lots où les perles abondent.

Pendant que M. Barnett me donoait tous ces détails, je prenais un véritable plaisir à observer le mouvement extraordinaire de la baie ; ii n'était pas un seul instant où l'on ne pût jouir daifô la même seconde de toutes les différentes phases de cette pêche curieuse : là, vingt embarcations chargées se dirigeaient vers le rivage ; ici, vingt autres revenaient

CEYLAN. ait

i vide ; de tous côtés on ne voyait que des tètes qui: revenaient au-dessus de Teau, ou des pieds qui disparaissaient sous la nappe écumanta à force d'être tourmentée^

Entre la pointe de Kalpentyn et TUe de Kartivoé est une série de petits récifs de coraux s'élevant d'un ou deux mètres au^essus des flots; sur cha^ que pointe les deux macouas^ karawés ou parawas ivaient amarré leur pirogfue et plongeaient de con* cci't, pour augmenter les bénéfices de la journée.

Il âait près de onze heures, la chaleur commençait à devenir accablante, et nous allions^ après que ie surintendant eut donné le signal aux pécheurs d^interrompre le travail pour le repas, nous rendre nous-mêmes dans une des petites anses de la baie» 011 un déjeuner était préparé à notre intention^ quand tout à coup un cri terrible et désespéré retentit derrière nous, et nous aperçûmes» en nous retournant, un macoua qui s'était éloigné de son embarcation^ sans doute pour aller plonger vers un petit rocher éloigné de nous d'une cen-taine de mètres , limite de la pêche , la figure bouleversée par la plus violente terreur, et qui faisait des efforts surhumains pour arriver jusqu'à nous. Rien cependant en apparence ne semblait légitimer une pareille crainte : l'Océan était aussi cahne qu'un lac.

-— J'étais fort étonné que cela ne fût pas arrivé plus tôt, dit aussitôt M. Barnett; chaque année, pendant les quatre ou cinq premiers jours de pêche, au lout d'une heure ou deux, il y en a toujours quel- 4ues-uns qui se font prendre.

— Mais que se passe-t-il donc? m*écriai-je|i entendant le malheureux Indou, qui rûlait sous li fort qu'il était obligé de déployer pour conserveÀ vitesse...

Avant que mon interlocuteur eût eu le temps | me répondre, je vis Amoudou s'élancer à ravantè notre embarcation, son large couteau malabar entij les dents, et plonger dans la direction du macoua

— C'est un requin, me dit le surintendant, € sifllant l'air de Rtde Britannia entre ses dents.

— Un requin ! m'exclamai-je, tremblant pour vie du courageux Nubien.

— Oui, répliqua M. Barnett, et, je vous le répét je suis étonné que cela ne soit pas arrivé plus tô Toute l'année ces parages sont infestés de requins à la saison de pêche nous venons les déranger, i ils nous le font payer...

Ces quelques paroles étaient à peine prononcél que j'aperçus Amoudou revenir à In surface pou respirer, et replonger de nouveau ; le macoua étai dépassé, il no craignait plus rien. La lutte était dé sorraaîs entre mon Nubien et le requin.

— Un fameux nègre que vous avez là ! continua h sui^eillant.

.l'étais paralysé par l'émotion, m'attendant i chaque instant à voir revenir à la surface mon n^e mutilé. De tous côtés les pêcheurs arrivaient a?ec des piques et faisaient voler leurs pirogues sous la pagaie ; mais ils étaient trop éloignés, et Amoudw devait être vainqueur ou vaincu avant qu'on pûlfe secourir. Nous étions les plus près et nous n'avi» aucune arme dans notre léger esquif.

CEYLÂN. 81«

Tout à coup une large tache de sang arrive d flour d'eau, les flots se mettent à onduler, sans doute Houg Tefiortâe la lutte, la tache s'élargit, et, au milieu do l'anxiété générale, Âmoudou reparaît brandissant son couteau, et poussant un hourra do victoiro auquel répondirent plus de cinq cents poitrines. Lo scène n'avait pas duré deux minutes. Un pou après, non loin de là, on vit apparaître le requin, qui resta immobile à la surface de l'eau. Âmoudou, par trois fois lui avait fendu le ventre dans toute sa longueur.

— Ce n'est rien, saëb, me répondit-il lorsque je lo reçus, moitié le félicitant, moitié le grondant; quand je péchais le corail sur les bords de la mer Rouge, je me suis mesuré avec de plus dangereux que celui-là.

Tous les pêcheurs se cotisèrent pour oflrir une fête à mon brave Nubien; on peut avouer qu*il l'avait bien mérité.

Le restant de notre séjour sur les bords du Pomparipo s'écoula sans autre aventure, et les macouas, instruits par l'accident qui avait failli être funeste à un des leurs, ne se hasardèrent plus à pêcher seuls dans les lieux écartés.

Soupraya-Chetty fit des achats considérables en nacres et en perles, et, sur le soir du dixième jour de notre arrivée, il me fit ses adieux, pour retourner à JafTnapatnam sur un petit navire qu'il avait chargé de ses marchandises.

Pratita et Navaja, les éléphants, nos deux nobles et intelligents compagnons de voyage, devaient retourner par terre dans la presqu'île avec Anan« drayen.

Dois-je le dire,^ je me séparais avec plus de peii de Pratita que de son msdtre.

Le surlendemain je reprenais le canrsiitteinromp de mon voyage,^ avec ma petite caravane réduite Amoudou, Kandassamy, et nos deux fidèles et infa tigables bufflomes.

Nous allions à Kallna par N^ombo ei Colomba d'où, après un séjour phïs ou moins long chez noi amis, nous devions nous rendre dans^les pittores ques provinces du sud et de Test, où vivent, danj d'impénétrables forêts vierges et des marais sani fin, d'innombrables troupeaux de bufQes et d'éléphants sauvages, et enfin je me proposais de dire adieu à Geiflao, à la belle Lanka, par une ezcursioa spéciale aux ruines lacustres et antédiluYienaes| d'Ânouradhapour, la vieille cité des races primitives de cette île enchanteresse.

11 n'y a guère plus de deux petites journées de marche de Tembouchure du Pomparipo aux ruine: d'Anouradhapour, et c'est avec un réel regret que je remettais à une autre époque une exploration qui était pour moi d'un haut intérêt ethnographique.

Obligé de me rendre d'abord chez mes amis de Kaltna, où mon arrivée était annoncée presqu'à jour fixe^ je n'aurais pu faire qu'une visite des plus rapides à cette ancienne capitale de CeyIaD, ainsi qu'aux vestiges lacustres qu'on rencontre dans la belle province de Nuwara-Kalawa et qui sont dignes d'occoiper pendant des mois un observateur amoureux du passé. Je préférai attendis et faire plus tard un véritable voyage d*étude..-

Il faut qu'on le sache bien, l'Inde n'est pas la

CEYLAIT.

payfi de to«ri8le&9 etronn'y peat^yager avec fimk qu'après de longues années d'haUtalion, alors que Ton est familiarisé Hvec ses moeurs, ses coutumes, ses tradîtiofis religiôuses, et que l'on parie le ta* moul on risidonstani, oes denK langues qui sraft comprises presque partout, des rivages de Ceylan amc vallées de l'Himalaya.

An bout de trois ans de «éjour dans le Kamatîc, j'ai déjà en occasion de le iMre, j^ai jeté au fea toutes mes notes de Toyageur, tontes mes étudœ ethnologiques. Le jour où j'avais parlé ia langue, je n'avais pu m'empècher de rire de mon travail passé-. Et cependant, par mes fonctions de ma gistrat, j'étais mêlé d^une manière active à tous les actes sérieux de la vie des Indous, je pouvais interroger à toute heure les interprètes de nos tribunaux, je voyais cette société se mouvoir tous les jours sous mes yeux, par ses passions, ses haines^ ses vengeances, ses affections , ses qualités!... Eh bien, je ne -vis juste et vrai que du jour où je parlai la langue, et du jour où je parlai la langue, seulement, je commençai mes excursions.

II est des gens cependant dont les procédés de Voyage sont beaucoup plus simples.

Ils s'embarquent un beau jour par caprice, et tombent en paquebot à Pointe-de^Galles , à l'extrémité de l'ile de Ceylan; de là ils vont à Kandy, Ramisseram, Madura, Pondichéry, Madras, Calcutta, Benarës, Agra, Delhi, Lahore, Bombay, et rentrent en Europe, ne quittant le chemin de fer que pour monter en paquebot, et le paquebot que pour rejoindre le chemin de fer, ne se servant de la classique

voiture à bœufs qu'en maugréant et seulement por les raccordements de railways.

Le voyage a duré deux mois, à peine le tem; d'étudier la ville de Pondicbéry, et ce temps leuri suffi pour connaître l'Inde mieux que ceux q: l'habitent, que dis-je, mieux que les Indous, mieu que les brdimes. Rien ne leur est étranger, aih cun problème de linguistique, de littérature, d'etlnographie ou d'art ne les arrête. Ils seraient foi embarrassés devant la moindre pierre druidique d leur village , ou s'ils avaient à débrouiller dans I chaos du passé une histoire authentique des rois d( la première race franke ; mais pour l'Inde, c'est uii( autre affaire. Tel monument est bouddhiste, tel autre est grec ; c'est à tort qu'on parle de l'antiquit de l'Inde : l'Inde est fille de la Grèce, etc., etc Ne vous avisez pas de hasarder que le grec est ui dérivé du samscrit, ainsi que toutes les langues eu ropéennes, que cela ne se discute plus en science que tous les noms s'appliquant aux différents genre d'ornementation et d'architecture de l'Inde existen en samscrit de toute antiquité, que si le nom existe, c'est que prd)ablement la chose devait exister aussi; que la maternité prouvée de l'Inde pour le langage par rapport à la Grèce prouve surabondamment sa' maternité littéraire et artistique, puisque littérature et art ne se peuvent transmettre que parle langage; on vous répondrait par une avalanche de grec à faire pâlir Trissotin, et le plus curieux de l'affaire, c'est qu'après avoir écorché tous les noms indoas écrits sous la dictée d'un cicérone indigène^ renplissant plutôt les fonctions de cornac, pris des

loms d'officiers indigènes, de pions de police, pour les noms de caste et... le Pirée pour un homme, Is reviendront en Europe, ayant suivi étape par ïtape la grande route banale des colporteurs et les commis-voyageurs en tournée dHndigos ou de notons, persuadés qu'ils vont écrire un voyage à ohysionomie neuve y et que n^ ayant point introduit les faits d' imagination ^ ce qu'ils ont décrit^ on U retrouvera. -^ Je le crois sans peine, et Ton peut toujours se vanter de cela quand on écrit un voyage auprès duquel les livrets Chaix sont des ouvrages de haute ethnographie. Encore tout essoufflés de leurs deux mois de railways et de paquebots, ils régenteront, dans une préface tout imprégnée d'une touchante modestie, ces voyageurs à imagination, comme ils les appellent, dont tout le tort est d'avoir sur ce merveilleux pays, dont ils parlent la langue, de tout autres idées que celles que peuvent donner deux mois de courses à la vapeur...

n y a dans l'Inde, ne vous en déplaise, messieurs, des passions humaines comme dans les autres contrées du globe, passions qui, en se développant dans des milieux différents, ont donné naissance à des mœurs, à des coutumes, à des traditions religieuses et civiles, dont la littérature, la philosophie et l'art sont les expressions élevées. Il y a, comme partout ailleurs, un état social particulier à étudier, des mœurs intimes à scruter, et ne vous en prenez qu'à vous, si , par exemple. Madras, la grande ville commerçante de la côte de Coromandel, Madras, toute palpitante du souvenir des luttes de Dupleix et de la Bourdonnais, Madras, avec ses grandes ietes dû

culte indou, réunîssaixt cinq à six ceoit mille sectaires, ses saonyasBiSy ses jongleurs, ses fakirs, ses Lrahmes, n'a pu iirer de votre intelligence et te votre plume que cette |iarole singulière : € Le seul plaisir qu'une ville csomme Madras réserve au voyageur est celui du départ. »

Ce serait étourdissant si ce n'étaîtpas naïf, et c^^t à peine si des écoliers en vacances m permettraient de voyager comme cela en Asie! Le ^ours de géograplue deM.Cortambert est certainement cent fois plus juste, plus savant et pilus intére^ant que let voyages écrits dans cette gamme.

Que le lecteur veuille bien me pardonner cette digression, que je n'ai certainem^ pas écrite sur; les bords du Pomparipo.

£n réunissant etn volume mes impressions de ce

''^yage, j'ai lu par liasard le livre de deux touristes

^i, pour avoir passé un trimestre dans l'Inde, se sont permis de traiter très - brutalement ie& voyar

geurs qui ne sont pas de leur avis... J'aime peu ces luttes personnelles; mais Pattaque était si peu modeste, 6t le voyage justifiait si peu les prétentious... que je ne peux m'^mpficher de répondre piques Ugnefi.

J'avoue^ du reste, ^ejejiuifidansla catégorie des vojfogjeurs à imaffination étriUés par ;nos touri^es en Èrimestre^ J'aime la poésie et l'étude* des mœure intimes, je ne «uis jamaîsarefité inâden face des magiques paysages des tiropiques :et de l'équatevr . J^aâ pa£sé dix ans de ima 'vie & étudier dams FSnde et autour du /monde le îsecret des vieilles civilisations disparues, le «eccet des civîlisaliôns qui renaîsseilt.

CEYLÀK. tt9

L'Inde est pour moi Y aima fiarens*^ desj*aûefi ropéennefi. J'irai y fimr mes Jours si je puis diriger cna destinée.

U est certain que je ne regarde pas ceitte vieille et mystérieflse contrée de la mêazie manière qu'un Anglais qui a le spleen ou qu'un financier qui s'e&nuie.

Puisque je suis en train de défendre les voyageurs cpû ont étudié et oi>servé pendant de longues années, eoaatre Jes touristes de paquebot, qu'on me permette de montrer à l'aide de documents officiels ce que l'on peut voir dans l'Inde quand on arrive, soit par un long séjour, soit par la spécialité de ses fonctions, A sHnitiar aux mœurs intimes de ses peuples.

En 1867 j*étais président du tribunal de Chandernagor. Le chef du parquet de Pondichéry se rendant en France en congé de santé, je fus appelé à le remplaSer par intérim. Je venais de prendre mes fonctions depuis quelques jour«, lorsqu'un matin un des inspecteurs de police me remit, avec l'état de situation de la prison, une requête qui m'était adressée par un forçat indigène. En voici la copie :

A Au pundit-saëh. (seigneur de Ja justice), salut.

» Ânnassamy, fils de Baganada, jcaste assary (foi:ge^ ron), détenu au thanapour une condamnation à dix ans de travaux forcés, vous prie de jeter sur lui un regard favorable, et de vouloir bien ordonner que le premier jour faste du mois d'avany (deuxième quinzaine d'août) il soit conduit dans la demeure

1 . En compagnie ^âe William ?ones, Golébrooke, BIrange, Qallend, rUliifit» £t ri^etfié BuTBOuf, et tant d'autsagL»

8f0 VOYAGE AU PATS DES PERLES.

de son père, située dans la rue des assarys, sous Ii garde d'un pion de police, pour qu'il puisse accon> plir les cérémonies de son mariage avec M aryamalle fille de Sinavassa. Je prie les dieux de protéger It pundit-saëb. Celui qui n'est rien, en face de celui qui est tout,

lÂNNASSAMT. »

Je mis en marge de la requête : accordé j et je commis un pion de police pour accompagner le condamné.

Voici maintenant l'explication de cette singulière demande.

Le code pénal français est promulgué dans nos établissements de l'Inde, est-ce logique? Ce n'est pas ici le lieu d'une pareille discussion. Mais je dois dire que les pénalités, quelles qu'elles soient, que nos tribunaux appliquent, ne produisent aucun effet sur les Indous.

Un homme condamné aux peines les plus infamantes ne perd ni sa caste, ni la moindre parcelle de sa considération; son temps de détention fini, il va à la pagode accomplir les cérémonies de purification, non de son crime, mais des souillures qu'il a contractées dans la prison, où il était exposé à coudoyer des hommes d'une caste inférieure à la sienne, et rentre dans sa famille, où l'on célèbre son retour par une foule de réjouissanc^j.

Il y a plus, beaucoup de ceux qui subissent de graves condamnations, quinze ou vingt ans par exemple, et qui perdent leurs proches parents pendant le cours de leur peine, supplient, à l'expiration de leur

létention , qu^on veuille bien les garder à la prison )u au bagne, et ils nous disent naïvement : — Il y a longtemps que j'ai oublié mon métier, je ne saurais plus que faire dehors ; si vous me renvoyez, je serai forcé de voler pour revenir ici, où j'ai toutes mes habitudes.

Il est certain que les prisonniers qui s'habituent à la perte de leur liberté ne sont point trop malheureux, et ils y arrivent facilement ; car, travaillant constamment dehors, aux routes, dans les rues, qu'ils entretiennent, aux prises d'eau des rivières, qui ont besoin de réparations journalières, sous la garde de pions de police indigènes, qui ne tiennent pas plus compte que les autres Indous de la dégradation pénale, ils jouissent pendant le jour de nombreux moments de liberté, vont voir leurs femmes, leurs enfants, dont le nombre s'accroît beaucoup plus que s'ils étaient libres, et, finalement, ne sont sous les verrous que la nuit.

Dès six heures du matin, chaque pion de police part avec l'escouade de prisonniers dont il est chargé de diriger les travaux. Pions et condamnés déjeunent fraternellement sur le chantier, avec les amis et les parents dont on a reçu la visite. A quatre heures du soir le travail cesse. Tout en étant censés rentrer au thana, les hommes s'éparpillent à droite et à gauche du côté de leurs demeures, et les surveillants s'en reviennent en flânant sur la place du grand bazar, située en face de la prison, qui est le lieu de rendez -vous général. A six heures, tout le monde est de retour, les escouades sont au complet. Pions et condamnés rentrent sous les verrous, et la

/fieole différence qu'il y ait entre eux, esl dans ï liberté qu'a le surveillant d'aller coucher 'Chez lui, «on de flftaer par la ^fie, quand il n'appartient pas au service de nuit.

Primitivement il fatlaitètre rentré à quatre heures, mais peu à peu l'indolence en même temps que h (tënacité îndoue ont tfaincn toutes ies rédstances. QttiHid j'étais dans l'Inde, ils avaient déjà gagné éenx heures ; dans dix cans, ils ne rentreront plus qu'à huit heures du soir, et je ne mets pas en doute | qu'ils uniront par coucher chez eux, et que peu à peu la prison se transformera en un travail obligatoire sur les chantiers du gouvernement, ainsi que cela existait dans Tancien droit indou. Et, c'est ainsi, pour celte coutume comme pour mille autres, que la race envahie parvient peu à peu à reprendre ses antiques nsages et à les Élire accepter de l'envahisseur.

Pour celiii-là, je dirai franchement : <l 04 sera k mal? Pouixpioi le prisonmer , «près avoir donné sa journée à la réparation pénale, ne pourrait-il pas retourner jusqu'au lendemain dans sa famille, m certainement il ne puiserait d'autres sentiments que ceux du regret de sa faute?... Gela serait surlôot vrai poui' l'Europe, où l'état des mœurs exâge impérieusement la réforme d'un droit pénal que nous tenons des époques barbares, et qui n'est plus par conséquent en harmonie avec notre état social.

Cette réforme pénale est un des grands problèmes de notre époque; les hommes graves prétendeil qu'il fendra des siècles pour la faire. Que de fois, dans ma carrière de magistrat, causant avecdes cor

es Y £ AN.

[ègueSy n'avons-nous pas déclaré, noos^ cpii veyiow ie près les criiniiidfi^ qu'il fallait quelques ligaos pour l'accomplir.

Un soir nous étions une dizaine réunis sen&la vêrandah de notre procureur général i Pondîchéi*y, la eonyersation était sur ce thème^ et nous tombâmes tous d'accord qu'il faudrait quatre articles pour créer une pénalité nouvelle^' qui moraliserait in** failliblement le condamné au lieu de le cetrsuielier de la société, comme le paria antique.

Il n'est pas un magistrat qui ne sache que l'homme sort plus mauvais de la prison ou du bagne qu'il n'y est entré.

Voici ces quatre articles^ qui sont de la sagesse pratique et non un paradoxe :

« Art. 1". — Le code pénal actuel est conservé pour tout ce qui regarde la alassiiication des délits, et des crimes.

»Art. 2'. — La prison et le bagne sont abolis. Ces pénalités seront remplacées par un nombre égal de jours, mois et années de travaux publics et manuels, dans les différents services de TÉlat et des communes, voiries, chaussées, constructions, etc., sans que le condamné puisse jamais être admis à un travail de bureau.

9 Art. 3. — Tout condamné sera employé dans la commune où résidera sa famille,, il travaillera sous la garde de la force publique. Le salaire sera compté sifr la moyenne du prix d'un ouvrier ordinaire. Si la famille du condamné est sans ressources, le salaire sera divisé ainsi qu'il suit : moitié pour la famille, un quart pour l'État, un quart pour le paye-

ment des dommages-intérêts. Si la famille est dan l'aisance, la moitié lui revenant sera attribuée au hôpitaux et aux écoles.

» Art. 4. — Tout condamné retournera dans sa famille à la fin du travail de la journée, jusqu'à rheure où recommencera le travail du lende-

main.

» Tout condamné qui cherchera à fuir ou qui ne se rendra pas au travail sera, hors le cas de maladie constatée, déporté et soumis à l'ancien régime du bagne daiis une colonie pénitentiaire.

€ Tout récidiviste subira la même peine. »

Et la conclusion sera : moraljsation par le travail et la vie de famille, du pain pour la femme ou les enfants du condamné, économie pour l'État.

Oui, mais ce serait la ruine de tous les entrepreneurs et autres gens... qui vivent des prisons. Et voilà pourquoi l'idée ne sera jamais pratique.

Je m'égare toujours lorsque, par malheur, je touche à ces questions pénales que j'ai agitées dans tous les sens si longtemps ; que le lecteur me pardonne : c'est encore voyager, que de rêver certains progrès humanitaires.^.

Je reviens à mon sujet.

Le condamné n'est pas dans l'Inde soumis comme en Europe à l'odieuse exploitation des entrepreneurs. Sa nourriture lui est donnée en nature, et se compose de riz et de carry, mets qui sont la base de l'alimentation de tous les Indous, riches oa pauvres. Il touche de plus pour son travail jouminîer une somme de trois atuis, environ neuf sous 4 notre monnaie, qu'il abandonne à sa femme et à s0

CEYL\N. »:5

înfants, et qui suffit largement à les mettre à l'abri iu besoin.

Celle somme est pour l'Inde la plus forte moyenne d'une journée d'ouvrier, et suffit à une famille de cinq à six personnes.

Le mépris complet dans lequel les Indous tiennent nos pénalités, nulle déconsidération ne s'attachant à celui qui les subit, eC le salaire élevé touché par les prisonniers et les forçats pour leur travail, font de ces messieurs^ des maris aussi désirés des familles que le so;nt en France les fonctionnaires dont la positiop assurée met pour toujours femme et enfants dans une situation relativement heureuse.

Bien que je me sois laissé conduire à donner à cette opinion une forme un peu humoristique^ elle est exacte de tout point, et nul magistrat ayant exercé dans l'Inde ne me contredira.

Au jour fixé, Annassamy, fils de Ranganada, se maria chez son père, avec Maryamalle, fille deSinavassa, et le lendemain il rentrait au Thana avec son pion de police, dont il avait fait un de ses garçons d'honneur.

En causant de cette affaire avec le Paléagar indou, inspecteur en chef de la police indigène, j'appris qu'Annassamy avait avant sa condamnation demandé plusieurs fois la jeune Mayamalle à son i)ère, mais que ce dernier la lui avait toujours refusée, sous prétexte qu'il n'avait pas le moyen de la nourrir. La haute paye du prisonnier avait levé tous les obstacles.

Le lecteur se fera nécessairement à lui-même une objection à laquelle je dois répondre. — Dans ces

circonstances, pensera-t-il, les prisons de l'Inde doivent regorger de condamnés.

Je répondrai à cela qu'il y ^ a fort peu au contraire relativement à la population.

Gela tient à trois motifs plausibles.

D'abord, le prisonnier n'est point libre, et ne s'échappe pendant deux heures après son travail que par une tolérance qui cesserait à la moindre évasion. Ensuite il est obligé à un travail assidu sous k garde des surveillants et la direction du corps des ponts et chaussées et des employés à la voirie.

Enfin l'indou de caste n'est par nature ni voleur ni méchant; il vit de peu, craint les ennuis, aime i se chauffer au soleil, et i s'occuper à ses

heures.

n est un autre trait de mœurs véritablement singulier : rindou traqué pour un délit ou crime usera de toutes les ruses imaginables pour s'échapper. Une fois pris et condamné, il ne fera pas un pas pour recouvrer sa liberté, et il n'est pas d'exemple qu'uj prisonnier à qui on ait permis de s'absenter quelques heures pour assister à une fête de famille, ou i une cérémonie fiinéraire des ancêtres, en ait profité pour passer sur le territoire anglais.

Je fus réveillé un jour sur les deux heures du matin par le Paléagar, qui venait m'informer qu'un mauvais sujet, bien connu dans la colonie, du nom de Sîagy-naga, et appartenant à la caste des Bohis, s'était introduit chez ua des premiers négociants du pays, et avait volé pour plus de trente mille ^ roupies de bijoux appartenant à sa femme.

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