‹ Voyage archéologique dans la régence de Tunis (volume 2)Chapitre 168 sur 284 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Il ne serait pas difficile de nettoyer ces citernes, d'en chasser les oiseaux immondes qui les souillent et d'alimenter ainsi la citadelle par une eau pure et abondante qui lui manque complètement. Il faut en efFet que les soldats qui y tiennent g^amison descendent tous les jours chercher ailleurs la provision dont ils ont besoin. Mais on connaît l'incurie musulmane, qui, sans détruire beaucoup, laisse tout tomber en ruines et ne rëpare rien. C'est ainsi, par exemple, que plusieurs parties de cette même citadelle, l'une des plus avantageusement situées néanmoins de la Tunisie, se délabrent et se lézardent de plus en pins. Deux tours, entre autres, sont très-dégradées dans leurs assises supérieures.

Nous parcourons ensuite l'emplacement de la ville, aujourd'hui presque entièrement rasée et détruite, qui s'étendait au pied de cette colline, le long du rivage. Un mur d'enceinte, dont on ne retrouve plus çà et là que de faibles vestiges, l'enfermait de toutes parts. Il était percé de plusieurs portes, dont Tune était encore debout il y a sept ans. Construite en belles pierres de taille, elle a été démolie alors, et ses débris ont été transportés à Kelibia pour servir de matériaux de construction.

La ville avait deux ports, l'un marchand, au sud, l'autre militaire au nord. Celui-ci, auquel j'attribue cette dernière destination parce qu'il était commandé de plus près par la citadelle, était divisé lui-même en deux bassins par un promontoire appelé actuellement Ras-Sidi-Mustapba , à cause d'un santon de ce nom dont la koubba Tavoisine. Une batterie basse en défend l'extrémité. Non loin de là, quelques rochers gardent l'empreinte de plusieurs boulets qui les ont atteints. Ces deux ports sont depuis longtemps à moitié ensablés; ils étaient jadis protégés contre les vagues du large et contre les vents qui balayent d'ordinaire cette côte par des môles dont on aperçoit encore maintenant les débris.

Quant aux divers monuments et à toutes les constructions

de la ville proprement dite, il n'en subsiste plus que des restes peu importants et qui d*année en année disparaissent toujours davantage, remplacement qu'elle occupait étant en partie livré à la culture et déblayé de plus en plus des décombres et des gros blocs épars sur le sol.

Au nord des limites qui l'enfermaient s'étend un marais salé, et le promontoire qui en est proche s'appelle, pour cette raison; Ras-el-Melah. Près de là sont d'anciennes carrières qui ont servi à bâtir la ville.

Quel était le nom primitif et phénicien de cette cité? Nous l'ignorons. Il est à croire que les Carthaginois ont de bonne heure reconnu l'importance d'une semblable position, et qu'ils y ont fondé un comptoir maritime. Mais sa dénomination première a été complètement effacée ou peut-être seulement traduite par celle d'Aspis («amç, bouclier), qui fut donnée h cette place par Agathocle, lorsqu'il la fortifia, l'an 309 avant Jésus-Christ, et en devint comme le second fondateur. Celle-ci fut ainsi appelée à cause de la ressemblance qu'offrait avec un bouclier la colline de son acropole. Strabon ', qui nous apprend ce fait, nous révèle en même temps le nom antique du promontoire auquel aboutissait cette colline.

« Efr' «îtpa Tacpïrtç, xat Itt' av-rt Xôcpo; Aam; )weXoufxeyo; «tto t^ç o/xotoTTiToç* ôvTrep avv(!fy.iatu o t>îç Imùla^ Tupawo; AyoSojcXiÇç )wc9'fiv xotpov 67ré7rXevoe toîç Kapj^r,3ovtotç. »

Ce promontoire, ây^a Tocf^n^, est celui que j'ai signalé comme étant actuellement appelé par les Arabes Ras-Sidi- Mustapha.

Aspis, qui, chez les auteurs latins devient, par une simple traduction du mot grec, Clupea ou Clypea, fut plus tard la première ville dont Regulus s'empara (256 av. J.-C.) quand il eut débarqué en Afrique. II en fit sa place d'armes, y laissa

* Strab., 1. XVII,p. 1191.

une garnison et la prit d*abord pour base de ses opérations. Dans la troisième guerre punique, les consuls Galpumius> Pison et Lucius Mancinus (148 av. J.-C.) l'assiégèrent vainement par mer et par terre. Sous les empereurs, c'était une ville libre, au témoignage de Pline.

A l'époque chrétienne, elle était la résidence d'un évêque *.

Un passage de Bekri * nous apprend qu'elle fat la dernière ville occupée en Afrique par les chrétiens.

« Lors de l'invasion du Maghreb par Abd-Allah-ibn-Saadibn-Abi-Sarh, les Roum, dit cet écrivain, se réunirent dans la péninsule de Cherik et se dirigèrent en toute hâte vers Iclibya et les lieux voisins. S*étant alors embarqués, ils allèrent à Gossura, île située entre la Sicile et l'Afi'ique. »

Avant de terminer ce que j'ai à dire de cette ville, j'ajouterai ici en finissant que, bien que le mot latin Glupea ou Glypea ne soit que la traduction du mot grec Aspis et que ces deux noms soient indifféremment employés par les anciens pour désigner la même cité , Ptolémée néanmoins distingue très-nettement deux villes, l'une nommée Glypea au nord de Nisua ( lisez Missua) et au sud-ouest du promontoire Hermès, l'autre du nom d' Aspis au sud-est de ce même promontoire, sur la côte opposée de la presqu'île. Mais cette distinction repose ou sur une méprise de ce savant géographe, ou sur une erreur due à l'un de ses conunentateurs , qui aura , par ignorance, intercalé dans le texte le nom de Glypea là où il ne doit point être. La Glypea des Latins, dont le nom d'ailleurs s'est conservé dans celui de Kelibia, occupe précisément la position que Ptolémée assigne à Aspis, et par conséquent doit être identifiée avec elle.

* MorcelU, t. I, p^i**.

3 El-Bekri, p. 110.

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