CHAPITRE PREMIER
struire; aujourd'hui c'est un misérable village : la plupart des maisons sont désertes et commencent à tomber en ruines, et le sol alentour est à peine cultivé.
Je me rends dans la soirée chez M. Caillât, conducteur des ponts et chaussées, que j'avais connu à Tunis comme un honmie aussi aimable qu'intelligent. Préposé aux travaux de restauration de l'aqueduc de Carthage jusqu'au pont de l'oued Melian inclusivement, il habite avec sa famille la partie du palais de la Mohammédia qu'occupait autrefois le khasnadar. Nous nous entretenons longtemps ensemble, et, avec son obligeance accoutumée, il me donne des détails pleins d'intérêt sur la grande et importante tâche dont il est chargé.
A six heures du matin , je visite , accompagné d'un vieux chaouch gardien du palais abandonné, cette espèce de vaste caserne qui coûta tant de millions à construire et surtout à orner, et dont l'extérieur ne répond nullement à l'idée que l'on se fait en Europe d'un château princier. Ce palais, en effet, n'offre absolument rien de remarquable, considéré du dehors. L'architecture en est lourde et presque grossière. Intérieurement, il renferme un grand nombre d'appartements que le bey Ahmed avait décorés avec magnificence, mais qui, depuis sa mort, ont été dépouillés de tous leurs ornements. Ainsi, non-seulement les meubles, mais la plupart des dorures, les carreaux de faïence qui revêtaient les parois des murs , les plaques de marbre qui dallaient quelques pièces, les papiers même qui tapissaient les deux grands salons de réception , ont été enlevés successivement et transportés ailleurs pour embellir d'autres palais. C'est une sorte de gouffre où le prince que je viens de nommer avait englouti pendant plusieurs années une grande partie de ses revenus, c'est-à-dire du trésor du BeyUk, et où ses successeurs ont
été et vont encore sans cesse puiser comme dans une mine intarissable.
Ce palais est précédé de deux gprandes cours , autour desquelles régnait une suite presque non interrompue de petites boutiques qui formaient de ces deux cours un souk et un bazar permanents. Là, de nombreux marchands, tant juifs que musulmans, vendaient, outre les choses nécessaires à Ja vie , tout ce qui peut irriter la convoitise et assouvir le luxe ou la volupté. Ahmed, en effet, avait amené avec lui à la Mohammédia tous les employés de sa maison, tous ses ministres et presque toutes ses troupes.
L'une de ces cours est traversée par l'aqueduc de Carthage. On y voit aussi un étabUssement de bains, actuellement en très-mauvais état. En y pénétrant, j'y ai trouvé, sur l'indication de M. Caillât, un sarcophage antique élégamment sculpté en beau marbre blanc et long d'un mètre quatre-vingts centimètres sur cinquante centimètres de large. On l'avait placé là pour contenir de l'eau. L'une de ses faces est encore revêtue de l'inscription suivante :
IVLIA GADAIA MATER
QVARTINA PVPENIA
MANLIVS QVAR
TINVS SORORII
AMANTISSIMAE
FECERVNT {Estampage,)
Sur le sarcophage, cette épitaphe ne forme que deux lignes, divisées en trois compartiments différents, dont chacun est surmonté d'une guirlande.