CHAPITRE PREMIER
et dont il a été question précédemment, de l'espèce de chemise en beaux blocs taillés à facettes qui les revêtait primitivement.
A sept heures quarante-cinq minutes, nous parvenons à Toued Melian et au petit camp qui a été établi sur ses bords. Ce camp renferme plusieurs centaines d'ouvriers français , itaUens, maltais et arabes, qui travaillent, sous la direction de M. Caillât, à la destruction du pont antique dont on admirait naguère en cet endroit les restes gigantesques, et que doit remplacer un autre pont, simple et élégant, mais beaucoup moins monumental que celui auquel il est appelé à succéder. La hauteur de celui-ci était en effet de trentetrois mètres trente centimètres. Dans le lit de l'oued, profond d'environ huit mètres et large de cinquante , on comptait quatre arches à double étage, de cinq mètres cinquante centimètres d'ouverture; la largeur des piles était de six mètres vingt-cinq centimètres. Il y avait en outre, en dehors du lit de l'oued et sur ses berges, six autres voûtes à double étage, à savoir : cinq en amont et une seule en aval. Ceux qui ont pu contempler les ruines imposantes de ce pont, dont l'étage supérieur se reliait de la manière la plus grandiose aux autres arcades qui s'élèvent tant au delà qu'en deçà de l'oued, ont tous admiré l'effet surprenant qu'elles produisaient, et il est à regretter que l'ingénieur en chef, M. Colin, ait été obligé de les détruire, afin de pouvoir asseoir sur les bases inébranlables des piles les nouvelles arches qu'elles doivent porter. Peut-être aurait-on dû , par respect pour l'antiquité et pour des ruines si colossales qui attestaient toute la grandeur du peuple roi, épargner les restes du pont antique, et construire le pont moderne à quelque distance de ce dernier; mais on voulait, pour diminuer la dépense, profiter des bases et de toute la partie inférieure des piles du premier pont, et se servir en outre des excellents matériaux qu'on avait sous la main.
M. GoHd, j'en suis sûr, a dû fiire violence à sa propreadmiration, et déplorer lui-même que l'entrepreneur se vît comme contraint de l'emporter en lui sur l'archéologue. Cet architecte , en effet , qui a pris à ses risques la grande entreprise de la réparation de l'aqueduc de Carthage, n'a pas la prétention , bien entendu , de le rétablir dans son ancienne magnificence. Une pareille restauration exigerait des sommes énormes qui seraient tout à fait disproportionnées avec les ressources très-restreintes de la Régence , dont le budget annuel atteint à peine vingt miUions de francs ; elle serait donc impossible. D'un autre côté, elle serait inutile, car le système et l'avantage du siphon permettent de remplacer par de simples tuyaux emboîtés les uns dans les autres et disposés sous le sol^ ces magnifiques arcades que les Romains, maîtres du monde et riches de toutes les richesses de l'univers conquis, ont semées çà et là avec tant de prodigalité et de splendeur sur la surface de leur vaste empire , mais qu'un petit bey de Tunis ne peut ni construire à leur exemple, ni même restaurer. Le rétablissement de l'aqueduc de Garthage a donc été conçu et est exécuté en ce moment d'après le plan suivant. Là où le canal de l'aqueduc s'enfonce sous le sol, il est presque partout assez bien conservé, et pour le restaurer, il ne s'agit que d'enlever les terres qui l'ont en partie comblé et d'en réparer les parois et les voûtes. Là, au contraire, où, les plaines et les vallées succédant aux collines, il sort lui-même du sol et apparaît supporté dans les airs sur des arcades dont la hauteur est d'autant plus grande que les* vallées sont plus profondes, on se contente de poser dans la terre d'énormes tuyaux en tôle bitumée où l'eau coulera pour remonter ensuite d'elle-même, en vertu d'une loi de physique bien connue, jusqu'au niveau du canal antique.
En examinant les piles du pont antique dont on achève de détruire la partie supérieure, j'observe sur deux blocs