CHAPITRE QUATRIÈME
7 août.
Je consacre cette journée à visiter tous les alentours de la ville. Elle est environnée de frais et délicieux vergers où des arbres fruitiers de toute espèce sont cultivés avec soin. De tous côtés circule une eau vivifiante qui ne tarit jamais et qui dérive par de nombreuses rigoles d'un ruisseau considérable que bordent des toufFes gigantesques de roseaux. Ce ruisseau, en répandant sur son passage la fécondité et l'abondance , met aussi en mouvement plusieurs moulins. C'est l'un des trois principaux qui descendent du Zaghouan. J'erre avec ravissement, dans cette saison brûlante, sous les épais ombrages que je rencontre partout. De superbes peupliers et de vieux noyers épars au milieu de bosquets odorants de citronniers , d'orangers et de grenadiers , me rappellent la France au sein même de l'Afrique, en même temps que le gémissement de la brise qui se joue dans la cime des arbres, le gazouillement des oiseaux qui voltigent dans leurs branches, et l'éternel murmure de l'eau qui court et serpente en sens divers sur le sol qu'elle fertilise , forment autour de moi un suave et mystérieux concert, qui me semble la voix de la nature elle-même, chantant son Créateur.
Après avoir promené longtemps mes pas , mes regards et mon admiration au milieu de la charmante vallée où s'épanouit la riche végétation de ces jardins, j'arrive aux ruines du temple antique qui s'élevait au-dessus de la source par laquelle était jadis alimenté l'aqueduc de Carthage; elle se perd actuellement en grande partie ; mais bientôt elle coulera de nouveau dans le canal réparé, et ses eaux limpides, unies fraternellement, comme par le passé, à celles de la source du Djougar, procureront h Tunis et à la Goulette l'un des plus précieux bienfaits que ces villes puissent désirer.
Les débris pittoresques du temple que je viens de mentionner sont connus actuellement dans le pays sous le nom
d'Henchir-Aïn-el-Kasbah (ruines de la source de la forteresse), les indigènes s'étant imaginé que cet édifice est un ancien château fort. Il est situé à deux kilomètres et demi au sudouest de la ville. Bâti sur une plate-forme, il est comme adossé au mont Zaghouan. Il se compose d'abord d'un sanctuaire , dont la cella rectangulaire est longue de sept mètres vingt centimètres et large de quatre mètres treize centimètres. Au-dessus de la porte de cette cella règne une architrave surmontée jadis d'un fronton triangulaire, aujourd'hui détruit. Il y avait là très-probablement une inscription qui a disparu avec la frise qui la portait. Au fond du sanctuaire, on distingue les restes d'un autel et d'une large niche où a dû être placée la statue de la divinité principale à laquelle le temple était consacré.
A droite et à gauche de ce même sanctuaire s'avance et s'arrondit en un vaste fer à cheval une double galerie latérale large de quatre mètres vingt-huit centimètres. Chacune de ces deux galeries reposait, d'un côté, sur un mur construit en belles pierres de taille et soutenu extérieurement par des contre-forts, lequel est encore intact, et, de l'autre, sur treize colonnes qui ont été enlevées et transportées, à ce qu'il parait, dans la principale mosquée de Zaghouan. Â chacune de ces colonnes correspondait un pilier à demi engagé dans l'épaisseur du mur. Le toit était formé de douze petites coupoles , dont une partie subsiste toujours, bien que, depuis l'enlèvement des colonnes qui les soutenaient, elles manquent de ce côté de tout appui.
Ces deux galeries réunies composaient donc un ensemble de vingt-quatre arcades supportées par vingt-«ix colonnes, qui faisaient face à autant de pilastres. De deux en deux arcades, une niche pratiquée dans le mur continu de ce fer à cheval renfermait une statue. Il y avait ainsi en avant et de chaque côté du sanctuaire que j'ai décrit six statues, soit de nymphes, soit d'autres divinités, en tout douze, groupées