CHAPITRE ONZIÈME
Description de la ville de Raîrouan. — Sa mosquée principale. — Ses bazars. — Ses réservoirs. — Fanatisme de «es habitants. — Excursion à Sabi-a, regardée comme Fancien vicus Augusti.
18 , 19 et 20 août.
Ayant consacré trois jours à parcourir la ville de Katrouan et ses environs les plus proches , je vais résumer dans ce chapitre mes différentes observations et tâcher d*esquisser en peu de mots, le plus fidèlement qu'il me sera possible, la physionomie générale qu'elle présente.
Si Tunis est devenue depuis de longs siècles la capitale politique de la Régence à laquelle elle a donné son nom, si elle est le siège du gouvernement et le centre du commerce , on peut dire néanmoins que Kairouan est toujours demeurée dans l'esprit des masses la capitale religieuse de la contrée. Fondée par le conquérant Okbah , à l'époque de l'invasion des Arabes dans le nord-ouest de l'Afrique , elle a gardé , à cause de cette fondation même , aux yeux des fidèles musulmans, un prestige sacré qu'aucune autre ville ne peut lui disputer dans toute l'étendue de la Régence. C'est la cité sainte par excellence, c'est la véritable métropole du culte, métropole où le croissant domine sans partage. Là, jamais le
muedzin, en annonçant la prière du haut des minarets, n'a rencontré de son regard indigné aucun autre symbole religieux arboré sur un sanctuaire rival où le nom de Mahomet ne fût point invoqué ; là , depuis douze siècles , l'iman , interprète et apôtre du Coran , n'a jamais vu paraître en sa présence un ministre de l'Évangile. KaSrouan, en effet, a toujours été fermée aux chrétiens , et ce n'est que par exception ' qu'un petit nombre d'entre eux ont pu y pénétrer.
Située au centre d'une grande plaine, en partie marécageuse, à cinquante -deux kilomètres à l'ouest-sud-ouest de Sousa et à cent trente environ au sud de Tunis, elle s'élève solitaire dans un véritable désert presque entièrement dépourvu d'arbres et même d'arbustes. Dans les années pluvieuses, ce désert néanmoins s'anime, tant est féconde alors cette terre d'Afrique sous les rayons de son soleil vivifiant, et de beaux pâturages y attirent de nombreux troupeaux conduits par des tribus nomades d'Arabes, qui continuent à vivre maintenant comme vivaient les Numides de l'antiquité. Mais, l'hiver précédent, les pluies ayant presque complètement manqué dans la Régence, si ce n'est dans les régions les plus septentrionales, cette plaine, à l'époque où je la traversai, présentait l'aspect de la stérilité la plus complète. Seulement , à quelques kilomètres de la ville , dans la direction du nord et du nord -ouest, deux maisons de campagne rompaient par la verdure de leurs, jardins l'uniformité de cette solitude attristante ; enfin , plus près des remparts , trois ou quatre maigres vergers se mouraient de sécheresse , non moins que la ceinture de cactus qui les entourait.
Cette contrée, si dénudée actuellement, était autrefois très-boisée, quand Okbah, l'an 55 de l'hégire ou 675 de notre ère, entreprit d'y jeter les fondements de Kaïrouan ; car voici ce que raconte, à ce sujet, l'historien arabe Novaïri '.
1 Manuscrits de la Bibliothèque impériale, n<» 702, fol. 4. Traduction de M. Noël des Vergers.