CHAPITRE ONZIÈME
de deux toises, elles s'écoulent dans le grand bassin par une ouverture appelée es-Sarh (la décharge). La feskia est un ouvrage magnifique et d'une construction admirable. ObeYd- Allah (le premier des khalifes Fatimites) disait quelquefois : a J*ai remarqué en Ifrikiya deux choses auxquelles je n'ai rien vu de comparable en Orient : l'une, c'est l'excavation (il voulais dire le réservoir) qui est auprès de la porte de Tunis, et l'autre, c'est le Kasr-el-Bahr (le château du lac) qui se trouve dans la ville de Raccada. »
On voit clairement par ce passage que l'auteur arabe parle ici de la même citerne que je viens de décrire, citerne consistant en trois bassins distincts , dus à deux princes différents. Malheureusement cette fesguia , d'une utilité si grande pour les habitants de Kaïrouan dans les années de sécheresse, a été négligée par eux, et elle est maintenant en partie comblée.
Il en est de même d'une seconde qui se compose d'un bassin oblong dans lequel l'eau subissait une première épuration, puis elle passait dans un très- vaste bassin carré, et de là dans des citernes voûtées où on la recueillait. Ces citernes sont aujourd'hui à sec et ces bassins à moitié remplis de terre.
Une troisième fesguia , construite et disposée de la même manière que la précédente, peut encore servir actuellement, mais elle est fort mal entretenue.
Une quatrième enfin est complètement dégradée, et le mur d'enceinte qui renfermait le bassin principal est aux trois quarts détruit.
La meilleure eau de Kaïrouan se trouve dans un faubourg connu sous le nom de Rebat-Bir-el-Bey, à cause d'un puits qui y a été creusé et qui s'appelle le puits du bey.
Si une armée ennemie mettait un jour le siège devant Kaïrouan, elle pourrait, en s'emparant de ce puits et de la seule fesguia qui soit encore de service , réduire la ville à la plus grande extrémité.
Cette cité, du reste, est beaucoup moins peuplée et moins importante que quelques personnes pourraient se le figurer; en eflFet, elle n'a guère plus de quatre kilomètres de tour, en y comprenant ses faubourgs , et elle renferme au plus douze mille habitants. Ses murs, quoique en assez bon état en apparence , ne pourraient pas résister h la moindre attaque sérieuse. A l'époque des princes Aghlabites, Faiimites et Zéirites, quand elle était la capitale, à la fois politique et religieuse, de la province d'Ifrikîya, son étendue était bien plus grande et sa population plus considérable.
Plusieurs villas royales, décorées avec une rare magnificence, et qui devinrent comme le centre de villes véritables, s'élevèrent tour à tour près de cette capitale : telles furent Kasr-Kedim ou Abbacia , Rakkadah et Sabra , autrement dite Mansouriah; elles sont toutes détruites de fond en comble, ainsi que les nombreuses habitations qui les entouraient.
Bien que déchue singulièrement de son ancienne splendeur, Kaïrouan n'en est pas moins, après Tunis, Tune des villes les plus peuplées de ta Régence; mais ce qui la distingue surtout, c'est le caractère sacré dont elle est revêtue, caractère qu'elle doit à son origine, à la sainteté de sa mosquée principale, au grand nombre de ses zaouias et à l'inviolabilité de son propre territoire. Située à peu près au cœur de la Tunisie, elle n'a jamais été attaquée par des troupes chrétiennes, ainsi que l'ont été quelquefois les villes de la côte. Aucun chrétien même n'a jamais eu le droit, je ne dis pas de s'y fixer, mais d'y pénétrer, à moins d'une faveur toute particulière. Les juifs, qui partout ont su se rendre nécessaires aux musulmans, lesquels les méprisent, mais ne peuvent s'en passer, n'ont jamais pu non plus franchir ses portes; elle est donc restée vierge du contact de toute religion opposée à celle de son fondateur Okbah. De là l'espèce de sainte et mystérieuse auréole dont la foi musulmane l'entoure ; les caravanes qui s'y rendent constamment de tous les