CHAPITRE ONZIÈME
points de la Tunisie viennent s'y retremper en quelque sorte dans l'islamisme; sa grande mosquée, dont toutes les pierres, suivant une tradition populaire que les imans ont soin de perpétuer dans les masses, seraient venues miraculeusement se poser d'elles-mêmes à la place qu'elles occupent, est sans cesse visitée avec un profond respect par les adeptes du Coran ; les sanctuaires de ses santons sont également le but de pèlerinages fréquents : tout cela entretient dans l'esprit des masses un fanatisme que rien jusqu'ici n'a pu affaiblir.
Avant de quitter Kaïrouan , j'allai visiter les ruines de Sabra, situées à vingt-cinq minutes au sud de la ville. Sabra, en effet, passe, dans la tradition, pour avoir fourni la plupart des matériaux avec lesquels Okbah aurait bâti la capitale qu'il fondait. Les vestiges de cette ancienne cité sont aujourd'hui presque effacés du sol. Seulement on remarque de tous côtés, dans un espace assez étendu, un grand nombre d'excavations pratiquées dans le but d'extraire des fondations des édifices renversés des pierres toutes taillées , qui ont été depuis transportées à Kaïrouan. Le khalife qui m'accompagnait dans cette excursion m'affirmait que presque toutes les colonnes qui ornent l'intérieur de la grande mosquée d'Okbah provenaient des ruines de Sabra. Deux seuls tronçons de colonnes y gisent encore. On les désigne sous le nom d'Arsat-ed-Dem (les colonnes du sang ou les colonnes sanglantes). Ce sont deux fûts monolithes, longs d'un peu plus de trois mètres et ayant un diamètre de près d'un mètre. On voit qu'on a essaye de les scier et qu'on a ensuite renoncé à cette opération. Comme ils sont d'un granit rougeâtre mêlé de diverses autres nuances, telles que violet, lil^s, rose et noir, une tradition répandue parmi les indigènes veut que du sang ait coulé sous la scie des ouvriers au moment où ils s'efforçaient de les couper par moitié, afin de pouvoir les transporter ensuite plus facilement, et qu'à cette vue ils se soient arrêtés épouvantés. « Remarquez-vous, me disait le
khalife en me montrant les veines rougeâtres de ces deux monolithes, remarquez -vous les gouttes de sang encore empreintes sur ces deux colonnes? » On reconnaît la l'imagination arabe, toujours amie du merveilleux.
Sabra passe généralement pour être l'ancien vicus Augusti dont il est question dans l'Itinéraire d'Antonin et qui est marqué dans cet Itinéraire comme étant situé à XXV milles d'Hadrumetum et à XXXI de Thysdrus. Je ferai observer, toutefois, que la distance de Sabra à Sousa, l'antique Hadrumetum, est en réalité de XXXIII milles, et que l'intervalle qui sépare cette même localité d'El-Djem, jadis Thysdrus, est d'environ XLV milles. Si donc les chiffres donnés par l'Itinéraire d'Antonin sont exacts sur ces deux points, il faut chercher ailleurs qu'à Sabra le vicus Augusti.
Quel qu'ait été le nom antique de Sabra, toujours est-il qu'Ismaïl-el-Mansour, le troisième khalife de la dynastie des Fatimites, établit son séjour en ce lieu et y fonda l'an 337 de l'hégire (948-949 de l'ère-chrétienne) une ville à laquelle il donna le nom d'Ël-Mansouriah (la Victorieuse). Cette ville, comme nous l'apprend El-Bekri', continua jusqu'à l'époque de sa ruine à ser\'ir de résidence aux souverains du pays. Moad, fils d'Ismaïl, y transféra tous les bazars et toutes les fabriques de Kaïrouan. Elle avait cinq portes, savoir : Bab-el-Kebli (la porte du sud), Bab-ech-Gherki (la porte de l'est), Bab-Zouïla (la porte de Zouïla), Bab- Ketama (la porte de Ketama), et Bab-el-Fotouh (la porte des conquêtes). Quand le souverain se mettait en campagne, il sortait par cette dernière porte, suivi de ses troupes. On rapporte qu'on percevait chaque jour, à une seule de ces portes, la somme de vingt-six mille dirhems pour droits d'entrée (entre dix et quinze mille francs).
Actuellement Sabra, rebâtie par Ismaïl sur des ruines
' El-Bekri, Descripi, de V Afrique sepienti-ionale , p. 64.