CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
c'est par ses bienfaits qu'il lui convient le mieux de marquer sa présence. »
Non moins bon Français qu'apôtre ardent, l'abbé Bois n'oublie jamais, les jours de fête, d'arborer sur son église le drapeau de sa nouvelle patrie, et de le saluer en tirant luimême une petite pièce de canon qu'il s'est procurée dans ce but.
De l'église nous nous rendons au cimetière catholique. Au centre s'élève une colonne à l'endroit où ont été enterrées les têtes des malheureux Espagnols avec lesquelles avait été construite la fameuse tour dite à cause de cela Bordj-Rious (tour des têtes), dont il est question dans tous les voyageurs qui ont visité l'ile de Djerba. Cette tour existait encore il y a une quinzaine d'années. Elle a été détruite, à la demande de monseigneur Sutter, par le gouvernement tunisien. Les habitants voulurent d'abord s'opposer à la démolition de ce monument barbare, qui rappelait à leur souvenir une victoire remportée sur les Espagnols, le long de cette plage, l'an 1560; mais le bey tint fidèlement la promesse qu'il avait donnée à monseigneur Sutter, et il voulut que ses ordres fussent exécutés. Il s'honora ainsi lui-même en renversant ce trophée sauvage du fanatisme musulman. Aujourd'hui on distingue à peine l'emplacement que cette tour occupait, non loin du bord de la mer et à une faible distance du Bordj-el-Kebir.
Houmt-Souk est divisé en plusieurs quartiers; il renferme des fondouks assez vastes, un bazar couvert, partagé en quatre branches qui forment la croix, et deux mosquées principales, l'une pour les Hanéfites, l'autre pour les Malékites.
Le hara des juifs, espèce de ghetto où ils habitent a part, est éloigné d'un kilomètre au moins des autres quartiers. Il est le plus sale de tous, suivant l'habitude des enfants dispersés d'Israël, qui, dans tous les pays mahométans, affec-
tent extérieurement les dehors de la plus grande misère , afin de moins provoquer la cupidité de leurs maîtres.
11 mars.
Je vais visiter avec M. l'abbé Bois la forteresse ou Bordjel-Kebir. Flanquée de tours et environnée de fossés dans lesquels entre l'eau de la mer, elle est armée d'une vingtaine de gros canons, dont les uns remontent à l'époque de l'occupation espagnole, et les autres sont plus modernes. Les musulmans y vénèrent sous une koubba la dépouille d'un santon célèbre qu'ils appellent lihazi-Mustapha , et dont ils vantent les exploits.
Au pied du fort , on a établi sur une plate-forme une batterie basse composée de seize pièces d'un fort calibre et destinées à protéger le port et la rade.
Le port, qu'avoisine un lazaret, est très-peu profond; les petits bâtiments seuls peuvent y pénétrer et s'y mettre à l'abri des vents derrière une digue courte et peu élevée. Quant aux navires tant soit peu considérables, ils sont contraints, à cause des bas-fonds de la côte et des alternatives de la marée, de mouiller très-loin en rade, à quatre ou cinq kilomètres environ du rivage. Lorsque la mer se retire, au moment du reflux, les eaux baissent de près de trois mètres.
L'abbé Bois ne pouvant pas m'accompagner plus loin, je poursuis avec Malaspina mon exploration de la côte vers l'ouest. Des falaises rocheuses la bordent, mais elles sont peu élevées. Au delà de ces falaises croissent des palmiers et des oliviers; des tourterelles et des colombes se jouent dans leurs branches et roucoulent en voltigeant d'arbre en arbre.
Parvenus au marabout Sidi- Salem, qui s'élève solitaire près d'une petite crique, nous faisons halte quelques instants, puis nous retournons à Houmt-Souk en côtoyant la grève, sur laquelle les vagues viennent mourir doucement. Le soleil est brûlant , mais l'ardeur de ses feux est tempérée par une