CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
légère brise qui court sur lu cime des flots et rafraîchit délicieusement l'atmosphère.
Le soir, je dine avec l'abbé Bois. Nous nous entretenons longtemps ensemble de la France. Bien que nous fussions loin d'elle dans l'île des Lotophages, nous ne voulions pas ressembler aux compagnons d'Ulysse, qui volontiers y auraient oublié leur patrie.
it mars.
C'est aujourd'hui le jour du marché. Ce marché a lieu à Houmt-Souk deux fois par semaine , le lundi et le jeudi , et comme, ces deux jours-là , ce houmt est le rendez-vous d'une foule d'insulaires qui s'y transportent de tous les points de l'île , Houmt-Souk (le bourg du marché) s'appelle également Houmt-Souk-el-Kebir, ou tout simplement Souk-el-Kebir (le grand marché). Dès le matin, on peut à peine circuler dans les rues; les places et les bazars sont encombrés d'une multitude tellement compacte, qu'il faut s'ouvrir de force un passage à travers ces flots pressés d'hommes qui se heurtent en tout sens, et du sein desquels sort une rumeur immense, pareille au bruit d'une mer agitée. Outre les insulaires, un certain nombre d'Arabes et de Bédouins du continent sont accourus , soit pour vendre du bétail et de la laine , soit pour acheter des burnous et des couvertures.
Le kaïd Si-Saïd-ben-Aïad arrive vers les neuf heures. Tous les scheiks et les principaux habitants de l'île présents à Houmt-Souk vont tour à tour s'incliner devant lui et lui offrir leurs hommages; puis il commence à tenir un lit de justice et à juger les affaires qui avaient été remises à son haut arbitrage.
A dix heures, je lui suis présenté par l'agent consulaire Sidi-Mustapha. Il m'accueille avec beaucoup de courtoisie et de bienveillance, et m'invite à aller le lendemain dîner chez lui dans l'espèce de villa qu'il possède à Cédrien.
Je consacre le reste de la journée à examiner de nouveau le bourg. Peuplé d'au moins deux mille cinq cents habitants, en comprenant dans ce nombre les chrétiens et les juifs , il a été construit très-probablement sur remplacement d'une petite ville antique, car une semblable position n'a pas dû être négligée par les anciens. Toutefois les vestiges de l'antiquité ont entièrement disparu sous les constructions modernes. On me montre bien quelques grandes urnes sépulcrales pleines encore d'ossements et de cendres, mais elles n'ont point été découvertes à Houint-Souk; on les a trouvées dernièrement à Mellita, village situé sur le bord de la mer, à quatorze kilomètres au sud-ouest du bourg.
13 mars.
A sept heures du matin, je fais mes adieux au khalife, à l'excellent abbé Bois et à l'agent consulaire Sidi-Mustapha. Son fils Ibrahim, son chancelier M. Mariano, Napolitain d'origine, un négociant maure et deux spahis, doivent m'accompagner jusqu'à Cédrien, indépendamment de mon escorte habituelle.
À huit heures, nous montons tous à cheval.
La route que nous suivons dans la direction du sud-est est d'abord très -sablonneuse. Nos chevaux n'avancent qu'avec difficulté au milieu d'un sable fin et profond. De distance en distance s'élèvent de superbes oliviers.
A neuf heures, nous passons devant une mosquée appelée Djama-ben-Gei ban. A notre droite s'étend un houmt du nom de Kachaïn; il est situé dans une campagne fertile.
A dix heures, nous arrivons à Houmt-Gédrien. De beaux jardins environnent ce bourg. Ils sont plantés d'oliviers, d'amandiers, de figuiers, de grenadiers et d'abricotiers, qu'entremêlent de hauts et gracieux palmiers. Des vignes serpentent d'un arbre à l'autre, ou croissent séparément en ceps moins élevés. Dans chacun de ces vergers, des compar-