CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
timents divers sont réservés à des légumes, d'autres plus étendus à des céréales.
Des puits d'où l'eau se déverse au moyen de norias dans un réservoir et de là se répand dans une multitude de rigoles, remplacent pour ces jardins les eaux courantes qui leur manquent et celles du ciel, qui sont quelquefois très-rares, comme cette année, par exemple.
Le kaïd Si-Saïd-ben-Aïad réside dans cette localité. Il y possède une belle habitation , meublée tout à la fois à l'européenne et à l'orientale. C'est l'un des proches parents du trop fameux. Ben- Aïad , qui fut quelque temps le premier ministre, ou, pour mieux dire, le maître presque absolu de la Régence. Après y avoir amassé, à force d'exactions, une fortune immense, ce ministre crut un jour prudent de faire passer en Europe la plus grande partie de ses richesses, lorsqu'il s'aperçut que son crédit auprès du bey était sur le point de s'écrouler sous les intrigues de ses rivaux, jaloux de sa puissance et de son or; sous le poids aussi, de plus en plus lourd et menaçant, des malédictions publiques. Quand il eut ainsi sauvé du naufrage tout ce qu'il pouvait emporter de son trésor, il s'enfuit lui-même en France, et le bey, qui se disposait à confisquer tous ses biens, ne put mettre la main que sur ses propriétés territoriales, qui étaient disséminées sur différents points de la Tunisie.
Pour en revenir au kaïd de Djerba, à peine arrivé à Cédrien , je me rendis auprès de lui , accompagné de M. Mariano, de Sidi-Ibrahim et de Malaspina. Après le café et l'échange réciproque de ces nombreuses formules de politesse dont on est si prodigue parmi les musulmans, j'amenai la conversation sur l'île, sur ses ressources, sur la fertilité de son sol et sur les ruines qu'elle renfermait. Le kaïd m'apprit alors que, non loin de Cédrien, il y avait des débris assez étendus appartenant à une ville antique entièrement renversée, et que, si je le voulais, j'avais le temps, avant le
diner, d'aller les visiter. Je partis aussitôt avec deux de ses spahis, qui reçurent l'ordre de m'y conduire.
Cette ville est située a une demi-heure de marche environ, à l'est-sud-est de Cédrien. Elle s'étendait jusqu'auprès du bord de la mer, et une petite anse lui servait de port. L'emplacement qu'elle occupait porte encore aujourd'hui le nom de Borgo (le bourg). On le désigne également sous celui de Nasaft. Une quantité considérable d'amas de pierres jonchent le sol ; mais tout est détruit de fond en comble, sauf un pan de mur encore debout, lequel est bâti avec de magnifiques blocs parfaitement appareillés.
A midi, nous sommes de retour à Cédrien pour le diner, et le kaïd m'invite à ine placer près de lui. Une dizaine d'autres convives se rangent autour de la table du festin. Celle-ci est surchargée de mets de toute sorte servis dans des plats de porcelaine dorée et apprêtés avec un art culinaire «les plus raffinés. Quand les premiers convives rassasiés se furent retirés, ce fut le tour de mes hambas et des spahis qui m'avaient accompagné, puis des nombreux domestiques du kaïd, enfin d'une dizaine de pauvres, auxquels tous les restes furent distribués. Cette coutume musulmane de ne jamais donner un grand repas sans que les indigents en nient aussi leur part , m'a toujours paru très-touchante et véritablement patriarcale; elle serait digne d'être imitée par les chrétiens.
Le kaïd m'engagea alors, avec des instances pleines de courtoisie, à demeurer chez lui pendant deux ou trois jours. Mes hambas me pressaient vivement d'accepter cette offre; mais craignant que les bons dîners du kaïd ne produisissent sur eux l'effet du lotos sur les compagnons d'Ulysse, et qu'après avoir savouré les délices de cette nouvelle Capoue, ils ne fussent ensuite moins disposés à supporter les privations et les fatigues qui les attendaient dans les pénibles explorations que j'allais entreprendre, je résolus de les arracher immédiatement au charme qui commençait à les enivrer,