CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
A notre droite est une plaine onduleuse de sable) au milieu de laquelle s'élèvent , de distance en distance , des touffes de tarfas (ta ma ri ses) , et au delà s'étend l'immense sebkha Faraoun. Dans le fond du tableau se dessine à l'horizon la grande chaîne de montagnes qui borne nu nord la sebkha.
A six heures trente-cinq minutes, nous passons à coté d'un réservoir naturel assez profond; l'eau en est, dit-on, peu bonne à boire, mais elle fertilise les jardins de Fetnassa, hameau d'une dizaine de maisons.
A sept heures, nous parvenons au village de Debabcha. C'est le dernier vers le nord-ouest de la presqu'ile que forme de ce côté le Nefzaoua. Les dattiers de cette petite oasis sont renommés pour l'excellence de leurs fruits.
La pointe de la presqu'ile dont je viens de parler s'avance dans la sebkha comme un promontoire très-allongé. Le sol en est fort accidenté. Il est en quelque sorte tout boursouflé de petits monticules de sable couronnés par des touffes de tarfas.
A neuf heures, nous commençons à traverser la sebkha. Elle présente de l'est à l'ouest une longueur qui peut être évaluée à cent soixante-cinq kilomètres; sa plus grande largeur est de cinquante-six. Actuellement presque à sec, elle ressemble à une immense plaine basse où le regard se perd dans un lointain vaporeux. Une atmosphère lourde et écrasante semble peser sur sa surface , que recouvre une couche épaisse de sel cristallisé. Ce sel, étendu en vastes nappes argentées, offre l'apparence de la neige; les yeux en sont éblouis.
La chaussée que nous suivons est, de distance en distance, bordée à droite et à gauche de bornes consistant en pieux ou en pierres, qui indiquent la route dont on ne doit point s'écarter; autrement on courrait le risque de s'engloutir dans des fondrières ou des sables mouvants. Lorsque des pluies abondantes ont rempli d'eau le lit de la sebkha , et que cette
chaussée est profondément détrempée, quelquefois même submergée, il fuut s'y avancer avec précaution, le terrain devenant alors très-glissant, comme s'il était savonné.
Vers onze heures, nous faisons halte ù un endroit appelé Hadjar-en-Noss (la pierre du milieu). Là, en effet, s'élève une borne plus haute que les précédentes et qui tire son nom de la position mitoyenne qu'elle occupe, d'un côté, entre Debabcha, oasis du Nefzaoua, et, de l'autre, Cédéda, oasis du Djerid, qu'un intervalle de cinquante kilomètres environ sépare l'une de l'autre. Cet endroit s'appelle également Biren-Noss, parce qu'autrefois il y avait en ce point un puits qui est comblé depuis longtemps.
A onze heures trente minutes, nous nous remettons en marche; mais la chaleur est si intense, le reflet du soleil sur la surface étincelante de la sebkha est si ardent, et les croûtes salines si profondes , que nos chevaux n'avancent que lentement et non sans regimber souvent contre l'éperon qui les presse.
A trois heures trente minutes enfin, à moitié suffoqués nous-mêmes par la réverbération des rayons solaires sur cette plaine brûlante de sel, nous avons heureusement achevé de la traverser, et à quatre heures quinze minutes nous- atteignons le village et les frais ombrages de Cédéda.
Cette sebkha, comme je l'ai dit, est ordinairement désignée par les Arabes sous le nom de Sebkha-Faraoun (le lac Pharaon) . Ils l'appellent également Chott-el-Djerid ( la plage du Djerid), ou Chott-m'ta-Karaoun (la plage de Pharaon).
C'est le fameux lac Triton de l'antiquité, sur les bords duquel les poètes et même les historiens ont placé tant de fables, et entre autres celle de la naissance de Pallas, qui de là tirait son surnom de Tritogenia. Pindare 1 y conduit Jason et les Argonautes. Hérodote 8 signale un fleuve, appelé Tri-
1 Pythiij., IV, 44 et seq.
* Hérod., IV, 179.