CHAPITRE DEUXIÈME
de la Régence. La dernière et l'une des plus célèbres est celle qui éclata, en 181 1, sous le règne d'Hamoudah-Pacha. Le 30 août de cette année, la milice turque, irritée de se voir enlever peu h peu- tous ses privilèges et de n'avoir plus à intervenir dans l'élection des beys, dont la dignité était devenue héréditaire et le domaine d'une seule famille, forma le projet d'exterminer entièrement cette famille régnante et de rétablir les choses sur l'ancien pied. Les conjurés devaient ce jour-là, qui était un vendredi, massacrer Hamoudah- Pacha avec toute sa cour, au moment où , suivant son habitude, il se rendrait ù la mosquée pour la prière. Averti ù temps, ce prince ne quitta pas son palais du Bardo et déjoua ainsi le complot tramé contre lui. Les Turcs néanmoins, quoiqu'un peu déconcertés dans leurs desseins, résolurent d'éclater. Ils commencent par commettre dans la ville d'effroyables désordres, pillent un grand nombre de boutiques et vont ensuite se retrancher dans la kasbah. Là, ils élisent un nouveau bey et arborent le drapeau vert en signe de ralliement a l'autorité souveraine du sultan, dont Tunis s'était rendue indépendante. Dès le lendemain matin, une vive canonnade s'engage entre la kasbah et les autres forts restés fidèles au bey. Le concours de quelques artilleurs français mis par M. Devoize, consul de France, à la disposition de ce prince , décide vers le soir de la défaite des Turcs. Ceux-ci foudroyés de toutes parts, ou se rendent ù discrétion, ou essayent de chercher leur salut dans une fuite précipitée.
Cette victoire affranchit définitivement le bey des exigences impérieuses de cette milice turbulente ; ceux des révoltés qui échappèrent à la mort furent réorganisés de manière à ne plus être désormais redoutables.
A Tunis, comme dans la plupart des villes musulmanes, chaque métier occupe un quartier spécial , une rue particulière. Il y a aussi des marchés différents ou souks affectés à divers genres d'industrie ou à diverses espèces de denrées.
Ces souks, continus presque tous les uns aux autres, forment autant de passades distincts, les uns voûtés, les autres couverts en planches. Ils sont hordes de chaque coté de petites houtiques où le marchand attend, nonchalamment accroupi, qu'on vienne lui acheter. Sans bouger de place, il peut d'ordinaire atteindre de la main et présenter à ses clients les ohjets qu'on lui demande. La chaussée du milieu est envahie tous les matins, principalement les jours des ventes à l'encan , d'une foule tellement compacte, qu'on est obligé quelquefois de s'ouvrir un passage de force, et en même temps tellement bruyante, qu'on en est littéralement assourdi. Les filous profitent de ce tumulte pour pratiquer de leur coté leur propre industrie, et leur dextérité déjoue très-souvent la police qui les surveille. J'ai entendu dire également que celle-ci ne vivait pas toujours en guerre avec eux, et que parfois une complaisance intéressée l'inclinait à fermer les yeux sur leurs exploits.
Les souks les plus remarquables sont le Souk-el-Bey, ainsi appelé parce qu'il avoisine Dar-el-liev ou le palais du hey, le Souk-et-Tourk ( le marché turc ) , et le Souk-el-Atarin (le marché des essences). Ce dernier est encore désigné sous le nom de Souk-et-Taybin (le marché des bonnes choses, des odeurs suaves), parce que l'atmosphère y est embaumée de l'émanation des parfums et des essences qu'on y vend. Celle de roses, entre autres, jouit d'une grande réputation dans tout l'Orient.
La confection des calottes rouges appelées fez à Constantinople, tarbouchs en Egypte et chéchias à Tunis, occupe dans cette ville plusieurs milliers d'artisans. Le tissu en est très-solide et la couleur tenace. On en exporte une quantité considérable, non -seulement dans le reste de la Régence, mais encore ailleurs. C'est en effet la coiffure indispensable des musulmans et des juifs, soit seule, soit accompagnée d'un turban.